Chapter 3
Jacques reçut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande; il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua Mme Blidot et qui était à cent pas de l'Ange-Gardien. Il plaça son petit paquet dans l'arbre, et, peu de minutes après, il vit le pauvre Torchonnet arriver avec une cruche; pendant qu'elle se remplissait, Torchonnet saisit le paquet, l'ouvrit, mangea avidement une partie des provisions qu'il contenait, remit le reste dans le creux de l'arbre, fit de loin un salut amical à Jacques et repartit, portant péniblement sa cruche pleine.
V
Séparation.
La journée se continua et se termina gaiement pour tous les habitants de l'Ange-Gardien; les enfants jouèrent, soupèrent de bon appétit et se couchèrent de bonne heure, fatigués de leur journée et surtout de la nuit précédente. Moutier continua ses bons offices à Mme Blidot et à sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arrêtaient pour se rafraîchir et se reposer. Quand les enfants furent couchés, il resta à causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres petits abandonnés. MOUTIER.--Ils ont encore leur père, d'après ce que m'a raconté Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas savoir son nom ni l'endroit où il demeurait quand les gendarmes l'ont emmené. Peut-être est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute qu'il aura commise. Peut-être vaut-il mieux pour eux ne pas connaître leur père; mais il faut tout de même que demain, avant de partir, j'aille faire ma déclaration à la mairie; on pourrait arriver par là à savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger, vous direz la simple vérité. Je vous laisserai mon adresse pour que vous puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.
MADAME BLIDOT.--Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par vous-même, monsieur Moutier; car je considère ces enfants comme restant sous votre protection et vous appartenant plus qu'à moi.
MOUTIER.--J'en serais bien embarrassé si je les avais, ma bonne madame Blidot; ils sont mieux placés chez vous que chez moi, qui n'ai pas de domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voilà qu'il se fait tard; ma journée a commencé avant le jour, et je ne serais pas fâché d'en voir la fin.
MADAME BLIDOT.--Que ne le disiez-vous plus tôt? Je vous aurais mené à votre chambre, qui est ici près, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin. Ma soeur et moi, nous couchons là-haut, c'est plus sûr pour deux femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais sujet vient faire du train...
MOUTIER.--Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine, nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous réponds.
Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre préparée pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma un cigare, fuma quelque temps, tout en réfléchissant, fit un grand signe de croix, une courte prière, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain matin. Il paraît qu'il dormit longtemps, car, à son réveil, il entendit le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot. Honteux de son long sommeil, il sauta à bas de son lit et commença ses ablutions. «Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici prêt; vite que j'aille aider ces femmes dans leur besogne.» En ouvrant la porte, il se trouva en face de ses deux hôtesses qui débarbouillaient et arrangeaient chacune leur enfant.
MOUTIER.--Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'était pourtant pas mon habitude au régiment; mais les logements sont bons, trop bons, on dort trop bien dans vos lits.
JACQUES.--Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi?
MOUTIER.--Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon garçon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus, toi; ton lit était meilleur que celui de la nuit dernière?
JACQUES.--Oh! qu'il était bon! Paul avait si chaud! Il était si content! il a si bien dormi! J'étais si heureux; et je vous ai tant remercié, mon bon monsieur Moutier.
MOUTIER.--Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas moi, qui suis un pauvre diable sans asile.
JACQUES.--Mais c'est vous qui nous avez sauvés dans la forêt: c'est vous qui nous avez ramenés ici; c'est vous qui nous avez donnés à Mme Blidot et à Mlle Elfy; elles m'ont dit tout à l'heure que c'était la sainte Vierge et vous qui étiez nos sauveurs.
Moutier ne répondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les embrassa à plusieurs reprises, donna une poignée de main à chacune des soeurs et s'assit près de la table en attendant que la toilette des enfants fût terminée.
«Que puis-je faire pour vous aider?» demanda-t-il.
ELFY,--Puisque vous êtes si obligeant, monsieur Moutier, allez me chercher du fagot au bûcher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et puis une pelletée de charbon pour le fourneau. Je préparerai le café en attendant.
MADAME BLIDOT.--Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne pareille?
MOUTIER.--Laissez, laissez, ma bonne hôtesse! Mlle Elfy sait bien qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je n'aie jamais porté de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au régiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier partit en courant et ne tarda pas à revenir avec une énorme brassée de fagots.
ELFY.--Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-là et reportez le reste au bûcher en allant chercher du charbon.
MADAME BLIDOT.--Elfy! je t'assure que tu es trop hardie!
ELFY.--Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il ne demanda pas mieux, c'est facile à voir; mais il ne sait pas; c'est pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.--Merci, mademoiselle Elfy, merci; je vois combien vous êtes bonne et que vous avez de l'amitié pour moi.
«Tu vois bien», dit Elfy triomphante, pendant que Moutier était reparti avec sa brassée de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tête...
MADAME BLIDOT.--Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les faire travailler.
ELFY.--Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donné ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie, si bonne! C'est un présent, ça, qui se paye par l'amitié; et moi, quand j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je déteste comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous échiner sans seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. «Et vous avez bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce qu'elle disait à sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un caractère ingrat.»
ELFY, souriant.--Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses.
Moutier sourit à son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il commença à balayer la salle.
ELFY.--Laissez ce balai; prenez l'éponge et le torchon; quand vous aurez lavé et essuyé la table et le fourneau, alors vous balayerez.
Moutier obéit de point en point. Quand il eut fini: «Mon commandant est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il faire ensuite?»
--Très bien, dit Elfy après avoir parcouru des yeux toute la salle. A présent, allez nous chercher du lait à la ferme ici près, à la sortie du village; je vous serais bien obligée si vous emmeniez les enfants avec vous; ils connaîtront le chemin et ils pourront aller chercher notre lait quand vous serez parti.
Moutier prit la main de Jacques, qui tenait déjà celle de Paul, et tous trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.
«Du lait, s'il vous plaît», dit Moutier à une grosse fermière qui passait le lait nouvellement trait. La fermière se retourna, regarda avec surprise ce visage nouveau.
«Pour combien?» dit-elle enfin.
MOUTIER.--Ma foi, je n'ai pas demandé. Mais donnez comme d'habitude: vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins.
LA FERMIÈRE.--C'est à savoir pour qui.
MOUTIER.--Pour Mme Blidot, à l'Ange-Gardien.
LA FERMIÈRE.--Tiens! vous êtes donc à son service? Depuis quand?
MOUTIER.--A son service pour le moment. Depuis hier seulement.
«C'est tout de même drôle», grommela la fermière en donnant trois mesures de lait.
-Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche.
LA FERMIÈRE.--Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes tous les mardis, jour du marché.
MOUTIER.--Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que je suis au pays? Bien le bonjour, Madame.
La fermière fit un signe de tête et se remit à son travail, en se demandant pourquoi Mme Blidot avait pris à son service un militaire dont elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son pot au lait, riant de l'étonnement de la fermière.
«Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la visite de la grosse fermière.»
ELFY.--Pourquoi cela?
MOUTIER.--C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que j'étais à votre service, qu'elle viendra, bien sûr, aux explications.
ELFY.--Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a jamais vu inventer comme cela?
MOUTIER.--Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure vérité. Ne suis-je pas à votre service, tout à votre service.
ELFY.--Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.
MOUTIER.--Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n'a aucun lien de coeur dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux d'inspirer quelque intérêt et d'être traité avec amitié. J'ai eu tort peut-être; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantôt et pour longtemps sans doute; il ne faut pas trop m'en vouloir...
ELFY.--C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon bon monsieur Moutier; et c'est à moi de vous faire des excuses. C'est que, voyez-vous, c'était si ridicule de penser que, ma soeur et moi, nous vous avions pris à notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se moquât de nous.
MOUTIER.--Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je retourne chez la fermière, lui dire... MADAME BLIDOT.--Mais non, Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune, voyez-vous; un peu trop gaie, à mon avis, et elle a abusé de votre complaisance.
MOUTIER.--C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve, je vais encore à l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle désire que je fasse.
--Aidez-moi à faire le café, à chauffer le lait, dit Elfy moitié riant, moitié rougissant.
Le déjeuner fut bientôt prêt; les enfants l'attendaient avec impatience et y firent honneur. Quand il fut terminé, Moutier alla à la mairie; Mme Blidot et Elfy s'occupèrent de leur ouvrage et les enfants s'amusèrent au jardin. La matinée passa vite; Moutier dîna encore avec les enfants et les deux soeurs; puis il se disposa, à sortir. Il demanda à payer sa dépense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se séparèrent amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient Capitaine de leurs petits bras.
«Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi aussi, tu nous a sauvés dans la forêt, c'est toi qui nous a vus le premier; c'est toi qui as porté Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu; je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier.»
Moutier était ému et triste. Il serra fortement les mains des deux bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser à Jacques, jeta un dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'éloigna rapidement sans retourner une seule fois la tête. Les enfants étaient à la porte, regardant leur nouvel ami s'éloigner et disparaître; Jacques essuyait ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta en pleurant dans les bras de Mme Blidot.
«A présent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas, n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et vous me permettrez de rester avec lui.»
MADAME BLIDOT.--Pauvre enfant! Non, je ne vous chasserai pas, je vous garderai toujours; je vous aimerai comme si vous étiez mes enfants. Et, pour commencer, je te demande ainsi qu'à Paul de ne pas m'appeler madame, mais maman.
JACQUES.--Oh oui! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est morte et qui était bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame: à Mme Blidot, mais maman.
PAUL.--Non, veux pas; veux aller avec Capitaine et Moutier.
JACQUES.--Mais puisqu'ils sont partis!
PAUL.--Ça ne fait rien; viens me mener à Capitaine.
JACQUES.--Tu n'aimes donc pas maman Blidot?
PAUL.--J'aime bien, mais j'aime plus Capitaine.
ELFY.--Laisse-le, mon petit Jacques; il s'habituera petit à petit; il nous aimera autant qu'il aime Capitaine, et il appellera ma soeur maman, et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante.
--Oui, ma tante, dit Jacques en l'embrassant.
Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller à toute sa gaieté; il inventa, pour occuper son frère, une foule de jeux amusants avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier. Lui-même chercha à se rendre utile à Mme Blidot et à Elfy en faisant leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs. Vers le soir, il s'approcha de Mme Blidot et lui dit avec quelque embarras:
«Maman, vous avez promis à M. Moutier de donner un peu à manger au pauvre Torchonnet; je l'ai vu tout à l'heure, il courait avec un gros pain sous le bras, il m'a fait signe qu'il allait venir chercher de l'eau au puits; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui porte dans l'arbre creux?»
MADAME BLIDOT.--Oui, mon ami; voici un reste de viande et un morceau de pain. Va mettre cela dans le creux de l'arbre; et, de peur que je ne l'oublie à l'avenir, rappelle-le-moi tous les jours à dîner; nous ferons la part du pauvre petit malheureux.
JACQUES.--Merci, maman, vous êtes bonne comme M. Moutier.
Et Jacques emporta ses provisions qu'il alla déposer dans l'arbre du puits. Il ne tarda pas à voir arriver Torchonnet avec sa cruche; il marchait lentement, et il s'essuyait les yeux tout en dévorant le pain et la viande de Mme Blidot; il but de l'eau de la cruche, salua tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et reprit le chemin de son auberge.
Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les habitants de l'Ange-Gardien, tristes et cruels pour l'infortuné Torchonnet que son maître maltraitait sans relâche. Bien des fois Jacques l'aida en cachette à exécuter les ordres qu'il recevait et qui dépassaient ses forces; tantôt c'était un objet trop lourd à porter au loin; alors Jacques et Paul le rejoignaient à la sortie du village et l'aidaient à porter son fardeau. Tantôt c'était une longue course à faire à la fin du jour, quand la fatigue d'un travail continuel le rendait incapable d'accomplir une longue marche; Jacques, alors, obtenait de Mme Blidot la permission de faire la course pour Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d'un arbre et mangeait les provisions que lui envoyait. Mme Blidot.
VI
Surprise et bonheur.
Il y avait trois ans que Mme Blidot et sa soeur avaient les petits orphelins; elles s'y attachaient chaque jour davantage, et ils devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de Jacques pour son frère excitait l'intérêt de tous ceux qui en étaient témoins. Paul aimait son frère avec la même affection; tous deux étaient tendrement attachés à Mme Blidot et à Elfy. Tous parlaient souvent avec amitié et reconnaissance du bon M. Moutier; depuis longtemps on n'en avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il était revenu à deux reprises passer avec Capitaine quelques jours à l'Ange-Gardien; il avait écrit plusieurs fois pour s'informer de ce qui s'y passait; Mme Blidot lui avait exactement et longuement répondu, elle avait appris qu'il quittait le pays pour s'engager; elle n'avait pas su d'autres détails. Pendant ce silence prolongé, la campagne de Crimée avait eu lieu; elle s'était terminée comme elle avait commencé, avec beaucoup de gloire et de lauriers; mais des deuils innombrables furent la conséquence nécessaire de ces immortelles victoires. Au village de l'Ange-Gardien, plus d'une famille pleurait un fils, un frère, un ami. Quelques-uns revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les rendaient incapables de continuer leur service.
Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de l'Ange-Gardien; Mme Blidot et Elfy préparaient le dîner, lorsqu'un homme, qui s'était approché sans bruit, arrêta doucement le balai de Paul. Celui-ci se retourna et se mit à crier:
«Jacques, au secours! on me prend mon balai.»
Jacques bondit vers son frère pour le défendre énergiquement, lorsqu'un regard jeté sur le prétendu voleur lui fit abandonner son balai; il se précipita dans les bras de l'homme en criant: «Maman! ma tante! M. Moutier, notre bon M. Moutier!»
Mme Blidot et Elfy apparurent immédiatement et se trouvèrent en face de Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour à ses deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient à la fois et faisaient mille questions sans donner le temps d'y répondre.
Maman! ma tante! voilà M. Moutier!
Enfin, Moutier parvint à faire comprendre pourquoi il n'avait plus donné de ses nouvelles.
«Peu de temps après mon retour au pays, mes bonnes hôtesses, j'appris qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu de rencontre avec les Russes, puisque nous étions en paix avec eux; je savais qu'ils se battaient bien, que c'étaient de braves soldats. J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait à rejoindre mes anciens camarades; quand la guerre fut déclarée, le repris un engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce jour, impossible d'écrire. Toujours en campagne, et quelle campagne! Au débarquer à Gallipoli, un choléra qui faillit m'emporter; à peine rétabli, des marches, des contremarches, une descente en Crimée, une bataille à Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanité, nous nous sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui, selon leur habitude, se sont trouvés en retard parce que leur rosbif et leur pouding n'étaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpé des rochers à pic sous une grêle de balles et de mitraille; nous avons chassé les Russes du plateau où ils s'étaient très joliment installés. Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables, et, après un échange de coups désespérés, ils se sont sauvés et ont couru si vite, que plus de la moitié se sont échappés. Leur général, le prince Mentchikoff, qui était là pour voir comme on nous culbutait de dessus les rochers, a failli être pris. Il s'est sauvé, laissant sa voiture, ses effets, ses papiers et tout. Après est venu le siège de Sébastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaqué, bien défendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rossés et en ont tué l'impossible, comme à Balaklava. Mais nous étions accourus, nous autres Français, et nous avons à notre tour fait une marmelade de ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de reproches à leur faire; mais le moyen de résister à des Français bien commandés! Je passe sur les détails du siège, qui a été magnifique et terrible, et j'arrive à Malakoff, un de ces combats flambants, où chaque soldat est un héros, et où chacun a mérité la croix et un grade. Là j'ai attrapé deux balles, une dans le bras gauche, qui est resté un peu raide, et une à travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a fait réformer. Aussitôt guéri, aussitôt parti, avec l'idée de faire une reconnaissance du côté de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oublié personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chères hôtesses. J'étais sûr de trouver un bon accueil; j'ai pensé que je pouvais bien venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait si bien commander.»
Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy rougit.
ELFY.--Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oublié mes niaiseries d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'étais, et je ne me permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je n'avais que dix-sept ans.
MOUTIER.--Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai faire des sottises, croyant bien faire. Quant à oublier, je n'ai rien oublié de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passés chez vous en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est resté gravé là, ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu m'as eu bientôt reconnu; tu n'as pas hésité une minute.
JACQUES.--Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pensé à vous; je vous ai embrassé tous les jours dans mon coeur, et j'ai toujours prié pour vous; car M. le curé m'a appris à prier, et moi je l'ai appris à Paul.
MOUTIER.--Et moi aussi, mon garçon, j'ai appris à prier comme je n'avais jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend à tout âge et partout; c'est un bon père Parabère, un jésuite, qui m'a montré comment on vit en bon chrétien. Un fameux jésuite, ce père Parabère! Courageux comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charité, pieux comme un saint, infatigable comme un Hercule.
JACQUES.--Où est-il ce bon père? Je voudrais bien le voir ou lui écrire.
MOUTIER, ému.--Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est près du bon Dieu.
«Qu'est-ce que vous avez là?» dit Paul qui était près de Moutier et qui jouait avec sa croix d'honneur.
MOUTIER.--C'est une croix que j'ai gagnée à Malakoff.
ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagnée certainement.
MOUTIER:--Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme moi.
ELFY.--Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait quelque chose de plus que les autres.
MOUTIER.--Plus, non; mais voilà! C'est que j'ai eu la chance de rapporter au camp un drapeau et un général.
ELFY.--Comment; un général?
MOUTIER.--Oui; un pauvre vieux général russe blessé qui ne pouvait pas se tirer des cadavres et des débris de Malakoff. J'ai pu le sortir de là comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapporté dans le drapeau que j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des nôtres, une diable de balle s'est logée dans mon bras; ce n'était rien; je pouvais encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le coup je suis tombé, me recommandant, moi et mon blessé, à la sainte Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouvés; je ne sais ce qu'a dit ce général quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix et que j'ai été porté à l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais ça n'a pas duré. Dieu merci. MADAME BLIDOT.--Vous êtes modeste, monsieur Moutier; un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez à amoindrir.
PAUL.--Maman, j'ai faim; je voudrais dîner.