Chapter 2
ELFY.--Bon! Où sont-ils, que je jette un coup d'oeil dessus. On aime toujours mieux voir par ses yeux, tu sais bien. Sont-ils dans la salle?
MADAME BLIDOT.--Non, je les ai envoyés au jardin. Elfy courut au jardin; elle y trouva Jacques occupé à arracher les mauvaises herbes d'une planche de carottes; Paul ramassait soigneusement ces herbes et cherchait à en faire de petits fagots.
Au bruit que fit Elfy, les enfants tournèrent la tête et montrèrent leurs jolis visages doux et riants. Jacques, voyant qu'Elfy les regardait sans mot dire, se releva et la regarda aussi d'un air inquiet.
JACQUES.--Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, Madame, ce que nous faisons, Paul et moi? Vous n'êtes pas fâchée contre nous? Ce n'est pas la faute de Paul; c'est moi qui lui ai dit de s'amuser à botteler l'herbe que j'arrache.
ELFY.--Pas de mal, pas de mal du tout, mon petit; je ne suis pas fâchée; bien au contraire, je suis très contente que tu débarrasses le jardin des mauvaises herbes qui étouffent nos légumes.
PAUL.--C'est donc à vous ça?
ELFY.--Oui, c'est à moi.
PAUL.--Non, moi crois pas; c'est pas à vous; c'est à la dame de la cuisine qui donne du bon fricot; moi veux pas qu'on lui prenne son jardin.
ELFY.--Ha, ha, ha! est-il drôle, ce petit! Et comment m'empêcherais-tu de prendre les légumes du jardin?
PAUL.--Moi prendrais un gros bâton, puis moi dirais à Jacques de m'aider à chasser vous, et voilà!
Elfy se précipita sur Paul, le saisit, l'enleva, l'embrassa trois ou quatre fois, et le remit à terre avant qu'il fût revenu de sa surprise et avant que Jacques eût eu le temps de faire un mouvement pour secourir son frère.
«Je suis la soeur de la dame au bon fricot, s'écria Elfy en riant, et je demeure avec elle; c'est pour cela que son jardin est aussi le mien.»
-Tant mieux! s'écria Jacques. Vous avez l'air aussi bon que la dame; je voudrais bien que M. Moutier, qui est si bon, restât toujours ici.
-Il ne peut pas rester; mais il vous laissera chez nous, et nous vous soignerons bien, et nous vous aimerons bien si vous êtes sages et bons.
Jacques ne répondit pas; il baissa la tête, devint très rouge, et deux larmes roulèrent le long de ses pauvres petites joues.
ELFY.--Pourquoi pleures-tu, mon petit Jacques? Est-ce que tu es fâché de rester avec ma soeur et avec moi?
JACQUES.--Oh non! au contraire! Mais je suis fâché que M. Moutier s'en aille; il a été si bon pour Paul et pour moi.
ELFY.--Il reviendra, sois tranquille; et puis il ne va pas partir aujourd'hui: tu vas le voir tout à l'heure. Le petit Jacques essuya ses yeux du revers de sa main, reprit son air animé et son travail interrompu par Elfy. Capitaine, qui faisait la visite de l'appartement, trouvant la porte du jardin ouverte, entra et s'approcha de Paul, assis au milieu de ses paquets d'herbes. Capitaine piétinait les herbes, les dérangeait; Paul cherchait vainement à le repousser, le chien était plus fort que l'enfant. «Jacques, Jacques, s'écria Paul, fais va-t'en le chien! il écrase mes bottes de foin.»
Jacques accourut au secours de Paul, au moment où Capitaine, le poussant amicalement avec son museau, le faisait rouler par terre. Jacques entoura de ses bras le cou du chien et le tira en arrière de toutes ses forces, mais Capitaine ne recula pas.
«Je t'en prie, mon bon chien, va-t'en. Je t'en prie, laisse mon pauvre Paul jouer tranquillement; tu vois bien que tu le déranges, que tu es plus fort que lui, qu'il ne peut pas t'empêcher... ni moi non plus», ajouta-t-il découragé en cessant ses efforts pour faire partir le chien.
Capitaine se retourna vers Jacques, et, comme s'il eût compris ses paroles, il lui lécha les mains, donna un coup de langue sur le visage de Paul, les regarda avec amitié et s'en alla lentement comme il était venu; il retourna près de son maître. Moutier était resté, après le départ de l'hôtesse, les coudes sur la table, là tête appuyée sur ses mains: il réfléchissait.
«Je crains, se disait-il, d'avoir été trop prompt, d'avoir trop légèrement donné ces enfants à la bonne, hôtesse... Car. enfin, elle a raison! je ne la connais guère!... et même pas du tout... Le curé m'en a dit du bien, c'est vrai; mais un bon curé (car il a l'air d'un brave homme, d'un bon homme, d'un saint homme!), un bon curé, c'est toujours trop bon; ça dit du bien de tout le monde; ça croirait pécher en disant du mal,... et pourtant... il parlait avec une chaleur, un air persuadé!... il savait que ces deux pauvres petits orphelins seraient à la merci de cette hôtesse, Mme Bli..., Blicot, Blindot... Je ne sais plus son nom... j'y suis; Blidot! C'est ça!... Blidot et sa soeur... Pardi! je veux en avoir le coeur net et m'assurer de ce qu'elle est. J'ai le temps d'ici au dîner, et je vais aller de maison en maison pour compléter mes observations sur Mme Blidot. Ces pauvres petits, ils sont si gentils! et Jacques est si bon! Ce serait une méchante action que de les placer chez de mauvaises gens, faire leur malheur! Non, non, je ne veux pas en avoir la conscience chargée.»
Et Moutier, laissant son petit sac de voyage sur la table, sortit après avoir appelé Capitaine. Il alla d'abord dans la maison à côté, chez le boucher.
«Faites excuse, Monsieur, dit-il en entrant; je viens pour une chose... pour une affaire,... c'est-à-dire pas une affaire... mais pour quelque chose: comme une affaire... qui n'en est pas une pour vous... ni pour moi non plus, à vrai dire.»
Le boucher regardait Moutier d'un air étonné, moitié souriant, moitié inquiet.
«Quoi donc? qu'est-ce donc?» dit-il enfin.
MOUTIER.--Voilà! C'est que je voudrais avoir votre avis sur Mme Blidot, aubergiste ici à côté...
LE BOUCHER.--Pourquoi? Avis sur quoi?
MOUTIER.--Mais sur tout. J'ai besoin de savoir quelle femme c'est. Si on peut lui confier des enfants à garder. Si c'est une brave femme, une bonne femme, une femme à rendre des enfants heureux.
LE BOUCHER,--Quant à ça, mon bon Monsieur, il n'y a pas de meilleure femme au monde: toujours de bonne humeur, toujours riant, polie, aimable, douce, travailleuse, charitable; tout le monde l'aime par ici, chacun en pense du bien; elle ne manque pas à un office, elle rend service à tous ceux qui en demandent. Elle et sa soeur, ce sont les perles du pays. Demandez à M. le curé; il vous en dira long sur elles; et tout bon, car il les connaît depuis leur naissance et il n'a jamais eu un reproche à leur faire.
MOUTIER.--Ça suffit. Grand merci, Monsieur, et pardon de l'indiscrétion.
LE BOUCHER.--Pas d'indiscrétion. C'est un plaisir pour moi que de rendre un bon témoignage à Mme Blidot. Moutier salua, sortit et alla à deux portes plus loin, chez le boulanger.
«Ce n'est pas du pain qu'il me faut, Monsieur, dit-il au boulanger qui lui offrait un pain de deux livres; c'est un renseignement que je viens chercher. Votre idée sur Mme Blidot, aubergiste ici près, pour lui confier des enfants à Élever?»
LE BOULANGER.--Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire (car je vois à votre habit que vous êtes militaire); vos enfants ne sauraient être en de meilleures mains; c'est une bonne femme, une brave femme, et sa soeur la vaut bien; il n'y a pas de meilleures créatures à dix lieues à la ronde.
MOUTIER.--Merci mille fois; c'est tout ce que je voulais savoir. Bien le bonjour.
Et Moutier, satisfait des renseignements qu'on lui avait donnés, allait retourner chez Mme Blidot, quand l'idée lui vint d'entrer encore chez l'aubergiste qui tenait la belle auberge à l'entrée du village.
«Encore celui-là, pensa-t-il, ce sera le dernier; et si cet homme ne m'en dit pas de mal, je pourrai être tranquille, car il me semble méchant, et son témoignage ne pourra pas me laisser de doute sur le bonheur de mes mioches.» L'aubergiste était à sa porte; il vit venir Moutier et le reconnut au premier coup d'oeil. D'abord, il fronça ses gros sourcils; puis, le voyant approcher, il pensa qu'il revenait lui demander à dîner et il prit son air le plus Gracieux.
«Entrez, Monsieur; donnez-vous la peine d'entrer; je suis tout à votre service.»
Moutier toucha son képi, entra et eut quelque peine à calmer Capitaine qui tournait autour de l'aubergiste en le flairant, en grognant et en laissant voir des dents aiguës prêtes à mordre et à déchirer.
«Ah! ah! se dit Moutier, Capitaine n'y met pas beaucoup de douceur ni de politesse: il y a quelque chose là-dessous; l'homme est mauvais, mon chien a du flair.» L'aubergiste, inquiet de l'attitude de Capitaine, tournait, changeait de place et lui lançait des regards furieux, auxquels Capitaine répondait par un redoublement de grognements.
Moutier parvînt pourtant à le faire taire et à le faire coucher près de sa chaise; il fixa sur l'aubergiste des yeux perçants et lui demanda sans autre préambule s'il connaissait Mme Blidot.
«Pour ça non, répondit l'aubergiste d'un air dédaigneux; je ne fais pas société avec des gens de cette espèce.»
--Elle est donc de la mauvaise espèce?
--Une femme de rien; elle et sa soeur sont des pies-grièches dont on ne peut obtenir une parole; des sottes qui se croient au-dessus de tous, qui ne vont jamais à la danse ni aux fêtes des environs; des orgueilleuses qui restent chez elles ou qui vont se promener sur la route avec des airs de princesse. Il semblerait qu'on n'est pas digne de les aborder, elles crèveraient plutôt que de vous adresser une bonne parole ou un sourire. Des péronnelles qui gâtent le métier, qui vendent cinq sous ce que je donne pour dix ou quinze. Aussi, en a-t-on pour son argent: mauvais coucher, mauvais cidre, mauvaise nourriture. Je vous ai bien vu entrer; vous n'y êtes pas resté: vous avez bien fait; chez moi vous trouverez de la différence. Je vais vous servir un dîner soigné: vous n'en trouverez nulle part un pareil.
Il se retourna comme pour chercher quelqu'un et appela d'une voix tonnante:
«Torchonnet! Où es-tu fourré, mauvais polisson, animal, Fainéant?»
--Voici, Monsieur, répondit d'une voix étouffée par la peur un pauvre petit être, maigre, pâle, demi-vêtu de haillons, qui sortit de derrière une porte et qui, se redressant promptement, resta demi-incliné devant son terrible Maître.
--Pourquoi es-tu ici? pourquoi n'es-tu pas à la cuisine? Comment oses-tu venir écouter ce qu'on dit? Réponds, petit drôle! réponds, animal!
Chaque réponds était accompagné d'un coup de pied qui faisait pousser à l'enfant un cri aigu; il voulut parler, mais ses dents claquaient, et il ne put articuler une parole.
--A la cuisine, et demande à ma femme un bon dîner pour Monsieur; et vite, sans quoi...
Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut exécuter les ordres du maître aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son état de faiblesse.
Moutier écoutait et regardait avec indignation.
«Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre dîner; ce n'est pas pour m'établir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donnés me suffisent; je la tiens pour la meilleure et la plus honnête femme du pays, et c'est à elle que je confierai le trésor que je cherchais à placer.»
L'aubergiste gonflait de colère à mesure que Moutier parlait; mais lorsqu'il entendit le mot de trésor, sa physionomie changea; son visage de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arrêter Moutier en lui prenant le bras. Au mouvement de dégoût que fit Moutier en se dégageant de cette étreinte, Capitaine s'élança sur l'aubergiste, lui fit une morsure à la main, une autre à la jambe, et allait lui sauter à la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entraîna au loin. l'aubergiste montra le poing à Moutier et rentra précipitamment chez lui pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un peu son pauvre chien de sa vivacité, et le ramena à l'Ange-Gardien.
IV
Torchonnet.
Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte était ouverte; après avoir examiné les fleurs et les légumes, il arriva à un berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une table rustique était couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune; il regarda les livres: Imitation de Jésus-Christ, Nouveau Testament, Parfait Cuisinier, Manuel des ménagères, Mémoires d'un troupier.
Moutier sourit:
«A la bonne heure! voilà des livres que j'aime à voir chez une bonne femme de ménage! Ça donne confiance de voir un choix pareil. Ces manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert par là-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voilà un terrible ennemi à vaincre et qui vous pousse au café et de là à la salle de police. Heureusement que mon ami le Manuel était là et m'empêchait de faire des sottises et de me laisser aller au chagrin, au découragement! Béni soit celui qui me l'a donné et celui qui l'a inventé!»
Tout en parlant, Moutier avait pris les Mémoires d'un troupier; il ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages, suivies d'autres pages, si bien qu'une heure après il était encore là, debout devant la table, ne songeant pas à quitter le petit volume. Il n'entendit même pas Mme Blidot et Elfy venir le chercher au Jardin.
MADAME BLIDOT.--Le voilà dans notre berceau, Dieu me pardonne! Tiens! que fait-il donc là, immobile devant notre table? C'est qu'il ne bouge pas plus qu'une statue! ELFY, riant.--Serait-il mort? On dirait qu'il dort tout Debout.
MADAME BLIDOT, à mi-voix.--Hem! hem! Monsieur Moutier!... Il n'entend pas.
ELFY, de même.--Monsieur Moutier; le dîner est prêt, il vous attend... Sourd comme un mort! Parle plus haut; je n'ose pas, moi je ne le connais pas.
«Monsieur Moutier!» répéta plus haut Mme Blidot en approchant de la table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa la main sur son front comme pour rappeler ses idées, regarda autour de lui d'un air Étonné.
«Bien des excuses, madame Blidot, Je ne vous voyais ni ne vous entendais; j'étais tout à mon livre, c'est-à-dire à votre livre, reprit-il en souriant. Je n'aurais jamais cru qu'un livre pût amuser et intéresser autant. J'en étais à la salle de police; c'est que c'est ça, tout à fait ça! Je n'y ai été qu'une fois et pour un faux rapport, sans qu'il y ait eu de ma faute... C'est si bien raconté, que je croyais y être encore!»
MADAME BLIDOT.--Je suis bien aise que ce livre vous plaise. Vous pouvez le garder si vous désirez le finir. M. le curé m'en donnera un autre; il en a autant qu'on en veut.
MOUTIER.--Ce n'est pas de refus, madame Blidot. J'accepte, et grand merci. Je le lirai à votre intention, et j'espère en devenir meilleur.
MADAME BLIDOT.--Quant à ça, monsieur Moutier, vous avez tout l'air d'être aussi bon que n'importe qui. Mais nous venons, ma soeur et moi, vous avertir que le dîner est servi, voilà bientôt deux heures; les enfants doivent avoir faim, et je pense que vous-même ne serez pas fâché de manger un morceau.
MOUTIER.--Ceci est la vérité; mon déjeuner est bien loin et ne fera pas tort au dîner.
Moutier salua Elfy, qu'il ne connaissait pas encore, et suivit les deux soeurs dans la salle où les attendaient les enfants. Paul avait bien envie de toucher à ce qui était sur la table, mais Jacques l'en empêchait.
«Attends, Paul; sois raisonnable; tu sais bien qu'il ne faut toucher à rien sans permission.»
PAUL.--Alors, Jacques, veux-tu donner permission?
JACQUES.--Moi, je ne peux pas, ce n'est pas à moi.
PAUL.--Mais c'est que j'ai faim, moi. Veux manger.
JACQUES.--Attends une minute; M. Moutier va venir, puis la dame, puis l'autre, ils te donneront à manger.
PAUL.--Est-ce long, une minute?
JACQUES.--Non, pas très long... Tiens, les voilà qui Arrivent.
Tout le monde se mit à table; Jacques hissa son frère sur sa chaise et s'assit près de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape amicale, et ils se mirent tous à manger une soupe aux choux à laquelle Moutier donna les éloges d'un connaisseur. Quand la soupe fut achevée, Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragoût de boeuf et de haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint.
«Pardon, Mam'selle, ce n'est pas de règle que les dames servent les hommes. Permettez que je vous en épargne la peine.»
-Au fait, dit Mme Blidot en riant, vous êtes un peu de la maison depuis que vous nous avez donné ces enfants. Faites à votre idée, et mettez-vous à l'aise comme chez Vous.
--Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai; je me sens comme si j'étais chez moi, et j'en use, comme vous voyez.
Le dîner s'acheva gaiement. Jacques était enchanté de voir Paul manger à s'étouffer. Après le dîner, Moutier les envoya s'amuser dehors; lui-même se mit à fumer; les deux soeurs s'occupèrent du ménage et servirent les voyageurs qui s'arrêtaient pour dîner; Moutier causait avec les allants et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop à faire.
Jacques et Paul se promenaient dans la rue; ils regardaient les rares boutiques d'épicier, de boucher, boulanger, bourrelier; ils dépassèrent le village et rencontrèrent un pauvre petit garçon de huit à neuf ans, couvert de haillons, qui traînait péniblement un sac de charbon trop lourd pour son âge et ses forces; il s'arrêtait à chaque instant, essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa maigreur, son air triste, frappèrent le bon petit Jacques.
«Pourquoi traînes-tu un sac si lourd?» lui demanda-t-il en s'approchant de lui.
--Parce que mon maître me l'a ordonné, répondit le petit garçon d'une voix larmoyante.
--Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c'est trop lourd?
--Je n'ose pas, il me battrait.
--Il est donc méchant?
--Chut! dit le petit garçon en regardant autour de lui avec terreur. S'il vous entendait, il me donnerait des coups de fouet.
--Pourquoi restes-tu chez ce méchant homme? reprit Jacques à voix basse.
LE GARÇON.--On m'a mis là, il faut bien que j'y reste. Je n'ai personne chez qui aller: ni père ni mère.
JACQUES.--C'est comme moi et Paul; mais fais comme moi, demande à la bonne sainte Vierge de t'aider, tu verras qu'elle le fera; elle est si bonne!
LE GARÇON.--Mais je ne la connais pas; je ne sais pas où elle demeure.
JACQUES.--Ah! mais je ne sais pas non plus, moi! Mais ça ne fait rien; demande toujours, elle t'entendra.
LE GARÇON.--Oh! je ne demanderais pas mieux. Mais si j'appelle trop fort, mon maître l'entendra aussi, et il me Battra.
JACQUES.--Il ne faut pas crier; dis tout bas: «Sainte Vierge, venez à mon secours. Vous qui êtes la mère des affligés, bonne sainte Vierge, aidez-moi.»
Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit.
«Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m'en aille avec mon sac: le maître l'attend.»
-Attends, je vais t'aider un peu; nous allons le traîner à nous deux. La sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme ça, mais elle aide tout de même.
Jacques tira le sac, après avoir: recommandé à Paul de pousser; le petit garçon n'avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien que le sac bondit sur les pierres de la route, qu'il se déchira en plusieurs endroits et que les morceaux de charbon s'échappèrent de tous côtés. Les enfants s'arrêtèrent consternés; mais Jacques ne perdait pas la tête pour si peu de chose.
«Attends, dit-il, ne bouge pas; je vais appeler M. Moutier, qui est très bon; c'est lui que la sainte Vierge nous a envoyé, elle te l'enverra aussi? Viens, Paul, courons vite.» Il prit Paul par la main, et tous deux coururent aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent, jusque chez Mme Blidot où ils trouvèrent Moutier fumant avec quelques Voyageurs.
JACQUES.--Monsieur Moutier, vous qui êtes si bon, venez vite au secours d'un pauvre petit garçon bien plus malheureux que moi et Paul; il ne peut traîner un gros sac de charbon que nous avons crevé, et son méchant maître le battra. Ce pauvre petit a si peur! Et la sainte Vierge vous fait dire d'aller vite pour l'aider.--Où as-tu vu la sainte Vierge, mon garçon, pour me faire ses commissions? dit Moutier en riant et en se Levant.
--Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tête et dans mon coeur. Vous savez bien que c'est elle qui vous a envoyé pour nous sauver, Paul et moi; il faut encore sauver ce petit malheureux.
--C'est bien, mon brave petit, j'y vais; tu vas m'y mener.
Moutier le suivit après avoir demandé à Elfy de garder Paul, qui ne marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, où ils trouvèrent le petit garçon, que Moutier reconnut de suite; c'était Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du méchant aubergiste Bournier. Il s'en approcha d'un air de compassion, releva le sac, l'examina, tira de la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats ont l'habitude d'en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant, demanda au petit: «N'y a-t-il pas moyen d'apporter le charbon sans traverser le village et sans être vu de ton maître, mon pauvre garçon? Je n'aimerais pas à rencontrer ce mauvais homme; je craindrais de me laisser aller à lui donner une roulée qui ne serait pas d'un très bon effet.»
LE GARÇON,--Oui, Monsieur, on peut passer derrière les maisons, et vider le sac dans le charbonnier qui se trouve adossé au hangar par dehors.
--Alors en route, mon ami, dit Moutier en chargeant le sac sur ses épaules.
Torchonnet regarda avec admiration.
«Oh! Monsieur, mon bon Monsieur! Dites bien à la sainte Vierge combien je la remercie de vous avoir envoyé. Cette bonne sainte Vierge!... Ce petit avait raison tout de même», ajouta-t-il en regardant Jacques d'un air joyeux.
--Je t'avais bien dit, reprit Jacques avec bonheur. Moutier riait de la naïveté des enfants, Ils ne tardèrent pas à arriver au charbonnier; Moutier vida le sac, le plia et le mit dans un coin. Il s'apprêtait à partir, quand l'enfant le rappela timidement.
«Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de m'envoyer à manger? On m'en donne si peu que j'ai mal là (montrant son estomac) et que je n'ai pas de forces.
--Pauvre malheureux!... répondit Moutier attendri.
Écoute: viens à l'Ange-Gardien, je te recommanderai à Mme Blidot, bonne femme s'il en fut jamais.
TORCHONNET.--Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon maître me tuerait si j'y allais. Il la hait au possible.
MOUTIER.--Alors je t'apporterai quelque chose que je demanderai à Mme Blidot; et puis, mon bon petit Jacques t'apportera à manger tous les jours. Veux-tu, mon Jacquot?
JACQUES.--Oh oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque chose de mon déjeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner? J'ai peur de son Maître.
TORCHONNET.--Vous pouvez le placer dans le creux de l'arbre, près du puits, j'y vais tous les jours puiser de l'eau.
MOUTIER.--C'est bien, c'est entendu. Dans un quart d'heure tu auras ton affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu'on ne nous surprenne pas; c'est ça qui ferait une affaire à ce pauvre Torchonnet! Moutier partit avec Jacques; en rentrant à l'Ange-Gardien, il raconta à Mme Blidot l'histoire de Torchonnet, et lui demanda de permettre à Jacques de faire cette charité de tous les jours.
«Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux; vous me direz à combien vous l'estimez et ce dont je vous serai redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l'an.»
MADAME BLIDOT.--Nos comptes ne seront pas longs à faire, monsieur Moutier; mais, tout de même, je serai bien aise de vous revoir pour que vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal placés en me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux de l'arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans souper.