L'auberge de l'ange gardien

Chapter 12

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Dérigny entrait au même moment; il allait raconter au général ce qui venait d'arriver, lorsque Mme Blidot, le voyant entrer, s'élança vers lui, lui saisit les mains, et, l'amenant devant le général, elle dit d'une voix tremblante:

«Il me donne les enfants. Jacques et Paul seront à moi, à moi, général! Je serai leur mère, car je serai sa femme...

Le général partit d'un éclat de rire:

«Ha! ha! ha! et nous qui faisions de la diplomatie, monsieur le curé et moi, pour arriver à vous faire consentir. La bonne farce! La bonne histoire! Je te fais mon compliment, mon bon Dérigny. Tu vois bien, mon ami, que les terres ont bien fait.»

DÉRIGNY, riant.--Elles n'ont rien fait, général; elle ne sait seulement pas que vous me donnez quelque chose.

LE GÉNÉRAL.--Comment! vous ne lui avez pas dit?

DÉRIGNY.--Je n'ai pas eu le temps, mon général. Quand cette excellente femme a compris qu'en m'épousant elle ne se séparait pas de mes enfants, elle m'a remercié comme d'un bienfait et elle a couru chez vous pour vous exprimer sa reconnaissance d'avoir arrangé son bonheur, disait-elle.

--Pauvre femme! dit le général attendri. Pauvre petite femme! C'est bien par amour pour les enfants! Avec un coeur pareil, Dérigny, vous serez heureux, et les enfants aussi.

DÉRIGNY.--Que Dieu vous entende, mon général! Mme Blidot causait pendant ce temps avec le curé.

«Je n'ai plus de souci, de poids sur le coeur, disait-elle. Monsieur le curé, dites demain une messe pour moi, en action de grâces. Allons, adieu, au revoir, monsieur le curé; à tantôt, mon bon général, nous viendrons voir comment vous vous trouvez de vos fatigues d'hier. Sans adieu, mon cher Dérigny, je cours voir mes enfants et annoncer la bonne nouvelle à Elfy.»

Mme Blidot disparut aussi vite qu'elle était entrée, laissant Dérigny content, mais étonné, le général riant et se frottant les mains, le curé partageant la gaieté et la satisfaction du général.

LE GÉNÉRAL.--Eh bien, mon ami, vous qui n'y pensiez pas, vous qui avez bondi comme un lion quand je vous en ai parlé, vous qui trouviez ce mariage impossible il y a une heure à peine, vous voilà presque marié.

DÉRIGNY.--Oui, mon général, je vous ai une vive reconnaissance d'avoir bien voulu arranger la chose. Cette pauvre femme est réellement touchante par sa tendresse pour mes enfants; je suis sûr que je l'aimerai, non pas comme ma pauvre Madeleine, mais comme l'ange protecteur des enfants de Madeleine. Chers enfants! vont-ils être heureux! Quand je pense à leur joie, je voudrais, comme Mme Blidot, pouvoir me marier demain. Et je vais suivre votre conseil, mon général: demander au maire de nous afficher, au notaire de faire le contrat, et à monsieur le curé de nous garder sa messe pour le lundi de la semaine qui suivra celle dans laquelle nous entrons.

LE GÉNÉRAL, riant.--C'est agir en homme sage, mon ami. Vous êtes pressés tous deux par vos enfants; finissez-en le plus tôt possible. Allez, mon cher, allez vite, de peur que maire et notaire vous échappent. Je vous donne congé jusqu'au soir. Monsieur le curé veut bien me tenir compagnie, et Moutier viendra si j'ai besoin de quelque chose. Je suis, en vérité, aussi pressé que vous de voir le mariage fait et votre femme établie chez moi avec vous et vos enfants.

Dérigny disparut et utilisa son temps: il écrivit dans son pays pour avoir les papiers nécessaires, il arrangea tout avec le notaire et le maire, puis il courut à l'Ange-Gardien, où il arriva vers le soir, au moment où les enfants venaient de s'éveiller et demandaient à manger.

Mme Blidot accourut.

«Mes enfants, mes chers enfants, votre papa veut bien que je vive toujours avec vous et avec lui; il va m'épouser; je serai sa femme et vous serez mes enfants.»

JACQUES.--Oh! que je suis content, maman! J'avais peur que papa ne nous emmène loin de vous, ou bien qu'il ne nous laisse ici en partant sans nous. Merci, mon cher papa, vous êtes bien bon.

DÉRIGNY.--C'est votre maman qui est bien bonne de le vouloir, mes chers enfants. Moi, je suis si heureux de vous garder près de moi avec cette excellente maman que je la remercie du fond du coeur d'avoir dit oui.

MADAME BLIDOT.--Et moi, mon ami, je vous remercie de tout mon coeur de m'en avoir parlé. C'est que je n'y pensais pas du tout. Allons-nous être heureux, mon Dieu! Tous ensemble, toujours!

Elfy, qui avait préparé le souper, vint ainsi que Moutier prendre part à leur joie, et les enfants sautaient et gambadaient sans oublier le souper, car Paul criait:

«Et la soupe? J'ai si faim!»

--Voilà! voilà, dit Moutier qui l'apportait.

Ils se mirent gaiement à table. Tous étaient les plus heureuses gens de la terre. Le général fut porté aux nues; on n'en dit que du bien: Mme Blidot trouva même qu'il était très bel homme, ce qui excita les rires de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposés de leur nuit de fatigue, demandèrent à se recoucher. Mme Blidot ne voulut pas être aidée par Elfy; elle la remplaça par Dérigny, enchanté de donner des soins à ses enfants et de voir faire Mme Blidot. Moutier et Elfy allèrent voir le général. Dérigny et Mme Blidot les y rejoignirent quand les enfants furent endormis; on laissait pour les garder une servante qu'on avait prise depuis l'arrivée du général et qu'Elfy voulut garder quand elle sut que Mme Blidot les quitterait.

XXIV

Conclusion, mais sans fin...

Les dix ou douze jours qui séparèrent la demande en mariage d'avec la cérémonie s'écoulèrent vite et gaiement; les futurs quittaient peu le général que la gaieté et l'entrain de Mme Blidot amusaient toujours. Le mariage se fit sans bruit ni fête: deux veufs qui se marient ne font pas de noce comme des jeunes gens. On dîna chez le général, avec le curé et le notaire. Dans l'après-midi, Mme Dérigny s'installa chez le général avec les enfants. M. et Mme Moutier devinrent seuls maîtres de l'Ange-Gardien. Le general désira que l'auberge du General reconnaissant restât ouverte à tous les voyageurs militaires, et lui-même se plaisait à les servir et à couler des pièces d'or dans leurs poches. Il vécut gai et heureux à Loumigny pendant un mois encore: la conclusion de la paix l'obligea à quitter cette vie douce et uniforme qui lui plaisait... au moins pour un temps.

Il fallut partir. Selon leurs conventions, Dérigny l'accompagna, emmenant sa femme et ses enfants, tous enchantés du voyage et heureux de ne pas se séparer. Mme Blidot s'était attachée à son mari autant qu'aux enfants; Dérigny s'aperçut avec surprise qu'il aimait sa seconde femme comme il avait aimé Madeleine; sa gaieté première était revenue. Le général se trouvait le plus heureux des hommes. Avant de quitter Loumigny, il donna la maison et ses dépendances à sa petite femme, comme il l'appelait encore; les prés, les terres environnants à Dérigny, qui eut ainsi une propriété personnelle de plus de quarante mille francs.

Moutier et Elfy se chargèrent de l'administration et de la garde de la maison et des terres du Général reconnaissant en l'absence de Dérigny et de sa famille. La séparation des deux soeurs fut douloureuse; Elfy pleurait; Moutier était visiblement ému. Le général embrassa Elfy avec effusion et dit en la remettant à Moutier:

«Au revoir dans un an, mes enfants, mes bons amis. Attendez-moi pour le baptême de votre premier enfant; c'est moi qui suis le parrain. Adieu, mes enfants, pensez au vieux général, toujours reconnaissant.»

La voiture partit; Moutier emmena sa femme qui pleurait moins amèrement depuis la promesse du général.

ELFY.--Croyez-vous, mon ami, qu'ils reviendront dans un an, comme l'a promis le général?

MOUTIER.--J'en suis certain, ma petite Elfy. Il nous aime tous, il n'aime que nous, et il veut notre bonheur.

Moutier essuya les yeux d'Elfy et l'emmena faire une tournée d'inspection dans les prés et les terres de Dérigny; ils rangèrent tout dans la maison qui resta fermée jusqu'au retour de ses propriétaires.

Torchonnet devint un assez bon sujet, et sortit de chez les Frères pour entrer en qualité de commis dans une maison de commerce.

Le procès Bournier se termina par la condamnation à mort de Bournier et de sa femme, et aux travaux forcés à perpétuité du frère de Bournier. La femme Bournier ne fut pas exécutée; elle fut enfermée dans une maison d'aliénés, étant devenue folle furieuse par suite du coup sur la tête qu'elle avait reçu de Moutier. Bournier eut la tête tranchée et mourut proférant des imprécations contre Moutier et le général.

On sut par lui, et dans le courant du procès, qu'il avait emmené la voiture du général pour faire croire à son départ; qu'il avait mené cette voiture dans un bois où il l'avait brisée avec son frère à coups de hache et brûlée ensuite, et qu'ils étaient revenus de nuit à Loumigny sans avoir été vus de personne.

Le curé fit exécuter les travaux qu'avait indiqués le général; l'église de Loumigny devint la plus jolie du pays et fut souvent visitée par des voyageurs de distinction qui s'arrêtaient à l'Ange-Gardien, seule bonne auberge du village.

Nous ne dirons rien du général ni de ses compagnons de route, dont nous nous proposons de continuer l'histoire dans un autre volume; nous nous bornerons a constater que leur voyage fut gai et heureux, et qu'ils arrivèrent tous en bon état dans la terre de Gromiline, près de Smolensk, après avoir passé par Pétersbourg et par Moscou. Les détails au prochain volume.

Table des matières

I. A la garde de Dieu II. L'Ange-Gardien III. Informations IV. Torchonnet V. Séparation VI. Surprise et bonheur VII. Un ami sauvé VIII. Torchonnet placé IX. Le général arrange les affaires de Moutier X. A quand la noce? XI. La dot et les montres XII. Le juge d'instruction XIII. Le départ XIV Torchonnet se dessine. XV. Première étape du général. XVI. Les eaux XVII. Coup de théâtre XVIII. Première inquiétude paternelle. XIX. Mystères XX. Le contrat XXI. Le contrat. XXII. La noce XXIII. Un mariage sans noce XXIV. Conclusion, mais sans fin...

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