Chapter 11
LE GÉNÉRAL.--Ouf! c'est fini! Je suis content. Voyez un peu la jolie figure que j'aurais faite, pleurant avec Elfy et Moutier. Sapristi! je sue d'y penser. Un général en grand uniforme pleurant comme un enfant qui a reçu le fouet! A présent, mes bons amis, vous avez tout vu, vous êtes bien contents comme moi, mais bien fatigués comme moi, et vous avez besoin d'être seuls comme moi. Laissez-moi renvoyer tout ce monde; promenez-vous tout doucement sur vos terres en causant et laissez-moi surveiller le retour de l'ordre dans votre maison... Pas de réplique! Je veux ce que je veux. Envoyez-moi Dérigny et les enfants; dites que je désire qu'on s'en aille, et demandez au notaire de venir me parler.
Elfy baisa la main du général en signe de soumission et alla avec Moutier exécuter ses ordres. Bientôt la foule défila devant lui, et à chacun il disait:
«A demain, à la mairie.»
Il rappela au notaire qu'il couchait à l'auberge du Général reconnaissant.
«Votre chambre est prête, mon cher, ainsi que quelques autres pour les invités éloignés.»
Le notaire salua, serra la main que lui tendait le général et sortit pour fumer en se promenant avec quelques amis avant de prendre possession des chambres qui leur avaient été préparées.
XXII
La noce.
Le général était allé surveiller les apprêts du festin pour le lendemain et tous les préparatifs de la fête qui devait se terminer par un bal et un feu d'artifice. A la nuit tombante il alla se coucher; la journée. avait été fatigante, il ronfla dix heures de suite sans bouger.
On se réunit à sept heures pour déjeuner; le bonheur était sur tous les visages.
ELFY.--Encore un remerciement à vous adresser, mon général; nous avons trouvé dans nos chambres nos toilettes pour ce matin.
LE GÉNÉRAL.--Trouvez-vous les vôtres à votre goût, Mesdames?
ELFY.--Charmantes, superbes, et cent fois au-dessus de ce que nous nous serions donné si nous avions eu à les acheter, mon bon général.
LE GÉNÉRAL.--Je voudrais voir tout cela sur vous, ma petite Elfy, et je veux voir aussi votre soeur en grande Toilette.
Les deux soeurs se retirèrent avec les enfants, qui ne se possédaient pas de joie de mettre les beaux habits, les brodequins vernis, les chemises à manches à boutons, préparés pour eux.
Le général et Moutier restèrent seuls; les regards de Moutier exprimaient une profonde reconnaissance et un bonheur sans mélange; il renouvela ses remerciements en termes qui émurent le général.
«Soyez sûr, mon ami, lui répondit-il, que votre bonheur me rend moi-même fort heureux; je ne me sens plus seul ni abandonné; je sais que tous vous m'aimez malgré mes sottises et mes bizarreries. Le souvenir que j'emporterai d'ici me sera toujours doux et cher. Mais il faut que, nous aussi, nous pensions à notre toilette; il faut que nous nous fassions beaux, vous le marié, et moi remplaçant le père de la mariée... et le vôtre aussi, mon pauvre enfant.» Moutier le remercia encore vivement et ils se séparèrent, Dérigny attendait le général pour aider à sa toilette qui fut longue et qui mit en évidence toute l'ampleur de sa personne. Grande tenue de lieutenant général, uniforme brodé d'or, culotte blanche, bottes vernies, le grand cordon de Sainte-Anne et de Saint-Alexandre, des plaques en diamants, l'épée avec une poignée en diamants, et une foule de décorations de pays étrangers à la Russie.
Elfy ne tarda pas à paraître, jolie et charmante, avec sa robe de taffetas blanc, son voile de dentelle, sa couronne de roses blanches et de feuilles d'oranger. Des boucles d'oreilles, une broche et des épingles a cheveux en or et perles complétaient la beauté de sa toilette et de sa personne. Mme Blidot avait une toilette élégante appropriée à ses vingt-neuf ans et à son état de veuve. Moutier avait son riche costume de zouave tout neuf qui faisait valoir la beauté de sa taille et de sa figure. Les enfants étaient gentils et superbes. Dérigny était proprement habillé, sans élégance et tout en noir. Seul il avait une teinte de tristesse répandue sur son visage. Ce mariage lui rappelait le sien, moins brillant, avec le même bonheur en perspective, et ce bonheur s'était terminé par une longue souffrance. Il craignait aussi pour ses enfants les changements qu'amènerait certainement ce mariage. Et puis, son retour à lui ne l'obligerait-il pas à séparer ses enfants d'avec Mme Blidot qu'ils aimaient tant? La proposition du général lui revenait sans cesse; il ne savait quel parti prendre: la rejeter, c'était replonger ses enfants dans la misère; l'accepter c'était assurer leur avenir, mais à quel prix! Quel voyage! quelle position incertaine! quel climat à affronter! Et quel chagrin à leur infliger que de les priver des soins et de la tendresse de Mme Blidot! Ce furent ces réflexions, réveillées par le mariage d'Elfy, qui attristèrent sa physionomie. Le général le regarda un instant, devina ses préoccupations:
«Courage, mon ami, lui dit-il. Je suis là, moi; j'arrangerai votre vie comme j'ai arrangé celle de Moutier; vous aurez vos enfants et encore du bonheur devant vous.»
Dérigny sourit tristement en remerciant le général et chercha à secouer les pensées pénibles qui l'obsédaient. Les témoins, les garçons et les filles de noce ne tardèrent pas à arriver; ils étaient tous dans l'admiration du brillant général, du superbe zouave et de la toilette de la mariée. Il faisait un temps magnifique, un beau soleil du mois d'août mais sans trop d'ardeur, et pas de vent.
On se mit en marche vers la mairie; comme la veille, le général donnait le bras à Elfy et Moutier à Mme Blidot. Dérigny et les enfants suivaient. A la mairie, le mariage civil fut promptement terminé, et on se dirigea vers l'église. Là les attendait une nouvelle surprise. Toute l'église était tendue en bleu, blanc et or. Une riche garniture d'autel, chandeliers, vases et fleurs, entourait un tabernacle de bronze doré artistement travaillé. Le curé était revêtu d'une magnifique chasuble d'étoffe dite pluie d'or. Les chantres avaient des chapes rouge et or. Des prie-Dieu, neufs et brillants, étaient préparés pour les assistants; les prie-Dieu des mariés étaient couverts de housses de velours rouge. Le général et Mme Blidot se placèrent l'un à droite, l'autre à gauche des mariés; chacun prit place, et la cérémonie commença.
Jacques et Paul tinrent le poêle sur la tête du jeune couple; ils étaient, après Moutier et Elfy, les plus heureux de toute l'assemblée, car aucun souci, aucune inquiétude, aucun souvenir pénible ne se mêlaient à leur joie. Mme Blidot les contemplait avec amour et orgueil. Mais subitement son visage s'assombrit en jetant un coup d'oeil sympathique sur Dérigny: la tristesse de son regard lui révéla les inquiétudes qui l'assiégeaient, et à elle aussi la séparation d'avec les enfants lui apparut terrible et prochaine. Elle essaya de chasser cette cruelle pensée et se promit d'éclaircir la question avec Dérigny à la plus prochaine Occasion.
La cérémonie était terminé; Elfy était la femme de Moutier qui la reçut à la sacristie des mains du général. Ils avaient tous les deux l'air radieux. Moutier emmena sa femme, et, suivant la recommandation du général, la mena dans la maison du Général reconnaissant, où devaient se réunir les invités. Toute la noce suivit les mariés, le général toujours en tête, mais cette fois menant Mme Blidot au lieu d'Elfy.
LE GÉNÉRAL.--A quand votre noce, ma petite femme?
MADAME BLIDOT.--La mienne? Oh! général, jamais! Vous pouvez: m'en croire. J'ai eu assez de la première.
LE GÉNÉRAL.--Comme vous dites ça, ma pauvre petite femme! Vous avez l'air d'un enterrement.
MADAME BLIDOT.--Oh! général! c'est que j'ai la mort dans l'âme!
LE GÉNÉRAL.--Un jour comme celui-ci? par exemple!
MADAME BLIDOT.--Général, vous savez que Jacques et Paul sont ma plus chère, ma plus vive affection. Voici leur père revenu; me les laissera-t-il? consentira-t-il jamais à s'en séparer?
LE GÉNÉRAL.--Pour dire vrai, je ne le crois pas, ma bonne amie. Mais, que diantre! nous n'y sommes pas encore! Et puis je suis là, moi. Ayez donc confiance dans le vieux général. Voyez la noce, le contrat, le dîner et tout; vous étiez d'une inquiétude, d'une agitation! Eh bien, qu'en dites-vous? Ai-je bien mené l'affaire? A-t-on manqué de quelque chose? De même pour les enfants, je vous dis: Soyez tranquille; il dépendra de vous de les garder toujours, avec l'autorité d'une mère..
MADAME BLIDOT..--Oh! si cela ne dépendait que de moi, ce serait fait!
--Bon! souvenez-vous de ce que vous venez de dire. Je vous le rappellerai en temps et lieu, et vous aurez vos enfants. Nous voici arrivés; plus de tristesse; ne songeons qu'à nous réjouir; sans oublier de boire et de manger. Le général quitta Mme Blidot pour jeter un coup d'oeil sur le dîner. Tout était prêt; il fut content de l'aspect général et revint près d'Elfy pour l'avertir qu'on allait servir. La porte du fond s'ouvrit, et un maître d'hôtel, en grande tenue parisienne, annonça:
«Le général est servi.»
Une salle immense s'offrit à la vue des convives étonnés et d'Elfy enchantée. La cour avait été convertie en salle à manger; des tentures rouges garnissaient tous les murs; un vitrage l'éclairait par en haut; la table, de cinquante-deux couverts, était splendidement garnie et ornée de cristaux, de bronzes, de candélabres, etc.
Le général donna le bras à Elfy qu'il plaça à sa droite; à sa gauche, le curé; près d'Elfy, son mari; près du curé, le notaire. En face du général, Mme Blidot; à sa droite, Dérigny et ses enfants; à sa gauche, le maire et l'adjoint. Puis les autres convives se placèrent à leur convenance.
«Potages: bisque aux écrevisses! potage à la tortue!» annonça le maître d'hôtel.
Tout le monde voulut goûter des deux pour savoir lequel était le meilleur; la question resta indécise. Le général goûta, approuva, et en redemanda deux fois. On se léchait les lèvres; les gourmands regardaient avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et admirables.
«Turbot sauce crevette! saumon sauce impériale! filets de chevreuil sauce madère!»
Le silence régnait parmi les convives; chacun mangeait, savourait; quelques vieux pleuraient d'attendrissement de la bonté du dîner et de la magnificence du général. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et ses théâtres approuvait tout haut:
«Bon! très bon! bien cuit! bonne sauce! comme chez Véry.»
«Ailes de perdreaux aux truffes!»
Mouvement général; aucun des convives n'avait de sa vie goûté ni flairé une truffe; aussi le maître d'hôtel s'estima-t-il fort heureux de pouvoir en fournir à toute la table; le plat se dégarnissait à toute minute; mais il y en avait toujours de rechange grâce à la prévoyance du général qui avait dit:
«Nous serons cinquante-deux; comptez sur cent quatre gros mangeurs, et vous n'aurez pas de restes.»
«Volailles à la suprême!» reprit le maître d'hôtel quand les perdreaux et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.
Jacques et Paul avaient mangé jusque-là sans mot dire.
A la vue des volailles ils reconnurent enfin ce qu'ils mangeaient.
«Ah! voilà enfin de la viande,» s'écria Paul.
--De la viande? reprit le général indigné; où vois-tu de la viande, mon garçon?
JACQUES.--Voilà, général! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante Elfy.
LE GÉNÉRAL, indigné.--Ma bonne madame Blidot, de grâce, expliquez à ces enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus délicates qui se puissent manger!
ELFY, riant.--Croyez-vous, général, que mes poulets ne soient pas fins et délicats?»
--Vos poulets! vos poulets! reprit le général contenant son indignation. Mon enfant, mais ces bêtes que vous mangez sont des poulardes perdues de graisse, la chair en est succulente...
ELFY.--Et mes poulets?
LE GÉNÉRAL..--Que diantre! vos poulets sont des bêtes sèches, noires, misérables, qui ne ressemblent en rien à ces grasses et admirables volailles.
ELFY.--Pardon, mon bon général; ce que j'en dis, c'est pour excuser les petits, là-bas, qui ne comprennent rien au dîner splendide que vous nous faites manger.
LE GÉNÉRAL.--Bien, mon enfant! ne perdons pas notre temps à parler, ne troublons pas notre digestion à discuter, mangeons et buvons.
Le général en était à son dixième verre de vin; on avait déjà servi du madère, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin: le tout première qualité. On commençait à s'animer, à ne plus manger avec le même acharnement.
«Faisans rôtis! coqs de bruyère! Gélinottes!»
Un frémissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle. Le général regardait de l'air d'un triomphateur tous ces visages qui exprimaient l'admiration et la reconnaissance.
Succès complet; il n'en resta que quelques os que les mauvaises dents n'avaient pu croquer.
«Jambons de marcassin! homards en salade!»
Chacun goûta, chacun mangea, et chacun en redemanda. Le tour des légumes arriva enfin; on était à table depuis deux heures. Les enfants de la noce, avec Jacques et Paul en tête, eurent la permission de sortir de table et d'aller jouer dehors; on devait les ramener pour les sucreries. Après les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts farcis, vinrent les crèmes fouettées, non fouettées, glacées, prises, tournées. Puis les pâtisseries, babas, mont-blanc, saint-honoré, talmouses, croquembouches, achevèrent le triomphe du moderne Vatel et celui du général. Les enfants étaient revenus chercher leur part de friandises et ils ne quittèrent la place que lorsqu'on eut bu aux santés du général, des mariés, de Mme Blidot, avec un champagne exquis, car la plupart des invités quittèrent la table en chancelant et furent obligés de laisser passer l'effet du champagne dans les fauteuils où ils dormirent jusqu'au soir.
A la fin du dîner, après les glaces de diverses espèces, les ananas, les fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises. Elfy proposa de boire à la santé de l'artiste auteur du dîner merveilleux dont on venait de se régaler. Le général reçut cette proposition avec une reconnaissance sans égale. Il vit qu'Elfy savait apprécier une bonne cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but cette santé devant le héros artiste, que le général fit venir pour le complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira récompensé de ses fatigues et de ses ennuis.
La journée s'avançait; le général demanda si l'on n'aimerait pas à la finir par un bal. On accepta avec empressement; mais où trouver un violon?
Personne n'y avait pensé.
«Que cela ne vous inquiète pas! ne suis-je pas là, moi? Allons danser sur le pré d'Elfy; nous trouverons bien une petite musique; il n'en faut pas tant pour danser; le premier crincrin fera notre affaire.»
La noce se dirigea vers l'Ange-Gardien qu'on trouva décoré comme la veille. On passa dans le jardin. Sur le pré étaient dressées deux grandes tentes, l'une pour danser, l'autre pour manger; un buffet entourait de trois côtés cette dernière et devait, jusqu'au lendemain, se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de pâtisseries, de crèmes, de gelées; la tente de bal était ouverte d'un côté, et garnie des trois autres de candélabres, de fleurs et de banquettes de velours rouge à frange d'or. Au fond, sur une estrade, était un orchestre composé de six musiciens, qui commencèrent une contredanse dès que le général eut fait son entrée avec la mariée.
Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa; le général ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec Mme Blidot, dansa, valsa toute la soirée, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant; il suait à grosses gouttes, mais la gaieté générale l'avait gagné et il accomplissait les exploits d'un jeune homme. Elfy et Moutier dansèrent à s'exténuer; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de visites aux buffets; on eut fort à faire pour satisfaire l'appétit des danseurs. A dix heures, il y eut un quart d'heure de relâche pour voir tirer un feu d'artifice qui redoubla l'admiration des invités. Jamais à Loumigny on n'avait tiré que des pétards. Aussi le souvenir de la noce de Moutier à l'Ange-Gardien y est-il aussi vivant qu'au lendemain de cette fête si complète et si splendide. Mais tout a une fin, et la fatigue fit sonner la retraite à une heure avancée de la nuit. Chacun alla enfin se coucher, heureux, joyeux, éreinté.
Jacques et Paul dormirent le lendemain jusqu'au soir, soupèrent et se recouchèrent encore jusqu'au lendemain. Il y eut plusieurs indigestions à la suite de ce festin de Balthazar; l'habitué de Paris manqua en mourir, le notaire fut pendant trois jours hors d'état de faire le moindre acte.
Le général, qui s'était établi chez lui à l'ex-auberge de Bournier avec Dérigny, fut un peu indisposé et courbaturé; il garda à son service un des cuisiniers venus de Paris, en lui recommandant de se faire envoyer des provisions de toute sorte.
XXIII
Un mariage sans noce.
Le lendemain de la noce, le général, voyant Dérigny plus triste qu'il ne l'avait encore été depuis le jour où il avait retrouvé ses enfants, lui demanda avec intérêt ce qui l'attristait ainsi et l'engagea à parler avec franchise.
LE GÉNÉRAL.--Parlez à coeur ouvert, mon ami; ne craignez pas que je m'emporte; Je vous vois triste et inquiet et je vous porte trop d'intérêt pour me fâcher de ce que vous pourriez me dire.
DÉRIGNY.--Mon général, veuillez m'excuser, mais, depuis la proposition que vous m'avez faite de me garder à votre service, de m'emmener même en Russie avec mes enfants, je ne sais à quoi me résoudre. Je vois qu'il est pour eux d'un intérêt immense de vous accompagner avec moi; mais, mon général (pardonnez-moi de vous parler si franchement), que de tristesses et d'inconvénients pour eux, et par conséquent pour moi, doivent résulter de cette position! Mes pauvres enfants aiment si tendrement Mme Blidot que les en séparer pour des années, et peut-être pour toujours, serait leur imposer un chagrin des plus cruels. Et comment moi, occupé de mon service près de vous, mon général, pourrais-je veiller sur mes enfants, continuer leur éducation si bien commencée? Et puis, mon général, si ces enfants vous fatiguent, vous ennuient, soit en route, soit en Russie, que deviendrons-nous?
Dérigny s'arrêta triste et pensif. Le général l'avait écouté attentivement et sans colère.
«Et si vous me quittez, mon ami, que deviendrez-vous, que ferez-vous de vos enfants?»
Dérigny prit sa tête dans ses mains avec un geste de douleur et dit d'une voix émue:
«Voilà, mon général; c'est ça, c'est bien ça... Mais que puis-je, que dois-je faire? Pardon si je vous parle aussi librement, mon général; vous m'avez encouragé et je me livre à votre bonté.»
LE GÉNÉRAL.--Dérigny, j'ai déjà pensé à tout cela; j'en ai même parlé au curé. Vos enfants ne peuvent ni quitter Mme Blidot ni rester où ils sont; le mariage d'Elfy donne un maître à la maison et annule l'autorité de Mme Blidot; elle et les enfants ne tarderaient pas à être mal à l'aise. Il n'y a qu'un moyen pour vous, un seul, de garder vos enfants et de leur laisser cette excellente mère qui remplace si bien celle qu'ils ont perdue. Épousez-la. Dérigny fit un bond qui fit sursauter le général.
DÉRIGNY.--Moi, mon général! moi, sans fortune, sans famille, sans avenir, épouser Mme Blidot qui est riche, qui ne songe pas à se remarier? C'est impossible, mon général! Impossible!... Oui, malheureusement impossible. Le général sourit au malheureusement. Dérigny n'y répugnait donc pas; il accepterait ce mariage pour ses enfants et peut-être pour son propre bonheur.
LE GÉNÉRAL.--Mon ami, ce n'est pas impossible. Vous me parlez franchement, je vais en faire autant. Je suis vieux, je suis infirme, je déteste le changement. Je vous aime et je vous estime; votre service me plaît beaucoup et m'est nécessaire. Si vous épousez Mme Blidot et que vous consentez à rester chez moi avec elle et vos enfants, et à m'accompagner en Russie, toujours avec elle et les enfants, j'assurerai votre avenir en achetant et vous donnant les terres qui avoisinent mon auberge. Vous savez que, d'après les termes du contrat d'Elfy, je donne l'auberge à Mme Blidot si elle vous épouse, car c'est à vous que j'ai pensé en faisant mettre cette clause. Quant à mon séjour en Russie, il ne sera pas long; j'arrangerai mes affaires, je quitterai le service actif en raison de mes nombreuses blessures et je reviendrai me fixer en France. Voyez, mon ami, réfléchissez; voulez-vous que je parle à Mme Blidot?
DÉRIGNY.--Mon général, que de bontés! Mes chers enfants, ils vous devront tout, ainsi que leur père. Oh oui! mon général, parlez-lui, demandez-lui, au nom de mes enfants, qu'elle devienne leur vraie mère, que je puisse les lui donner en les conservant.
LE GÉNÉRAL--Aujourd'hui même, mon cher Dérigny; je suis content de vous trouver si raisonnable. Allez me chercher Mme Blidot, que je lui parle tout de suite... Mais non, c'est impossible; vous ne pouvez pas y aller pour cela. Envoyez-moi le curé; je le lui enverrai à mon tour; il me la ramènera et à nous deux nous ferons votre affaire. Allez, mon ami, vite, vite, et puis allez voir vos enfants. Dérigny ne se le fit pas dire deux fois; il n'avait pas encore vu ses enfants; il ignorait qu'ils dormaient encore. Il alla lestement faire au curé la commission du général et courut à l'Ange-Gardien; il y trouva Mme Blidot seule. Il éprouva un instant d'embarras. «Je suis seule éveillée, dit-elle en souriant. Ils sont tous éreintés et ils dorment tous.»
DÉRIGNY:--Je venais voir mes enfants, ma bonne madame Blidot.
MADAME BLIDOT.--Monsieur Dérigny, je suis bien aise que nous soyons seuls: j'ai à causer avec vous au sujet des enfants. Mon cher monsieur Dérigny, vous savez combien je les aime; les perdre serait ma mort. Voulez-vous me les laisser?
Dérigny hésita avant de répondre. Mme Blidot restait tremblante devant lui; elle le regardait avec anxiété; elle attendait une réponse.
«Jamais je n'aurai le courage de les reperdre une seconde fois», dit Dérigny à voix basse.
-Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Mme Blidot en cachant sa figure dans ses mains, je l'avais prévu! Elle sanglotait, Dérigny s'assit près d'elle.
DÉRIGNY.--Chère madame Blidot, si vous saviez combien votre tendresse pour mes enfants me touche!
MADAME BLIDOT.--Elle vous touche, et vous ne voulez rien faire pour la contenter.»
DÉRIGNY.--Pardonnez-moi, je suis disposé à faire beaucoup pour vous les laisser, mais je ne puis, je n'ose vous le dire moi-même: le général vous en parlera, et, si vous acceptez la proposition qu'il vous fera en mon nom, mes enfants seront les vôtres.
MADAME BLIDOT, avec surprise. Le général!... les enfants!... Ah! je comprends.
Mme Blidot tendit la main à Dérigny.
«Mon cher monsieur Dérigny, je ne veux faire ni la prude ni la sotte. Vous me proposez de devenir votre femme pour garder les enfants? Voici ma main; j'accepte avec plaisir et bonheur. Merci de me laisser ces chers petits à soigner, à élever, à ne les jamais quitter, à devenir leur mère, leur vraie mère! Courons vite chez le général; que j'aille le remercier, car c'est lui qui en a eu l'idée, j'en suis sûre.»
Dérigny restait sans parole, heureux, mais surpris. Il ne put s'empêcher de rire de ce facile dénouement.
DÉRIGNY.--Mais vous ne savez rien encore; vous ne savez pas que le général me donne...
MADAME BLIDOT.--Eh! qu'il donne ce qu'il voudra! Que m'importe? Vous me donnez les enfants, c'est là mon bonheur, ma vie! Je ne yeux pas autre chose.
Et sans attendre Dérigny elle sortit en courant, alla toujours courant chez le général, entra sans hésiter, le trouva en discussion avec le curé, se précipita vers lui, lui baisa les mains en sanglotant et en répétant: «Merci, bon général, merci.»
Le général, stupéfait, ne comprenant rien, ne devinant rien, crut qu'il était arrivé un malheur à l'Ange-Gardien, et, se levant tout effaré, il releva Mme Blidot et lui demanda avec inquiétude ce qu'il y avait.