Part 9
--C'est un front humain,--affirma-t-il, tranchant,--et ce n'est pas du bronze. Le bronze est plus foncé, monsieur. Ce métal-ci est le grand métal inconnu dont parle Platon dans le _Critias_, et qui tient le milieu entre l'or et l'argent; c'est le métal particulier à la montagne Atlantide. C'est l'orichalque.
Me penchant davantage encore, je constatai que ce métal était le même que celui dont étaient revêtues les parois de la bibliothèque.
--C'est l'orichalque,--continua M. Le Mesge.--Vous n'avez pas l'air de comprendre comment un corps humain peut vous apparaître sous l'espèce d'une statue d'orichalque. Capitaine Morhange voyons, vous à qui je faisais crédit d'un certain savoir, n'avez-vous donc jamais entendu parler du procédé du docteur Variot pour conserver le corps autrement que par l'embaumement? N'avez-vous jamais lu le livre[12] de ce praticien? Il y expose la méthode dite galvanoplastique. Les tissus cutanés, en vue d'être rendus conducteurs, sont enduits d'une couche de sel d'argent, très légère. Le corps est ensuite trempé dans un bain de sulfate de cuivre, et la polarisation fait son oeuvre. Le procédé avec lequel on a métallisé le corps de cet estimable major anglais est le même. Le même, à cela près que le bain de sulfate de cuivre a été remplacé par un bain de sulfate d'orichalque, matière autrement rare. C'est ainsi qu'au lieu d'une statue de pauvre hère, d'une statue de cuivre, vous avez devant vous, une statue d'un métal plus précieux que l'or et l'argent, une statue, en un mot, digne de la petite-fille de Neptune.
M. Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En quelques instants ils eurent glissé le fantôme d'orichalque dans sa gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut placée dans sa niche, à côté de la niche où une gaine toute pareille portait l'étiquette nº 52.
Puis, leur tâche achevée, sans mot dire, ils se retirèrent. L'air froid de la mort balança une fois de plus les flammes des torchères de cuivre et fit danser autour de nous de grandes ombres.
Morhange et moi étions restés aussi figés que les spectres de métal pâle qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m'approchai en chancelant de la niche voisine de celle où l'on venait, de dresser la dépouille du major anglais. Mes yeux cherchèrent l'étiquette, l'étiquette nº 52.
M'appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus:
--_Numéro 52. Capitaine Laurent Deligne. Né à Paris, le 22 juillet 1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896._
--Le capitaine Deligne,--murmura Morhange,--parti en 1895 de Colomb-Béchar pour Timmimoun, et dont on n'avait plus eu de nouvelles!
--Parfaitement,--dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tête approbateur.
--_Numéro 51_,--lut Morhange, claquant maintenant des dents,--_Colonel von Wittmann, né à Iéna en 1855. Mort au Hoggar le 1er mai 1896_. Le colonel Wittmann, l'explorateur du Kanem, disparu du côté d'Agadès!
--Parfaitement,--dit encore M. Le Mesge.
--_Numéro 50_,--lus-je à mon tour, m'agrippant à la muraille pour ne pas tomber.--_Marquis Alonze d'Oliveira, né à Cadix le 21 février 1868. Mort au Hoggar, le 1er février 1896_... Oliveira, qui marchait vers Araouan!
--Parfaitement,--dit toujours M. Le Mesge.--Cet Espagnol était des plus instruits. J'ai eu avec lui des discussions intéressantes sur la position géographique exacte du royaume d'Antée.
--_Numéro 49_,--dit Morhange, et sa voix n'était plus qu'un souffle.--_Lieutenant Woodhouse, né à Liverpool, le 16 septembre 1870. Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895_.
--Presque un enfant,--dit M. Le Mesge.
--_Numéro 48_,--dis-je.--_Sous-lieutenant Louis de Maillefeu, né à Provins, le_...
Je n'achevai pas. L'émotion étrangla ma voix.
Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami d'enfance, à Saint-Cyr, partout... Je le regardais, je le reconnaissais sous la croûte métallique. Louis de Maillefeu!...
Et, le front collé à la muraille froide, les épaules secouées, je me mis à pleurer à longs sanglots.
J'entendis la voix oppressée de Morhange, s'adressant au professeur.
--Monsieur, cette scène a assez duré. Finissons-en.
--Il a voulu savoir,--répondit M. Le Mesge.--Qu'y puis-je?
Je marchais sur lui. Je le saisis aux épaules.
--Comment est-il ici? De quoi est-il mort?
--Comme tous les autres,-répondit le professeur,--comme le lieutenant Woodhouse, comme le capitaine Deligne, comme le major Russell, comme le colonel von Wittmann, comme les quarante-sept d'hier, comme tous ceux de demain.
--De quoi sont-ils morts?--dit à son tour impérativement Morhange.
Le professeur regarda Morhange; je vis mon camarade pâlir.
--De quoi sont-ils morts, monsieur? _Ils sont morts d'amour._
Et il ajouta d'une voix très basse et très grave:
--Maintenant vous savez.
Doucement, avec des précautions que nous n'aurions guère pu lui soupçonner, M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de métal. Un instant après, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de nouveau, effondrés plutôt, parmi les coussins, au centre de la pièce. La plainte de la fontaine invisible murmurait à nos pieds.
M. Le Mesge était entre nous.
--Maintenant, vous savez,--répéta-t-il.--Vous savez, mais vous ne comprenez pas encore.
Alors, à voix très lente, il laissa tomber ces paroles.
--Vous êtes, comme ils l'ont été, des prisonniers d'Antinéa... Et Antinéa a à se venger.
--A se venger,--dit Morhange, dont le calme était revenu.--Et de quoi, je vous prie? Qu'avons-nous fait, le lieutenant et moi, à l'Atlantide? En quoi avons-nous encouru sa haine?
--C'est une vieille, une très vieille querelle,--répondit gravement le professeur.--Une querelle qui vous dépasse, monsieur Morhange.
--Expliquez-vous, je vous prie, monsieur le professeur.
--Vous êtes les Hommes. Elle est la Femme.--dit la voix songeuse de M. Le Mesge.--Tout est là.
--Vraiment, monsieur, je ne vois... nous ne voyons pas bien.
--Vous allez comprendre. Avez-vous réellement oublié à quel point les belles reines barbares de l'antiquité ont eu à se plaindre des étrangers que la fortune poussa vers leurs rivages? Le poète Victor Hugo a exprimé assez bien leurs détestables agissements, dans son poème colonial intitulé _la Fille d'O-Taïti_. Si loin que nous reportent nos souvenirs, nous ne voyons que procédés semblables de grivèlerie et d'ingratitude. Ces messieurs usaient largement de la beauté de la dame et de ses richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. Bien heureuse encore si le quidam, ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec des navires et des troupes d'occupation.
--Votre érudition me ravit, monsieur,--dit Morhange,--continuez.
--Vous faut-il des exemples? Hélas, ils foisonnent. Songez à la façon cavalière dont se comportèrent Ulysse vis-à-vis de Calypso, Diomède à l'égard de Callirhoé. Que dire de Thésée avec Ariane? Jason fut avec Médée d'une légèreté inconcevable. Les Romains ont continué la tradition, avec plus de brutalité encore. Enée, qui a tant de traits communs avec le Révérend Spardek, a traité Didon de la façon la plus indigne. César fut pour la divine Cléopâtre un goujat lauré. Tite, enfin, cet hypocrite de Tite, après avoir vécu une année entière en Idumée à ses crochets, n'a emmené à Rome la plaintive Bérénice que pour mieux la bafouer. Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d'injures.
«Une femme s'est rencontrée pour rétablir au profit de son sexe la grande loi hégélienne des oscillations. Séparée du monde aryen par la formidable précaution de Neptune, elle évoque vers elle les hommes les plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son âme est inexorable. De ces jeunes audacieux, elle prend ce qu'ils peuvent donner. Elle leur prête son corps tandis qu'elle les domine de son âme. C'est la première souveraine que la passion n'ait jamais faite, même un instant, esclave. Jamais elle n'a eu à se ressaisir, car elle ne s'est jamais abandonnée. Elle est la seule femme qui ait réussi la dissociation de ces deux choses inextricables, l'amour et la volupté.
M. Le Mesge se tut un moment, puis reprit:
--Elle vient, une fois par jour, dans cet hypogée. Elle s'arrête devant ces stalles. Elle médite devant ces statues rigides. Elle touche ces poitrines froides, qu'elle a connues si brûlantes. Puis, après avoir rêvé autour de la stalle vide où bientôt il dormira pour toujours dans sa froide gaine d'orichalque, nonchalante, elle s'en retourne vers celui qui l'attend.
Le professeur cessa de parler. La fontaine s'entendit de nouveau au milieu de l'ombre. Mes poignets battaient, ma tête était en feu. Une fièvre immense me brûlait.
--Et tous, tous,--criai-je, sans souci du lieu,--ils ont accepté! Ils ont plié! Ah! Elle n'a qu'à venir, elle verra bien.
Morhange se taisait.
--Cher Monsieur,--dit M. Le Mesge d'une voix très douce,--vous parlez comme un enfant. Vous ne savez pas. Vous n'avez pas vu Antinéa. Dites-vous bien une chose, c'est que, parmi eux,--et d'un geste, il embrassa le cercle muet des statues,--il y avait des hommes aussi courageux que vous, et moins nerveux peut-être. L'un, celui qui repose sous l'étiquette _numéro 32_, je me rappelle, était un Anglais flegmatique. Quand il parut devant Antinéa, il fumait son cigare. Comme les autres, cher monsieur, il s'est courbé sous le regard de sa souveraine.
«Ne parlez pas, tant que vous ne l'avez pas vue. L'état universitaire qualifie peu pour discourir des choses de la passion, et je me sens emprunté pour vous dire ce qu'est Antinéa. Je vous affirme seulement ceci, c'est que, dès que vous l'aurez vue, vous ne vous souviendrez plus de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.
--Tout, monsieur,--interrogea d'un ton très calme Morhange.
--Tout,--affirma avec force M. Le Mesge.--Vous oublierez tout, vous renierez tout.
De nouveau, un léger bruit retentit. M. Le Mesge consulta sa montre.
--Au reste, vous allez voir.
La porte s'ouvrit. Un grand Targui blanc, le plus grand de ceux que nous ayons encore aperçus dans cette redoutable demeure, entra et se dirigea vers nous.
Il me toucha légèrement le bras, après s'être incliné.
--Suivez-le, monsieur,--dit M. Le Mesge.
Sans mot dire, j'obéis.
CHAPITRE XI
ANTINÉA
Nous longeâmes, mon conducteur et moi, un nouveau corridor. Ma surexcitation grandissait. Je n'avais qu'une hâte, être en face de cette femme, lui dire... Pour le reste, j'avais fait le sacrifice de ma vie.
Je me trompai en espérant voir immédiatement cette aventure prendre une tournure héroïque. Dans la vie, les genres ne sont jamais délimités. J'aurais dû me rappeler, par une infinité de détails précédents, que le burlesque était, dans mon équipée, régulièrement enchevêtré avec le tragique.
Etant arrivé devant une petite porte claire, mon guide s'effaça pour me laisser entrer.
Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette. Un plafond de verre dépoli déversait sur le dallage de marbre une lumière gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule, accrochée au mur, et dont les chiffres étaient remplacés par les signes du Zodiaque. La petite aiguille n'avait pas encore atteint le signe du Bélier.
Trois heures, trois heures seulement!
Cette journée m'avait déjà paru longue d'un siècle... Et je n'en avais parcouru qu'un peu plus de la moitié.
Puis une autre idée traversa mon cerveau, et un rire convulsif me secoua.
«Antinéa tient à ce que je lui sois présenté avec tous mes avantages.»
Une grande glace d'orichalque tenait tout un côté de la chambre. En y jetant un coup d'oeil, je compris que, décemment, la prétention n'avait rien d'exagéré.
Ma barbe inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux, descendant en rigoles sur mes joues, mon costume maculé par toutes les glaises sahariennes, déchiré par toutes les brousses du Hoggar, faisaient de moi, à la vérité, un assez piteux cavalier.
J'eus tôt fait de me dévêtir et de me plonger dans la baignoire de porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement délicieux me saisit dans l'eau tiède et parfumée. Devant moi dansaient mille petits pots dispersés sur une précieuse coiffeuse de bois sculpté. Ils étaient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taillés dans une sorte de jade extrêmement transparent. La douce moiteur de l'atmosphère amortit mon énervement.
«Au diable l'Atlantide, et l'hypogée, et M. Le Mesge», eus-je encore la force de penser.
Et je m'endormis dans mon bain.
Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyées au bord de la baignoire, se tenait un grand nègre, visage découvert, bras nus, front serré dans un immense turban orange. Il me regardait, en riant silencieusement de toutes ses dents blanches.
--Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier?
Le nègre rit plus fort. Sans mot dire, il m'empoigna et me souleva comme une plume hors de mon eau parfumée, maintenant d'une teinte sur laquelle je préfère ne pas insister.
En un rien de temps, je me trouvai allongé sur une table de marbre inclinée.
Le nègre se mit à masser avec une vigueur extraordinaire.
--Eh là! plus doucement, animal.
Mon masseur ne répondit pas, mais il se mit à rire et à me frotter plus fort.
--D'où es-tu, toi? Du Kanem? du Borkou? Tu ris trop pour être un Targui.
Même silence. Ce nègre était aussi muet qu'hilare.
«Après tout, je m'en moque, me dis-je, en désespoir de cause. Tel qu'il est, je le trouve plus sympathique que M. Le Mesge, avec son érudition cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il ferait pour le _Hammam_ de la rue des Mathurins!»
--Cigarette, sidi.
Sans attendre ma réponse, le nègre m'avait introduit dans la bouche une cigarette qu'il alluma, et se remit derechef à m'astiquer sur toutes les coutures.
«Il parle peu, mais il est obligeant», pensai-je.
Et je lui envoyai une bouffée de fumée en plein visage.
Cette plaisanterie parut infiniment de son goût. Il manifesta aussitôt son contentement en m'appliquant de grandes claques.
Quand il m'eut dûment étrillé, il prit sur la coiffeuse un petit pot, et se mit à m'oindre le corps d'une pâte rose. Toute fatigue parut s'envoler de mes muscles rajeunis.
Un coup de marteau frappé sur un timbre de cuivre. Mon masseur disparut. Entra une vieille négresse rabougrie, vêtue des plus criards oripeaux. Elle était bavarde comme une pie, mais je ne compris d'abord pas un traître mot dans l'interminable chapelet qu'elle dévidait, tandis que, s'étant emparée de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs ongles avec des grimaces convaincues.
Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place à un second nègre, celui-ci grave, tout de blanc vêtu, avec une calotte de coton tricoté sur son crâne oblong. C'était le barbier, et sa main était douée d'une prodigieuse dextérité. Il eut tôt fait de couper mes cheveux, fort convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si je n'avais pas une taille préférée, il me rasa complètement.
Je considérai avec plaisir mon visage tout entier réapparu.
«Antinéa doit aimer le genre américain, pensai-je. Quel affront à la mémoire de son digne grand-père, Neptune!»
Au même instant, le nègre gai entra, et déposa un paquet sur le divan. Le barbier s'éclipsa. J'eus quelque étonnement à constater que le paquet, déployé soigneusement par mon nouveau valet de chambre, contenait un costume complet de flanelle blanche, pareil en tous points à ceux que portent, l'été, les officiers français d'Algérie.
Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique était sans reproche, et avait même, ce qui acheva de me combler de stupéfaction, les deux galons d'or mobiles, insignes de mon grade, retenus de chaque côté des manches par deux ganses. Comme chaussures, une paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutaché d'or. La lingerie, toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la Paix.
--Le dîner était délectable,--murmurai-je, en me considérant dans la glace d'un oeil satisfait.--Le gîte est parfaitement ordonné. Oui, mais voilà, il y a le _reste_.
Je ne pus réprimer un petit frisson, en repensant, pour la première fois, à la salle de marbre rouge.
Au même instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.
On frappa discrètement à la porte. Le grand Targui blanc qui m'avait conduit parut sur le seuil.
S'étant avancé, il me toucha de nouveau le bras et fit un signe.
De nouveau, je le suivis.
Nous enfilâmes encore de longs corridors. J'étais ému, mais j'avais retrouvé au contact de l'eau tiède une certaine désinvolture. Et puis, surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l'avouer, je sentais grandir en moi une immense curiosité. Dès ce moment, si on était venu me proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, près de Shikh-Salah, aurais-je accepté? Je ne crois pas.
J'essayai de me faire honte de cette curiosité. Je songeai à Maillefeu:
«Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis à présent. Et maintenant, il est là-bas, dans la salle de marbre rouge.»
Je n'eus pas le temps de prolonger cette réminiscence. Brusquement, comme par une sorte de bolide, j'étais bousculé, projeté à terre. Le couloir était noir, je ne vis rien. J'entendis seulement un hurlement railleur.
Le Targui blanc s'était effacé, le dos collé à la muraille.
--Bon,--murmurai-je en me relevant,--voilà les diableries qui commencent.
Nous continuâmes notre route. Bientôt une lueur autre que celle des veilleuses roses commença à éclairer le couloir.
Nous arrivâmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute découpée à jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux battants s'entr'ouvrirent. Le Targui resté dans le couloir les referma derrière moi.
Machinalement, je fis quelques pas dans la salle où je venais de pénétrer seul; puis, je m'arrêtai, figé sur place, portant la main à mes yeux.
J'étais ébloui de l'azur qui venait de m'apparaître.
Il y avait plusieurs heures que les lumières tamisées m'avaient déshabitué du grand jour. Il entrait à flots, par tout un côté de l'immense salle.
Elle était située dans la partie inférieure de cette montagne, plus taraudée de couloirs et de galeries qu'une pyramide égyptienne. De plain-pied avec le jardin que j'avais, le matin, aperçu du balcon de la bibliothèque, elle paraissait le continuer. La transition était insensible: si des tapis s'étendaient sous les grands palmiers, des oiseaux voletaient à travers la forêt des colonnes de la salle.
Le contraste la faisait obscure, dans toute la partie que ne baignait pas directement le jour de l'oasis. Le soleil, en train de mourir derrière la montagne, peignait de rose les graviers des allées, et de rouge sanglant le flamant hiératique posé, une patte en l'air, au bord du petit lac de profond saphir.
Soudain, une seconde fois, je roulai à terre. Une masse brusque venait de tomber sur mes épaules. Je sentis un chaud contact soyeux sur mon cou, une haleine brûlante sur ma nuque. En même temps, le hurlement moqueur qui m'avait si fort troublé dans le couloir retentissait de nouveau.
D'un tour de reins, je m'étais dégagé, envoyant au hasard un solide coup de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit encore, de douleur et de colère cette fois.
Il eut pour écho un long éclat de rire. Furieux, je me redressai cherchant des yeux l'insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon regard devint fixe, fixe.
Antinéa était devant moi.
* * * * *
Dans la partie la moins éclairée de la salle, sous une espèce de voûte rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux myrrhins, sur un amoncellement de coussins bariolés et de tapis de Perse blancs,--les plus précieux,--quatre femmes étaient allongées.
Je reconnus dans les trois premières des femmes touareg, à la beauté splendide et régulière, vêtues de magnifiques blouses de soie blanche, bordées d'or. La quatrième, très brune de peau, presque une négrillonne, était la plus jeune, et sa blouse de soie rouge rehaussait la sombre teinte de son visage, de ses bras, de ses pieds nus. Toutes quatre, elles entouraient l'espèce de tour de tapis blancs, recouverte d'une gigantesque peau de lion sur laquelle Antinéa était accoudée.
Antinéa! chaque fois que je l'ai revue, je me suis demandé si je l'avais bien regardée alors, troublé comme je l'étais, tellement, chaque fois je la trouvais plus belle. Plus belle! pauvre mot, pauvre langue. Mais vraiment est-ce la faute de la langue, ou de ceux qui galvaudent un tel mot?
On ne pouvait se trouver en présence de cette femme sans évoquer celle pour qui Ephractoeus soumit l'Atlas, pour qui Sapor usurpa le sceptre d'Osymandias, pour qui Mamylos subjugua Suze et Tentyris, pour qui Antoine prit la fuite...
_O tremblant coeur humain, si jamais tu vibras,_ _C'est dans l'étreinte altière et chaude de ses bras._
Le _klaft_ égyptien descendait sur ses abondantes boucles, bleues à force d'être noires. Les deux pointes de la lourde étoffe dorée atteignaient les frêles hanches. Autour du petit front bombé et têtu, l'uræus d'or s'enroulait, aux yeux d'émeraude, dardant au-dessus de la tête de la jeune femme sa double langue de rubis.
Elle avait une tunique de voile noir glacé d'or, très légère, très ample, resserrée à peine par une écharpe de mousseline blanche, brodée d'iris en perles noires.
Tel était le costume d'Antinéa. Mais elle, sous ce charmant fatras, qu'était-elle? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d'épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n'en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d'ironie et de désinvolture.
Le corps d'Antinéa, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je n'aurais pas pensé à le regarder, même si j'en avais eu la force. Et c'est peut-être ce qu'il y eut de plus extraordinaire dans cette première impression. Songer aux suppliciés de la salle de marbre rouge, aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce mince corps: rien que cette pensée m'eût paru, en cette seconde inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgré sa tunique audacieusement fendue sur le côté, sa fine gorge découverte, les bras nus, les ombres mystérieuses devinées sous le voile, cette femme, en dépit de sa monstrueuse légende, trouvait le moyen de demeurer quelque chose de très pur, que dis-je de virginal.
Pour l'instant, elle était toute au rire qui l'avait saisie, quand, en sa présence, j'avais roulé à terre.
--Hiram-Roi,--appela-t-elle.
--Je me retournai. J'aperçus mon ennemi.
Sur le chapiteau d'une des colonnes, à vingt pieds du sol, un splendide guépard était agrippé. Son regard était furieux encore du coup de poing que je lui avais décoché.
--Hiram-Roi,--répéta Antinéa,--ici!
La bête se détendit comme un ressort. Elle se trouvait maintenant blottie aux pieds de sa maîtresse. Je vis la langue rouge lécher les fines chevilles nues.
--Demande pardon au monsieur,--dit la jeune femme.
Le guépard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se fronça autour de la moustache noire.
--Fftt,--grogna-t-il, à la façon d'un gros chat.
--Allons,--ordonna Antinéa, impérative.
A regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tête entre ses pattes, et attendit.
Je caressai le beau front ocellé.
--Il ne faut pas lui en vouloir,--dit Antinéa.--Il est d'abord ainsi avec tous les étrangers.
--Il doit être alors bien souvent de mauvaise humeur,--dis-je simplement.
Ce furent mes premières paroles. Elles amenèrent un sourire sur les lèvres d'Antinéa.
Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis:
--Aguida,--dit-elle, s'adressant à une des femmes touareg,--tu auras soin de faire compter vingt-cinq livres d'or à Cegheïr-ben-Cheïkh.
--Tu es lieutenant?--demanda-t-elle, après une pause.
--Oui.
--D'où es-tu?
--De France.