L'Atlantide

Part 8

Chapter 83,728 wordsPublic domain

«Les historiens de l'Atlantide estiment à neuf mille ans avant l'ère chrétienne la date du cataclysme qui anéantit tout ou portion de cette contrée fameuse. Si Denys de Millet, qui écrivait il n'y a guère plus de deux mille ans, juge qu'à son époque la dynastie issue de Neptune donnait encore ses lois, vous concevrez que j'eus vite l'idée suivante: ce qui a subsisté neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Dès ce moment, je n'eus plus qu'un but: entrer en relations avec les descendants possibles des Atlantes, et si, comme j'avais maintes raisons de le croire, ils étaient bien déchus et ignorants de leur splendeur première, leur révéler leur illustre filiation.

«Il est également compréhensible que je n'aie pas fait part de mes intentions à mes supérieurs universitaires. Solliciter leur concours ou même leur autorisation, étant données les dispositions que j'avais pu constater chez eux à mon égard, c'eût été, de façon à peu près certaine, risquer gratuitement le cabanon. Je réalisai donc mes petites économies et m'embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J'arrivai le 1er octobre à In-Salah. Mollement étendu sous un palmier, dans l'oasis, j'avais un plaisir infini à penser que, le même jour, le proviseur de Mont-de-Marsan, affolé, contenant avec peine vingt horribles marmots hurlants devant la porte d'une salle de classe vide, lançait de tous côtés des télégrammes à la recherche de son professeur d'histoire.

M. Le Mesge s'arrêta et nous lança un regard satisfait.

J'avoue que je manquai alors de dignité, et ne me souvins pas de l'affectation perpétuelle qu'il avait marquée de ne se mettre en frais que pour Morhange.

--Excusez-moi, monsieur, si votre récit m'intéresse plus que je ne m'y attendais. Mais vous savez que bien des éléments me font défaut pour vous comprendre. Vous avez parlé de la dynastie neptunienne. Qu'est cette dynastie, dont vous faites, je crois, descendre Antinéa? Quel est son rôle dans l'histoire de l'Atlantide?

M. Le Mesge sourit avec condescendance, tout en clignant de l'oeil du côté de Morhange. Celui-ci, sans sourciller, sans mot dire, menton dans la main, coude sur le genou, écoutait.

--Platon vous répondra pour moi, monsieur,--dit le professeur.

Et il ajouta, avec un accent de pitié indicible:

--Est-il donc possible que vous n'ayez jamais eu connaissance du début du _Critias_?

Il avait pris sur la table le manuscrit dont la vue avait tant ému Morhange. Il ajusta ses lunettes, se mit à lire. On eût dit que la magie platonicienne secouait, transfigurait ce petit vieillard ridicule.

* * * * *

«_Ayant tiré au sort les différentes parties de la terre, les dieux obtinrent, les uns une contrée plus grande, les autres une plus petite... C'est ainsi que Neptune, ayant reçu en partage l'île Atlantide, plaça les enfants qu'il avait eus d'une mortelle dans une partie de cette île. C'était, non loin de la mer, une plaine située au milieu de l'île, la plus belle, assure-t-on, et la plus fertile des plaines. A cinquante stades environ de cette plaine, au milieu de l'île, était une montagne. Là habitait un de ces hommes qui, à l'origine des choses, naquirent de la terre, Evénor avec sa femme, Leucippe. Ils engendrèrent une fille unique, Clito. Elle était nubile lorsque son père et sa mère moururent, et Neptune, s'en étant épris, l'épousa. La montagne où elle demeurait, Neptune la fortifia en l'isolant tout autour. Il fit des enceintes de mer et de terre, alternativement, les unes plus petites, les autres plus grandes, deux de terre et trois de mer, et les arrondit au centre de l'île, de manière que toutes leurs partis s'en trouvassent à une égale distance..._»

* * * * *

M. Le Mesge interrompit sa lecture.

--Cette disposition ne vous rappelle-t-elle rien?--interrogea-t-il.

Je regardai Morhange, abîmé dans des réflexions de plus eu plus profondes.

--Ne vous rappelle-t-elle rien?--insista la voix incisive du professeur.

--Morhange, Morhange,--balbutiai-je--souvenez-vous, hier, notre course, notre enlèvement, les deux couloirs qu'on nous a fait traverser avant d'arriver dans cette montagne... _Des enceintes de terre et de mer_... Deux couloirs, deux enceintes de terre.

--Hé! hé!--fit M. Le Mesge.

Il souriait en me regardant. Je compris que son sourire signifiait: «Serait-il moins obtus que je n'aurais cru?»

Comme en un grand effort, Morhange rompit le silence.

--J'entends bien, j'entends bien... Les trois enceintes de mer... Mais alors, monsieur, vous supposez, dans votre explication, dont je ne conteste pas l'ingéniosité, vous supposez exacte l'hypothèse de la mer Saharienne!

--Je la suppose et je la prouve,--répondit l'irascible petit vieillard, avec un coup sec frappé sur le bureau. Je sais bien ce que Schirmer et les autres ont avancé contre elle. Je le sais mieux que vous. Je sais tout, monsieur. Je tiens à votre disposition toutes les preuves. En attendant, ce soir au dîner, vous vous régalerez sans doute avec de succulents poissons. Et vous me direz si ces poissons-là pêchés dans le lac que vous pouvez apercevoir de cette fenêtre, vous semblent des poissons d'eau douce.

«Comprenez bien,--poursuivit-il plus calme,--l'erreur des gens qui, croyant à l'Atlantide, se sont mêlés d'expliquer le cataclysme où ils ont jugé que l'île merveilleuse avait tout entière sombré. Tous, ils ont cru à un engloutissement. En l'espèce, il n'y a pas eu immersion. Il y a eu _émersion_. Des terres nouvelles ont émergé du flot atlantique. Le désert a remplacé la mer. Les sebkhas, les salines, les lacs Tritons, les sablonneuses Syrtes sont les vestiges désolés des flots mouvants sur lesquels cinglèrent jadis les flottes partant à la conquête de l'Attique. Le sable, mieux que l'eau, engloutit une civilisation. Aujourd'hui, de la belle île que la mer et les vents faisaient orgueilleuse et verdoyante, il ne reste que ce massif calciné. Seule a subsisté, dans cette cuvette rocheuse isolée à jamais du monde vivant, l'oasis merveilleuse que vous avez à vos pieds, ces fruits rouges, cette cascade, ce lac bleu, témoignages sacrés de l'âge d'or disparu. Hier soir, en arrivant ici, vous avez franchi les cinq enceintes: les trois enceintes de mer, pour jamais desséchées; les deux enceintes de terre, creusées d'un couloir où vous avez passé à dos de chameau, et où, jadis, voguaient les trirèmes. Seule, dans cette immense catastrophe, s'est maintenue semblable à ce qu'elle fut alors, dans son antique splendeur, la montagne que voici, la montagne où Neptune enferma sa bien-aimée Clito, fille d'Evénor et de Leucippe, mère d'Atlas, aïeule millénaire d'Antinéa, la souveraine sous la dépendance de laquelle vous venez d'entrer pour toujours.

--Monsieur,--dit Morhange, avec la plus exquise politesse,--le souci n'aurait rien que de très naturel qui nous pousserait à nous enquérir des raisons et du but de cette dépendance. Mais voyez à quel point m'intéressent vos révélations: je diffère cette question d'ordre privé. Ces jours-ci, dans deux cavernes, il m'a été donné de découvrir une inscription tifinar de ce nom, Antinéa. Mon camarade m'est témoin que je l'avais tenu pour un nom grec. Je comprends maintenant, grâce à vous et au divin Platon, qu'il ne faille plus m'étonner d'entendre appeler une barbare d'un nom grec. Mais je n'en reste pas moins perplexe sur l'étymologie de ce vocable. Pouvez-vous éclairer ma religion à ce sujet?

--Monsieur,--répondit M. Le Mesge,--je n'y manquerai certainement pas. Que je vous dise à ce propos que vous n'êtes pas le premier à me poser une telle question. Parmi les explorateurs que j'ai vus entrer ici depuis dix ans, la plupart y ont été attirés de la même manière, intrigués par ce vocable grec reproduit en tifinar. J'ai même dressé un catalogue assez exact de ces inscriptions, et des cavernes où on les rencontre. Toutes, ou presque, sont accompagnées de cette formule: _Antinéa. Ici commence son domaine._ J'ai moi-même fait repeindre à l'ocre telle ou telle qui commençait à s'effacer. Mais, pour en revenir à ce que je vous disais tout d'abord, aucun des Européens conduits ici par ce mystère épigraphique n'a plus eu, dès qu'il s'est trouvé dans le palais d'Antinéa, cure d'être éclairé sur cette étymologie. Ils ont tous eu immédiatement autre martel en tête. A ce propos, il y aurait bien des choses à dire sur le peu d'importance réelle qu'ont les préoccupations purement scientifiques même pour les savants, comme ils les sacrifient vite aux soucis les plus terre à terre, celui de leur vie, par exemple.

--Nous y reviendrons une autre fois, voulez-vous, monsieur,--fit Morhange, toujours admirable de courtoisie.

--Cette digression n'avait qu'un but, monsieur: vous prouver que je ne vous compte pas au nombre de ces savants indignes. Vous vous inquiétez en effet de connaître les racines de ce nom, Antinéa, et cela avant de savoir quelle sorte de femme est celle qui le porte, ou les motifs pour quoi, vous et monsieur, êtes ses prisonniers.

Je regardai fixement le petit vieux. Mais il parlait avec le plus profond sérieux.

«Tant mieux pour toi, pensai-je. Autrement, j'aurais tôt fait de t'envoyer par la fenêtre ironiser à ton aise. La loi de la chute des corps ne doit pas être modifiée, au Hoggar.»

--Vous avez sans doute, monsieur,--continua, imperturbable sous mon regard ardent, M. Le Mesge s'adressant à Morhange,--formulé quelques hypothèses étymologiques, lorsque vous vous êtes trouvé la première fois en face de ce nom, Antinéa. Verriez-vous un inconvénient à me les communiquer?

--Aucun, monsieur,--dit Morhange.

Et très posément, il énuméra les étymologies dont j'ai parlé plus haut.

Le petit homme au plastron cerise se frottait les mains.

--Très bien,--apprécia-t-il, avec un accent de jubilation intense.--Excessivement bien, du moins pour les médiocres connaissances helléniques qui doivent être vôtres. Tout ceci n'en est pas moins, faux, archi-faux.

--C'est bien parce que je m'en doute que je vous questionne,--fit doucement Morhange.

--Je ne vous ferai pas languir davantage,--dit M. Le Mesge.--Le mot Antinéa se décompose de la façon suivante: _ti_ n'est autre chose qu'une immixtion barbare dans ce nom essentiellement grec: _Ti_ est l'article féminin berbère. Nous avons plusieurs exemples de ce mélange. Prenez celui de Tipasa, la ville nord-africaine. Son nom signifie _l'entière_, de _ti_ et de [grec: nhap]. En l'espèce, _tinea_ signifie _la nouvelle_, de _ti_ et de [grec: hea].

--Et le préfixe _an_?--interrogea Morhange.

--Se peut-il, monsieur,--répliqua M. Le Mesge,--que je me sois fatigué une heure à vous parler du _Critias_ pour aboutir à un aussi piètre résultat? Il est certain que le préfixe _an_, en lui-même, n'a pas de signification. Vous comprendrez qu'il en a une, lorsque je vous aurai dit qu'il y a là un cas très curieux d'apocope. Ce n'est pas _an_ qu'il faut lire, c'est _atlan_. _Atl_ est tombé, par apocope; _an_ a subsisté. En résumé, Antinéa se décompose de la manière suivante: [grec: Ti--nea--'atl]. Et sa signification, _la nouvelle Atlante_, sort éblouissante de cette démonstration.

Je regardai Morhange. Son étonnement était sans bornes. Le préfixe berbère _ti_ l'avait littéralement sidéré.

--Avez-vous eu l'occasion de vérifier cette très ingénieuse étymologie, monsieur?--put-il enfin proférer.

--Vous n'aurez qu'à jeter un coup d'oeil sur ces quelques livres,--fit dédaigneusement M. Le Mesge.

Successivement, il ouvrit cinq, dix, vingt placards. Une prodigieuse bibliothèque s'amoncela à notre vue.

--Tout, tout, il y a tout ici,--murmura Morhange, avec une étonnante inflexion de terreur et d'admiration.

--Tout ce qui vaut la peine d'être consulté, du moins,--dit Le Mesge.--Tous les grands ouvrages dont le monde réputé savant déplore aujourd'hui la perte.

--Et comment sont-ils ici?

--Cher monsieur, comme vous me navrez, moi qui vous avais cru au courant de certaines choses! Vous oubliez donc le passage où Pline l'Ancien parle de la bibliothèque de Carthage et des trésors qui y étaient entassés? En 146, quand cette ville succomba sous les coups du bélître Scipion, l'invraisemblable ramassis d'illettrés qui avait nom le Sénat romain eut pour ces richesses le plus profond mépris. Il en fit don aux rois indigènes. Ce fut ainsi que Mastanabal recueillit le merveilleux héritage; il fut transmis à ses fils et petits-fils, Hiempsal, Juba Ier, Juba II, le mari de l'admirable Cléopâtre Séléné, fille de la grande Cléopâtre et de Marc-Antoine. Cléopâtre Séléné engendra une fille qui épousa un roi atlante. C'est ainsi qu'Antinéa, fille de Neptune, compte au nombre de ses aïeules l'immortelle reine d'Egypte. C'est ainsi que, par ses droits d'héritage, les vestiges de la bibliothèque de Carthage, enrichis des vestiges de la bibliothèque d'Alexandrie, se trouvent actuellement sous vos yeux.

«La Science fuit l'homme. Alors qu'il instaurait ces monstrueuses Babels pseudo-scientifiques, Berlin, Londres, Paris, la Science s'est reléguée dans ce coin désertique du Hoggar. Ils peuvent bien, là-bas, forger leurs hypothèses, basées sur la perte des ouvrages mystérieux de l'antiquité: ces ouvrages ne sont pas perdus. Ils sont ici. Ici les livres hébreux, chaldéens, assyriens. Ici, les grandes traditions égyptiennes, qui inspirèrent Solon, Hérodote et Platon. Ici, les mythographes grecs, les magiciens de l'Afrique romaine, les rêveurs indiens, tous les trésors, en un mot, dont l'absence fait des dissertations contemporaines de pauvres choses risibles. Croyez-m'en, il est bien vengé, l'humble petit universitaire qu'ils ont pris pour fou, dont ils ont fait fi. J'ai vécu, je vis, je vivrai dans un perpétuel éclat de rire devant leur érudition fausse et tronquée. Et, quand je serai mort, l'erreur, grâce aux précautions jalouses prises par Neptune pour isoler sa bien-aimée Clito du reste du monde, l'erreur, dis-je, continuera à régner en maîtresse souveraine sur leurs pitoyables écrits.

--Monsieur,--dit Morhange d'une voix grave,--vous venez d'affirmer l'influence de l'Egypte sur la civilisation des gens de par ici. Pour des raisons que j'aurai peut-être un jour l'occasion de vous expliquer, je tiendrais à avoir la preuve de cette immixtion.

--Qu'à cela ne tienne, monsieur,--répondit M. Le Mesge.

Alors, à mon tour, je m'avançai.

--Deux mots, s'il vous plaît, monsieur,--dis-je brutalement.--Je ne vous cacherai pas que ces discussions historiques me paraissent absolument hors de saison. Ce n'est pas ma faute, si vous avez eu des déboires universitaires, et si vous n'êtes pas aujourd'hui au Collège de France ou ailleurs. Pour l'instant, une seule chose m'importe: savoir ce que nous faisons, ce que je fais ici. Beaucoup plus que l'étymologie grecque ou berbère de son nom, il m'importe de savoir ce que me veut au juste cette dame, Antinéa. Mon camarade désire connaître ses rapports avec l'Egypte antique: c'est très bien. Pour ma part, je désire être surtout fixé sur ceux qu'elle entretient avec le Gouvernement général de l'Algérie et les bureaux arabes.

M. Le Mesge eut un rire strident.

Je vais vous faire une réponse qui vous donnera satisfaction à tous deux,--répondit-il.

Et il ajouta:

--Suivez-moi. Il est temps que vous appreniez.

CHAPITRE X

LA SALLE DE MARBRE ROUGE

Nous traversâmes derechef une interminable suite d'escaliers et de couloirs à la suite de M. Le Mesge.

--On perd tout sentiment de l'orientation, au milieu de ce labyrinthe,--murmurai-je à Morhange.

--On perdrait surtout la tête,--répondit à mi-voix mon compagnon.--Ce vieux fou est incontestablement fort savant. Mais Dieu sait où il veut en venir. Enfin, il a promis que nous allions savoir.

M. Le Mesge s'était arrêté devant une lourde porte obscure, toute incrustée de signes bizarres. Ayant fait jouer la serrure, il ouvrit.

--Messieurs, je vous en prie,--dit-il,--passez.

Une bouffée d'air froid nous frappa en plein visage. Il régnait une véritable température de cave dans la nouvelle salle où nous venions de pénétrer.

L'obscurité me permit d'abord assez mal d'apprécier ses proportions. L'éclairage, volontairement restreint, consistait en douze énormes lampes de cuivre, formant colonnes, posées à même le sol, brillantes de larges flammes rouges. Quand nous entrâmes, le vent du corridor fit osciller ces flammes qui agitèrent, une minute, autour de nous, nos ombres agrandies et étrangement déformées. Puis, le souffle se tassa, et les flammes redevenues rigides dardèrent de nouveau parmi les ténèbres leurs immobiles becs rouges.

Ces douze lampadaires géants (chacun avait environ trois mètres de hauteur) étaient disposés en une sorte de couronne, dont le diamètre avait pour le moins cinquante pieds. Au milieu de cette couronne, un tas sombre m'apparut, tout strié de tremblants reflets rouges. En m'approchant, je discernai une source jaillissante. C'était cette eau fraîche qui entretenait la température dont j'ai parlé.

D'immenses sièges naturels étaient taillés à même le rocher central, d'où s'épandait la murmurante et ténébreuse fontaine. Ils étaient matelassés par de soyeux coussins. Douze brûle-parfums, à l'intérieur de la couronne de flambeaux rouges, dessinaient une seconde couronne, d'un diamètre moitié moins long. On ne voyait pas, dans l'obscurité, monter leur fumée vers la voûte, mais leur alanguissement, combiné avec la fraîcheur et le bruit de l'eau, bannissait de l'âme tout désir autre que celui de demeurer là, toujours.

M. Le Mesge nous avait fait asseoir au centre de la salle, sur les fauteuils cyclopéens. Lui-même prit place entre nous.

--Dans quelques instants,--dit-il, vos yeux se seront accoutumés à l'obscurité.

Je remarquai que, comme dans un temple, il parlait bas.

Peu à peu, nos yeux se firent en effet à cette lumière rouge. Il n'y avait guère que la partie inférieure de l'énorme salle qui fût éclairée.

Toute la voûte était noyée dans l'ombre, et l'on n'en pouvait dire la hauteur. Vaguement, au-dessus de nos têtes, j'apercevais un grand lustre dont l'or était léché, comme tout le reste, par de sombres lueurs rouges. Mais rien ne permettait d'évaluer la longueur de la chaîne qui le suspendait au plafond obscur.

Le pavé de marbre était d'un grain si poli que les grandes torchères s'y reflétaient.

Cette salle, je le répète, était ronde, cercle parfait dont la fontaine à laquelle nous tournions le dos était le centre.

Nous faisions donc face aux parois arrondies. Bientôt, nos regards ne purent s'en détacher. Voici ce qui rendait ces parois remarquables: elles se divisaient en une série de niches sombres, dont la ligne noire était coupée, devant nous, par la porte qui venait de s'ouvrir pour nous livrer passage; derrière nous, par une seconde porte, trou plus noir que je devinai dans l'ombre en me retournant. D'une porte à l'autre, je comptai soixante de ces niches, soit, au total, cent vingt. Chacune d'elles était haute de trois mètres, large d'un. Chacune d'elles contenait une espèce d'étui, plus large du haut que du bas, fermé seulement dans sa partie inférieure. Dans ces étuis, dans tous sauf dans deux qui me faisaient face, je crus discerner une forme brillante, une forme humaine à n'en pas douter, quelque chose comme une statue d'un bronze très pâle. Dans l'arc de cercle que j'avais devant moi, je comptai nettement trente de ces bizarres statues.

Qu'étaient ces statues? Je voulus voir, je me levai.

La main de M. Le Mesge se posa sur mon bras.

--Tout à l'heure,--murmura-t-il à voix toujours très basse,--tout à l'heure.

Les regards du professeur étaient fixés sur la porte par laquelle nous avions pénétré dans la salle, et derrière laquelle un bruit de pas de plus en plus distinct se faisait maintenant entendre.

Elle s'ouvrit en silence et livra passage à trois Touareg blancs. Deux d'entre eux partaient sur leurs épaules un long paquet; le troisième me parut être le chef.

Sur ses indications, ils déposèrent le paquet sur le sol et retirèrent d'une des niches dont j'ai parlé l'étui oblong que, toutes, elles contenaient.

--Vous pouvez approcher, messieurs,--nous dit alors M. Le Mesge.

Sur un signe de sa part, les trois Touareg se retirèrent de quelques pas en arrière.

--Vous m'avez demandé tout à l'heure,--dit M. Le Mesge, s'adressant à Morhange,--de vous donner une preuve des influences égyptiennes sur ce pays. Que dites-vous de cette caisse, d'abord?

Disant ces mots, il désignait l'étui que les serviteurs venaient d'allonger sur le sol, après l'avoir retiré de sa niche.

Morhange poussa une sourde exclamation.

Nous avions devant nous une de ces caisses destinées à conserver les momies. Même bois luisant, même peinture de vives couleurs avec cette seule différence qu'ici les caractères tifinar remplaçaient les hiéroglyphes. La forme, étroite du bas, large du haut, eût dû, à elle seule, immédiatement nous en avertir.

J'ai déjà dit que la moitié inférieure de ce grand étui était close, donnant à l'ensemble l'aspect d'un sabot rectangulaire.

M. Le Mesge s'agenouilla et fixa sur la partie antérieure de la caisse un rectangle de carton blanc, une large étiquette, qu'il avait prise sur son bureau quelques instants plus tôt, en quittant la bibliothèque.

--Vous pouvez lire,--dit-il simplement, mais toujours à voix basse.

Je m'agenouillai aussi, car la lueur des grands candélabres ne permettait qu'à peine de déchiffrer l'étiquette, où je reconnus néanmoins l'écriture du professeur.

Elle portait ces simples mots, en grosse ronde:

_Numéro 53. Major Sir Archibald Russell. Né à Richmond, le 5 juillet 1860. Mort au Hoggar, le 3 décembre 1896._

Je m'étais relevé d'un bond.

--Le major Russell!--m'écriai-je.

--Plus bas, plus bas,--fit M. Le Mesge.--Personne n'a le droit d'élever la voix, ici.

--Le major Russell,--répétai-je, obéissant comme malgré moi à cette injonction,--qui partit, l'année dernière, de Khartoum, pour explorer le Sokoto?

--Lui-même,--répondit le professeur.

--Et... où est-il le major Russell?

--Il est ici,--répondit M. Le Mesge.

Le professeur fit un signe. Les Touaregs blancs se rapprochèrent.

Un silence poignant régnait dans la salle mystérieuse, que troublait, seul, le glou-glou frais de la fontaine.

Les trois nègres s'étaient mis en devoir de défaire le paquet qu'ils avaient déposé en entrant près de la caisse peinte. Courbés sous le poids d'une indicible horreur, Morhange et moi, nous regardions.

Bientôt, une forme raidie, une forme humaine nous apparut. Un éclair rouge brilla sur elle. Nous avions devant nous, allongée sur le sol, enveloppée d'une espèce de pagne de mousseline blanche, une statue de bronze pâle, une statue semblable à celles qui, tout autour de nous dans les niches, droites, paraissaient fixer sur nous un impénétrable regard.

--Sir Archibald Russell,--murmura lentement M. Le Mesge.

Morhange, muet, s'approcha, il eut la force de soulever le voile de mousseline. Longuement, longuement, il dévisagea la morne statue de bronze.

--Une momie, une momie,--dit-il enfin,--vous vous trompez, monsieur ce n'est pas une momie.

--A proprement parler, non--répliqua M. Le Mesge,--ce n'est pas une momie. C'est bien pourtant la dépouille mortelle de Sir Archibald Russell, que vous avez devant vous. Je dois, en effet, cher monsieur, vous faire remarquer que les procédés d'embaumement employés pour le compte d'Antinéa diffèrent des procédés usités dans l'ancienne Egypte. Ici, point de natron, point de bandelettes, point d'aromates. L'industrie du Hoggar, du premier coup, est parvenue à un résultat que la science européenne n'a obtenu qu'après de longs tâtonnements. Quand je suis arrivé ici, quel n'a pas été mon étonnement en constatant qu'on y pratiquait une méthode que je croyais connue uniquement du monde civilisé.

M. Le Mesge, de son index ployé, frappa un petit coup sur le front mat de Sir Archibald Russell. Un tintement métallique retentit.

--C'est du bronze,--murmurai je.--Ce n'est pas là un front humain. C'est du bronze.

M. Le Mesge haussa les épaules.