L'Atlantide

Part 7

Chapter 73,715 wordsPublic domain

--Ce que j'en pense, mon pauvre ami? Mais ce que vous pouvez en penser vous-même. Je ne comprends rien, rien, rien. Ce que vous appelez gentiment mon érudition est à vau-l'eau. Et comment voulez-vous qu'il n'en soit pas ainsi? Ce troglodytisme m'effare. Pline parle bien d'indigènes vivant dans des cavernes, à sept jours de marche au sud-ouest des pays des Amantes, à douze jours à l'ouest de la grande Syrie. Hérodote dit aussi que les Garamantes chassaient, sur leurs chars à chevaux, les Ethiopiens troglodytes, mais enfin, nous sommes au Hoggar, en plein pays targui, et les Touareg nous sont présentés par les meilleurs auteurs comme ne consentant jamais à séjourner dans une grotte. Duveyrier est formel à ce sujet. Et qu'est-ce, je vous prie, que cette caverne aménagée en cabinet de travail, avec au mur des reproductions de la _Vénus de Médicis_ et de l'_Apollon Sauroctone_? Fou, je vous dis, il y a de quoi devenir fou.

Et Morhange, se laissant tomber sur un divan, recommença à rire de plus belle.

--Voyez,--dis-je,--du latin.

Je m'étais saisi de feuillets épars sur la table de travail qui tenait le milieu de la salle. Morhange me les prit des mains et les parcourut avidement. La stupéfaction peinte sur son visage fut alors sans bornes.

--De plus fort en plus fort, mon cher! Il y a ici quelqu'un en train de composer, à grand renfort de textes, une dissertation sur les îles des Gorgones: _de Gorgonum insulis_. Méduse, d'après lui, fut une libyenne sauvage, qui habitait les environs du lac Triton, notre Chott Melhrir actuel, et c'est là que Persée... Ah!

La voix de Morhange s'était étranglée dans sa gorge. Au même instant, une voix, aigre et flûtée, venait de retentir dans l'immense salle.

--Je vous en prie; monsieur. Laissez mes papiers tranquilles.

Je me retournai vers le nouveau venu.

* * * * *

Une des portières de Caramani s'était écartée, livrant passage au plus inattendu des personnages. Si résignés que nous fussions aux éventualités saugrenues, cette apparition dépassait en incohérence tout ce qu'il peut être permis de concevoir.

Sur le seuil de la porte se tenait un petit homme, au crâne chauve, à la figure jaune et pointue à demi-cachée par une énorme paire de lunettes vertes, avec une petite barbe poivre et sel. Peu de linge apparent, mais une impressionnante cravate à plastron cerise. Un pantalon blanc, du genre appelé _flottard_. Des babouches de cuir rouge constituaient le seul détail oriental de son costume.

Il portait, non sans ostentation, la rosette d'officier de l'Instruction publiques.

Il ramassa les feuillets que, dans son ébahissement, Morhange avait laissé choir, les compta, les reclassa, et, nous ayant jeté un regard courroucé, agita une sonnette de cuivre.

La portière se souleva de nouveau. Un gigantesque Targui blanc entra. Il me sembla reconnaître en lui un des génies de la caverne[10].

--Ferradji,--demanda avec colère le petit officier de l'Instruction publique,--pourquoi a-t-on conduit ces messieurs dans la bibliothèque?

Le Targui s'inclina respectueusement.

--Cegheïr-ben-Cheïkh est revenu plus tôt qu'on ne l'attendait, sidi,--répondit-il,--et les embaumeurs n'avaient pas terminé hier soir leur besogne. On les a conduits ici en attendant, acheva-t-il en nous désignant.

--C'est bon, tu peux te retirer,--fit rageusement le petit homme.

Ferradji gagna la porte à reculons. Sur le seuil, il s'arrêta et dit encore:

--J'ai à te rappeler, sidi, que la table est servie.

--C'est bon, va-t'en.

Et l'homme aux lunettes vertes, s'asseyant devant le bureau, se mit à paperasser fébrilement.

Je ne sais pourquoi, en cet instant, une folle exaspération s'empara de moi. Je marchai vers lui.

--Monsieur,--lui dis-je,--nous ne savons, mon compagnon et moi, ni où nous sommes, ni qui vous êtes. Nous voyons seulement que vous êtes Français, puisque vous portez une des plus estimables distinctions honorifiques de notre pays. Vous avez pu faire, de votre côté, le même raisonnement,--ajoutai-je en désignant le mince ruban rouge que j'avais sur ma veste blanche.

Il me regarda avec une surprise dédaigneuse:

--Eh bien, monsieur?...

--Eh bien, monsieur, le nègre qui vient de sortir a prononcé un nom, Cegheïr-ben-Cheïkh, le nom d'un brigand, le nom d'un bandit, d'un des assassins du colonel Flatters. Connaissez-vous ce détail, monsieur?

Le petit homme me dévisagea froidement et haussa les épaules.

--Certes. Mais qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?

--Comment!--hurlai-je, hors de moi.--Mais qui êtes-vous, alors?

--Monsieur,--dit avec une dignité comique le petit vieux en se tournant vers Morhange,--je vous prends à témoin des façons singulières de votre compagnon. Je suis ici chez moi, et je n'admets pas...

--Il faut excuser mon camarade, monsieur,--fit Morhange en s'avançant.--Ce n'est pas un homme d'étude, comme vous. Un jeune lieutenant, vous savez, cela a la tête chaude. Et vous devez d'ailleurs comprendre que nous avons quelques motifs, l'un et l'autre, de ne pas posséder tout le calme désirable.

Furieux, j'étais sur le point de désavouer les paroles si étrangement humbles de Morhange. Mais un regard me convainquit que l'ironie tenait sur son visage une place maintenant au moins égale à celle de la surprise.

--Je sais bien que la plupart des officiers sont des brutes,--bougonna le petit vieux,--mais ce n'est pas une raison...

--Je ne suis moi-même qu'un officier, monsieur,--repartit Morhange, d'un ton de plus en plus humble,--et, si j'ai jamais souffert de l'infériorité intellectuelle que comporte cet état, je vous jure que ce fut bien tout à l'heure, en parcourant--indiscrétion dont je m'excuse--les doctes pages que vous consacrez à la passionnante histoire de la Gorgone, d'après Proclès de Carthage, cité par Pausanias.

Un étonnement risible distendit les traits du petit vieux. Il essuya ses conserves avec précipitation.

--Comment?--s'écria-t-il enfin.

--Il est bien regrettable, à ce propos,--continua imperturbablement Morhange,--que nous ne soyons pas en possession du curieux traité consacré à la brûlante question dont il s'agit par ce Statius Sebosus, que nous ne connaissons que par Pline, et que...

--Vous connaissez Statius Sebosus?

--Et que mon maître, le géographe Berlioux...

--Vous avez connu Berlioux, vous avez été son élève!--balbutia, éperdu, le petit homme aux palmes.

--J'ai eu cet honneur,--répondit Morhange, maintenant très froid.

--Mais, alors, mais, monsieur, alors, vous avez entendu parler, vous êtes au courant de la question, du problème de l'Atlantide?

--Je ne suis pas, effectivement, sans avoir pris connaissance des travaux de Lagneau, de Ploix, d'Arbois de Jubainville,--fit Morhange, glacial.

--Ah! mon Dieu,--et le petit homme était dans la plus extraordinaire des agitations,--monsieur, mon capitaine, que je suis heureux, que d'excuses!...

Au même instant, la portière se soulevait de nouveau. Ferradji reparut.

--Sidi, ils te font dire que, si vous n'arrivez pas, ils vont commencer sans vous.

--J'y vais, j'y vais, Ferradji, dis que nous y allons. Ah! monsieur, si j'avais pu prévoir... Mais c'est si extraordinaire, un officier qui connaît Proclès de Carthage et Arbois de Jubainville. Encore une fois... Mais, que je me présente: M. Etienne Le Mesge, agrégé de l'Université.

--Capitaine Morhange,--fit mon compagnon.

Je m'avançai à mon tour.

--Lieutenant de Saint-Avit. Il est effectif, monsieur, que je suis très susceptible de confondre Arbois de Carthage avec Proclès de Jubainville. Je verrai plus tard à combler ces lacunes. Pour le moment, je désirerais savoir où nous sommes, mon compagnon et moi, si nous sommes libres, ou quelle puissance occulte nous détient. Vous avez l'air, monsieur, de posséder suffisamment vos aises dans la maison pour me fixer sur ce point, que j'ai la faiblesse de considérer comme capital.

M. le Mesge me regarda. Un assez vilain sourire erra sur ses lèvres. Il ouvrit la bouche...

Au même instant, un timbre impatient retentissait.

--Tout à l'heure, messieurs, je vous apprendrai, je vous expliquerai... Mais pour l'instant, voyez, il faut nous hâter. C'est l'heure du déjeuner, et nos commensaux commencent à se lasser d'attendre.

--Nos commensaux?

--Ils sont au nombre de deux,--expliqua M. Le Mesge.--Nous constituons à nous trois le personnel européen de la maison,--le personnel fixe,--crut-il devoir compléter, avec son inquiétant sourire. Deux originaux, messieurs, avec qui vous préférerez sans doute avoir le moins de rapports possible. L'un est un homme d'église, esprit étroit, quoique protestant. L'autre, un homme du monde dévoyé, un vieux fou.

--Permettez, demandai-je,--ce doit être lui que j'ai entendu la nuit dernière. Il était en train de tailler une banque; avec vous et le pasteur, sans doute?...

M. le Mesge eut un geste de dignité froissée.

--Y pensez-vous, monsieur, avec moi! C'est avec les Touareg qu'il joue. Il leur a appris tous les jeux imaginables. Tenez, c'est lui qui frappe furieusement sur le timbre, pour que nous nous hâtions. Il est 9 h. ½, et la salle de trente-et-quarante s'ouvre à 10 heures. Faisons vite. Je pense que vous ne serez d'ailleurs pas fâchés de vous restaurer un peu.

--Ce ne sera en effet pas de refus,--répondit Morhange.

* * * * *

Par un long couloir sinueux, avec des marches à chaque pas nous suivîmes M. Le Mesge. Le parcours était sombre. Mais, par intervalles, dans de petites niches ménagées en plein roc, brillaient des veilleuses roses et des brûle-parfums. Les émouvantes odeurs orientales embaumaient l'ombre et faisaient un doux contraste avec l'air froid des pics neigeux.

De temps à autre, un Targui blanc, fantôme muet et impassible, nous croisait, et nous entendions décroître, derrière nous, le claquement de ses babouches.

Devant une lourde porte bardée du même métal pâle que j'avais remarqué aux murs de la bibliothèque, M. Le Mesge s'arrêta, et, ayant ouvert, s'effaça pour nous laisser entrer.

Bien que la salle à manger où nous venions de pénétrer n'eût que peu d'analogie avec les salles à manger européennes, j'en connais beaucoup qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothèque, une grande baie l'éclairait. Mais je me rendis compte qu'elle était exposée vers l'extérieur, tandis que la bibliothèque avait vue sur le jardin situé à l'intérieur de la couronne montagneuse.

Pas de table centrale, ni ces meubles barbares qu'on appelle des chaises. Mais une infinité de crédences en bois doré, comme vénitiennes, des tapis en masse, aux couleurs lointaines et assourdies, des coussins, touareg ou tunisiens. Au milieu, une immense natte où était disposée, dans des paniers de fine vannerie, parmi des buires d'argent et des bassins de cuivre emplis d'eau odorante, une collation dont la vue seule nous prodigua un réconfort enfantin.

M. Le Mesge, s'avançant, nous présenta aux deux personnages qui avaient déjà pris place sur la natte.

--Monsieur Spardek,--dit-il--et je compris combien notre interlocuteur se mettait, par cette simple phrase, au-dessus des vains titres humains.

Le révérend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compassé, et nous demanda l'autorisation de conserver sur la tête son haut-de-forme à larges bords. C'était un homme sec et froid, grand et maigre. Il mangeait avec une onction triste, énormément.

--Monsieur Bielowsky,--dit M. Le Mesge, après nous avoir présentés au second convive.

--Comte Casimir Bielowsky, hetman de Jitomir,--rectifia ce dernier avec une bonne grâce parfaite, tandis qu'il se levait pour nous serrer la main.

Tout de suite, je me sentis pris d'une certaine sympathie pour l'hetman de Jitomir, qui réalisait le type parfait du vieux beau. Une raie séparait ses cheveux de couleur chocolat (j'ai su plus tard que l'hetman les teignait à l'aide d'une décoction de khol). Il avait de splendides favoris à la François-Joseph, également chocolat. Le nez était un peu rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Les mains étaient des merveilles. Je mis quelque temps à évaluer la date de la mode à laquelle se rapportait l'habit du comte, vert bouteille, à revers jaunes, adorné d'un gigantesque crachat argent et émail bleu. Le souvenir d'un portrait du duc de Morny me fit opter pour 1830 ou 1862. La suite de ce récit montrera que je ne m'étais guère trompé.

Le comte me fit asseoir à côté de lui. Une des premières questions qu'il me posa fut pour me demander si je tirais à cinq.

--Cela dépend de l'inspiration,--répondis-je.

--Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une peccadille. Un jour, chez Walewski, une partie d'enfer. Je tire à cinq. Je m'embarque, naturellement. L'autre avait quatre. «Idiot!», me crie le petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes vertigineuses. V'lan, je lui lance une bouteille de champagne à la tête. Il la baisse. C'est le maréchal Vaillant qui reçoit la bouteille. Tableau! La chose s'arrangea, parce que nous étions tous deux francs-maçons. L'empereur me fit jurer de ne plus tiré à cinq. J'ai tenu ma promesse. Mais il y a des moments où c'est dur, dur.

Il ajouta, d'une voix noyée de mélancolie:

--Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent cru. C'est moi, lieutenant, qui ai enseigné aux gens d'ici l'usage du jus de la vigne. Le vin de palmier, estimable quand on l'a fait convenablement fermenter, deviendrait, à la longue, insipide.

Il était puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dégustions dans de larges gobelets d'argent. Il était frais comme un vin du Rhin, sec comme un vin de l'Ermitage. Et puis, soudain, remembrance des vins brûlés du Portugal, il se faisait sucré, fruiteux; un vin admirable, te dis-je.

Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des déjeuners. Peu de viandes, à la vérité, mais toutes remarquablement épicées. Beaucoup de gâteaux, crêpes au miel, beignets aromatisés, bonbons au lait caillé et aux dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres d'osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches, jujubes, grenades, abricots, énormes grappes de raisin, plus longues que celles qui firent ployer les épaules des fourriers hébreux dans le pays de Chanaan, lourdes pastèques ouvertes en deux, à la chair humide et rose, avec leurs régimes de grains noirs.

J'achevais à peine de déguster un de ces beaux fruits glacés que M. Le Mesge se leva.

--Messieurs, si vous voulez bien,--dit-il, s'adressant à Morhange et à moi.

--Le plus tôt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur,--me glissa l'hetman de Jitomir.--La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous verrez, vous verrez. Beaucoup plus fort que chez Cora Pearl.

--Messieurs,--répéta d'un ton sec M. Le Mesge.

Nous le suivîmes. Quand nous fûmes de nouveau tous trois dans la bibliothèque:

--Monsieur,--me dit-il, s'adressant à moi,--vous m'avez demandé tout à l'heure quelle puissance occulte vous détient ici. Vos façons étant comminatoires, j'aurais refusé d'obtempérer, n'eût été votre ami, que sa science met mieux à même que vous d'apprécier la valeur des révélations que je vais vous faire.

Ce disant, il avait fait jouer un déclic dans la paroi de la muraille. Une armoire apparut, bondée de livres. Il en prit un.

--Vous êtes, tous les deux,--continua M. Le Mesge,--sous la puissance d'une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du Hoggar, s'appelle Antinéa. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous finirez par comprendre.

Il ouvrit le livre et lut cette phrase:

«_Je dois vous en prévenir d'abord, avant d'entrer en matière: ne soyez pas surpris de m'entendre appeler des barbares de noms grecs._»

--Quel est ce livre?--balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant, m'épouvanta.

--Ce livre,--répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge,--c'est le plus grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c'est le _Critias_ ou _l'Atlantide_.

--Le _Critias_? Mais il est inachevé,--murmura Morhange.

--Il est inachevé en France, en Europe, partout,--dit M. Le Mesge.--Ici, il est achevé. Vérifiez l'exemplaire que je vous tends.

--Mais quel rapport, quel rapport,--répétait Morhange, tandis qu'il parcourait avidement le manuscrit,--quel rapport y a-t-il entre ce dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette femme, Antinéa? Pourquoi est-il en sa possession?

--Parce que,--répondit imperturbablement le petit homme,--parce que ce livre, à cette femme, c'est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez-vous? Parce qu'il établit sa prodigieuse généalogie; parce qu'elle est...

--Parce qu'elle est?--répéta Morhange.

--Parce qu'elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante des Atlantes.

CHAPITRE IX

L'ATLANTIDE

M. Le Mesge considéra Morhange victorieusement. Il était visible qu'il ne s'adressait qu'à lui, qu'il le jugeait seul digne de ses confidences.

--Nombreux sont, monsieur,--dit-il,--les officiers français ou étrangers, que le caprice de notre souveraine, Antinéa, a conduits ici. Vous êtes le premier à qui je fais l'honneur de mes révélations. Mais vous avez été l'élève de Berlioux, et je dois tant à la mémoire de ce grand homme qu'il me semble lui rendre hommage en faisant part à l'un de ses disciples des résultats uniques, j'ose dire, de mes recherches particulières.

Il agita sa sonnette. Ferradji parut.

--Du café pour ces messieurs,--commanda M. Le Mesge.

Il nous tendit un coffret, peinturluré de couleurs voyantes, plein de cigarettes égyptiennes.

--Je ne fume jamais,--expliqua-t-il,--mais Antinéa vient quelquefois ici. Ces cigarettes sont les siennes. Prenez, messieurs.

J'ai toujours eu horreur de ce tabac blond, qui permet à un garçon coiffeur de la rue de la Michodière de se donner l'illusion des voluptés orientales. Mais, en l'espèce, ces cigarettes musquées n'étaient pas sans attrait. Et il y avait longtemps que ma provision de _caporal_ était épuisée.

--Voici la collection de _la Vie Parisienne_, monsieur, me dit M. Le Mesge,--usez-en, si elle vous intéresse, tandis que je m'entretiendrai avec votre ami.

--Monsieur,--répondis-je assez vertement, il est vrai que je n'ai pas été l'élève de Berlioux. Vous me permettrez néanmoins d'écouter votre conversation: je ne désespère pas de la trouver intéressante.

--A votre aise,--dit le petit vieux.

Nous nous installâmes confortablement. M. Le Mesge s'assit devant le bureau, tira ses manchettes et commença en ces termes:

* * * * *

--Si épris que je sois, monsieur, d'une complète objectivité en matière d'érudition, il ne m'est pas possible d'abstraire totalement mon histoire propre de celle de la dernière descendante de Clito et de Neptune. C'est à la fois mon regret et mon honneur.

«Je suis fils de mes oeuvres. Dès l'enfance, la prodigieuse impulsion donnée aux sciences historiques par le XIXe siècle me frappa. Je vis où était ma voie. Je l'ai suivie, envers et contre tous.

«Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles de mon travail et de mon mérite, je fus reçu agrégé d'histoire et de géographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis, il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres: Jullian, Bourgeois, Auerbach... Je n'en veux pas à mes collègues aujourd'hui parvenus au faîte des honneurs officiels; je lis avec commisération leurs travaux, et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l'insuffisance de leur documentation me dédommageraient amplement de mes déboires universitaires et me combleraient d'une ironique joie, si, depuis longtemps, je n'étais au-dessus de ces satisfactions d'amour-propre.

«Professeur au lycée du Parc, à Lyon, c'est là que je connus Berlioux, et que je suivis avec passion ses travaux sur l'histoire de l'Afrique. Dès cette époque, j'eus l'idée d'une très originale thèse de doctorat. Il s'agissait d'établir un parallèle entre l'héroïne berbère du VIIe siècle, qui lutta contre l'envahisseur arabe, la Kahena, et l'héroïne française qui lutta contre l'envahisseur anglais, Jeanne d'Arc. Je proposai donc à la Faculté des Lettres de Paris ce sujet de thèse: _Jeanne d'Arc et les Touareg_. Ce simple énoncé souleva dans le monde savant un _tolle_ général, un éclat de rire inepte. Des amis m'avertirent discrètement. Je me refusais à les croire. Force m'en fut, pourtant, le jour où, appelé chez mon recteur, celui-ci, après avoir manifesté pour mon état de santé un intérêt qui m'étonna, me demanda finalement s'il me déplairait de prendre un congé de deux ans, à demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n'insista pas mais, quinze jours après, un arrêté ministériel, sans autre forme de procès, me nommait dans un des lycées de France les plus infimes, les plus reculés, à Mont-de-Marsan.

«Comprenez bien que j'étais ulcéré, et vous excuserez les déportements où je me livrai dans ce département excentrique. Et que faire, dans les Landes, si on ne mange ni ne boit? Je fis, ardemment, l'un et l'autre. Mon traitement fila en foies gras, en bécasses, en vins de sable. Le résultat fut assez prompt: en moins d'un an, mes articulations se mirent à craquer comme les moyeux trop huilés d'une bicyclette qui a fourni une longue course sur une piste poussiéreuse. Une bonne crise de goutte me cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays béni, le remède est à côté du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre ces douloureux petits cristaux.

«Je louai une chambre au bord de l'Adour, sur la promenade des _Baignots_. Une brave femme venait faire mon ménage. Elle faisait également celui d'un vieux monsieur, juge d'instruction en retraite et président de la _Société Roger-Ducos_, vague magma scientifique, où des savants d'arrondissement s'appliquaient, avec une prodigieuse incompétence, à l'étude des questions les plus hétéroclites. Une après-midi, j'étais chez moi, à cause d'une forte pluie. La brave femme était en train d'astiquer avec frénésie le loquet de cuivre de ma porte. Elle employait une pâte appelée tripoli, qu'elle étendait sur un papier, et frottait, et frottait... L'aspect particulier du papier m'intrigua. J'y jetai un coup d'oeil. «Grands dieux! Où avez-vous pris ce papier?» Elle se trouble: «Chez mon maître, il y en a comme ça des tas. J'ai arraché celui-ci à un cahier.--Voilà dix francs, allez me chercher ce cahier.»

«Un quart d'heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur! Il n'y manquait qu'une page, celle dont elle avait astiqué ma porte. Ce manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c'était? tout simplement le _Voyage à l'Atlantide_, du mythographe Denys de Milet, cité par Diodore, et dont j'avais si souvent entendu déplorer la perte par Berlioux[11].

Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du _Critias_. Il reproduisait l'essentiel de l'illustre dialogue, dont vous avez eu entre les mains tout à l'heure le seul exemplaire qui subsiste au monde. Il établissait de façon indiscutable la position du château des Atlantes, et démontrait que ce site, nié par la science actuelle, n'a pas été submergé par les flots, ainsi que se le figurent les rares défenseurs timorés de l'hypothèse atlantide. Il le nommait «massif central mazycien.» Vous savez qu'il ne subsiste plus de doute sur l'identification des _Mazyces_ d'Hérodote avec les peuplades de l'Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie péremptoirement les Mazyces de l'histoire avec les Atlantes de la prétendue légende.

«Denys m'apprenait donc que la partie centrale de l'Atlantide, berceau et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n'avait pas sombré dans la catastrophe contée par Platon, et qui engloutit le reste de l'île Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar targui, et que, dans ce Hoggar, du moins à son époque, la noble dynastie neptunienne était réputée se perpétuer encore.