Part 4
--Comment cela? L'exploration de l'antique voie des caravanes; la démonstration qu'un lien a existé dès la plus haute antiquité entre le monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux? L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a mis aux prises tant de bons esprits: d'Anville, Heeren, Berlioux, Quatremère d'un côté; de l'autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien de Saint-Martin, vous le jugez dénué d'intérêt? Peste, mon cher, vous êtes difficile.
--J'ai parlé d'intérêt pratique,--dis-je.--Vous ne nierez pas que cette controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et d'explorateurs en chambre.
Morhange souriait toujours.
--Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignez vous rappeler que votre mission vous a été confiée par le ministère de la Guerre, et que, moi je tiens la mienne du ministère de l'Instruction publique. Cette origine différente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je vous le concède aisément, que celui que je poursuis n'ait en effet aucun caractère pratique.
--Vous êtes également mandaté par le ministère du Commerce,--répliquai-je, piqué au jeu.--De ce chef, vous vous êtes engagé à étudier la possibilité de restaurer l'ancienne route commerciale du IXe siècle. Or, sur ce point, n'essayez pas de m'abuser: avec votre science de l'histoire et de la géographie du Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'étudier les possibilités de restauration.
Morhange me regarda bien en face.
--Et quand cela serait,--dit-il avec la plus aimable désinvolture,--quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que vous me prêtez, savez-vous ce qu'il faudrait en conclure?
--Je serais heureux de vous entendre me le dire.
--Tout simplement, mon cher ami, que j'ai eu moins d'habileté que vous à trouver un prétexte à mon voyage, que j'ai habillé de moins bonnes raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.
--Un prétexte? Je ne vois pas...
--A votre tour, je vous en prie, soyez sincère. Vous avez, j'en suis persuadé, le plus vif désir de renseigner les bureaux arabes sur les menées des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements à fournir ne sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous êtes géologue, mon cher. Vous avez trouvé dans cette mission une occasion de satisfaire votre penchant. Nul ne songerait à vous en blâmer, puisque vous avez su concilier ce qui est utile à votre pays et agréable à vous-même. Mais, pour l'amour de Dieu, ne niez pas: je ne veux d'autre preuve que votre présence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux sans doute du point de vue minéralogique, mais dont l'exploration ne vous a pas moins rejeté à quelque cent cinquante kilomètres au sud de votre itinéraire officiel.
Il était impossible de me river mon clou avec une grâce meilleure. Je parai en attaquant.
--Dois-je conclure de tout ceci que j'ignore les motifs véritables de votre voyage, et qu'ils n'ont rien à voir avec ses motifs officiels?
J'étais allé un peu loin. Je le sentis au sérieux dont fut, cette fois, empreinte la réponse de Morhange.
--Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure ainsi. Je n'aurais eu aucun goût pour un mensonge qui se fût doublé d'une escroquerie à l'égard des estimables corps constitués qui m'ont jugé digne de leur confiance et de leurs subsides. Les buts qui m'ont été assignés, je ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n'ai aucune raison de vous cacher qu'il en est un autre, tout personnel, qui me tient infiniment plus à coeur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer une terminologie d'ailleurs regrettable, que ce but-là est la _fin_, tandis que les autres ne sont que les _moyens_.
--Y aurait-il quelque indiscrétion?
--Aucune,--répondit mon compagnon.--Shikh-Salah n'est plus qu'à peu de jours. Bientôt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guidé les premiers pas dans le Sahara avec tant de sollicitude ne doit avoir rien de caché pour vous.
Nous nous étions arrêtés dans la vallée d'un petit oued desséché où poussaient quelques maigres plantes. Une source, près de là, avait autour d'elle comme une couronne de verdure grise. Les chameaux, débâtés pour la nuit, s'escrimaient, à grandes enjambées, à brouter d'épineuses touffes de _had_. Les parois noires et lisses des monts Tifedest montaient, presque verticales, au-dessus de nos têtes. Déjà, dans l'air immobile, s'élevait la fumée bleue du feu sur lequel Bou-Djema cuisait notre dîner.
Pas un bruit, pas un souffle d'air. La fumée, droite, droite, gravissait lentement les degrés pâles du firmament.
--Avez-vous entendu parler de l'_Atlas du Christianisme_?--demanda Morhange.
--Je crois que oui. N'est-ce pas un ouvrage de géographie publié par les Bénédictins, sous la direction d'un certain Dom Granger?
--Votre mémoire est fidèle,--dit Morhange.--Souffrez néanmoins que je précise des choses auxquelles vous n'avez pas eu les mêmes raisons que moi de vous intéresser. L'_Atlas du Christianisme_ s'est proposé d'établir les bornes de la grande marée chrétienne, au cours des âges, et cela pour toutes les parties du globe. [OE]uvre digne de la science bénédictine, digne du prodigieux érudit qu'est Dom Granger.
--Et ce sont ces bornes que vous êtes sans doute venu constater par ici? murmurai-je.
--Ce sont-elles, en effet,--répondit mon compagnon.
Il se tut, et je respectai son silence, bien décidé d'ailleurs à ne m'étonner de rien.
--On ne peut entrer à demi, sans ridicule, dans la voie des confidences,--reprit-il après quelques instants de méditation, d'une voix redevenue, tout à coup, très grave, et d'où avait disparu jusqu'au reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tôt, causé tant de joie aux jeunes officiers d'Ouargla.--J'ai commencé les miennes. Je vous dirai tout. Fiez-vous néanmoins à ma discrétion pour ne pas insister sur certains événements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans, à la suite de ces événements, je résolus d'entrer au cloître, peu vous importe de savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage dans la vie d'un être absolument dénué d'intérêt ait suffi pour modifier la direction de cette vie. Je puis admirer qu'une créature, dont le seul mérite fut d'être belle, ait été commise, par le seul Créateur pour agir sur ma destinée dans un sens aussi inattendu. Le monastère, à la porte duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour douter de la solidité d'une telle vocation. Ce que le siècle perd de cette façon, il le reprend trop souvent de même. Bref, je ne peux désapprouver le Père Abbé pour m'avoir interdit de donner alors ma démission. J'étais capitaine, breveté de l'année précédente. Sur son ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d'inactivité pour trois ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le monde était définitivement mort pour votre serviteur.
«Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition de Dom Granger, et affecté par lui à l'équipe du fameux _Atlas du Christianisme_. Un bref examen lui permit de juger quel genre de services j'étais susceptible de lui rendre. C'est ainsi que j'entrai dans l'atelier chargé de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon, j'avais suivi, à la Faculté des lettres, les cours de Berlioux, géographe illuminé sans doute, mais plein d'une grande idée: l'influence exercée sur l'Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce détail de ma vie suffit à Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de Brosselard, de la _Grammatical sketch of the Temâhaq_, par Stanhope Fleeman, et de l'_Essai de grammaire de la langue temâchek_, par le commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j'étais en mesure de déchiffrer n'importe quelle inscription _tifinar_. Vous savez que le tifinar est l'écriture nationale des Touareg, l'expression de cette langue _temâchek_ qui nous apparaît comme la plus curieuse protestation de la race targui vis-à-vis de ses ennemis mahométans.
«Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent chrétiens, à partir d'une époque qu'il s'agit de déterminer, mais qui coïncide sans doute avec la splendeur de l'église d'Hippone. Mieux, que moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d'ornementation fatidique. Duveyrier a constaté qu'elle figure dans leur alphabet, sur leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous rappeler que, malgré la proscription des cloches considérées par l'islamisme comme un symbole chrétien, les harnachements des chameaux touareg ont pour garniture des clochettes?
«Ni Dom Granger, ni moi n'attachions une importance exagérée à de telles preuves, trop semblables à celles qui font florès dans le _Génie du Christianisme_. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Amanaï, incontestablement l'Adonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer, _tîmsi-tan-elâkhart_, le _dernier feu_, où règne Iblis, notre Lucifer. Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes actions, est habité par les _andjeloûsen_, nos anges. Et ne nous objectez pas les ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les Touareg ont lutté au cours des âges, jusqu'à une quasi-extermination, pour maintenir leurs croyances contre les empiètements du fanatisme mahométan.
«Maintes fois, avec Dom Granger, j'ai étudié cette formidable épopée où l'on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes. Avec lui, j'ai vu l'armée de Sidi-Okha, un des compagnons du Prophète, s'enfoncer dans le désert, pour réduire les grandes tribus touareg et leur imposer le rudiment musulman. Ces tribus étaient alors riches et prospères. C'étaient les Ihoggaren, les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guéress, les Kel-Aïr. Mais les querelles intestines énervèrent leur résistance. Elle se montra cependant redoutable, et ce ne fut qu'après une longue et atroce guerre que les Arabes réussirent à s'emparer de la capitale des Berbères. Ils la détruisirent après en avoir massacré les habitants. Sur ses ruines, Okha construisit une nouvelle cité. Cette cité, c'est Es-Souk. Celle que Sidi-Okha détruisit est la Tadmekka berbère. Ce que me demanda Dom Granger fut précisément que j'allasse essayer d'exhumer des ruines de l'Es-Souk musulmane les vestiges de la Tadmekka berbère, et peut-être chrétienne.
--Je comprends,--murmurai-je.
--Très bien,--dit Morhange.--Mais ce qu'il faut maintenant que vous saisissiez, c'est le sens pratique de ces religieux, mes maîtres. Souvenez-vous que, même après trois années de vie monastique, ils conservaient des doutes sur la solidité de ma vocation. Ils trouvèrent à la fois le moyen de l'éprouver une fois pour toutes et celui de faire concourir les facilités officielles et leurs visées particulières. Un matin, je fus appelé chez le Père Abbé, et voici comment il me parla, en présence de Dom Granger qui opinait silencieusement:
«--Votre congé de non-activité expire dans quinze jours. Vous allez rentrer à Paris et solliciter au ministère votre réintégration. Avec ce que vous avez appris ici, et les quelques relations que nous avons pu conserver à l'état-major, vous n'aurez aucune difficulté à être affecté au Service géographique de l'armée. Quand vous serez rue de Grenelle, vous recevrez nos instructions.
«J'étais étonné de leur confiance en mon savoir. Redevenu capitaine au Service géographique, je compris. Au monastère, la fréquentation journalière de Dom Granger et de ses émules m'avait tenu dans la conviction continuelle de la débilité de mes connaissances. Au contact de mes camarades, je compris la supériorité de l'enseignement que j'avais reçu là. Des détails de ma mission je n'eus même pas à me préoccuper. Ce furent les ministères qui vinrent me solliciter afin que je l'acceptasse. Mon initiative ne s'exerça en tout ceci qu'à une seule occasion: ayant appris que vous alliez quitter Ouargla pour le voyage que voici, et possédant quelques raisons de récuser ma valeur pratique d'explorateur, j'agis de mon mieux pour retarder votre départ, afin de me joindre à vous. J'espère que vous avez cessé de m'en vouloir.
* * * * *
La lumière fuyait vers l'ouest, où le soleil était tombé dans un luxe inouï de draperies violettes. Nous étions seuls dans cette immensité, au pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.
Je tendis à Morhange une main qu'il serra.
Puis il dit:
--S'ils me paraissent infiniment longs, les quelques milliers de kilomètres qui me séparent de l'instant où, ma tâche accomplie, je pourrai enfin trouver au cloître l'oubli des choses pour lesquelles je n'étais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci: ils me semblent à cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomètres qui me restent, avant d'atteindre Shikh-Salah, à parcourir en votre compagnie...
* * * * *
Sur l'eau pâle de la petite source, immobile et fixe comme un clou d'argent, une étoile venait de naître.
--Shikh-Salah,--murmurai-je, le coeur plein d'une indéfinissable tristesse, patience! Nous n'y sommes pas encore.
* * * * *
Effectivement, nous ne devions jamais y parvenir.
CHAPITRE V
L'INSCRIPTION
D'un seul coup de sa canne ferrée, Morhange fit sauter un morceau de roche du flanc noir de la montagne.
--Qu'est ceci?--demanda-t-il, me l'ayant tendu.
--Un basalte à péridot,--dis-je.
--Ce n'est pas intéressant: vous n'y avez jeté qu'un coup d'oeil.
--C'est très intéressant, au contraire. Mais pour l'instant, j'avoue que j'ai d'autres sujets de préoccupation.
--Quoi?
--Regardez un peu de ce côté,--lui dis-je, désignant vers l'Ouest, à l'horizon, un point sombre, de l'autre côté de la plaine blanche.
Il était six heures du matin. Le soleil était né. Mais on le cherchait en vain au ciel étonnamment lisse. Et pas un souffle d'air, pas un souffle.
Soudain, un de nos chameaux piaula. Une énorme antilope venait de surgir et s'en était allée donner de la tête, affolée, contre la muraille rocheuse. Elle restait là, hébétée, à quelque pas de nous, grelottant sur ses minces jambes.
Bou-Djema nous avait rejoints.
--Quand les jambes du _mohor_ vacillent, c'est que les colonnes du firmament ne sont pas loin de s'ébranler,--murmura-t-il.
Les yeux de Morhange me fixèrent, puis se reportèrent vers l'horizon, sur le point noir maintenant doublé.
--Un orage, n'est-ce pas?
--Oui, un orage.
--Et vous voyez là un motif de vous inquiéter?
Je ne lui répondis pas tout de suite. J'étais en train d'échanger quelques brèves paroles avec Bou-Djema, occupé lui-même à maîtriser les chameaux qui devenaient nerveux.
Morhange réitéra sa question. Je haussai les épaules.
--De l'inquiétude? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais vu d'orage au Hoggar. Mais je me méfie. Et tout me porte à croire que celui qui se prépare va être d'importance. Au reste, voyez déjà.
Sur la roche plate, une légère poussière s'était élevée. Dans l'atmosphère immobile, quelques grains de sable se mirent à tourner en rond, avec une vitesse qui s'accrut jusqu'à devenir vertigineuse, nous donnant par avance le spectacle microscopique de ce qui allait fondre tout à l'heure sur nous.
Poussant d'aigres cris, un vol d'oies sauvages passa. Très basses, elles venaient de l'Ouest.
--Elles fuient vers la Sebkha d'Amandghor,--dit Bou-Djema.
--Il n'y a plus d'erreur possible,--pensai-je.
Morhange me considérait avec curiosité.
--Que devons-nous faire?--demanda-t-il.
--Remonter immédiatement sur nos chameaux, nous hâter de chercher abri sur quelque élévation de terrain. Rendez-vous compte de notre situation. Il est commode de suivre le lit d'un oued desséché. Mais, avant un quart d'heure peut-être, l'orage aura éclaté. Avant une demi-heure, c'est un véritable torrent qui va se ruer par ici. Sur ce sol, à peu près imperméable, les pluies roulent comme un seau d'eau projeté sur un trottoir bitumé. Rien en profondeur, tout en hauteur. Au reste, voyez plutôt.
Et je lui désignai, à une dizaine de mètres en l'air, au flanc du couloir rocheux, longues traînées creuses et parallèles, de vieilles traces d'érosion.
--Dans une heure, les eaux ruisselleront à cette hauteur-là. Voilà les marques de la précédente inondation. Allons, en route. Il n'y a plus un instant à perdre.
--En route,--fit placidement Morhange.
Nous eûmes toutes les peines du monde à faire agenouiller nos chameaux. Lorsque chacun de nous fut juché sur le sien, ils filèrent à une allure que la terreur faisait de plus en plus désordonnée.
Brusquement, le vent s'éleva, un vent formidable, et presque en même temps le jour sembla s'éclipser du ravin. Au-dessus de nos têtes, le ciel était devenu, en un clin d'oeil, plus ténébreux que les parois noires du couloir où nous dévalions à perdre haleine.
--Un gradin, un escalier dans la roche,--criai-je dans le vent à mes compagnons.--Si nous n'en atteignons pas un avant une minute, c'est fini.
Ils ne m'entendirent pas, mais, m'étant retourné, je vis qu'ils ne perdaient pas leurs distances, Morhange immédiatement derrière moi. Bou-Djema le dernier, poussant devant lui, avec une admirable maîtrise, les deux chameaux porteurs de nos bagages.
Un éclair aveuglant déchira l'obscurité. Un coup de tonnerre, répercuté à l'infini par la muraille rocheuse, retentit, et, aussitôt, d'énormes gouttes tièdes se mirent à tomber. En un instant, nos burnous, tendus par la vitesse horizontalement derrière nous, furent collés à nos corps ruisselants.
Brusquement, sur notre droite, une faille venait de s'ouvrir au milieu de la muraille. C'était le lit presque à pic d'un oued, affluent de celui où nous avions eu la malencontreuse idée de nous engager le matin. Un véritable torrent s'en écoulait déjà avec fracas.
Jamais je n'ai mieux apprécié l'incomparable sûreté des chameaux à gravir les endroits les plus abrupts. Se raidissant, distendant leurs immenses jambes, s'arc-boutant parmi les roches qui commençaient à se desceller, les nôtres firent en cette minute ce que n'auraient peut-être pas réussi des mulets pyrénéens.
Au bout de quelques instants d'efforts surhumains, nous nous trouvâmes enfin hors de danger, sur une espèce de terrasse basaltique qui dominait d'une cinquantaine de mètres le couloir de l'oued où nous avions failli rester. Le hasard avait bien fait les choses: une petite grotte s'ouvrait derrière nous. Bou-Djema réussit à y abriter les chameaux. De son seuil, nous eûmes le loisir de contempler en silence le prodigieux spectacle qui s'offrait à notre regard.
Tu as, je pense, assisté, au camp de Chalons, aux tirs d'artillerie. Tu as vu, sous l'éclatement des percutants, cette terre de craie de la Marne entrer en effervescence, comme les encriers où, au lycée, nous jetions un morceau de carbure de calcium. Cela s'enfle, monte, bouillonne, parmi le vacarme des obus qui éclatent. Eh bien, ce fut à peu près ainsi, mais au milieu du désert, mais au milieu de l'obscurité. Les eaux se précipitaient, blanches, au fond de ce trou noir, montaient, montaient vers notre socle. Et c'était, sans interruption, le fracas du tonnerre, et celui, plus fort encore, de pans entiers de murailles rocheuses, sapées par l'inondation, qui s'écroulaient d'un seul coup et se dissolvaient en quelques secondes au milieu du flot déferlant.
Tout le temps que dura ce déluge, une heure, deux peut-être, Morhange et moi demeurâmes, sans un mot, penchés sur cette fantastique cuve, anxieux de voir, de voir toujours, de voir quand même, nous complaisant avec une espèce d'horreur ineffable à sentir osciller, sous les coups de bélier de l'eau, le piton de basalte où nous avions trouvé refuge. Je crois que pas un instant nous ne songeâmes, tant ce fut beau, à souhaiter la fin de ce gigantesque cauchemar.
Enfin, un rayon de soleil brilla. Alors, seulement, nous nous regardâmes.
Morhange me tendit la main.
--Merci,--me dit-il simplement.
Et il ajouta en souriant:
--Finir noyés au beau milieu du Sahara eût été prétentieux et ridicule. Vous nous avez, grâce à votre esprit de décision, évité cette fin paradoxale.
Ah! que n'a-t-il, son chameau ayant buté, roulé pour toujours au milieu de ce flot! Ce qui est arrivé ensuite ne serait pas arrivé: voilà à quoi je songe aux heures de faiblesse. Mais je te l'ai dit, je me reprends bien vite. Non, non, je ne regrette pas, je ne peux pas regretter que ce qui a eu lieu depuis ait eu lieu.
Morhange me quitta pour pénétrer dans la petite grotte, où s'entendaient les gloussements satisfaits des chameaux de Bou-Djema. Je restai seul à contempler le torrent qui montait, montait sans cesse, sous l'apport impétueux de ses affluents déchaînés. Il ne pleuvait plus. Le soleil brillait au ciel redevenu bleu. Je sentais sécher sur moi, avec une incroyable rapidité, mes vêtements, une minute auparavant tout trempés.
Une main se posa sur mon épaule. Morhange était de nouveau à côté de moi. Un étrange sourire de satisfaction éclairait son visage.
--Venez,--me dit-il.
Assez intrigué, je le suivis. Nous pénétrâmes dans la grotte.
L'ouverture, suffisante pour en avoir permis l'accès aux chameaux, laissait passer le jour. Morhange me conduisit devant un pan de roche lisse, en face.
--Regardez,--dit-il avec une joie mal contenue.
--Eh bien?
--Eh bien, vous ne voyez donc pas?
--Je vois qu'il y a là plusieurs inscriptions touareg,--répondis-je, un peu déçu.--Mais je croyais vous avoir dit que je lisais mal l'écriture tifinar. Ces inscriptions ont-elles plus d'intérêt que celles que nous avons déjà, à plusieurs reprises, rencontrées?
--Regardez celle-ci,--dit Morhange.
Il y avait un tel accent de triomphe dans sa voix que, cette fois, toute mon attention se trouva fixée.
Je regardai.
C'était une inscription dont les caractères étaient disposés en forme de croix. Elle tient dans cette aventure une place assez considérable pour que je n'omette pas de te la retracer.
Voici:
Elle était dessiné avec beaucoup de régularité, les caractères assez profondément entaillés dans la roche. Sans avoir, à cette époque, une grande science des inscriptions rupestres, je n'eus pas de peine à reconnaître celle-là comme très ancienne.
Morhange la considérait avec un air de plus en plus radieux.
Je lui jetai un regard interrogateur.
--Eh bien! Qu'en dites-vous?--fit-il.
--Que voulez-vous que je dise? Je vous répète que je sais à peine déchiffrer le tifinar.
--Voulez-vous que je vous aide?--proposa mon compagnon.
Ce cours d'épigraphie berbère, après les émotions par lesquelles nous venions de passer, me semblait pour le moins inopportun. Mais la joie de Morhange était tellement visible que je me serais fait un scrupule de la lui gâter.
--Eh bien donc,--commença mon compagnon, aussi à son aise que devant un tableau noir,--ce que vous remarquerez d'abord dans cette inscription, c'est sa répétition en forme de croix. C'est-à-dire qu'elle contient deux fois le même mot de bas en haut, et de droite à gauche. Le mot qui la compose étant de sept lettres, la quatrième lettre, **W**, se trouve figurer naturellement au centre. Cette disposition, unique dans l'épigraphie tifinar, est déjà assez remarquable. Mais il y a mieux. Déchiffrons maintenant.
Me trompant trois fois sur sept, j'arrivai, avec l'aide patiente de Morhange, à épeler le mot.