Part 13
--Eh bien, avec mes petites compagnes, pour lesquelles j'étais très bonne, nous jouions au bord du fleuve qui a de l'eau, sous les jujubiers, frères du _zeg-zeg_, dont les épines ensanglantèrent la tête de votre prophète, et que nous appelons l'arbre du paradis, parce que c'est sous lui, a dit notre prophète à nous, que les élus du paradis feront leur séjour[15], et qui est parfois si grand, si grand, qu'un cavalier ne peut, en un siècle, traverser l'ombre qu'il projette.
«C'est là que nous tressions de belles guirlandes, avec des mimosas, des fleurs roses de câprier et des nigelles blanches. On les jetait ensuite aux eaux vertes, pour conjurer le mauvais sort, et nous riions comme de petites folles lorsqu'un hippopotame sortait en reniflant sa bonne grosse tête mafflue, à le bombarder sans méchanceté jusqu'à ce qu'il replongeât au milieu d'une pluie d'écume.
«Cela, c'était pour le matin. Puis s'étendait sur Gâo grésillant la mort de la rouge sieste. Puis, quand elle était finie, nous retournions au bord du fleuve, pour voir, parmi les nuées de moustiques et d'éphémères, les énormes caïmans blindés de bronze s'élever petit à petit sur les berges et s'enliser traîtreusement dans les boues jaunes des marigots mitoyens.
«Alors, nous les bombardions encore, comme les hippopotames du matin, et, pour fêter le soleil qui était en train de décroître derrière les branches noires des _douldouls_, nous faisions, frappant des pieds, puis des mains, la ronde rituelle, en chantant l'hymne sonrhaï.
«Telles étaient nos occupations ordinaires de petites filles libres. Mais tu te tromperais cependant à nous croire uniquement frivoles, et je te raconterai, si tu veux, comment, moi qui te parle, j'ai sauvé un chef français, qui devait être beaucoup plus que toi, à en juger par le nombre des rubans dorés qu'il avait sur ses manches blanches.
--Raconte, petite Tanit-Zerga,--disais-je, les yeux ailleurs.
--Tu as tort de sourire,--poursuivait-elle un peu froissée,--et de ne pas me prêter attention davantage. Mais qu'importe! C'est pour moi que je raconte ces choses, à cause du souvenir. Eh bien, en amont de Gâo, le Niger fait un coude. Il y a dans le fleuve un petit cap, tout chargé d'énormes gommiers. C'était un soir d'août, et le soleil allait mourir, puisque, dans la forêt environnante, il n'y avait plus un oiseau qui ne fût perché, immobile, jusqu'au lendemain. Soudain, vers l'ouest, nous entendîmes un bruit inconnu, _boum-boum, boum-baraboum, boum-boum_, qui grandissait,--_boum-boum, boum-baraboum_, et ce fut brusquement un vol extraordinaire d'oiseaux aquatiques, aigrettes, pélicans, canards armés et sarcelles, qui s'éparpillait au-dessus des gommiers, suivi dans l'air d'une colonne de fumée noire à peine infléchie par la brise qui naissait.
«C'était une canonnière qui tournait le cap, soulevant, de chaque côté du fleuve, des remous qui faisaient tressauter les broussailles pendantes. A son arrière, on voyait, traînant dans l'eau, tellement la soirée était chaude, le drapeau bleu-blanc-rouge.
«Elle vint aborder au petit môle de bois. Une chaloupe fut descendue, avec deux laptots qui ramaient et trois chefs qui, bientôt, sautèrent sur le sol.
«Le plus vieux, un marabout français, avec un grand burnous blanc, qui connaissait à merveille notre langue, demanda à parler au Cheikh Sonni-Azkia. Mon père s'était avancé et ayant dit que c'était lui, le marabout lui raconta que le commandant du cercle de Tombouctou était très en colère, qu'à un mille de là, la canonnière venait de donner dans une digue invisible de pilotis, et qu'il y avait des avaries, et qu'elle ne pouvait continuer ainsi son voyage vers Ansango.
«Mon père répondit que les Français, protecteurs des pauvres sédentaires contre les Touareg, étaient les bienvenus; que ce n'était pas par malice, mais à cause du poisson et de la nourriture qu'avait été construit le barrage et qu'il mettait à la disposition du chef français toutes les ressources de Gâo, dont une forge, pour la réparation de la canonnière.
«Pendant qu'ils parlaient, le chef français me regardait, et je le regardais aussi. C'était un homme déjà âgé, aux épaules fortes un peu voûtées, aux yeux bleus aussi clairs que la source dont je porte le nom.
«--Viens ici, petite,--fit-il d'une voix qu'il avait douce.
«--Je suis la fille de Cheikh Sonni-Arkia, et je fais ce que je veux,--répondis-je, vexée de tant de désinvolture.
«--Tu as raison,--reprit-il en souriant,--car tu es jolie. Veux-tu me donner les fleurs que tu as au cou.
«C'était un grand collier d'hibuscus pourpres. Je le lui tendis. Il m'embrassa. La paix était faite.
«Pendant ce temps, sous la direction de mon père, les laptots et les hommes les plus forts de la tribu avaient halé la canonnière dans une anse du fleuve.
«--Il y en a pour toute la journée de demain, mon colonel,--dit le chef mécanicien qui revenait d'inspecter les avaries.--Nous ne pourrons repartir qu'après-demain matin. Et encore faudra-t-il que ces fainéants de laptots ne boudent pas à la tâche.
«--Quelle scie!--grommela mon nouvel ami.
Mais son humeur ne resta pas longtemps mauvaise, tant je mis avec mes petites compagnes d'ardeur à le distraire. Il écouta nos plus belles chansons, et, pour nous remercier, nous fit goûter aux très bonnes choses qu'on avait descendues du bateau pour son dîner. Il dormit dans notre grande case, que mon père lui avait cédée, et moi, très longtemps, à travers les branches des murs de la case où je m'étais retirée avec ma mère, je vis, avant de m'endormir, le fanal de la canonnière trembloter, en vrilles rouges, à la surface des flots assombris.
«Cette nuit, je fis un rêve effrayant. Je vis mon ami, l'officier français, sommeillant en paix, tandis qu'un grand corbeau planait au-dessus de sa tête en croassant: _crââ, crââ_, l'ombre des gommiers de Gâo--_crââ, crââ_, ne vaudra rien la nuit prochaine--_crââ, crââ_, au chef blanc, ni à son escorte.
«L'aube naissait à peine que j'allai trouver les laptots. Ils étaient étendus sur le pont de la canonnière, profitant de ce que les blancs reposaient encore pour fainéanter.
«J'avisai le plus vieux, et lui parlai avec autorité.
«--Ecoute, j'ai vu cette nuit en rêve le corbeau noir. Il m'a dit que l'ombre des arbres de Gâo serait fatale la nuit qui vient à votre chef...
«Et, comme ils restaient tous immobiles, allongés, les yeux au ciel, sans même l'air d'avoir entendu, j'ajoutai:
«--Et à son escorte.
* * * * *
«Il était l'heure du plus haut soleil, et le colonel était en train de manger dans la case, avec les autres Français, quand le mécanicien entra.
«--Je ne sais ce qui a pris aux laptots. Ils travaillent comme des anges. S'ils continuent ainsi, mon colonel, nous pourrons repartir ce soir.
«--Tant mieux,--dit le colonel,--mais qu'ils ne sabotent pas la besogne par trop de hâte. Nous n'avons pas besoin d'être à Ansango avant la fin de la semaine. Il vaut mieux repartir au jour.
«Je frémis. Suppliante, je m'approchai de lui et lui contai l'histoire de mon rêve. Il écouta, avec un sourire étonné, puis, à la fin, il me dit gravement:
«--C'est entendu, petite Tanit-Zerga, nous repartirons ce soir, puisque tu le veux.
«Et il m'embrassa.
«L'ombre était déjà tombée quand la canonnière réparée sortit de son anse. Les Français, au milieu desquels je voyait mon ami, nous saluèrent longtemps en agitant leurs casques, tant que nous pûmes les apercevoir; et, restée seule sur la jetée vacillante, je demeurai ainsi, à regarder couler le fleuve, jusqu'au moment où le bruit du vaisseau de fumée, _baoum-baraboum_, se fut évanoui dans la nuit[16].
Tanit-Zerga fit une pause.
--Cette nuit-là fut la dernière de Gâo. Comme je dormais et que la lune était encore haute sur la forêt, un chien cria, mais pas longtemps. Puis ce furent des hurlements d'hommes, puis de femmes, des cris, vois-tu, qu'on ne peut plus jamais oublier quand on les a entendus une fois. Lorsque le soleil se leva, il me trouva, toute nue, avec mes petites, compagnes, courant, en trébuchant, vers le nord, à cause de la vitesse des chameaux montés par les Touareg qui nous escortaient. Derrière, les femmes de la tribu, dont ma mère, deux par deux, la fourche au cou, suivaient. Il n'y avait que peu d'hommes. Presque tous étaient restés, avec mon père, le brave Sonni-Azkia, égorgés sous les décombres de chaume de Gâo, de Gâo rasé une fois de plus par une bande d'Aouelimiden accourus pour massacrer les Français de la canonnière.
«Maintenant, les Touareg nous pressaient, nous pressaient, car ils avaient peur d'être poursuivis. Nous allâmes ainsi environ dix jours et, à mesure que disparaissaient le mil et le chanvre, la marche devenait plus affreuse. Enfin, près d'Isakeryen, dans le pays de kidal, les Touareg nous vendirent à une caravane de Maures Trarza qui allaient de Mabrouk à Rhât. D'abord, parce qu'on marchait moins vite, je crus que c'était le bonheur. Mais, soudain, le désert se fit de durs cailloux et les femmes commencèrent à tomber. Les hommes, il y avait longtemps que le dernier était mort sous le bâton pour avoir refusé d'aller plus loin.
«J'avais la force de trotter encore, et même aussi en avant que possible, pour essayer de ne pas entendre le cri de mes petites amies; quand une d'elles était tombée sur la route, et qu'il était visible qu'elle ne se relèverait pas, un des gardiens descendait de chameau et la traînait un peu sur le côté de la caravane pour l'égorger. Mais, un jour, j'entendis un cri qui me força à me retourner. C'était ma mère. Elle était agenouillée et me tendait ses pauvres bras. En un instant, je fus près d'elle. Mais un grand Maure, vêtu tout de blanc, nous sépara. Il avait, pendu au cou par un chapelet noir, une gaine de maroquin rouge d'où il retira son coutelas. Je vois encore la lame bleue sur la peau brune. Un autre cri, horrible. L'instant d'après, chassée à coups de matraque, je trottinais en avalant mes petites larmes pour rattraper ma place dans la caravane.
«Du côté des puits d'Asiou, les traitants maures furent attaqués par un parti de Touareg Kel-Tazhôlet, serfs de la grande tribu Kel-Rhelâ, qui donne ses lois au Hoggar, et massacrés à leur tour jusqu'au dernier. C'est ainsi que je fus conduite ici et offerte en hommage à Antinéa, à qui je plus, et qui fut depuis toujours bonne pour moi. C'est ainsi que tu as aujourd'hui, pour bercer ta fièvre par des histoires que tu n'écoutes même pas, non une esclave quelconque, mais la dernière descendante des grands empereurs sonrhaï, de Sonni-Ali, le destructeur d'hommes et de pays, de Mohammed-Azkia, qui fit le pèlerinage de la Mecque, emmenant avec lui quinze cents cavaliers et trois cent mille _mithkal_ d'or, alors que notre puissance s'étendait sans conteste du Tchad au Touat et à la mer occidentale, et que Gâo élevait au-dessus des autres villes sa coupole, soeur du ciel, plus haute parmi les coupoles, ses rivales, que ne l'est le tamaris parmi les humbles plants de sorgho.»
CHAPITRE XVI
LE MARTEAU D'ARGENT
Je ne m'en défends plus et je ne veux qu'aller Reconnaître la place où je dois l'immoler.
(_Andromaque._)
Voici le temps qu'il fit, la nuit où se passa ce que je vais dire. Vers cinq heures, le ciel s'obscurcit et les marques d'un orage prochain parurent dans l'air étouffant.
Je m'en souviendrai toujours. C'était le 5 janvier 1897.
Accablés, Hiram-Roi et Galé gisaient sur la natte de ma chambre. Accoudé avec Tanit-Zerga à la baie rocheuse, j'épiais les signes avant-coureurs des éclairs.
Un à un, ceux-ci surgirent, zébrant l'obscurité, maintenant complète, de leurs raies bleuâtres. Mais nul coup de tonnerre ne suivit. L'orage n'avait dû s'accrocher aux cimes du Hoggar. Il passait, sans éclater, nous laissant dans notre morne bain de sueur.
--Je vais me coucher,--dit Tanit-Zerga.
J'ai déjà dit que sa chambre était au-dessus de la mienne. La baie qui l'éclairait dominait d'une dizaine de mètres celle où je demeurai accoudé.
Elle prit Galé dans ses bras. Mais Hiram-Roi ne voulut rien entendre. Accroché des quatre pattes à la natte, il poussait des miaulements de colère et de détresse.
--Laisse-le,--dis-je, en fin de compte, à Tanit-Zerga.--Pour une fois, il peut bien dormir ici.
C'est ainsi que le petit fauve porte sa large part de responsabilité dans les événements qui vont suivre.
Resté seul, je m'abîmai dans mes réflexions. La nuit était noire. La montagne tout entière était ensevelie dans le silence.
Il fallut les grondements de plus en plus rauques du guépard pour me tirer de ma méditation.
Dressé contre la porte, Hiram-Roi la labourait de ses griffes grinçantes. Lui qui, tout à l'heure, avait refusé de suivre Tanit-Zerga, il voulait sortir. Il voulait sortir.
--Paix!--dis-je.--En voilà assez. Couche-toi.
Et j'essayai de l'arracher de la porte.
Je n'obtins d'autre résultat qu'un coup de patte qui me fit chanceler.
Alors, je m'assis sur mon divan.
Mon immobilité fut de courte durée. «Un peu de sincérité avec moi-même, me dis-je. Depuis que Morhange m'a abandonné, depuis que j'ai vu Antinéa, je n'ai plus qu'une pensée. A quoi bon me leurrer avec les histoires, d'ailleurs charmantes, de Tanit-Zerga. Ce guépard est un prétexte, peut-être un guide. Oh! je sens qu'il va se passer cette nuit des choses mystérieuses. Comment ai-je pu rester si longtemps dans l'inaction!»
Immédiatement, ma résolution fut prise.
«Si j'ouvre la porte, pensai-je, Hiram-Roi bondira à travers les couloirs, et j'aurai fort à faire pour suivre sa piste à la course. Il faut procéder autrement.»
Le store de la baie était mû par une cordelette. Je le fis choir. Je tordis une solide laisse que je fixai au collier métallique du guépard.
J'entr'ouvris la porte.
--Là, maintenant tu peux aller. Doucement, eh! doucement.
J'avais en effet toutes les peines du monde à modérer l'ardeur d'Hiram-Roi qui m'entraînait à travers le ténébreux dédale des couloirs.
Il était un peu moins de neuf heures et les veilleuses roses étaient presque éteintes dans leurs niches. De temps en temps, nous en croisions une qui jetait en grésillant ses derniers feux. Quel labyrinthe! D'ores et déjà, je savais que je ne pourrais pas reconnaître le chemin de la chambre. Je n'avais qu'à suivre le guépard.
D'abord furieux, il s'était, petit à petit, habitué à me remorquer. Il filait, presque à ras du sol, avec des reniflements de bonheur.
Rien qui ressemble à un corridor noir comme un corridor noir. Un doute me vint. Si j'allais me prouver tout à coup dans la salle de baccara. Mais c'était de l'injustice envers Hiram-Roi. Frustrée, elle aussi, depuis trop longtemps, d'une chère présence, elle me conduisait bien, la brave bête, là où je souhaitais qu'elle me conduisît.
Soudain, à un tournant, l'obscurité vers laquelle nous marchions s'irradia. Une rosace verte et rouge, d'un éclairage très pâle, apparut.
En même temps, le guépard s'arrêtait avec un miaulement sourd devant une porte où était découpée cette rosace lumineuse.
Je reconnus la porte que m'avait fait franchir, le lendemain de mon arrivée, le Targui blanc, quand j'avais été assailli par Hiram-Roi, quand je m'étais trouvé en présence d'Antinéa.
--Nous sommes aujourd'hui de bien meilleurs compagnons,--soufflai-je en le flattant pour qu'il ne poussât pas un grognement indiscret.
En même temps, j'essayai d'ouvrir la porte. Sur le sol, la verrière se répétait, verte et rouge.
Un simple loquet, que je fis tourner. En même temps, je raccourcissais la laisse, pour être plus maître d'Hiram-Roi, qui commençait à devenir nerveux.
La grande salle, où j'avais vu pour la première Antinéa, était toute noire. Mais le jardin sur lequel elle s'ouvrait brillait sous une lune trouble, dans un ciel pesant d'orage qui n'éclate pas. Aucun souffle d'air. Le lac luisait comme une masse d'étain.
Je m'assis sur un coussin, le guépard ronronnant d'impatience maintenu solidement entre mes deux genoux. Je réfléchis. Non sur mon but. Il y avait longtemps qu'il était arrêté. Mais sur les moyens.
C'est alors qu'il me sembla percevoir un murmure lointain, un bruit assourdi de voix.
Hiram-Roi grogna plus fort, se débattit. Je lui rendis un peu de laisse. Il se mit à raser les murs sombres, du côté d'où semblait partir le bruit. Je le suivis, trébuchant le plus discrètement possible dans les coussins épars.
Maintenant, mes yeux accoutumés à l'obscurité discernaient la pyramide de tapis où m'était apparue Antinéa.
Soudain, je trébuchai. Le guépard s'était arrêté. Je sentis que je lui avais marché sur la queue. Brave animal, il ne cria pas.
Tâtant la muraille, je sentis une seconde porte. Doucement, doucement, comme la précédente, je l'ouvris. Le guépard rugit faiblement.
--Hiram-Roi,--murmurai-je,--tais-toi.
Et j'entourai de mes bras son cou puissant.
Je sentis sur mes mains sa langue humide et tiède. Ses flancs battaient. Un immense bonheur les secouait.
Devant nous, éclairée dans sa partie centrale, une nouvelle salle venait de surgir. Au milieu, six hommes, accroupis sur une natte, jouaient aux dés, en buvant du café dans de minuscules tasses de cuivre à longue tige.
C'étaient les Touareg blancs.
Une lanterne pendue au plafond éclairait en rond leur cercle. Tout autour de ce noeud régnait l'ombre la plus compacte.
Les visages noirs, les tasses de cuivre, les burnous blancs, l'obscurité et la lumière mouvantes composaient une singulière eau-forte.
Ils jouaient avec une gravité recueillie, annonçant les coups d'une voix rauque.
Alors, toujours doucement, doucement, je détachai la laisse du collier de l'impatient petit fauve.
--Va, mon fils.
Il bondit avec un glapissement aigu.
Ce que je prévoyais était arrivé.
Le premier bond d'Hiram-Roi l'avait porté au milieu des Touareg blancs, semant le désarroi dans ce corps de garde. D'un autre bond, il était rentré dans l'ombre. J'entrevis vaguement la bouche ténébreuse d'un second couloir, de l'autre côté de la pièce, vis-à-vis de celui où je m'étais arrêté.
«C'est là», pensai-je.
Dans la pièce, la confusion était indescriptible, muette cependant, et l'on voyait que la proximité d'une grande présence imposait cette réserve aux gardes exaspérés. Les mises et les cornets à dés avaient roulé d'un côté, les tasses de l'autre.
Deux des Touareg, violemment courbaturés, se frottaient les côtes avec de sourds jurons.
Inutile de dire que j'avais profité de ce silencieux tohu-bohu pour me glisser dans la pièce. J'étais maintenant blotti contre la paroi du second couloir, celui par lequel venait de disparaître Hiram-Roi.
Au même instant, un timbre clair tinta dans le silence. Au tressaillement qui secoua les Touareg, je constatai que l'itinéraire que j'avais suivi était le bon.
Un des six hommes se leva. Il passa à côté de moi, j'emboîtai son pas. Mon calme était parfait. Le moindre de mes mouvements était admirablement calculé.
«Au point où j'en suis, me répétai-je, qu'est-ce que je risque: d'être reconduit poliment chez moi.»
Le Targui souleva une tenture. A sa suite, je venais d'entrer dans la chambre d'Antinéa.
Cette chambre, immense, était à la fois éclairée et très sombre. Tandis que la partie droite où se tenait Antinéa, brillait de lumières exactement circonscrites par des abat-jour, la partie gauche restait obscure.
Ceux qui ont pénétré dans un intérieur musulman savent ce que c'est qu'un _guignol_, sorte de niche carrée dans la muraille, à quatre pieds du sol, à l'entrée obstruée par un tapis. On y accède par des marches de bois. Je venais de deviner, à gauche, un guignol. Je m'y introduisis. Mes artères battaient dans l'ombre. Mais j'étais toujours calme.
De là, je voyais, j'entendais tout.
J'étais dans la chambre d'Antinéa. Rien de particulier dans cette chambre, sauf un grand luxe de tapis. Le plafond était dans l'ombre, mais plusieurs lanternes multicolores épandaient sur les étoffes lustrées et les fourrures une lueur lointaine et douce.
Etendue sur une peau de lion, Antinéa fumait. Un petit plateau d'argent, une buire étaient à côté d'elle. Hiram-Roi, blotti à ses pieds, les léchait éperdument.
Le Targui blanc se tenait debout, rigide, une main sur le coeur, l'autre sur le front, dans l'attitude du salut.
D'une voix très dure, sans le regarder, Antinéa parla.
--Pourquoi avez-vous laissé passer le guépard? J'ai dit que je voulais être seule.
--Il nous a bousculés, maîtresse,--fit humblement le Targui blanc.
--Les portes n'étaient donc pas fermées?
Le Targui ne répondit pas.
--Faut-il emmener le guépard?--demanda-t-il.
Et ses yeux, sur Hiram-Roi qui le fixait sans bienveillance, disaient suffisamment qu'il souhaitait une réponse négative.
--Laisse-le, puisqu'il est là,--dit Antinéa.
Elle tapotait fébrilement le plateau de sa petite pipe d'argent.
--Que fait le capitaine?--demanda-t-elle.
--Il a dîné tout à l'heure de bon appétit,--répondit le Targui.
--N'a-t-il rien dit?
--Si, il a demandé à voir son camarade, l'autre officier.
Antinéa martela de coups plus brefs le petit plateau.
--N'a-t-il rien dit encore?
--Non, maîtresse,--fit l'homme.
Une pâleur courut sur le petit front de l'Atlantide.
--Va le chercher,--dit-elle brusquement.
S'étant incliné, le Targui sortit.
* * * * *
C'est avec une anxiété inexprimable que j'avais écouté ce dialogue. Ainsi Morhange, Morhange... Etait-il donc vrai? Etait-ce injustement que j'avais douté de Morhange? Il avait voulu me revoir et ne l'avait pu!
Je ne quittais pas des yeux Antinéa.
Ce n'était plus la princesse hautaine et railleuse de notre première entrevue. L'uræus d'or ne se dressait plus sur son front. Pas un bracelet, pas une bague. Seule une large tunique lamée la vêtait. Ses cheveux noirs, libres de tout lien, s'épandaient en nappes d'ébène sur ses fragiles épaules, sur ses bras nus.
Ses belles paupières étaient largement bleuies. Un pli lassé tordait sa divine bouche. Avais-je de la joie ou de la peine à voir ainsi palpitante cette nouvelle Cléopâtre, je ne savais.
Blotti à ses pieds, Hiram-Roi laissait peser sur elle un long regard soumis.
Un immense miroir d'orichalque, aux reflets dorés, était incrusté dans la paroi de droite. Soudain, Antinéa se dressa devant lui. Je la vis nue.
Spectacle amer et splendide! Comment se comporte devant sa glace une femme qui se croit seule, dans l'attente de l'homme qu'elle veut dompter.
De six brûle-parfums disséminés dans la pièce montaient d'invisibles colonnes de fumée odorante. Les essences balsamiques de l'Arabie-Pétrée tissaient des trames ondoyantes où se prenaient mes sens dévergondés... Et, me tournant le dos, toujours droite, comme un lys, devant son miroir, Antinéa souriait.
Des pas assourdis sonnèrent dans le couloir. Instantanément, Antinéa reprit la pose nonchalante sous laquelle, la première fois, elle m'était apparue. Il faut avoir vu une telle transformation pour y pouvoir croire.
Précédé par le Targui blanc, Morhange venait de pénétrer dans la chambre.
Lui aussi était un peu pâle. Mais je fus surtout frappé par l'expression de paix sereine qui régnait sur ce visage que je croyais cependant connaître. Je sentis que jamais je n'avais compris l'homme qu'était Morhange, jamais.
Il se tint droit devant Antinéa, sans avoir l'air de remarquer le geste d'invitation à s'asseoir qu'elle lui avait fait.
Elle le regarda en souriant.
--Tu t'étonnes peut-être,--fit-elle enfin,--qu'à une heure si tardive je te fasse venir.
Morhange ne sourcilla pas.
--As-tu bien réfléchi? demanda-t-elle.
Morhange eut un sourire grave, et ne répondit pas.
Je vis sur le visage d'Antinéa l'effort qu'elle faisait pour continuer à sourire; j'admirai la maîtrise de ces deux êtres.
--Je t'ai fait venir,--reprit-elle.--Tu ne devines pas pourquoi? Eh bien, c'est pour t'annoncer quelque chose à quoi tu ne t'attends pas. Ce n'est pas te faire une révélation que te dire: je n'ai jamais rencontré un homme tel que toi. Durant ta captivité auprès de moi, tu n'as manifesté qu'un seul désir. Tu te rappelles lequel?