L'Atlantide

Part 12

Chapter 123,826 wordsPublic domain

«--Tout est perdu. Il reste à sauver l'honneur. Je vais me faire tuer sur les barricades.

«--Ah! Casimir,--sanglote-t-elle en tombant dans mes bras,--je vous avais méconnu. Pardonnez-moi?

«--Je vous pardonne, Aurélie,--fis-je avec une dignité émue,--j'ai eu moi-même bien des torts.

«Je m'arrachai à cette triste scène. Il était six heures. Rue du Bac, je hèle un fiacre en maraude.

«--Vingt francs de pourboire,--dis-je au cocher,--si tu arrives gare de Lyon pour le train de Marseille, six heures trente-sept.»

L'hetman de Jitomir ne put en dire davantage. Il avait roulé sur les coussins et dormait à poings fermés.

En chancelant, je m'approchai de la grande baie.

Le soleil montait, jaune pâle, derrière les montagnes d'un bleu cru.

CHAPITRE XIV

HEURES D'ATTENTE

C'était la nuit que Saint-Avit aimait à me conter par le menu sa prestigieuse histoire. Il me la débitait en petites tranches, rigoureuses et chronologiques, n'anticipant point sur les épisodes d'un drame dont je connaissais par avance la tragique issue. Non par souci de ménager ses effets, sans doute,--je le sentai tellement éloigné d'un calcul de cette sorte! Uniquement à cause de l'extraordinaire nervosité où le plongeait l'évocation de tels souvenirs.

Ce soir-là, le convoi nous apportant le courrier de France venait d'arriver. Les lettres que Châtelain nous avait remises gisaient sur la petite table, non décachetées. Le photophore, halo blême au milieu de l'immense désert noir, permettait de reconnaître les écritures des adresses. Oh! le sourire victorieux de Saint-Avit, lorsque, repoussant de la main toutes ces lettres, je lui dis, d'une voix haletante:

--Continue.

Il acquiesça sans se faire prier.

--Rien ne pourra te donner une idée de la fièvre qui fut la mienne du jour où l'hetman de Jitomir me raconta son équipée jusqu'au jour où je me retrouvai en présence d'Antinéa. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que la pensée que j'étais en quelque sorte condamné à mort n'entrait pour rien dans cette fièvre. Au contraire, elle était surtout motivée par ma hâte de voir arriver l'événement qui serait le signal de ma perte, la convocation d'Antinéa. Mais cette convocation ne se pressait pas d'arriver. Et c'est de ce retard que naissait ma maladive exaspération.

Ai-je eu, au cours de ces heures, quelques instants de lucidité? Je ne le crois pas. Je ne me souviens pas de m'être jamais dit: «Eh quoi, n'as-tu pas honte? Captif d'une situation sans nom, non seulement tu ne fais rien pour t'en affranchir, mais encore tu bénis ta servitude et aspires à ta ruine.» Le goût de demeurer là, à souhaiter la suite de l'aventure, je ne le colorais même pas du prétexte qu'aurait pu m'offrir la volonté de ne pas chercher à m'évader sans Morhange. Si une sourde inquiétude me prenait de ne plus voir ce dernier, c'était pour des raisons autres que le désir de le savoir sain et sauf.

Sain et sauf, d'ailleurs, je savais qu'il l'était. Les Touareg Blancs du service particulier d'Antinéa étaient, certes, peu communicatifs. Les femmes n'étaient guère plus loquaces. Je savais, il est vrai, par Sydya et Aguida, que mon compagnon aimait bien les grenades, ou qu'il ne pouvait souffrir le kouskous aux bananes. Mais, dès qu'il s'agissait d'avoir un renseignement d'ordre différent, elles prenaient la fuite dans les longs couloirs, effarouchées. Avec Tanit-Zerga, c'était bien autre chose. Cette petite paraissait avoir une sorte de répulsion à évoquer devant moi le moindre fait se rapportant à Antinéa. Elle était pourtant, je le savais, dévouée comme un chien à sa maîtresse. Mais elle gardait un mutisme obstiné si je venais à prononcer son nom, et, par répercussion, celui de Morhange.

Quant aux blancs, il ne me plaisait guère d'interroger ces sinistres fantoches. D'ailleurs, tous trois s'y prêtaient peu. L'hetman de Jitomir sombrait de plus en plus dans l'alcool. Ce qui lui restait de raison, il semblait qu'il l'eût liquidé le soir qu'il avait évoqué pour moi sa jeunesse. Je le rencontrai de temps en temps dans les couloirs devenus soudain pour lui trop étroits, fredonnant d'une voix pâteuse un couplet de l'air de _la Reine Hortense_:

_De ma fille Isabelle_ _Sois l'époux à l'instant,_ _Car elle est la plus belle_ _Et toi le plus vaillant._

Le pasteur Spardek, j'eusse giflé avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant au hideux petit homme à palmes, au rédacteur placide des étiquettes de la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui crier à la face: «Eh! eh! monsieur le professeur, un très curieux cas d'apocope: [grec: 'Atlantinea].--Suppression de l'_alpha_, du _tau_ et du _lambda_! j'ai à votre disposition un cas aussi curieux: [grec: Klêmentinea]. Clémentine.--Apocope du _kappa_, du _lambda_, de l'_epsilon_ et du _mû_.--Si Morhange était parmi nous, il vous dirait à ce sujet beaucoup de jolies choses érudites. Mais, hélas! Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange.»

Ma fièvre de savoir trouvait un accueil un peu moins réservé auprès de Rosita, la vieille négresse manucure; jamais je me suis fait autant polir les ongles qu'en ces jours d'incertitude. A cette heure,--après six ans,--elle doit être morte. Je ne manquerai pas à sa mémoire en notant qu'elle aimait fort la bouteille. La pauvre était sans défense contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par politesse.

A l'inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par l'intermédiaire des marchands de Rhât, elle était née à Constantinople, et avait été amenée en Afrique par son maître devenu kaïmakam de Rhadamès... Mais n'attends pas de moi que je complique une histoire déjà assez fertile en péripéties par le récit des avatars de cette manucure.

--Antinéa,--me disait-elle,--est fille d'El-Hadj-Ahmed-ben-Guemâma, amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela. Elle est née en l'an douze cent quarante et un de l'Hégire. Elle n'a jamais voulu épouser quiconque. Sa volonté a été respectée, car la volonté des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle règne aujourd'hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n'a qu'un mot à dire pour que le sang roumi coule à flot du Djerid au Touat et du Tchad au Sénégal. Si elle l'avait voulu, elle aurait vécu belle et respectée au pays des _roumis_. Mais elle préfère qu'ils viennent à elle.

--Cegheïr-ben-Cheïkh,--disais-je,--tu le connais? Il lui est tout dévoué?

--Nul ne connaît ici très bien Cegheïr-ben-Cheïkh, parce qu'il est constamment en voyage. Il est vrai qu'il est tout dévoué à Antinéa. Cegheïr-Ben-Cheïkh est Senoussi, et Antinéa est la cousine du chef des Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui assassinèrent le grand _Kébir_ Flatters. A cause de cela, Ikhenoukhen, amenokal des Touareg Azdger, par crainte des représailles des Français, voulut qu'on leur livrât Cegheïr-ben-Cheïkh. Quand tout le Sahara le rejetait, c'est auprès d'Antinéa qu'il trouva asile. Cegheïr-ben-Cheïkh ne l'oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophète. Pour la remercier, il conduisit à Antinéa, alors âgée de vingt ans et vierge, trois officiers français du premier corps d'occupation de Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les numéros 1, 2 et 3.

--Et Cegheïr-ben-Cheïkh s'est toujours acquitté avec succès de sa mission?

--Cegheïr-ben-Cheïkh est bien dressé, et il connaît l'immense Sahara comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au commencement, il a pu se tromper. C'est ainsi qu'à ses premiers voyages. Il a ramené le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.

--Qu'a dit Antinéa en les voyant?

--Antinéa? Elle a tellement ri qu'elle leur a fait grâce. Cegheïr-ben-Cheïkh était vexé de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s'est plus jamais trompé.

--Il ne s'est plus jamais trompé?

--Non. A tous ceux qui sont venus ici, ramenés par lui, j'ai soigné les pieds et les mains. Tous étaient jeunes et beaux. Mais je dois dire que ton camarade, qu'on m'a conduit l'autre jour après toi, était peut-être le plus beau.

--Pourquoi,--demandai-je, détournant la conversation,--pourquoi, puisqu'elle leur faisait grâce, n'a-t-elle pas rendu leur liberté au pasteur et à M. Le Mesge?

--Elle a trouvé à les employer, paraît-il,--fit la vieille.--Et puis, quiconque entre une fois ici n'en doit plus ressortir. Sinon les Français auraient tôt fait d'arriver, et, quand ils verraient la salle de marbre rouge, ils massacreraient tout le monde. D'ailleurs, tous ceux qui ont été conduits ici par Cegheïr-ben-Cheïkh, tous, sauf un, quand ils ont vu Antinéa, n'ont plus essayé de s'échapper.

--Les garde-elle longtemps?

--Cela dépend d'eux et du plaisir qu'elle y trouve. Deux mois, trois mois, en moyenne. Cela dépend. Un grand officier belge, taillé comme un colosse, n'a pas fait huit jours. Par contre, tout le monde se rappelle ici le petit Douglas Kaine, un officier anglais: elle l'a gardé près d'un an.

--Et puis?

--Et puis, il est mort,--fit la vieille, comme étonnée de ma question.

--De quoi est-il mort?

Elle eut le mot de M. Le Mesge:

--Comme tous les autres: d'amour.

«D'amour,--continua-t-elle.--Ils meurent tous d'amour, quand ils voient que leur temps est fini, et que Cegheïr-ben-Cheïkh part pour en chercher d'autres. Plusieurs sont morts doucement, avec aux yeux de grosses larmes. Ils ne dormaient ni ne mangeaient plus. Un officier de marine français est devenu fou. Il chantait, la nuit, un triste chant de chez lui qui résonnait dans toute la montagne. Un autre, un Espagnol, était comme enragé; il voulait mordre. Il a fallu l'abattre. Beaucoup sont morts du kif, un kif plus violent que l'opium. Quand ils n'ont plus Antinéa, ils fument, fument. La plupart sont morts ainsi... les plus heureux. Le petit Kaine est mort autrement.

--Comment est mort le petit Kaine?

--D'une façon qui nous fit à tous beaucoup de peine. Je t'ai dit que c'est lui qui est resté le plus longtemps parmi nous. Nous en avions pris l'habitude. Dans la chambre d'Antinéa, sur une petite table de Kairouan, peinte en bleu et or, il y a un timbre, avec un long marteau d'argent, à manche d'ébène, très lourd. C'est Aguida qui m'a conté la scène. Quant Antinéa, en souriant comme elle le fait sans cesse, signifia son congé au petit Kaine, il resta devant elle, muet, très pâle. Elle frappa le timbre pour qu'on l'emmenât. Un Targui blanc entra. Mais le petit Kaine avait sauté sur le marteau, et le Targui blanc gisait à terre, le crâne fracassé. Antinéa souriait toujours. On entraîna le petit Kaine dans sa chambre. La même nuit, trompant la surveillance de ses gardiens, il sauta par la fenêtre, d'une hauteur de deux cents pieds. Les ouvriers de l'atelier d'embaumement m'ont dit qu'ils avaient eu toutes les peines du monde avec son corps. Mais ils s'en sont assez bien tirés. Tu n'as qu'à aller voir. Dans la salle de marbre rouge, il occupe la niche numéro 26.

La vieille, dans son verre, noya son émotion.

--Deux jours avant,--reprit-elle,--j'étais venue lui faire les ongles, ici, car c'était sa chambre. Sur le mur, près de la fenêtre, avec son canif, il écrivait dans la pierre quelque chose. Regarde, ça se voit encore.

_Was it not Fate, that, on this July midnight..._

En n'importe quel autre instant, ce vers, gravé dans la pierre de la fenêtre par où le petit officier anglais s'était précipité, m'eût empli d'une émotion infinie. Mais une autre pensée voyageait alors dans mon coeur.

--Dis-moi,--fis-je d'une voix aussi calme que je pus,--quand Antinéa tient l'un de nous sous sa puissance, elle l'enferme auprès d'elle, n'est-ce pas? On ne le voit plus?

La vieille eut un geste négatif.

--Elle ne craint pas qu'il s'échappe. La montagne est bien close. Antinéa n'a qu'à frapper sur son timbre d'argent; il sera immédiatement auprès d'elle.

--Mon compagnon pourtant. Je ne l'ai pas revu depuis qu'elle l'a appelé...

La négresse sourit d'un air entendu.

--Si tu ne le vois pas, c'est qu'il préfère rester auprès d'elle. Antinéa ne l'y force pas. Elle ne l'en empêche pas non plus.

Violemment, j'assénai un coup de poing sur la table.

--Va-t-en, vieille folle! Et plus vite que cela.

Effarée, Rosita s'enfuit, ayant pris à peine le temps de rassembler ses petits instruments.

_Was it not Fate that, on this July midnight..._

J'ai obéi à la suggestion de la négresse. Suivant les couloirs, me trompant, remis dans le droit chemin par le pasteur Spardek rencontré, j'ai poussé la porte de la salle de marbre rouge. Je suis entré.

Cette fraîcheur de crypte parfumée m'a fait du bien. Il n'est pas d'endroit si sinistre qu'il ne soit comme clarifié par le murmure de l'eau courante. La cascade bruissant au milieu de la salle me réconforte. Un jour, avant un combat, j'étais couché avec ma section parmi les grandes herbes, attendant le moment, le coup de sifflet qui fait qu'on se lève sous les balles. A mes pieds, un ruisseau. J'écoutais le frais glou-glou. J'admirais les jeux d'ombre et de lumière dans l'eau transparente, les petites bêtes, les petits poissons noirs, les herbes vertes, le sable jaune et ridé... Le mystère de l'eau m'a toujours transporté.

Ici, dans la salle tragique, ma pensée est polarisée par la cascade ténébreuse. Je la sens amie. Elle me permet de ne pas défaillir au milieu des témoignages figés de tant de monstrueux forfaits.

Le numéro 26. C'est bien lui. _Lieutenant Douglas Kaine, né à Edimbourg, le 21 septembre 1862. Mort au Hoggar, le 16 juillet 1890._ Vingt-huit ans. Il n'avait pas vingt-huit ans! Une face émaciée sous la gaine d'orichalque. Une triste bouche passionnée. C'est bien lui. Pauvre petit.--Edimbourg.--je connais Edimbourg sans y être jamais allé. Des murailles du château, on aperçoit les collines de Pentland. «_Regardez un peu plus bas_, disait à Anne de Saint-Yves la douce miss Flora de Stevenson, _regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline, un bouquet d'arbres et un filet de fumée qui s'élève entre eux. C'est Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa vue peut vraiment vous faire plaisir, j'en serai heureuse_.» Quand il partit pour le Darfour, Douglas Kaine laissait sûrement à Edimbourg une miss Flora, aussi blonde que celle de Saint-Yves. Mais que sont ces minces jeunes filles à côté d'Antinéa! Kaine, si raisonnable cependant, si fait pour un amour de cette sorte, il a aimé l'autre. Il est mort. Et voici le numéro 27, celui à cause de qui il s'est brisé sur les rochers sahariens, et qui est mort aussi.

Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent naturellement dans la salle de marbre rouge. Comme Antinéa paraît plus grande au milieu de cette ronde de statues blêmes. L'amour a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour être ainsi multiplié! D'autres femmes, de par le monde, sont sans doute aussi belles qu'Antinéa, plus belles peut-être. Je te prends à témoin que je n'ai que peu parlé de sa beauté. Comment alors cette inclination, cette fièvre, cet holocauste de tout mon être? Comment suis-je prêt, pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantôme, à des choses que je n'ose même pas imaginer, de crainte d'avoir aussitôt à en frémir?

Voici le numéro 53, le dernier. Le 54 ce sera Morhange. Le 55, ce sera moi. Dans six mois, huit peut-être,--toutes choses égales d'ailleurs,--c'est dans cette niche qu'on m'érigera, simulacre sans yeux, âme morte, corps comblé.

Je touche à l'extrême de la félicité, l'exaltation qui s'analyse. Quel enfant je faisais, tout à l'heure! Je récriminais devant une manucure nègre. J'étais jaloux de Morhange, ma parole! Pourquoi, tant que j'y étais, ne pas jalouser ceux-ci les présents, puis les autres, les absents, qui viendront, un à un, remplir le cercle noir de ces niches encore vides... Morhange, je le sais, en cette minute, est auprès d'Antinéa, et ce m'est une joie amère et splendide que de penser à la sienne. Mais un soir, dans trois mois, quatre peut-être, les embaumeurs viendront ici. La niche 54 recevra sa proie. Alors, un Targui blanc s'avancera vers moi. Je frissonnerai d'une extase magnifique. Il me touchera le bras. Et ce sera mon tour de pénétrer dans l'éternité par la porte sanglante de l'amour.

* * * * *

Quand, sorti de ma méditation, je me retrouvai dans la bibliothèque, la nuit tombante brouillait les ombres des personnages qui y étaient rassemblés.

Je reconnus M. le Mesge, le pasteur, l'hetman, Aguida, deux Touareg blancs, d'autres encore, tous réunis dans le plus animé des conciliabules.

Etonné, inquiet même de voir ensemble tant de gens, qui, d'ordinaire, ne sympathisaient guère, je m'approchai.

Un fait, fait inouï, venait de se produire, qui, à cette heure, mettait en révolution toute la population de la montagne.

Deux explorateurs espagnols, venus de Rio de Oro, avaient été signalés à l'ouest, dans l'Adrar Ahnet.

Cegheïr-ben-Cheïkh, à peine informé, s'était préparé sur-le-champ à aller à leur rencontre.

A la minute, il avait reçu l'ordre de n'en rien faire.

Désormais il était impossible d'élever le moindre doute.

Pour la première fois, Antinéa aimait.

CHAPITRE XV

LA COMPLAINTE DE TANIT-ZERGA

--Arraoû, arraoû.

Vaguement, je sortis du demi-sommeil auquel j'avais fini par succomber. Mes yeux s'entr'ouvrirent. Je me rejetai brusquement en arrière.

--Arraoû.

A deux pieds de ma figure, il y avait le mufle jaune, pointillé de noir, d'Hiram-Roi. Le guépard assistait à mon réveil, sans grand intérêt d'ailleurs, car il bâillait; sa gueule carmin sombre, où luisaient les beaux crocs blancs, s'ouvrait et se fermait paresseusement.

Au même instant, j'entendis un éclat de rire.

C'était la petite Tanit-Zerga. Elle se tenait accroupie sur un coussin, près du divan où j'étais moi-même allongé, et surveillait curieusement ma confrontation avec le guépard.

--Hiram-Roi s'ennuyait,--crut-elle bon de m'expliquer.--Je l'ai amené.

--C'est bon,--maugréai-je.--Mais, dis-moi, ne pourrait-il aller s'ennuyer ailleurs?

--Il est tout seul, maintenant,--dit la petite.--_On_ l'a chassé. Il faisait du bruit en jouant.

Ces mots me rappelèrent les événements de la veille.

--Si tu veux, je vais le faire partir,--dit Tanit-Zerga.

--Non, laisse-le.

Je regardai le guépard avec sympathie. Notre commune infortune nous rapprochait.

Je caressai même le front bombé. Hiram-Roi marqua son contentement en s'étirant de toute sa longueur et en exhibant ses énormes griffes d'ambre. La natte du sol eut en cette seconde prodigieusement à souffrir.

--Il y a aussi Galé,--fit la petite fille.

--Galé! Qu'est-ce encore?

En même temps, j'aperçus sur les genoux de Tanit-Zerga un bizarre animal, de la taille d'un gros chat, aux oreilles plates, au museau allongé. Sa fourrure gris pâle était rugueuse.

Il me dévisageait avec de drôles de petits yeux roses.

--C'est ma mangouste,--expliqua Tanit-Zerga.

--Dis donc,--fis-je avec humeur,--est-ce tout?

Je devais avoir un air si rechigné et ridicule que Tanit-Zerga se mit à rire. Je ris aussi.

--Galé est mon amie,--dit-elle, quand son sérieux lui fut revenu.--C'est moi qui lui ai sauvé la vie. Elle était alors toute petite. Je te raconterai cela un autre jour. Regarde comme elle est aimable.

Ce disant, elle déposait la mangouste sur mes genoux.

--C'est gentil à toi, Tanit-Zerga, d'être venue me faire une visite,--fis-je lentement, en passant ma main sur la croupe de la bestiole.--Quelle heure est-il donc?

--Un peu plus de neuf heures. Vois, le soleil est déjà haut. Laisse que je baisse le store.

L'ombre emplit la pièce. Les yeux de Galé se firent plus roses. Ceux d'Hiram-Roi devinrent verts.

--C'est très gentil,--répétai-je, poursuivant mon idée.--Je vois que tu es libre aujourd'hui. Jamais encore tu n'étais venue de si bon matin.

Une ombre passa sur le front de la petite fille.

--Je suis libre, en effet,--fit-elle, presque durement.

Je regardai alors avec plus d'attention Tanit-Zerga. Pour la première fois, je m'aperçus qu'elle était belle. Ses cheveux, qu'elle portait répandus sur ses épaules, étaient moins crépelés qu'ondulés. Ses traits étaient d'une pureté remarquable: nez très droit, petite bouche aux lèvres fines, menton volontaire. Le teint était cuivré et non noir. Le corps mince et souple n'avait rien de commun avec les ignobles boudins graisseux que deviennent les corps des noirs bien soignés.

Un large cercle de cuivre faisait autour de son front et de ses cheveux une lourde ferronnière. Elle avait quatre bracelets, plus larges encore, aux poignets et aux chevilles, et, comme vêtement, une tunique de soie verte, échancrée en pointe, soutachée d'or. Vert, bronze, or.

--Tu es Sonrhaï, Tanit-Zerga?--fis-je doucement.

Elle répliqua, avec une sorte de fierté dure:

--Je suis Sonrhaï.

«Bizarre petite», pensai-je.

Visiblement, il y avait un point sur lequel Tanit-Zerga n'entendait pas laisser dévier la conversation. Je me rappelai l'air presque de souffrance quand elle m'avait dit qu'on avait chassé Hiram-Roi, avec lequel elle avait prononcé ce _on_.

--Je suis Sonrhaï,--répéta-t-elle.--Je suis née à Gâo, sur le Niger, l'antique capitale sonrhaï. Mes pères ont régné sur le grand empire mandingue. Si je suis ici comme esclave, il ne faut pas me mépriser.

Dans un rayon de soleil, Galé, assise sur son petit derrière, lustrait ses moustaches luisantes avec ses pattes de devant; Hiram-Roi, vautré sur la natte, dormait, poussant, de-ci, de-là, un grognement plaintif.

--Il rêve,--dit Tanit-Zerga, un doigt sur les lèvres.

--Il n'y a que les jaguars qui rêvent,--fis-je.

--Les guépards rêvent aussi,--répondit-elle gravement, sans paraître saisir le moins du monde le sel de cette facétie parnassienne.

Il y eut un moment de silence. Puis elle dit:

--Tu dois avoir faim. Et je pense que tu n'aurais pas de plaisir à manger avec les autres.

--Je ne répondis pas.

--Il faut manger,--reprit-elle.--Si tu le permets, je vais aller chercher à manger, pour toi et pour moi. J'apporterai aussi le dîner d'Hiram-Roi et de Galé. Quand on a du chagrin, il ne faut pas rester seul.

Et la petite fée verte et dorée sortit, sans avoir attendu ma réponse.

C'est ainsi que se nouèrent mes relations avec Tanit-Zerga. Chaque matin, elle arrivait dans ma chambre avec les deux bêtes. Il était rare qu'elle me parlât d'Antinéa, et toujours de façon indirecte. La question qu'elle voyait sans cesse à mes lèvres semblait lui être insupportable, et je la sentais fuir tous les sujets sur lesquels j'osais moi-même ramener la conversation.

Pour mieux les éviter, comme une petite perruche fiévreuse, elle parlait, parlait, parlait.

Je fus malade, et soigné comme on ne l'a jamais été par cette soeur de charité de soie verte et en bronze. Les deux fauves, le grand et le petit, étaient là, de chaque côté de ma couche, et, durant mon délire, je voyais, fixées sur moi, leurs tristes prunelles mystérieuses.

De sa voix chantante, Tanit-Zerga me contait ses belles histoires, parmi lesquelles celle qu'elle jugeait la plus belle, l'histoire de sa vie.

Ce n'est que plus tard, tout d'un coup, que je me suis rendu compte à quel point cette petite barbare avait pénétré dans la mienne. Où que tu sois à l'heure actuelle, chère petite fille, quel que soit le rivage apaisé d'où tu assistes à ma tragédie, jette un regard sur ton ami, pardonne-lui de ne t'avoir pas accordé, de prime abord, l'attention que tu méritais tant.

--Je garde de mes années enfantines,--disait-elle,--l'image d'un jeune et rose soleil montant, parmi les buées matinales, sur un grand fleuve roulant par larges ondes lisses, _le fleuve qui a de l'eau_, le Niger. C'était... Mais tu ne m'écoutes pas.

--Je t'écoute, je te le jure, petite Tanit-Zerga.

--Vraiment, je ne t'ennuie pas? Tu veux que je parle?

--Parle, Tanit-Zerga, parle.