Chapter 8
«Je m'inclinai en marque d'assentiment. Une émotion extraordinaire m'envahissait et paralysait ma langue. Thillard s'assura de la solidité d'une chaise, puis s'assit, disant: «Je suis sur pieds depuis ce matin, je n'en puis plus, et par-dessus le marché, je meurs de soif. Vous n'avez sans doute rien à boire chez vous?» Je fis signe que non. «Il n'est que onze heures,» continua Thillard, «peut-être trouverez-vous encore un marchand de vin ouvert et vous sera-t-il possible de vous procurer du vin et du sucre?» Il fouilla dans sa poche et en tira une pièce de cinq francs qu'il jeta sur la table. «Voyez donc aussi,» ajouta-t-il, «s'il n'y aurait pas moyen de faire un peu de feu, je suis glacé.» Toujours muet, j'indiquai à Rosalie, non moins interdite que moi, une vieille caisse, un tabouret, des fragments de pupitre, et lui fis comprendre par mes gestes qu'elle devait briser cela et y mettre le feu. Je sortis.
«Les ténèbres étaient plus profondes que jamais: sous les lanternes mêmes on ne voyait point la lumière du gaz. Je marchai à tâtons le long des murs; je gagnai, au jugé, vraiment, le pont Louis-Philippe; je suivis la rampe du quai, et parvins ainsi jusqu'à la place de Grève. Là, grâce à la profusion des lampions et des torches, à la lueur desquels je voyais ça et là passer quelques silhouettes, je pus mieux m'orienter. Vis-à-vis de l'hôtel de ville, du côté de l'eau, les marchands de vin, encombrés de clients, n'avaient hâte de fermer leurs comptoirs. Je trouvai ce que je cherchais, et je rebroussai chemin.
«Cependant, que se passait-il dans ma tête? Il doit se passer quelque chose de semblable dans celle d'un général au plus fort de la bataille. Malgré un froid pénétrant, mon corps brûlait, mon cerveau était en ébullition. Les idées y affluaient avec une impétuosité inconcevable. C'était comme vingt éclairs qui se croisent en même temps sur un ciel noir. Je pensai tout ceci en quelque sorte à la fois: «Thillard est un scélérat; il fuit, il est chargé d'or; nul ne sait qu'il est chez moi. J'ai un poison qui ne laisse aucune trace; lui-même m'offre le moyen de le lui administrer; le quartier est désert, le brouillard impénétrable, la Seine haute; Rosalie est à ma discrétion; l'impunité est certaine, etc, etc.» Jamais je n'eusse cru mon entendement capable d'une opération aussi complexe. J'allai jusqu'à penser qu'il y avait une Providence, que cette Providence était ma complice, qu'elle se servait de ma main pour châtier un criminel, que j'accomplissais un devoir, une mission même. Bien qu'en proie à la fièvre, je rentrai maître de moi. J'appelai Rosalie dans la pièce du devant et lui dis à voix basse, rapidement, d'un accent saccadé: «Ne t'émeus de rien; du sang-froid, de l'audace; obéis-moi en tout; il n'y a rien à craindre; notre fortune est faite.» Je m'aperçus, à son frisson et à son serrement de main, qu'elle m'avait deviné.
«A la lumière, dans la chambre du fond, je m'assurai que, pour être pâle comme une morte et tremblante, elle n'était pas moins résolue que moi. Thillard se plaignait toujours de la soif. Plein de sécurité, il faisait face au feu de la cheminée et nous tournait le dos. Pendant que, derrière lui, je préparais le vin sur la table, il me dit en bâillant: «Vous connaissez madame de Tranchant pour avoir été vingt fois chez elle de ma part. J'ai couru tout le jour après elle sans parvenir à la joindre. Je ne puis différer mon départ un moment de plus: je dois être à Londres dans le plus bref délai. J'ai là une lettre et un paquet que je vous prierai de lui remettre sans retard, en mains propres. La chose est tellement urgente et délicate que je n'ai cru pouvoir la confier qu'à vous. Il est bien entendu que, quoi qu'il arrive, vous ne devez pas m'avoir vu. Je crois avoir le droit de compter sur votre discrétion. Je ne partirai pas, au reste, sans vous prouver que je ne marchande pas les services qu'on me rend.»
«Je ne l'entendais que vaguement, et je ne songeais guère à lui répondre. La préparation du vin m'absorbait entièrement. Après y avoir fait dissoudre le sucre et y avoir ajouté des rouelles de citron, j'y glissai quelques grains d'opium. Je versai le tout dans une bouilloire et l'approchai du feu. Le liquide ne tarda pas à s'échauffer. Thillard s'impatientait. Je lui présentai un verre du breuvage. A peine fut-il d'une chaleur supportable, qu'il l'avala d'un trait. Il m'en demanda aussitôt un second. En moins de quelques minutes, il but ainsi trois verres pleins. L'effet du narcotique fut rapide. Thillard, déjà harassé, fut saisi d'un besoin irrésistible de sommeil. Il se leva. «C'est singulier,» fit-il, «mes paupières se ferment malgré moi.--Si vous voulez faire un somme sur le lit?» lui dis-je d'une voix ferme. Il hésita: la saleté du lit lui causait de la répugnance. Mais la lassitude triompha bientôt de sa délicatesse. «Au moins,» dit-il en bâillant et en se frottant les yeux, «n'oubliez pas, coûte que coûte, de m'éveiller dans deux heures d'ici. Pour rien au monde je ne voudrais manquer la voiture. Vous m'accompagnerez.»
«Rosalie, dont j'entendais les dents claquer, arrangea le lit de son mieux. Thillard le recouvrit encore de son manteau et s'y étendit pour dormir tout de suite d'un lourd sommeil. Des aiguilles dans sa chair ne l'eussent certainement pas éveillé. Je saisis sur-le-champ mon autre fiole, celle où était le poison, j'en brisai le goulot, puis la serrai dans ma main gauche, en appuyant fermement le pouce sur l'ouverture. Rosalie, changée en pierre, me regardait sans comprendre. Je m'approchai de Thillard. Des doigts de ma main libre je lui pinçai doucement les narines et le contraignis peu à peu d'ouvrir la bouche. Dès qu'elle fut béante, je lui versai l'acide dans la gorge. Il avala le contenu de la fiole d'une seule aspiration. En même temps, je me reculai de quelques pas.
«Le poison agit avec une promptitude foudroyante. Ce fut d'abord une violente secousse de tout le corps, puis des mouvements convulsifs effrayants. Il entr'ouvrit les yeux, agita les lèvres; mais il ne proféra pas un son. Je redoutais des vomissements: il n'y en eut point. Quatre ou cinq minutes après il ne remuait déjà plus. Je m'approchai. Il était sans pouls et sans respiration; une sueur visqueuse lui couvrait la peau; les muscles de la face étaient affaissés. Je le croyais déjà mort, quand il s'agita de nouveau convulsivement. Mais c'étaient les derniers efforts de son agonie. La rigidité des membres m'avertit bientôt qu'il n'était plus réellement qu'un cadavre.
«Avec une terreur combattue par la cupidité, je songeai alors à explorer les vêtements de Thillard. Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que l'argent était dans sa valise. En cherchant la clef de cette valise dans l'un de ses goussets, je mis la main sur une superbe montre et sur un porte-monnaie plein d'or. Je laissai la montre en place et me bornai à soustraire quelques pièces d'or du porte-monnaie. Je procédai à l'inspection de la valise: à mon grand désappointement, elle ne renfermait que du linge. Je dis à Rosalie de la remettre dans l'état où elle était d'abord. Pendant ce temps, je fouillai scrupuleusement les autres poches de ma victime. Celles de côté du pardessus ne contenaient qu'un passeport et des lettres, au nombre desquelles je trouvai celle à madame de Tranchant et le paquet à l'adresse de cette même femme. Je remis le tout dans la poche, à l'exception, de ces deux dernières pièces, dont je voulais prendre connaissance. Il me parut prudent de m'approprier une partie de la monnaie blanche qui garnissait les poches du pantalon. En attendant, je ne trouvais toujours pas ce que je cherchais. Mais, au moment même où je commençais à être effrayé du peu de valeur de mes trouvailles, je sentis sous mes doigts, dans la poche de côté du vêtement de dessous, un portefeuille bourré de papiers.
«En guise de rideaux, devant l'ouverture oblongue par où nous venait la lumière, nous avions coutume, le soir d'appendre une partie de nos haillons. Mon premier souci fut de tourner les yeux vers cette sorte de fenêtre et de me convaincre qu'on ne pouvait pas nous apercevoir du dehors. Je posai ensuite le portefeuille sur la table, j'en approchai la chandelle dont j'écartelai la mèche pour y mieux voir, puis je m'assis. Rosalie vint s'asseoir à côté de moi. Il ne semblait pas qu'il fut vain de la mettre en garde contre une émotion trop vive, précaution dont moi-même j'avais grand besoin. J'ouvris le portefeuille. A la première chose que j'en tirai, nous suffoquâmes de joie, ou mieux, nous faillîmes mourir sur le coup; car cette première chose se trouva être une liasse de billets de banque. «Ah! enfin! ah! enfin!» répétâmes-nous pendant dix minutes, d'une voix entrecoupée.
«Bientôt plus calmes, nous nous donnâmes la jouissance de compter les billets un à un. Nous n'en finissions pas: il y en avait trois cents, TROIS CENT MILLE FRANCS!... Rosalie était d'avis de tout garder. Cela ne cadrait point avec mes combinaisons. A l'immense convoitise qui m'envahissait se mêlait une certaine prudence. Des trois cents billets, j'en détachai cent que je serrai précieusement dans le portefeuille, lequel portefeuille je replaçai non moins précieusement dans la poche où je l'avais tiré. Je bouclai ensuite la valise....
«Mais qu'allons-nous en faire?» me dit tout à coup Rosalie qui, un moment, avait oublié Thillard. «Sois calme, lui répondis-je. Occupe-toi seulement à mettre en sûreté ces billets dans la doublure de ta robe ou de tes jupons....»
«Dans la préméditation du crime, toutes les circonstances qui me favorisaient m'avaient frappé d'un seul coup, et bien avant même de faire un cadavre de l'agent de change, j'avais entrevu combien il me serait facile de m'en débarrasser. Au préalable, je sortis pour tâter les lieux. Le brouillard ne discontinuait pas d'étendre aux alentours son voile impénétrable. J'étais à deux pas du Pont-Rouge. De borne en borne, je me glissai jusqu'à la Seine. J'écoutai. Le silence n'était pas moins profond que les ténèbres n'étaient épaisses. L'eau seule, dans sa course, bruissait et chantait sa psalmodie monotone et sinistre....
«De retour à la maison, après m'être déchaussé, car j'étais résolu à sortir pieds nus, j'enveloppai Thillard et sa valise dans les plis de son manteau. Déjà d'une force herculéenne, surexcité en outre au point d'ébranler une montagne, je soulevai l'agent de change dans mes bras comme j'eusse fait d'un mannequin d'osier. Sur mon ordre, Rosalie éteignit la lumière et alla m'ouvrir la porte....
«Chargé de mon fardeau, je marchai à pas de loup, lentement, sûrement vers le pont. Quoi que j'en eusse, je sentais la sueur ruisseler sur mon visage. Pour surcroît de terreur, je ne fus pas plutôt engagé sur la passerelle, que les oscillations du tablier me firent croire que des gens venaient à ma rencontre. Une telle sensation n'est pas exprimable. J'eus la pensée de retourner sur mes pas.... Dans ma courte halte, le pont cessa de vaciller. Retenant mon souffle, j'avançai alors doucement, mais si doucement que le pont n'oscillait plus; je parvins ainsi jusqu'à l'endroit où le pied de la balustrade est tangent à la courbe des chaînes en fer. Là, je m'arrêtai; puis, je prêtai l'oreille. Des fantômes dansaient dans mes yeux; une harmonie infernale emplissait ma tête. Il me tardait d'avoir fini. J'élevai le corps à hauteur d'homme, je le tins suspendu quelques secondes au-dessus du fleuve, puis je l'y laissai choir. Un bruit sourd retentit; des éclaboussures jaillirent à droite, à gauche, en avant, en arrière. Ce fut tout. En même temps, je devenais un autre homme. Je sentais au dedans de moi-même renaître une assurance imperturbable; ma poitrine n'était déjà plus assez large pour contenir la volupté qui l'envahissait; je me considérais intérieurement avec orgueil, et croisant les bras, je regardais le ciel noir d'un air de défi et de dédain suprême.
«Mais que cette exaltation était vaine et qu'il fallait peu de chose pour l'éteindre! Cette nuit même, comme je poussais notre porte, que j'avais recommandé à Rosalie de laisser entr'ouverte, j'éprouvai une résistance imprévue. Par l'entre-bâillement, j'appelai Rosalie à voix basse. Point de réponse. Étouffant d'inquiétude, je réunis toutes mes forces, et je parvins à entrer. A terre, près de la porte, en travers, gisait la malheureuse Rosalie sans connaissance. Elle ne revint à elle que pour battre la campagne et me faire craindre qu'elle ne fût devenue folle. Ce n'était que le délire de la fièvre....»
XVI.
Remords.
Outre qu'il était resté debout jusqu'à ce moment, Clément avait encore joint à son débit une pantomime et un accent parfois très énergiques. Avant d'aller plus loin, il s'assit pour se reposer et reprendre haleine. Max, lui, n'avait pas plus remué qu'un marbre. Le sang s'était retiré de son visage; la sueur mouillait son front; son regard, fiché en terre, avait l'inflexible roideur d'une balle échappée d'un fusil; il semblait que la colonne d'air qui pesait sur ses épaules eût la densité du plomb. Dans son accablement, il ne songea guère à mesurer l'intervalle qui sépara l'instant où Clément s'était arrêté de celui où il reprit:
«A présent, rappelez-vous ma feinte misère, ma conversion hypocrite, mon mariage avec Rosalie sous le patronage de la société Saint-François-Régis, ma place, mes travaux, mon aisance progressive, ma préoccupation de la justifier, de la prouver au besoin par mes livres, et vous aurez, en même temps que l'intelligence de ma tactique, l'explication de la plupart des scènes énigmatiques auxquelles vous avez assisté. Ce qui vous reste à savoir, ce que vous n'avez pu que pressentir, c'est ce que j'ai souffert et ce que je souffre encore à cette heure.
«Par rapport aux faits, je ne fus trompé dans aucune de mes prévisions: tout se passa pour moi de la manière la plus rassurante. Si la valise et les cent mille francs accusaient chez Thillard un projet de fuite, le corps intact, les cent mille francs même, et, mieux que cela, une lettre adressée à sa femme où il déclarait, en termes ambigus, que «compromis dans des spéculations malheureuses, et impuissant à se relever, il se sentait incapable d'assister au spectacle de sa honte,» parurent autant de témoignages irrécusables de son suicide. On se borna à conjecturer qu'au moment de passer à l'étranger, il avait été assailli par le remords et qu'il s'était tué pour s'y soustraire. Il n'y a donc pas à le contester: habile autant qu'il se peut, favorisé à souhait par les circonstances, mon crime, aux yeux des hommes, n'était vraiment pas; je n'avais à redouter ni soupçon, ni enquête; partant, d'après mes principes, je pouvais gager avec moi-même que rien au monde ne serait capable de troubler ma sécurité. Cependant, je bâtissais sur des mensonges. Au contraire, ce qui eut lieu, l'état où je suis réduit, tout tend à me faire croire que, dans une société purement formaliste, si la certitude de l'impunité y devient une source de scélératesses, cette impunité, la plupart du temps, n'est que fictive, et que le plus insigne scélérat, supposez qu'il soit assez adroit pour échapper au bagne ou à l'échafaud, peut encore trouver en lui-même un châtiment mille fois plus terrible que celui dont il se joue....
«Dans le principe, les bruits que je recueillais de droite et de gauche sur l'agent de change, les plaintes de ceux de ses clients qu'il réduisait à la misère, le désespoir de sa belle-mère et de sa femme, le _tolle_ général contre lui, aidaient amplement à me rassurer, presque à m'absoudre. Sa lettre à madame de Tranchant m'avait révélé une nouvelle et dernière infamie. Il pressait cette femme de tout quitter: mari, enfants, famille; il lui donnait rendez-vous à Londres; il lui recommandait de ne pas oublier ses bijoux et lui faisait passer, dans les feuillets d'un livre, cinq billets de cent francs pour le cas où elle ne pourrait mettre aussi la main sur l'argent. J'ajouterai que la préoccupation de nous envelopper d'une ceinture impénétrable de mensonges, le soin d'organiser notre intérieur, notre assiduité dans les églises, les exigences de mon emploi, les préparatifs de notre mariage, ne nous laissaient guère le temps de songer au repentir. Mais ces jours de calme, qui nous semblaient devoir toujours durer, passèrent pour nous avec plus de rapidité encore que, dans un convoi à toute vapeur, les panoramas ne défilent sous les yeux.
«Cette quiétude fut troublée dès les premiers jours de notre mariage. A moins de l'intervention directe d'une puissance occulte, il faut convenir que le hasard se montra ici étrangement intelligent. Si merveilleux que paraisse le fait, vous ne penserez même pas à le mettre en doute, puisque aussi bien vous en avez la preuve vivante en mon fils. Bien des gens, au reste, ne manqueraient pas d'y voir un fait purement physique et physiologique et de l'expliquer rationnellement. Quoi qu'il en soit, je remarquai tout à coup des traces de tristesse sur le visage de Rosalie. Je lui en demandai la raison. Elle éluda de me répondre. Le lendemain et les jours suivants, sa mélancolie ne faisant que croître, je la conjurai de me tirer d'inquiétude. Elle finit par m'avouer une chose qui ne laissa pas que de m'émouvoir au plus haut degré. La première nuit même de nos noces, en mon lieu et place, bien que nous fussions dans l'obscurité, elle avait vu, mais vu, prétendait-elle, comme je vous vois, la figure pâle de l'agent de change. Elle avait épuisé inutilement ses forces à chasser ce qu'elle prenait d'abord pour un simple souvenir: le fantôme n'était sorti de ses yeux qu'aux premières lueurs du crépuscule. De plus, ce qui certes était de nature à justifier son effroi, la même vision l'avait persécutée avec une ténacité analogue plusieurs nuits de suite. Je simulai un profond dédain et tâchai de la convaincre qu'elle avait été dupe tout uniment d'une hallucination. Je compris, au chagrin qui s'empara d'elle et se tourna insensiblement en cette langueur où vous l'avez vue, que je n'avais point réussi à lui inculquer mon sentiment. Une grossesse pénible, agitée, équivalente à une maladie longue et douloureuse, empira encore ce malaise d'esprit; et, si un accouchement heureux, en la comblant de joie, eut une influence salutaire sur son moral, ce fut de bien courte durée. Je me vis contraint, par-dessus cela, de la priver du bonheur d'avoir son enfant auprès d'elle, puisque, par rapport à mes ressources officielles, une nourrice à demeure chez moi eût paru une dépense au-dessus de mes moyens.
«Émus de sentiments à figurer dignement dans une pastorale, nous allions voir notre enfant de quinzaine en quinzaine. Rosalie l'aimait jusqu'à la passion, et moi-même, je n'étais pas loin de l'aimer avec frénésie; car, chose singulière, sur les ruines amoncelées en moi, les instincts de la paternité seuls restaient encore debout. Je m'abandonnais à des rêves ineffables; je me promettais de faire donner une éducation solide à mon enfant, de le préserver, s'il était possible, de mes vices, de mes fautes, de mes tortures; il était ma consolation, mon espérance. Quand je dis moi, je parle également de la pauvre Rosalie qui se sentait heureuse rien qu'à l'idée de voir ce fils grandir à ses côtés. Quelles ne furent donc pas nos inquiétudes, notre anxiété, quand, à mesure que l'enfant se développait, nous aperçûmes sur son visage des lignes qui rappelaient de plus en plus celui d'une personne que nous eussions voulu à jamais oublier. Ce ne fut d'abord qu'un doute sur lequel nous gardâmes le silence même vis-à-vis l'un de l'autre. Puis, la physionomie de l'enfant approcha à ce point de celle de Thillard, que Rosalie m'en parla avec épouvante, et que moi-même je ne pus cacher qu'à demi mes cruelles appréhensions. Enfin, la ressemblance nous apparut telle, qu'il nous sembla vraiment que l'agent de change fût rené en notre fils. Le phénomène eût bouleversé un cerveau moins solide que le mien. Trop ferme encore pour avoir peur, je prétendis rester insensible au coup qu'il portait à mon affection paternelle, et faire partager mon indifférence à Rosalie. Je lui soutins qu'il n'y avait là qu'un hasard: j'ajoutai qu'il n'était rien de plus changeant que le visage des enfants, et que, probablement, cette ressemblance s'effacerait avec l'âge; finalement, qu'au pis aller, il nous serait toujours facile de tenir cet enfant à l'écart. J'échouai complètement. Elle s'obstina à voir dans l'identité des deux figures un fait providentiel, le germe d'un châtiment effroyable qui tôt ou tard devait nous écraser, et, sous l'empire de cette conviction, son repos fut pour toujours détruit.
«D'autre part, sans parler de l'enfant, quelle était notre vie? Vous avez pu vous-même en observer le trouble permanent, les agitations, les secousses chaque jour plus violentes. Quand toute trace de mon crime avait disparu, quand je n'avais plus rien à craindre absolument des hommes, quand l'opinion sur moi était devenue unanimement favorable, au lieu d'une assurance fondée en raison, je sentais croître mes inquiétudes, mes angoisses, mes terreurs. Je m'inquiétais moi-même avec les fables les plus absurdes; dans le geste, la voix, le regard du premier venu, je voyais une allusion à mon crime. Les allusions m'ont tenu incessamment sur le chevalet du bourreau. Souvenez-vous de cette soirée où M. Durosoir raconta une de ses instructions. Dix années de douleurs lancinantes n'équivaudront jamais à ce que je ressentis au moment où, sortant de la chambre de Rosalie, je me trouvai vis-à-vis du juge qui me regardait au visage. J'étais de verre, il lisait jusqu'au fond de ma poitrine. Un instant, j'entrevis l'échafaud. Rappelez-vous ce dicton: «Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu,» et vingt autres détails de ce genre. C'était un supplice de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les secondes. Quoi que j'en eusse, il se faisait dans mon esprit des ravages effrayants. L'état de Rosalie était de beaucoup plus douloureux encore: elle vivait vraiment dans les flammes. La présence de l'enfant dans la maison acheva d'en rendre le séjour intolérable. Incessamment, jour et nuit, nous vécûmes au milieu des scènes les plus cruelles. L'enfant me glaçait d'horreur. Je faillis vingt fois l'étouffer. Outre cela, Rosalie, qui se sentait mourir, qui croyait à la vie future, aux châtiments, aspirait à se réconcilier avec Dieu. Je la raillais, je l'insultais, je menaçais de la battre, j'entrais dans des fureurs à l'assassiner. Elle mourut à temps pour me préserver d'un deuxième crime. Quelle agonie! Elle ne sortira jamais de ma mémoire.
«Depuis, je n'ai pas vécu. Je m'étais flatté de n'avoir plus de conscience, de ne jamais connaître le remords, et cette conscience, ces remords grandissent à mes côtés, en chair et en os, sous la forme de mon enfant. Cet enfant, dont, malgré l'imbécillité, je consens à être le gardien et l'esclave, ne cesse de me torturer par son air, ses regards étranges, par la haine instinctive qu'il me porte. N'importe où que j'aille, il me suit pas à pas, il marche ou s'assoit dans mon ombre. La nuit, après une journée de fatigue, je le sens à mes côtés, et son contact suffit à chasser le sommeil de mes yeux ou tout au moins à me troubler de cauchemars. Je crains que tout à coup la raison ne lui vienne, que sa langue ne se délie, qu'il ne parle et ne m'accuse. L'inquisition, dans son génie des tortures, Dante lui-même, dans sa suppliciomanie, n'ont jamais rien imaginé de si épouvantable. J'en deviens monomane. Je me surprends dessinant à la plume la chambre où je commis mon crime; j'écris au bas cette légende: _Dans cette chambre, j'empoisonnai l'agent de change Thillard-Ducornet_, et je signe. C'est ainsi que, dans mes heures de fièvre, j'ai détaillé sur mon journal à peu près mot pour mot tout ce que je vous ai raconté.