L'art pendant la guerre 1914-1918
Part 10
Indignation contre le crime, raillerie des échecs de l’ennemi et de ses propres faiblesses, cela ne suffit pas au _Punch_, qui se souvient encore, au milieu des horreurs de la guerre, qu’il doit à ses lecteurs de les faire rire, ou au moins sourire, et qu’il s’appelle le _Charivari_ de Londres. Il a eu, pour son premier numéro de 1916, une idée fort ingénieuse. Il a imaginé qu’il était soumis à la censure impériale allemande et qu’ainsi texte et dessins devaient être modifiés selon l’humour germanique. La couverture même, fameuse depuis les temps de Lemon, a subi quelques améliorations. Le Polichinelle bossu et ventru qui se grattait le nez a été remplacé par le Kaiser qui redresse ses moustaches; le roquet anglais, par un basset allemand qui fait le beau; le lion britannique, qui souriait sur le chevalet de Master Punch, tourne le dos et fuit honteusement devant son nouveau peintre; la Bacchanale qui errait sur le soubassement ne montre plus le triomphe de Bacchus-Punch, mais du Kronprinz; le tambourin où frappe un petit génie rend le son: _à Calais!_ et l’ophicléide où souffle un génie ailé: _Gott strafe England!_ cependant que des cornes d’abondance, devenues de gigantesques saucisses, sortent des légions de petits «boches» éperdument amusés par ce triomphe de l’esprit germanique. Il a imaginé, ensuite, ce qui arriverait _Si le Kaiser devenait le directeur du Punch_, et notamment ce que serait le dîner des rédacteurs du journal. La scène est truculente et digne d’Hogarth. C’est vraiment une belle fin de repas de corps. Les convives se tiennent assez bien: un seul a mis sa botte sur la table, mais tout le monde, comme il convient, parle à la fois: «Regardez! des ballons!» dit le comte Zeppelin en montrant des cercles de fumée qu’il tire de sa pipe. «Je suis un sous-marin: voyez mon périscope!» dit l’amiral de Tirpitz, en sortant de dessous la table et en montrant un bock posé sur son crâne dénudé. Il rit; mais cela ne fait pas rire M. de Bethmann-Hollweg, qui a le vin triste et lui crie: «Cessez, Tirpitz, ce n’est pas drôle». Dans un coin, le roi Ferdinand de Bulgarie tâche de réveiller le Sultan, endormi, par ses joyeux propos: «Courage, Mahomet, à nous deux, nous lancerons un _Punch_ balkanique!» Le prince Henri de Prusse chante à tue-tête et l’Empereur, debout, les bras croisés, furieux, clame: «L’humour allemand au-dessus de tout!»--ce que, d’ailleurs, nul n’écoute, sauf le Dr Sven Hedin qui applaudit et s’écrie: «Oh! Guillaume, vous êtes un homme étonnant. Vous auriez dû être lama!» En vérité, quand on songe à tous les rôles qu’il joua, jadis, avant de débuter dans la tragédie, cela semble presque une satire des temps de paix. Chez les autres pays alliés, la caricature a été moins active. Pourtant, la _Mucha_, de Varsovie, le _Numero_, le _Pasquino_ et l’_Asino_, en Italie, donnent fréquemment des images dignes d’être retenues. Telle, cette satire parue dans la _Mucha_, en 1914, lorsque les Allemands voulant déborder notre aile gauche, montèrent, montèrent indéfiniment vers le Nord. Nous sommes en Amérique, devant les chutes du Niagara. L’oncle Sam, gigantesque, avec sa queue de pie et ses gros souliers traditionnels, se penche, fort intrigué, sur une armée de myrmidons qui traverse le fleuve. Il reconnaît, soudain, le casque à pointe, et s’écrie: «Qu’est-ce que c’est que tout ça? L’armée allemande? D’où sortez-vous?» Campé sur son cheval, le général de Dummerjahn lui répond: «Depuis trois semaines, nous faisons un mouvement enveloppant sur l’aile gauche des Alliés et cela nous a conduits ici. Maintenant, les Alliés ne nous échapperont sûrement pas.»
L’expédition d’Égypte inspire à la même _Mucha_ une satire semblable. Tous les sphinx se mettent à rire, de toutes les fentes et les crevasses de leurs pierres millénaires et les Arabes s’écrient: «O Allah! qu’est-ce qui est arrivé?»--«C’est, répond le Sphinx, que les Allemands veulent conquérir l’Egypte à travers le désert de Libye. Il y a de quoi faire rire même les pierres!» De même, la campagne de Russie lui paraît un accès de folie. Elle représente un Napoléon regardant à la loupe un tout petit Guillaume II, lilliputien, qu’il a pris dans le creux de sa main: «Et ce pygmée a le toupet de prétendre me remplacer!» dit l’Empereur, «la seule ressemblance sera que son Waterloo arrivera juste un siècle après le mien.» L’ironie de l’artiste slave est parfois plus amère. Dans un de ses derniers dessins, il montre le Kronprinz, en déshabillé, armé d’une loupe, lui aussi, afin de mieux examiner les objets d’art et les pendules dont il fait l’inventaire. Pourtant, c’est le jour où l’on célèbre l’anniversaire des Hohenzollern. «N’êtes-vous pas encore prêt? Les invités sont tous arrivés», lui dit son père, en grande tenue, indigné.--«Laissez-moi seul, répond le jeune homme. Au lieu de me réjouir au cinquième anniversaire des voleurs de notre famille, je préfère jouir de la collection que j’ai moi-même réunie, en une seule année, par ma propre industrie.»
Ou bien encore, on voit Mars, dieu de la guerre, devenu un général allemand qui dit à la Mort, un peu lasse de faucher sans cesse: «Dis donc, tas d’os, ne fais pas attention à ce que j’ai dit de mon intérêt pour les Polonais. Coupe-les, fauche-les, sans pitié. Je ne me soucie pas qu’il reste des gens vivants sur le sol, mais dans ce sol, je dois préparer un terrain libre pour les immigrants qui arriveront du pays natal.»
En Italie, la caricature, d’abord neutre puis alliée, est beaucoup moins amère. Elle est aussi moins saisissante du point de vue graphique. La légende y est toujours très supérieure au dessin. Le peuple le plus fin du monde n’est jamais à court d’esprit, mais son art, toujours orienté vers le Beau, n’a jamais condescendu à s’appliquer aux menues besognes de la catagraphie. C’était vrai déjà du temps de Léonard, dont les caricatures sont de simples «charges» et n’ont rien de psychologique. Les peuples et les époques d’art idéaliste ne connaissent point la caricature fine et nuancée: elle n’apparaît que chez les peuples et aux époques d’art réaliste.
Toutefois, l’idée satirique suffit pour rendre son signe précieux. Telle est celle des deux rats figurés par le _Pasquino_, de Turin, dans les premiers jours de guerre. C’est le _Rat de Paris et le Rat de Berlin_, en face l’un de l’autre, des deux côtés du Rhin et songeant aux invasions et aux sièges futurs: «Lequel de nous aura l’honneur de servir de comestible?» Lorsque, plus tard, il est question, pour l’Italie, de prendre part au conflit, le _Numero_, de Turin, résume ainsi l’attitude de l’Allemagne. Un Prussien tient dans sa main une marionnette qui a la tête d’un Turc et, de ses doigts cachés sous la figurine, lui fait manœuvrer un sabre de bois, le tout pour effrayer la pauvre petite Italie, encagée sur sa chaise, par la _neutralité_. L’enfant, apeurée par le pantin, serre craintivement sa chère petite poupée _Libye_, sur son cœur. Et le Prussien lui dit: «Bu! Bu! Bu! tu vois comme il est méchant? Si tu n’es pas gentille, il mangera ta poupée».
Mais l’Italie n’a pas eu peur de la menaçante baudruche et tous ses crayons satiriques, maintenant, sont tournés contre l’Allemagne. Un des plus acérés est celui de l’_Asino_, de Rome. Il a parfaitement retracé, en quatre tableaux, la folie mégalomane qui a déchaîné cette guerre. Cela s’appelle _les Discours du Kaiser_ en 1915. Dans le premier tableau, on voit un grand Kaiser et un tout petit Père Éternel, enchaîné à sa fortune, tenant dans sa main une petite boule, qui est le monde. Nous sommes au mois de janvier et l’Empereur, brandissant une épée gigantesque et sanglante, s’écrie: «A moi seul je déferai le monde!» En mars, il ajoute: «Naturellement avec l’aide de Dieu» et son vieux Dieu allemand a un peu grandi. «Cela va mal: ce n’est pas ma faute!» s’écrie-t-il en juin et désignant le Père Éternel fort embarrassé du globe qu’il lui a mis sur les bras. Enfin, en décembre, le Kaiser est tout petit, estropié, le «vieux dieu allemand» gigantesque et désolé: «C’est sa faute!» crie le Kaiser. Hélas! ce léger croquis de l’_Asino_, c’est l’éternelle attitude de l’homme en face de la Providence.
CHAPITRE II
EN ALLEMAGNE
L’Allemagne, en 1914-1916, a-t-elle été en guerre avec la France? Un archéologue, qui n’aurait pour se guider, dans quelques milliers d’années, que les caricatures allemandes,--comme il arrive aujourd’hui qu’on ne possède, sur un événement de l’ancienne Égypte, qu’une suite de dessins sur un papyrus,--pourrait se poser la question. Non que les feuilles satiriques d’outre-Rhin se soient désintéressées de la guerre. Tous les crayons ont été mobilisés sur-le-champ, toutes les plumes et tous les pinceaux, des _Lustige Blaetter_ et du _Kladderadatsch_ de Berlin à la _Jugend_ et au _Simplicissimus_ de Munich. Pareillement, la _Muskete_ et le _Kikeriki_ de Vienne et d’autres moins célèbres, comme la _Ulk_ de Berlin et le _Wahre Jacob_ de Stuttgart et même le _Brummer_, ont donné. Tout ce qu’on peut inventer de drôle, sur les bords de la Sprée, a été réquisitionné par l’autorité supérieure, et, aussi, ce qu’on peut imaginer de tragique pour épouvanter l’ennemi: les fantômes au gantelet de fer, un peu démodés depuis _les Burgraves_, les diables cornus du temps de Grünewald ou de Martin Schongauer, les vieux dieux sont sortis de leurs obituaires; Breughel et Albert Dürer, eux-mêmes, ont été appelés à la rescousse. Depuis le début de la guerre, c’est un feu roulant de sarcasmes et de quolibets, de menaces apocalyptiques, ou le gros rire alterne avec le susurrement de la calomnie,--ce que les Anglais, qui suivent de très près ces manifestations de l’esprit teuton, appellent «l’Évangile de la Haine», ou «l’Humour des Huns», ou les «Gaz empoisonnés pictoriaux».
Mais contre la France, on ne trouve presque rien. Çà et là, dans la foule des Alliés on aperçoit le bonnet de Marianne, ou le képi du généralissime, ou le haut de forme du Président de la République, mais on ne voit point clairement qu’ils aient à lutter contre l’Allemagne. Bien mieux, on pourrait croire, parfois, que c’est contre l’Angleterre. Dès novembre 1914, un cuirassier français, blessé, traversait les _Lustige Blaetter_ en s’appuyant sur son sabre. Il rencontrait Jeanne d’Arc, en vue de la cathédrale de Reims et lui disait: «Chère Jeanne d’Arc, reviens et chasse ces maudits Anglais hors de France![9]» Un peu plus tard, dans les premiers mois de 1915, on voyait dans la même feuille ce tableau de genre intitulé _John Bull à Calais_: un énorme officier anglais, casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et pipe vissée au coin de la bouche, s’est installé dans un salon français meublé dans le goût du XVIIIe siècle. Il a calé l’essentiel de son personnage dans un canapé et il ne lui faut pas moins de deux fauteuils Louis XV pour étendre ses grandes jambes entortillées de _leggins_. «Mon Dieu! s’écrie une jeune femme élégante, coiffée du bonnet phrygien, qui apparaît à la porte, je crois que cette brute a l’intention de rester avec moi toute la vie!» Et, par un raffinement d’ironie, qui a dû coûter bien des méditations à l’artiste berlinois, mais en revanche lui a donné une joie bien douce en songeant aux amertumes où il nous plongerait, dans un coin, sur un socle, on aperçoit un objet d’art, qui n’est autre qu’une réduction d’un des _Bourgeois de Calais_, de Rodin....
Aussi, Marianne se fâche et le _Wahre Jacob_, de Stuttgart, nous la montre, en cotillon court et souliers plats, qui fait voler toute sa vaisselle dans la direction d’un groupe d’invités, anglais ou russes, en criant: «Sortez, vous autres, sans quoi ma belle France sera ruinée!» En attendant, les profonds symbolistes de Munich, qui dessinent à la _Jugend_, estiment que la pauvre France est en grand danger de mort. Ils la représentent enveloppée par les pattes filamenteuses et perforée par les suçoirs immondes d’une gigantesque araignée, laquelle a déjà saigné toute la pauvre Belgique, qui pend au bout du fil, exsangue, et cette araignée monstrueuse, buveuse du sang de deux peuples et toujours inassouvie,--ne pensez pas que ce soit l’Allemagne, non! non! cherchez ou plutôt ne cherchez pas plus longtemps: c’est l’Angleterre! C’est l’Angleterre, on ne peut en douter aux trois croix superposées qui la ceinturent et, d’ailleurs, son nom est lisiblement écrit sous le symbole. Après cela, rien d’étonnant si la _Muskete_, de Vienne, a cru apercevoir la scène suivante: un soldat français et un écossais reconnaissable à son _kilt_, prisonniers de guerre, tous deux, s’injurient, derrière les fils barbelés, se montrent le poing en grinçant des dents, tandis que deux paisibles Poméraniens les retiennent et cherchent à les calmer par cette douce perspective: «Attendez quelques semaines, mes amis, et vous serez obligés de vous battre l’un contre l’autre, par vos propres gouvernements».
C’est que, sans se priver absolument de nous décocher quelque épigramme, l’artiste allemand a toujours devant les yeux cet unique but: l’Angleterre. C’est la grenouille de ce jeu de tonneau. D’abord, c’est l’Angleterre qui a voulu la guerre. C’est un axiome. Sir Edward Grey, aveugle conduisant d’autres aveugles, les chefs d’État alliés, les a précipités dans cet abîme, et le _Simplicissimus_ s’est souvenu, à ce propos, de la toile fameuse de Breughel. Le pied lui glisse dans le sang et le malheureux John Bull s’accroche désespérément au globe qu’il a ainsi rendu inhabitable: il tombe ainsi que les gouttes pourprées qui suintent de l’Europe égorgée, dans une estampe du _Simplicissimus_ en noir, blanc et rouge et il crie: «Malédiction! le sang est plus glissant que l’eau!»
Il bat la générale, sous la forme d’un squelette à gros ventre, pipe à la bouche, et la caisse en bandoulière et il appelle les hommes aux armes: «Pour chaque heure de service, un shilling! Pour chaque cadavre, un dollar!» répète le tambour de la _Jugend_. «Il a le mauvais œil! Nous savons cela depuis longtemps», dit la _Ulk_ en représentant la tête de sir Edward Grey, et, en effet, l’on voit que dans les yeux, les pupilles sont remplacées par deux petites têtes de mort. D’ailleurs, l’homme d’Etat anglais est le plus visé, ridiculisé, déformé, stigmatisé des adversaires de l’Allemagne. Aucun de nos compatriotes ne peut prétendre, même de bien loin, à un tel honneur. Après être apparu en aveugle conduisant des aveugles, le voici transformé en harpie posée sur les ballots de l’industrie et du commerce allemands, en hibou, qu’offusque la lumière du Croissant turc, dans le _Kladderadatsch_, en négociant en têtes de mort, sous la firme _Albion and Cº_, avec ce titre: _Le gardien de la loi internationale_ et ces mots: «La guerre est une affaire comme une autre». Si le roi des Belges se présente à lui, en voyageur, la valise à la main, et lui demande assistance en lui disant: «Rappelez-vous que j’ai tout perdu pour vous», sir Edward Grey lui répond: «Vraiment! eh bien, quand vous aurez encore quelque chose à perdre, je m’intéresserai à vous. Mais maintenant!...» ou si c’est le roi de Serbie, qui vient lui dire: «Votre très gracieuse seigneurie m’a fait demander. Comment puis-je vous êtes utile, sir Grey?» l’homme fatal, enfoncé dans son fauteuil et ses remords, répond: «Votre armée, roi Pierre, ne peut plus nous être d’aucune utilité, mais vous pourriez me recommander un couple d’assassins». Et si l’on regarde attentivement les détails de cette planche, qui a paru dans la _Jugend_, on remarque, sur la table du diplomate, un dossier sur lequel sont écrits ces mots: _Casement_, _Findley_, plus loin, un revolver, enfin, une photographie entourée de lauriers, portant cette dédicace: _Princip_. Ces menus accessoires font allusion à une histoire d’assassinat où les Allemands ont voulu impliquer le ministre d’Angleterre en Norvège et au drame de Serajevo. L’énormité de ces falsifications historiques montre assez la naïveté sans bornes du peuple qui s’en nourrit. Sans doute, il ne faut point croire à la bonne foi des historiens. Il y a des pince-sans-rire à Munich. Mais la foule n’absorberait pas indéfiniment cette nourriture si elle la croyait frelatée. La transformation du plus pacifiste des diplomates en un vampire altéré du sang humain est opérée, sans aucun doute, de concert avec le sentiment public en Allemagne. Et cela prouve combien l’esprit critique est chose différente de l’instruction ou de la «culture». Le peuple qui se targue d’avoir l’une et l’autre au plus haut point jusqu’ici, est aussi celui qui prend le plus aisément des concombres pour des violons.
Donc, c’est l’Angleterre qui a voulu la guerre. Comment est-il possible, qu’au XXe siècle, une nation tout entière se décide à aller au-devant de la mort? C’est qu’elle n’y va pas.... Elle fait la guerre avec le sang des autres. Voilà ce que veut dire l’étrange image de l’araignée Albion suçant le sang de la France, après avoir sucé celui de la Belgique. Lord Kitchener, dans la _Muskete_, de Vienne, prononce un discours devant la table ronde où s’est réuni le Conseil de Guerre des Alliés, et quel est ce discours? «L’Angleterre attend que chacun: Belge, Français, Russe, Japonais, Serbe, etc., fasse son devoir!» En effet, trois haleurs, dans les _Lustige Blaetter_, tirent à grand’peine un bateau, chargé de marchandises, où se prélasse John Bull, et ces pauvres diables sont un Russe, un Belge que la fatigue jette à terre et un Français. Les choses tournent fort mal pour les Alliés: il n’en a cure et voici, dans le _Wahre Jacob_, une image du déluge: les eaux ont tout envahi, sous le ciel noir, seul un piton émerge encore, où voudraient bien se hisser le Français, le Russe, l’Italien et les autres près d’être engloutis, mais le roc est escarpé, glissant et ils luttent vainement pour s’y agripper. John Bull, lui, confortablement assis sur le sommet, fume sa pipe. Au loin, l’arche de Noé,--sa marine,--vogue et le tirera toujours d’affaire. Les neutres ne sont pas plus épargnés. John Bull, toujours la pipe à la bouche et les mains dans les poches, leur marche sur les pieds à tous: l’Espagnol, l’Italien (c’était avant l’entrée en scène de l’Italie), l’Américain et le Hollandais: «Combien de temps laisserez-vous cette brute marcher sur vos cors?» demandent les _Lustige Blaetter_.... Ainsi, l’égoïsme de l’Angleterre égale sa cruauté.
Les deux sont surpassées encore, dans l’esprit des Allemands, par son incapacité militaire. Cette «nation de boutiquiers» a voulu la guerre et elle est incapable de la faire. Elle n’a pas de soldats, et pour s’en procurer elle est obligée aux plus humiliants stratagèmes. Son roi lui-même, son ministre de la Guerre en grand costume, couronne en tête et hermine aux épaules, ses magistrats, ses évêques, s’en vont, avec des drapeaux, le long de la Tamise, selon la _Ulk_, et s’ils rencontrent un voyou, assis sur la margelle en train de pêcher à la ligne, sans prendre garde qu’il est patibulaire et bossu, ils joignent les mains, s’agenouillent et en chœur: «Votre Roi et votre Pays ont besoin de vous. Ne voudriez-vous pas, _s’il vous plaît_, vous engager?...» Si le voyou résiste, ils ne craignent pas d’argumenter avec lui. «Ne voulez-vous pas vous engager? Les choses vont au mieux pour l’Angleterre», dit Kitchener à un ignoble drôle, qu’il rencontre au coin de Hyde Park. «Alors vous n’avez pas besoin de moi», dit l’autre. «Non, vous ne m’avez pas compris. L’Angleterre court les plus grands dangers. Il faut vous enrôler tout de suite.--Non, dans ce cas, c’est trop dangereux pour moi», rétorque le drôle. Mais on le rattrapera d’une autre manière. Le même _Simplicissimus_ nous montre un cambrioleur surpris par un policeman, durant une opération nocturne de «reprise individuelle». Son ignoble face, clignotante sous le jet livide de la lampe sourde, sue la peur de la prison ou de la potence, mais il est vite rassuré et réchauffé en son cœur d’Anglais par ces paroles éminemment patriotiques: «Venez, Kitchener a besoin de vous!» C’est de semblables recrues qu’est formée l’armée nouvelle, pense-t-on à Berlin. Aussi faut-il prendre avec elles quelques précautions et la _Ulk_ nous montre comment on les conduit au feu. Ces gens sont encagés dans des cellules roulantes comme les bêtes fauves d’une foire, le boulet aux pieds, et, poussés par des policemen, ils tirent, à travers les barreaux de leur cage. Cette image est intitulée: _L’Armée de Kitchener_ et accompagnée de cette légende: «Les condamnés font le reste de leur peine sur le front».
Toutefois, et pour nombreux que soient les cambrioleurs ou les assassins en Angleterre, ils ne suffisent pas à lutter contre l’Allemagne. Alors, on fait appel aux colonies. Un kangourou s’élance sur une page de la _Ulk_, intitulée: le _Dernier espoir de l’Angleterre_. Un kangourou, cela ne paraît pas bien dangereux, mais regardez bien: dans sa poche abdominale, il loge deux petits soldats en béret écossais, qui, clignant de l’œil, visent l’ennemi, et cela s’appelle l’_Australie sur le front_. On descendra plus loin encore dans l’échelle des êtres: _Après la chute de Maubeuge_, dit le _Simplicissimus_, voici l’Anglais fort désemparé, meurtri, qui parlemente avec des nègres féroces. «L’orgueilleuse Albion a encore une ressource pour l’aider, elle et ses alliés. Elle mendie l’appui des Basutos et leur chef Billy-Billy promet de débarquer à Marseille avec cinq cent mille hommes.» Il en vient de partout des Boschimans et des Magris, des Achantis et des Botocudos. C’est avec cela que le pays de Bacon et d’Herbert Spencer défend la civilisation et la pensée libre. Hourra! voici les noires légions du désert, qui vont dévorer à belles dents les professeurs d’Iéna ou de Tubingue. En attendant, une négresse, restée seule au logis, réconforte ses petits négrillons, tout en préparant son couscous, par les paroles suivantes: «Papa est parti pour l’Europe pour protéger les gentils Anglais contre les sauvages. Si vous êtes bien sages, peut-être qu’il vous rapportera un joli beefsteak d’Allemand.» Après cela, quoi d’étonnant, si même au fond de la forêt tropicale, les orangs-outangs, les mandrills et les chimpanzés sentent comme un remords de ne pas voler au secours de la mère patrie! «Quoi! n’avez-vous pas de honte de ne pas vous battre pour l’Angleterre contre l’Allemagne?» dit une femelle à son mâle à croupetons sur une branche d’arbre, tout en cueillant des noix de coco.... Et le _Simplicissimus_ intitule triomphalement cette dernière planche: «_Les troupes anglaises d’outre-mer_».
Malgré ces honteux auxiliaires, l’Angleterre est affolée. L’humoriste d’outre-Rhin ne se tient pas de joie en songeant aux blessures que lui infligent les sous-marins allemands. C’est un sujet inépuisable de gaieté pour lui que la vue du Neptune britannique, jadis «tranquille et fier du progrès de ses eaux», béatement endormi dans la sécurité de son omnipotence, qui se sent tout à coup pincé, lardé, troué sous l’eau par une foule d’espadons, et pousse des cris de douleur:--et c’est un spectacle que la _Jugend_ ou le _Kladderadatsch_ s’offrent le plus qu’ils peuvent. Leurs lecteurs ont l’esprit assez ouvert par la haine pour comprendre que les _espadons_ figurent, ici, les sous-marins qui surprennent la marine anglaise là où elle ne songeait pas à se défendre. John Bull, épouvanté, finit par grimper sur le sommet de son île, minuscule rocher, autour duquel passent et repassent, plongent et émergent des sous-marins qui ont des gueules de requins. Cela s’appelle: _Isolement splendide_. Il ne craint pas seulement pour ses jambes: il est fort effrayé de ce qui se passe au-dessus de sa tête et le _Simplicissimus_ nous montre la foule de Trafalgar Square prise de panique à la vue d’un Zeppelin.