L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883
ici. Je tirerai seulement de ce dépotoir de la bourgeoisie, les
iconiques qualifiés: M. Edgard La Selve, œuvre remarquable, de M. Bastet; l'empereur _Alexandre II_, mort et vivant, d'une vérité qui fait honneur au prince Romuald Giedroyc, mais qui fait honte à la race Slave d'avoir des empereurs si laids. Voici M. de Sainte-Beuve, surnommé Sainte-Bévue, et qui a une tête de chanoine réjoui. M. Labiche n'existe pas, quoiqu'il soit de l'Académie, car il est de la bourgeoisie, et Mlle Thomas n'ira pas plus à la postérité que son modèle, alors même qu'elle se coifferait d'un chapeau de paille d'Italie. Et dire qu'il y a des gens assez de leur bourgeoisie, pour parler de M. d'Aurevilly pour l'Académie, quand M. Labiche en est! Je copie un alinéa de son Salon unique dans tous les sens du mot qui montre que rien n'a changé depuis 1872 à 1882. «Tel le compte des bustes-portraits pris dans les hommes célèbres du temps qui viennent trouver le regard au Salon... Ceux qui ne le trouvent point, leur insignifiance mérite le silence. Après eux viennent les anonymes qui ne mettent pas leur nom au livret mais leur nez dans la salle, et le passent au _speculum_ du public.... Assurément ces anonymes font très bien de n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son tribunal, disait: «Et la canaille derrière.» Laissons donc la canaille des bustes derrière nous.»
Dédaigner la canaille, c'est tout ce qu'on lui doit; mais la bâtonner serait mieux et j'aurais le plus esthétique des plaisirs à voir tous ces bustes difformes, réduits en morceaux informes, et je bafoue de l'épithète d'industriels, tous les modeleurs de bustes qui déshonorent la sculpture et salissent le Salon de véritables ordures plastiques!
SALUT AUX ABSENTS!
A celui qui fait entendre ses voix à _Jeanne d'Arc_, qui élargit jusqu'aux étoiles le geste auguste du _Semeur_, et sur le tombeau de Jean Reynaud a exprimé admirablement l'_envolée_ de l'âme vers Dieu; à Chapu, le premier sculpteur de ce temps, Salut!
A celui dont le _Courage militaire_ rappelle le _Piensiero_; qui exalte le geste du précurseur encore enfant et criant dans le désert; qui a trouvé l'allure de Mantegna dans sa _Méditation_, et pris un _Chanteur_ à Lucca Della Robbia: à Paul Dubois, Salut!
A celui qui a retrouvé dans son David le ciseau de Donatello, hardi sculpteur qui a crié dans la défaite, ce mot superbement vrai, quand il s'agit de la fille aînée de l'Église: _Gloria Victis!_ A Mercié, Salut!
A celui qui dompte les fauves; et du désert les jette dans l'art, mugissants et formidables, au Barye II, qui n'a envoyé qu'un coq, mais fier comme un brenn; à Caïn, Salut!
CONCLUSION
La Sculpture est la fille aînée de l'Architecture; selon la hiérarchie et l'histoire, la peinture n'est que la cadette, toute l'antiquité durant: même dans les temps modernes si elle est venue à tout primer, ce n'est qu'en sortant des mains des sculpteurs. Le ciseau de Nicolas Pisano creuse le premier sillon de l'art italien; et l'école Florentine doit beaucoup aux peintres orfèvres. En France, jusqu'au XVe siècle, nos peintres sont ymaigiers et verriers, et la statue fut, après la cathédrale, notre gloire. La Renaissance seule donne le pas sur la statue, et le tableau l'a gardé, si ce n'est en droit, du moins en fait.
La critique a mis en circulation une fausseté manifeste, la suprématie de la sculpture contemporaine sur la peinture. Il est de notoriété que le niveau intellectuel de la majorité des sculpteurs est bien au-dessous de celui des peintres, et tel auteur d'une bonne ronde-bosse n'a qu'une âme de maçon et un esprit de rustre. L'originalité plastique, plus difficile, je l'accorde, est aussi d'une rareté bien singulière. Où sont donc les sculpteurs originaux? Sont-ce MM. Dubois, Falguière, Mercié, Chapu, Delaplanche, qui copient bel et bien les Italiens du XVe siècle, et si évidemment que chacune de leurs œuvres rappelle une œuvre florentine? Comme art, la priorité de la sculpture n'est pas niable; comme artistes contemporains, je n'admets aucune supériorité de MM. Chapu, Dubois, Falguière, Mercié, Delaplanche, sur MM. Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Baudry, Hébert, Rops, Jules Breton. Quant au niveau de l'école, je livre ces dix points suivants à la méditation des compétents: 1º Statue vient de _stare_, et un quart des statues sont hors de leur aplomb; 2º la chorégraphie et la pièce montée, dont l'_Immortalité_, de M. Hector Lemaire, est le type odieux; 3º les reliefs-tableaux, tableaux; 4º l'abus idiot de l'accessoire et le compliqué du piédestal; 5º la fréquente inconvenance de la matière: ce qui est très mouvementé en marbre, et ce qui est calme en bronze; 6º la sculpture de genre qui est une profanation et un abrutissement; 7º l'encanaillement du plâtre dans les bustes; 8º la suppression des plans intermédiaires dans le modèle féminin; 9º l'emploi général du praticien pour le marbre; 10º le manque d'individualité des formes qui est obligatoire, hors du type.
Ces considérants incomplets, et que je n'ai pas la place de plus amplement formuler, suffisent, ce semble, à réduire au paradoxe l'assertion trop répétée de la préséance du ciseau. Cette opinion singulière vient de la précision inéluctable du procédé plastique, où les sophistications et les fautes grossières sont impossibles; et, considéré au point de vue élogieux, dire que la plupart des sculpteurs savent _le métier de leur art_, ne les monte pas bien haut. On a rejeté le canon païen, ce qui est un progrès; quand ces messieurs voudront bien sortir de Florence et du XVe siècle pour revenir en France et au XIXe siècle, le progrès sera énorme. Mais le voudront-ils? Carpeaux, un vrai maître, peut ne pas leur sembler digne d'être suivi. Eh bien! qu'ils reprennent la sculpture française du XIIIe siècle, qu'ils continuent notre art autochtone, catholique, et qu'ils tâchent, je les en supplie, de sauver dans leurs œuvres de demain quelque chose de la plastique moderne. Elle existe; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour ceux qui les ont capables de voir; et de rendre les corps mêmes dont Balzac et Barbey d'Aurevilly nous ont sculpté les âmes.
ARCHITECTURE
L'Architecture est le plus élevé et le générateur de tous les arts du dessin; et s'il vient ici en troisième ligne, c'est que les architectes d'aujourd'hui ne sont guère que des constructeurs, des ingénieurs, des entrepreneurs de bâtisse. On ne sait plus faire une église; on ne fait plus de palais, et, civile ou militaire, l'architecture actuelle est une honte.
Depuis la Révolution, on n'a fait que des pastiches, c'est-à-dire néant. Toutes les bâtisses de ce siècle violent les deux lois hors desquelles il n'y a plus que de la construction incohérente: 1º Tout profil architectonique correspond à une idée et ne peut être employé que pour un monument adéquat à cette idée, sous peine d'absurde; exemples: l'architrave et la prédominance des horizontales dans une église catholique, Notre-Dame-de-Lorette, Saint-Augustin, la Madeleine. 2º Il faut qu'il y ait unité harmonique entre tous les profils d'un monument; exemple: l'incohérence du Casino de Monte-Carlo. Pourquoi les arcades Rivoli sont-elles «bêtes» et celles des Procuraties, à Venise, et des rues de Bologne, poétiques? A MM. les architectes de répondre, s'ils le peuvent. Je constate le fait et je crois que le monument étant d'esprit collectif ne peut plus naître dans une civilisation où la bourgeoisie domine et où l'individualisme a pris toutes les coudées possibles. Un archéologue anglais a qualifié d'«égoïste» l'architecture contemporaine et l'épithète lui restera. Je sais que l'architecture n'est pas seulement un art, c'est une science; mais cette monographie est intitulée: _L'esthétique au Salon_ et je n'ai à m'occuper que de l'art; aussi serai-je sur l'architecture d'une brièveté choquante, aux yeux de plusieurs; car il n'y a point d'art ici, ni d'artistes, mais des ingénieurs.
Depuis un siècle, il n'a pas même été question d'un style nouveau; nul ne songe à cet irréalisable, et le pastiche composite est la règle sans exception. Je comprends que pour les églises, les hôtels de ville, on emploie encore l'architectonique archaïque, puisque ces monuments ont relativement la même destination que jadis; mais _novus ædium et rerum nascitur ordo_. Un nouvel ordre de choses nécessite de nouvelles formes architectoniques, ce semble. Les gares de chemin de fer devraient être construites avec quelque originalité. Point. Jusqu'aux théâtres, tout est copie composite; et que les Parisiens seraient moins fiers de leur salle du Grand-Opéra, s'ils connaissaient celle du théâtre Farnèse, à Parme!
J'ai consciencieusement considéré tous les châssis et je n'ai vu que des bâtisses qui sont de _bonnes_ constructions, mais nullement _belles_ et partant interdites à ma critique. Des _mairies_, des _casernes_, des _lycées_, des _cercles_, des _abattoirs_, des _écoles laïques_, ce sont des _utilités_ et ce mot les juge.
Il y a bien une série de projets pour la reconstruction de la Sorbonne, mais la critique en serait plus grande qu'intéressante. Le théâtre de la Comédie-Parisienne, avec sa façade plate et la bigarrure de ses briques émaillées, ne peut pas passer pour un monument. M. Hans Mackart, le plus déplorable des peintres, après M. Bouguereau, est un architecte extravagant au delà du vraisemblable. Son _Palais_ n'est qu'un décor de féerie pour l'Eden-Théâtre, mais même comme toile de fond cela ne serait que baroque, tellement le mauvais goût en est prétentieux; Mlle Prudhomme, qui a lavé beaucoup d'aquarelles et qui rêve d'épouser un prince, doit rêver de ce palais si bourgeois dans sa pompe sotte. En revanche, la _Façade de l'Exposition d'Amsterdam_ fait le plus grand honneur à M. Motte. Cette décoration hindoue, modifiée suivant le climat hollandais, est le meilleur châssis du Salon, de beaucoup.
Après les ingénieurs, les décorateurs qui ne sont pas des ingénieux. Les _Mâts de la place de la République_ ne porteront pas bien haut la gloire de M. Mayeux et ce n'est point la peine d'exposer cela.
Nombre de décorations exécutées à Paris, entre autres un Salon Louis XVI, chez M. de Rothschild. Le reste de l'exposition d'architecture n'est qu'une exposition d'aquarelles. Les _Vieilles maisons de Laval_, de M. Diet, et deux cents autres, Clérisseau, Hubert Robert et Panini.
Toutes les restaurations sont intéressantes, mais au point de vue archéologique, et je le répète, je n'ai à m'enquérir ici que de l'art vivant. Je mentionnerai toutefois, à cause de son importance, le _Palais ducal d'Urbin_, de M. Masqueray, qui est certainement le plus beau spécimen féodal du XVe siècle italien.
Restaurez, MM. les architectes, sauvez les monuments du passé pour faire pardonner de n'en savoir plus faire.
CARTONS ET DESSINS
Oh! nous ne sommes pas ici à Hampton-Court et les deux seuls cartons exposés sont loin d'être admirables. _La lutte pour la vie_, de M. Villé, est d'un ingrisme plus qu'insuffisant, et la composition est si obtuse qu'on n'en découvrirait jamais le sujet: le livret consulté, on ne le découvre pas encore. _L'Éducation de la Vierge_, de M. Drouillard, est loin des images de piété de la Société de Dusseldorff; c'est mieux cependant que les tableaux religieux ordinaires. M. Froment, bien connu des lecteurs de l'_Artiste_, a ici le plus gracieux dessin, les _Grâces enseignant_. La _Jeune fille_ rêveuse de Mlle Beaury Saurel, excellent fusain. M. Élie Laurent, dans ses _Jeunes filles regardant des gravures_, a trouvé des robes hésitantes entre le moyen âge et nos jours, d'un grand charme. L'étude de tête de femme empanachée, de Mlle Poitevin, a de la saveur, et M. Desportes a une tête de jeune fille d'un accent tout printanier; mais le meilleur portrait est celui de Maurice Rollinat, le poète des _Névroses_ et bientôt de l'_Abîme humain_.
L'illustration de l'_Enfer_ qu'expose M. Hillemacher est une œuvre importante; mais je ne conçois pas qu'une autre ligne que la ligne florentine puisse paraphraser le Dante, cet Homère catholique plus grand que l'autre.--Le trait caractérisé des Léonard, des Michel-Ange est mort à tout jamais, et en comparant par la pensée le moindre dessin du XVIe siècle, les études de Bandinelli que l'_Artiste_ a publiées, par exemple, on sent que nous avons beau nous faire illusion, nous sommes horriblement inférieurs au moindre maître du XVe siècle. Toutefois les deux dessins de M. Laurens, le _Tonsuré_ et _Mérowig en prière_, sont fort beaux, et bien supérieurs à ses tableaux; cette illustration sera vraiment hors ligne.
MINIATURES
Il y aurait un beau livre à faire sur cet art charmant qu'on ne regarde guère qu'avec des yeux d'archéologue. «Les miniatures, a dit M. Didron avec beaucoup de justesse, sont des vitraux sur parchemin, opaques et qui réfléchissent la lumière au lieu de la réfracter. Le procédé est le même pour l'enlumineur sur verre ou sur le parchemin; le feu de la moufle ou le feu du soleil séchera les hachures.» Lorsqu'on voudra faire l'histoire de l'art moderne, c'est là qu'il faudra la commencer, car on a des miniatures du Ve siècle, tandis que les verrières d'Angers, les plus anciennes, sont du XIe siècle. On a estimé à dix mille le nombre des manuscrits à miniatures de Paris et à un million les compositions qu'ils renferment et dont la variété est infinie, car il n'y a pas que des Heures et des Sacramentaires, mais aussi des historiens et jusqu'à des bestiaires et des volucraires. La pensée esthétique, jusqu'au XIVe siècle, est dans les manuscrits ainsi que la paraphrase de la symbolique compliquée des verrières; et ceci est à remarquer, toute miniature est unique. J'avoue que pour qui a vu le _Bréviaire Grimani_, il est difficile de considérer comme miniatures la _Lola_, type d'impure à la Gavarni, de Mme Herbelin, la femme au boa de Mme Clarisse Bernamont, les deux miss de Mme Mocquart, et la fillette au fichu de Mlle Caroline Grensy.
Au siècle dernier on a fait de jolies miniatures, mais intimes, pour être données d'amant à maîtresse. La miniature est essentiellement une peinture sentimentale et privée, qui n'intéresse que les amis du modèle quand il n'est ni très joli, ni très historique, et c'est largement le cas des miniatures du Salon. En outre le procédé de la miniature doit tendre à ne pas laisser trace des soies du pinceau, ce que Mesdames les miniaturistes violent outrageusement.
AQUARELLES
Ce sont les gens du monde et les miss anglaises qui ont un peu déconsidéré l'aquarelle, en y touchant. Sans compter les admirables aquarelles de Gustave Moreau que possède M. Hayem, il ne faut pas oublier que les _Sataniques_, de Félicien Rops, ont été primement faites à l'aquarelle, ce qui lave à jamais le genre de sa réputation d'afféterie et de fadeur.
Il y a de très jolies teintes dans la _Gitana_ jouant de la mandoline, de M. Philippe de Bourbon. Les cadres de M. Larson intitulés: _Potiron_ et _Gelée blanche_, sont des impressions d'une extrême justesse. M. King est Anglais, son envoi le dit plus que son nom, par la pointe de mystère et de curiosité que fait naître sa _Mariana_, une dame très à la mode, auprès d'une ferme. L'_Effet de matin_ à Rome, de M. Christian Swidig, est d'une tonalité terne bien étudiée. Toute charmante dans sa crânerie, l'_Incroyable_, de M. Lafourcade. Beaucoup de femmes non jolies, charmantes; celle en blanc, assise au bord de l'eau, de M. Bruneau; une autre cueillant des fleurs, de M. Diaqué, et une série de MM. Cortazzo, Halle, Daux, parmi lesquelles il faut mettre hors de pair la dame très habillée de M. Béthune, et celle au rideau bleu, de M. Gaston Gérard. L'énumération pourrait durer et ce serait à tort pour ce petit art... d'amateurs.
PASTELS
Latour et la Rosalba seraient contents de M. Émile Lévy. La peinture à l'huile n'a pas plus de fermeté que ses crayons de pâte, et son portrait de demoiselle en rose est un chef-d'œuvre dans le genre, tout simplement. L'_Aurore_, de M. Fantin-Latour, est une figure bien délicieuse et qui rend ce peintre inexcusable de s'obstiner à pourtraire des bourgeois.
La _Jeune Polonaise_, de M. Ch. Landelle, figure délicate et suave; j'en dirai presque autant de la fillette de M. Breslau. La _Grisette_, de M. Schlesinger, qui croise une veste sur ses épaules nues, a de jolis yeux.
M. Desportes a eu l'idée singulière, en donnant presque les proportions de nature à une dame qui sort d'une grille, par la neige.--Les _Moines défricheurs_, de M. Maréchal de Metz, ont du style. Un chef d'ordre explique à ses religieux que le travail de la terre est digne de leurs mains; mais les autres pastels ne le sont pas d'être mentionnés.
GRAVURE
L'eau-forte est la maîtresse gravure, parce qu'elle constitue un art vibrant, passionné, où l'imagination peut se donner hardiment carrière. Malheureusement, le maître sans égal du genre, celui qui a fait dire les plus étonnantes, les plus singulières choses aux morsures du cuivre, Félicien Rops, n'est pas ici.
Les _Parisiennes_, de M. Somm, sont d'exquises et vivantes études qui valent autant que peintes. La morsure de M. Renouard est incisive et pittoresque au plus haut point dans ses deux séries de l'Opéra; _Le premier harpiste_, par exemple, est une modernité où l'accent fantastique ajoute un intérêt singulier. Évidemment, MM. Renouard et Somm sont les plus originaux des artistes qui ont exposé. Pour ce qui est des _architectures_, comme on dit, _Une place neuve à Angers et Cour Sainte-Gesmes_, que publie l'_Artiste_, de M. Huault Dupuy, sont les plus remarquables et méritaient d'être médaillées. Le _Zuyderzée, près d'Amsterdam_, et les _Environs de Dordrecht_ sont fort remarquables et on reconnaît tout de suite que M. Storm Gravesande est l'élève de M. F. Rops. Parmi les gravures au burin de l'ancienne école à tailles classiques, la _Tête de jeune homme_, d'après Palma le vieux, par M. Danguin, un chef-d'œuvre. Fort remarquable est la _Petite fille anglaise_ de M. Bracquemond, d'après Baudry. De M. Hanriot, les _Souvenirs_ de Chaplin où la morbidesse du Boucher du second Empire est étonnamment rendue. La plus intéressante des séries exposées, celle de M. Lalauze, d'après Eugène Lami, pour illustrer Musset; quant à sa _Vérité_, d'après Baudry, je lui préfère celle que M. Nargeot a gravée pour l'_Artiste_ l'année dernière. A signaler une planche intéressante de M. Aglaüs Bouvenne, _Souvenirs de Fontainebleau_, d'après Th. Rousseau.
La lithographie est tombée dans un discrédit tout à fait injuste. Je n'en veux pour preuve que les deux pierres étonnantes de M. Fantin-Latour: _Parsifal_ et _Évocation_! Aucun autre mode de gravure ne rendra aussi bien Delacroix, Decamps; et Gavarni à lui seul a fait sur la pierre plus de chefs-d'œuvre qu'il n'y en a dans dix Salons.
La gravure sur bois, arrivée à l'extrême perfection, cherche et rencontre les effets du burin dans la _Femme à la Tulipe_ de Mme Prunaire, d'après Toudouze. M. C. Bellanger est arrivé à l'intensité de l'eau-forte dans l'_Affûtage des outils_, d'après M. Lhermitte.
Si j'arrête ici les mentions, c'est faute d'espace; la gravure française est excellente, et je n'aurais que des éloges à faire. Toutefois, un fait patent, c'est que la gravure des tableaux n'a plus de raison d'être; depuis les photographies de Braun.
Il est une variété de la sculpture qui va disparaissant, la glyptique. La gravure en pierres fines n'a été un art qu'en Grèce; camées et intailles modernes pastichent piètrement et rentrent dans la joaillerie.--La gravure en médaille, qu'ont illustrée les Varin, les Dupré, les Duvivier, tombe en désuétude; et comment s'en étonner? Nos actes sont-ils sujets à médaille? Où sont les victoires qui, d'un coup d'aile, feront tomber le balancier? A cette heure, il n'y a qu'un triomphe, celui de Bourgeoisie, mais le bronze, la matière inerte s'y refuserait.
ÉMAUX--PORCELAINES--FAIENCES
Ici tout est médiocre et terne et sale et incolore. L'art des Della Robbia, des Cuzio, des Xaniho da Rovigo, des Pénicaud, des Courtois, que Claudius Popelin avait restauré, est tombé au-dessous de tout. La _Joconde_, de M. Georges Jean, est une caricature, de même la _tête de Christ_ du Vinci de Mlle Cabis. Dans son crucifiement d'après Flandrin, Mlle Collas a semé le fond de son tryptique de poudre à sécher l'encre. Bref, le seul émail, c'est l'émail blanc, de la _Vénus_ de M. Mercié, à la peinture. Les Porcelaines de M. Taxile Doat sont très délicates et en blanc laiteux sur bleu et vert tendres; les deux _Farandoles_, le _Triomphe de Silène_ ont une valeur de dessin et de composition. Mlle Hortense Richard règne sur le reste, avec la _Sainte famille_ de M. Bouguereau, c'est porcelaine d'après porcelaine.
Les Faïences valent un peu moins encore et les marchands n'en voudraient pas pour leur montre, tellement le coloris en est laid et la cuisson manquée. A signaler une contemporanéité, _Première au rendez-vous_, mais la touche est grosse. La _Fuite en Egypte_, de Mlle Alix, d'après Dürer, est la mascarade d'un chef-d'œuvre.
A l'instar de M. d'Aurevilly, je ne crois pas aux femmes dans l'art; elles n'ont produit jamais que de l'estimable; et il s'en faut que les faïences qui règnent dans la galerie du premier étage soient dignes de la moindre estime.
J'aperçois, au bout du jardin, Palissy qui met une bûche à son four. Eh! qu'il ferait mieux, le grand potier, d'en fracasser toute cette vaisselle qui déshonore l'art pour lequel il a tant peiné!
CONCLUSION
L'Art français est encore le premier du monde, grâce à une vingtaine d'artistes qui possèdent la qualité suprême: le style. Supprimez ces vingt maîtres, et ce qu'on appelle l'école française apparaîtra ce qu'elle est: une cohue talonnée et bientôt égalée par les Américains et les Belges.
La démocratie politique n'est pas de mon ressort; mais je veux bafouer ici la démocratie artistique. En art, un peuple ne vaut pas un homme et un million d'œuvres estimables ne pèse pas un chef-d'œuvre. L'Art est plus qu'une Aristocratie: une Féodalité, et autour des quelques grands barons auxquels je rends l'hommage-lige, il y a trop de truands, de reîtres, de routiers, en un mot de canaille! Dix mille peintres, mille sculpteurs, un nombre indéfini d'ingénieurs qui s'intitulent architectes effrontément! Ce n'est plus une école, c'est une horde, et pis que barbare, bourgeoise. L'art, cette vocation, comme le sacerdoce, devient une carrière, comme le notariat, et une mode aussi. On ne rencontre par les rues que boîtes de couleurs et rouleaux de musique. M. Prudhomme fait tourner joyeusement ses pouces. Sa fille lave des aquarelles, son fils peint des _bodegones_, et jamais l'art, à ses yeux, n'a été aussi florissant. «_L'art, en France, s'est élevé à la hauteur d'une industrie; et c'est une des branches du commerce national qui a le plus d'avenir._» Voilà ce que j'ai entendu, textuellement, au Salon même, et il ne se trompait pas, ce bourgeois! A quelle époque, en quel lieu, a-t-on jamais vu l'exhibition annuelle de 5,000 œuvres d'art sur 10,000 envois? Cette production est monstrueuse. Le flot des médiocres, qui a déjà submergé tout le reste, submergera l'Art aussi, si l'on n'écrase sous le mépris et l'invective l'hydre de la bourgeoisie--la plus horrible, car elle n'a rien de terrible dans ses millions de têtes--que sa bêtise irrémédiable.
La vulgarisation, voilà le grand crime de l'intelligence moderne, c'est Prospero se ravalant jusqu'à servir Caliban; c'est Ariel, les ailes arrachées et traîné au ruisseau; c'est l'école française qui, au lieu de forcer le public à s'élever, se ravale jusqu'à lui! La vulgarisation, c'est la gâtisme d'une civilisation finie. L'art, ce sommet qu'il faut rendre inaccessible, on en fait un niveau dérisoire; l'art, cette initiation où il ne faut accueillir que les prédestinés, on en fait un lieu commun, au gré de la foule. Singulière aberration d'une époque idiotisée par M. Renan et sa bande d'Allemands! on veut convier le peuple aux fêtes de l'idéal et on ne parle que laïcité! Je prononce, l'histoire à la main, qu'il n'y a que le catholicisme qui ait pu et qui puisse être populaire sans cesser d'être sublime, et accessible à tous sans s'abaisser; et c'est une des preuves surnaturelles de sa vérité. Hors de l'Église, l'Art n'est plus qu'un hermétisme. Les _Allégories_ de Chavannes, les lyrismes symboliques de Gustave Moreau, les _Sataniques_ de Félicien Rops, ne sont compréhensibles qu'aux seuls initiés.
Quant aux artistes qui ravalent leurs œuvres jusqu'à la compréhension de M. Prudhomme, ils ne sont que des peintres _Prudhommes_. Qu'on le sache! l'applaudissement du public n'est qu'un bruit batracien; l'autorité en matière d'esthétique appartient aux métaphysiciens; car le grand art n'est que de la métaphysique figurative.
Si, au cours de ma critique, j'ai demandé des médailles, me plaçant au point de vue de l'intérêt matériel des artistes, je proteste ici de mon mépris pour les jurys, les académies, les examens, les professeurs, les croix, les médailles, et autres grotesqueries de ce temps. Quant à ma sévérité prétendue, elle vient de ce que j'ai une notion très élevée du devoir de l'artiste et que je m'efforce de l'inculquer. L'art est le seul prestige qui reste intact à la France; elle règne encore sur le monde au nom de l'esthétique. Nos vainqueurs de 1871 ne sont pas dignes de nettoyer les palettes de Puvis de Chavannes et de Moreau, de mouiller le plâtre de Chapu ou d'essuyer les cuivres de Rops; cela est évident. Toutefois le patriotisme qui s'aveugle n'est pas le vrai; quatorze siècles font vieille une civilisation, et si le pas actuel se maintient, si le blasphème continue, je déclare que nous sommes et à une fin d'art, et à une fin de race.
La latinité est en péril, en péril métaphysique, grâce à M. Renan et sa bande! De toutes les Frances, la France esthétique est la seule encore debout: mais elle est menacée, hélas!
Quand Polonius demande à Hamlet ce qu'il lit: Des mots! des mots! des mots! répond le prince du Danemark. Eh bien! à la fin de cette étude sur le Salon, si on me demande ce que j'ai vu, en dehors de quelques exceptions soigneusement faites, je répondrai: Des lignes! des formes! des couleurs!
Ce qui fait la valeur d'un sentiment est aussi ce qui fait la force d'une doctrine. Or, la tradition est constante dans son unique enseignement qu'il est opportun de resserrer; _l'œuvre d'art est le sentiment d'une idée sublimée à son plus haut point d'harmonie, ou d'intensité ou de subtilité_. Quant à la hiérarchie, je n'ose pas même en prononcer le nom; il est étrangement séditieux, à cette heure de notre histoire; je dirai cependant que si la France est glorieuse, c'est par l'héroïsme de ses chevaliers et non par la probité de ses notaires. L'artiste doit être un paladin acharné à la recherche symbolique du Saint-Graal, un croisant toujours furieux contre la Bourgeoisie!
_L'Artiste_, né de la grande Renaissance romantique, combat depuis plus d'un demi-siècle, avec ces trois pennons: Balzac, Delacroix, Berlioz; il a le droit, et il donne à son salonnier, d'être sans merci pour les ennemis de l'art. Ce droit, M. J. Barbey d'Aurevilly l'a consacré par un beau mot--beau pour l'_Artiste_--beau pour ses directeurs: «C'est une œuvre de dévouement esthétique que de maintenir ce dernier boulevard du romantisme.» Appuyé sur cette haute parole du connétable des lettres françaises, et pour maintenir l'implacable vérité, je déclare que l'école française est à plat ventre devant la Bourgeoisie. Oui, de la cimaise à la plinthe, du premier étage au jardin, il n'y a pas trace d'autres préoccupations que _plaire aux bourgeois_. Eh bien! Artistes Prudhommes, que ces lauriers-sauces vous soient doux. J'inscris sur les portes fermées du Salon de 1883, cette épitaphe, la pire, qui venge l'Idéal blasphémé: _Salon bourgeois_!
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Dédicace à Mme Clémentine H. Couve V
Lettre de Jules Barbey d'Aurevilly XI
LE SALON DE 1882
Considérations esthétiques 13
Le Matérialisme dans l'Art 13
L'Art mystique et la Critique contemporaine 17
Le Salon de peinture de 1882 22
Les Arts décoratifs 34
La Sculpture 38
L'ESTHÉTIQUE DU SALON DE 1883
I. La Peinture catholique 58
II. La Peinture lyrique 66
III. La Peinture poétique 69
IV. La Peinture décorative 74
V. La Peinture païenne 78
VI. La Peinture historique 81
VII. La Peinture civique 84
VIII. La Contemporanéité 86
IX. La Femme, habillée, déshabillée, nue 93
X. Portraits de Femmes 101
XI. Portraits d'Hommes 108
XII. Les Rustiques 112
XIII. Les Paysages 124
XIV. Marines et Marins 133
XV. Le Genre Bourgeois 139
XVI. L'Orientalisme 143
XVII. Les Animaux 145
XVIII. Les Fleurs 147
XIX. Bodegones 150
XX. Accessoires 152
Salut aux Absents 154
Conclusion 156
La Sculpture 158
I. La Sculpture catholique 167
II. La Sculpture lyrique 171
III. La Sculpture poétique 173
IV. La Sculpture païenne 179
V. La Sculpture historique 182
VI. La Sculpture civique 184
VII. La Contemporanéité 188
VIII. La Femme, habillée, décolletée, nue 190
IX. La Sculpture pittoresque 193
X. La Sculpture bourgeoise 195
Les Bustes 196
Salut aux Absents! 198
Conclusion 199
Architecture 201
Cartons et dessins 204
Miniatures 205
Aquarelles 206
Pastels 207
Gravure 208
Émaux, porcelaines, faïences 210
Conclusion 211
FIN
Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.
Paris.--Typ. Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac.