L'art du taupier; ou, méthode amusante et infaillible de prendre les taupes

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L'ART DU TAUPIER

OU

Méthode amusante et infaillible DE PRENDRE LES TAUPES

Par M. DRALET

Ouvrage publié par ordre du Gouvernement.

DIX-SEPTIÈME ÉDITION

Revue et augmentée d'une Introduction et d'additions

PAR A. G.

1880

L'ART DU TAUPIER

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

L'ART DU TAUPIER

OU

MÉTHODE AMUSANTE ET INFAILLIBLE DE PRENDRE LES TAUPES

PAR M. DRALET

Ouvrage publié par ordre du Gouvernement.

DIX-SEPTIÈME ÉDITION

REVUE ET AUGMENTÉE D'UNE INTRODUCTION ET D'ADDITIONS

Par A. G.

PARIS LIBRAIRIE AUDOT LEBROC ET Cie, SUCCESSEURS LIBRAIRES-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE SAINT-SULPICE

1880

INTRODUCTION

Histoire naturelle de la Taupe.

La zoologie range la Taupe dans la _classe_ des mammifères, dans l'_ordre_ des carnassiers, dans la _famille_ des insectivores, dans la _tribu_ des Talpidés, où elle constitue le _genre_ Talpa, placé entre ceux Desman (_Myogale_) et Condylure (_Condylura_).

Jusqu'à présent, on connaît trois _espèces_ dans le genre Taupe: la Taupe Woogura, la Taupe aveugle et la Taupe d'Europe, ou commune.

La Taupe Woogura (_Talpa Woogura_), récemment découverte au Japon, ne diffère de celle commune que par son pelage de couleur fauve sale et en ce qu'elle ne possède que trois paires d'incisives à chaque mâchoire, tandis que les deux autres espèces en ont quatre à la mâchoire inférieure; ses moeurs sont identiques.

«La Taupe aveugle (_Talpa cæca_) est ainsi nommée, parce que son oeil est recouvert par une membrane mince, translucide, percée en avant de la pupille d'un trou très-fin, non dilatable, par lequel on peut voir le globe de l'organe. Quant aux autres points de l'organisation, la Taupe aveugle se distingue peu de la Taupe vulgaire; elle aurait cependant la trompe plus longue, les incisives supérieures plus larges, les lèvres, les pieds et la queue blancs au lieu d'être gris. Son pelage épais et velouté est gris-noir foncé, la pointe des poils étant d'un noir brun; sa taille est la même que celle de la Taupe commune.» (A. E. Brehm, _l'Homme et les animaux_, t. Ier, p. 756-757.)

La Taupe commune ou d'Europe (_Talpa Europæa_) est un petit mammifère fouisseur, à corps long et cylindrique, à pattes très-courtes, à tête prolongée en avant en forme de groin ou de boutoir, avec des yeux si petits et si bien cachés sous les poils qu'on a longtemps nié leur existence, dépourvue de conque de l'oreille externe, munie enfin d'un simple rudiment de queue. Son corps est recouvert d'un poil fin, serré, court, mou, imitant le velours, de couleur noire avec des reflets grisâtres et rougeâtres; la longueur totale, du bout du nez à l'extrémité de la queue, est de 0m,15 à 0m,16 chez les adultes.

«La Taupe commune se trouve dans toute l'Europe, à quelques exceptions près, et arrive jusque dans l'Asie centrale et septentrionale. Beaucoup de naturalistes ne voient dans la Taupe américaine qu'une variété de notre espèce. En Europe, le midi de la France, la Lombardie et le nord de l'Italie dessinent sa limite méridionale. De là, elle remonte vers le nord jusqu'à Dovrefjeld; en Grande-Bretagne, jusque vers l'Écosse centrale; en Russie, jusqu'au milieu du bassin de la Dwina. Elle manque complétement dans les Orcades, les Shetlands, la plus grande partie des Hébrides et en Islande. En Asie, elle va du Caucase jusqu'à la Léna. Dans les Alpes, elle monte jusqu'à une altitude de 2,000 mètres. Partout elle est commune et se multiplie d'une manière surprenante, là où elle n'a pas d'ennemis.» (Brehm, _ut supra_, p. 747.)

Il ne sera pas sans intérêt pour les agriculteurs d'étudier successivement les principaux points de l'organisation et l'ensemble des moeurs de cet animal.

La Taupe est un animal fouisseur: elle ne peut vivre et se reproduire qu'en creusant dans le sol des galeries souterraines, des gîtes et des nids, plus ou moins longs et spacieux. Aussi la nature l'a-t-elle spécialement construite pour ces fonctions; elle l'a dotée d'une clavicule large et courte, supportée par une lame verticale provenant du sternum; l'humérus, très-court, est fortement renflé à ses deux bouts et renvoyé latéralement; le radius est également court et robuste, le cubitus a la forme d'une lame prolongée en avant par un fort onglet transversal qui n'est que la transformation de l'olécrane. Enfin, la courbure, la situation latérale de l'humérus, la disposition des muscles en général et des muscles peaussiers en particulier, élèvent le coude plus haut que l'épaule et amènent la paume de la main en dehors.

La main, et c'est bien véritablement une main, présente une longueur égale à sa largeur. Les phalanges métacarpiennes et digitales sont formées d'osselets courts à têtes articulaires, et se terminent par une phalange onguéale droite, acuminée, convexe en dessus, taillée en bec de flûte en dessous, longue et forte; enfin un fort osselet en forme de fer de serpe, né de l'extrémité du radius, vient s'insérer près de l'ongle du pouce. Cette main merveilleuse sert à fouir, et pour cela, elle est conformée à la fois comme une pioche et comme une pelle, elle est munie d'ongles longs et puissants, elle fonctionne d'avant et de côté en arrière; mais elle sert aussi à la marche et même à une marche rapide, en se plaçant perpendiculairement au sol sur lequel elle s'appuie avec l'extrémité des ongles.

Le membre postérieur se rapproche bien plus, par sa conformation, des membres analogues des autres mammifères. Le bassin est allongé, ouvert par devant et soudé par l'ilium avec les vertèbres sacrées; le fémur est allongé et offre deux fortes têtes articulaires; le tibia est long et fort, et son péroné, développé en haut, se confond avec lui en bas. Le pied est étroit, allongé, placé d'aplomb sous le ventre; il est terminé par des ongles droits, longs et très-aigus; on y trouve, comme à la main, mais plus grêle et à l'état rudimentaire, un petit osselet surnuméraire. Le pied peut venir en aide à la main, dans l'action de fouiller, et servir à pousser la terre de côté; il sert aussi à la marche et se pose sur toute la plante, le membre postérieur donnant l'impulsion principale au corps tout entier.

La main forme pour la Taupe une pioche à la fois et une pelle; mais elle est encore aidée dans ces fonctions par la tête, dont la mâchoire supérieure se termine en museau allongé, en boutoir ou en groin, assez comparable à celui du porc et du sanglier. Ce museau est recouvert par la peau, dont le panicule charnu est très-développé aussi bien que les muscles vertébraux; grâce à cette disposition, la Taupe, douée d'une force énorme pour renverser sa tête en arrière, se sert de ce museau pour soulever le sol après l'avoir désagrégé et l'amonceler à la surface de la galerie ou du nid; c'est à la fois une pince, une tarière et une pelle, organe à la fois de préhension, de fouissage et d'extraction.

Puisque nous nous occupons de la tête, traitons des sens qui y ont leur siége. Au premier rang, il faut placer celui de l'odorat, qui s'est développé aux dépens de celui de la vue. Le mufle s'est allongé et converti en boutoir, presque en trompe; les cavités nasales s'élargissent en arrière, reposant sur un ethmoïde étendu et contenant des cornets volumineux et repliés en nombreuses et fines volutes; les tubercules olfactifs du cerveau présentent un développement inaccoutumé. Dans sa vie souterraine, en effet, la Taupe avait besoin d'un odorat subtil pour se diriger vers sa proie, la guetter, la deviner et l'atteindre.

Le vers de Virgile:

_Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum,_

pourrait presque caractériser la Taupe, et longtemps on a considéré cet animal comme privé de l'organe et du sens de la vue; on sait aujourd'hui qu'elle est douée d'un oeil très-petit, il est vrai, que cachent les poils, mais qui est un oeil véritable et ne différant guère de celui des autres mammifères que par un développement plus restreint. Cet oeil présente une pupille elliptique et verticale; la cornée est plus saillante que chez les oiseaux, le cristallin plus convexe que chez les mammifères, ce qui tendrait à constituer un oeil myope, bien en accord avec le milieu dans lequel vit l'animal. Nous avons vu que, chez la Taupe dite aveugle, la vision ne s'opère qu'à travers un trou très-fin, ouverture non dilatable, percée dans une membrane très-mince qui recouvre tout le globe oculaire.

Le sens de l'audition vient, pour la Taupe, comme importance, après celui de l'olfaction; il est indispensable à sa sécurité. Il ne paraît point qu'il y ait d'oreille externe; mais s'il n'y a aucun rudiment de conque, on peut remarquer, sous le poil, une ouverture pratiquée à la peau; c'est un méat auditif, l'orifice d'un canal qui, après quelques sinuosités sous la peau, aboutit dans l'oreille osseuse; ce canal à parois musculeuses et cartilagineuses n'est qu'une conque placée intérieurement. C'est encore une adaptation des organes aux milieux.

Quant au sens du goût, le palais présente une vaste surface, et la langue le pouvant recouvrir en entier, palais et langue étant tapissés d'une muqueuse qui ne paraît rien présenter d'anormal, il y a tout lieu de supposer que la gustation s'exerce chez la Taupe comme chez la plupart des mammifères et au même degré.

Enfin, le sens du tact ne paraît présenter aucune particularité.

Parmi les fonctions physiologiques, deux seulement méritent particulièrement d'attirer notre attention.

La fonction de digestion d'abord. La place assignée à la Taupe dans la classification zoologique, parmi les carnassiers insectivores, dit assez bien la forme que doivent offrir les dents de cet animal; elle ne dit pas leur formule; la voici:

Incisives Canines Molaires

6 2 7 + 7 8 2 6 + 6 ---- ---- -------- 14 4 13 + 13 = 44

Nous avons vu que chez la Taupe Woogura, la formule des molaires supérieures est de +6, et le nombre total de 42 seulement, 6 par conséquent.

Venons maintenant aux fonctions de reproduction. Les organes mâles se composent, comme chez les autres mammifères, 1º de deux testicules très-gros relativement, occupant leur situation ordinaire, mais contenus dans l'abdomen et non dans un repli de la peau (scrotum); 2º les testicules se continuant par les canaux déférents; 3º une large vésicule séminale; 4º une glande prostate; 5º un canal éjaculatoire; 6º un canal de l'urètre contenu dans le pénis; 7º un pénis extrêmement long et terminé par un os pénien extrêmement aigu; le méat urinaire s'ouvre non à la pointe, mais en arrière de l'os pénien.

Les organes de la Taupe femelle comprennent, comme chez les autres mammifères: 1º deux ovaires; 2º deux oviductes; 3º un utérus assez vaste avec deux cornes énormes, repliées et comme enroulées sur elles-mêmes; cet utérus de forme ovalaire est, dans l'âge adulte, mais en état de vacuité, long de 0m,02256 et large de 0m,004512, et s'ouvre dans le vagin par le col et le museau de tanche; 4º le vagin est long de 0m,027072 à 0m,03384; il est courbé en arc et renversé par dessous. L'utérus est contenu, non dans la cavité du bassin, mais en dehors et au-dessous. 5º Quant à la vulve, elle n'apparaît au dehors que passé l'âge de six mois, par une fente; jusque-là, il y a occlusion complète, et la femelle peut d'autant mieux être confondue avec le mâle, que le clitoris, relativement très-développé, se présente comme l'analogue du pénis et porte comme lui un méat urinaire. La fente vulvaire se produit-elle spontanément à l'époque où s'opèrent les changements qui rendent la Taupe apte à subir la fécondation, ou résulte-t-elle de l'action de l'os pénien du mâle durant l'accouplement? C'est ce qu'on ignore encore. 6º Deux mamelles situées, une de chaque côté, dans le pli de l'aine.

Maintenant que, grâce aux beaux travaux de Geoffroy Saint-Hilaire[A], nous avons initié le lecteur aux particularités anatomiques que présente le bizarre animal dont nous nous occupons, il est temps de nous enquérir de ses moeurs et de son mode d'existence.

De même que tous les petits mammifères, la Taupe doit avoir une circulation très-active; de même que les oiseaux et par le même motif, elle ne peut supporter une abstinence un peu prolongée. Il faut qu'elle mange souvent, et que, pour manger, elle travaille: d'où la nécessité des nombreuses galeries qu'elle creuse sans cesse dans nos champs, nos prés et nos jardins. «La Taupe n'a pas faim comme tous les autres animaux: ce besoin est chez elle exalté; c'est un épuisement ressenti jusqu'au degré de la frénésie. Elle se montre violemment agitée, elle est animée de rage quand elle s'élance sur sa proie: sa gloutonnerie désordonne toutes ses facultés; rien ne lui coûte pour assouvir sa faim; elle s'abandonne à sa voracité, quoi qu'il arrive; ni la présence d'un homme, ni obstacles, ni menaces ne lui en imposent, ne l'arrêtent... La Taupe attaque ses ennemis par le ventre; elle entre la tête la première dans le corps de sa victime, elle s'y plonge, elle y délecte tous ses organes des sens, en sorte qu'il n'en est plus pour veiller pour elle, sur elle; pas même l'oreille qui n'écoute que quand l'animal est au repos.» (Geoffroy Saint-Hilaire, XIXe leçon, p. 5-6.) Flourens constata, dans ses expériences, que, du soir au matin, la Taupe est exposée à périr par défaut de nourriture: «J'ai cherché, dit-il, à voir sur plusieurs Taupes quel temps elles pouvaient résister à la privation de toute nourriture: je n'en ai jamais trouvé qui aient passé impunément une nuit entière sans manger. Dix ou douze heures sont à peu près le maximum de temps qu'une Taupe peut survivre au manque de nourriture. Toutes les fois qu'une Taupe est demeurée seulement trois ou quatre heures sans manger, elle paraît affamée; et au bout de cinq ou six heures elle commence à tomber dans un état de débilité extrême. Il est très-aisé de reconnaître qu'une Taupe a faim à son excessive activité; quand elle est repue, elle est tranquille. A peine la Taupe a-t-elle souffert quelques heures de la faim que ses flancs se dépriment, et qu'elle semble comme expirante; mais, dès qu'elle a mangé, sa force renaît, comme aussi son assoupissement la reprend dès qu'elle est repue. J'ai toujours vu les Taupes très-avides de boire, comme tous les animaux qui se nourrissent de chair. Je ne sais s'il existe un autre animal qui offre un pareil besoin de manger à des heures si rapprochées; et il est difficile de se faire une idée de l'impétuosité ou de l'espèce de rage avec laquelle la Taupe pressée par la faim se jette sur sa proie et la dévore.» (_Observ. pour servir à l'hist. natur. de la Taupe. Mus. d'hist. natur._, 1828, t. XVII, p. 194.) Cette voracité ou plutôt cet impérieux besoin de manger va jusqu'à rendre la Taupe talpophage: deux Taupes vivantes ayant été placées dans une boîte pour être expédiées, de trente-deux kilomètres, à Geoffroy Saint-Hilaire, l'une d'elles fut dévorée par l'autre. «N'allez point, dit ce savant, n'allez point, croyant procurer à des Taupes la satisfaction du compagnonnage, en tenir deux dans un lieu renfermé, sans nourriture: c'est livrer la plus faible à la dent de la plus forte. Vainement celle-ci essaye de fuir, l'autre ne montre dans sa poursuite que plus de véhémence et de fureur. La plus faible expie bientôt son tort d'impuissance; elle est dévorée; si c'est du soir au matin, elle l'est en deux époques, alors entièrement, même ses os; il n'en reste que la peau, fendue sous le ventre selon la ligne médiane. Qu'il vous arrive de placer près de la Taupe une proie, soit vivante, soit morte, soit même quelques lambeaux de chair, elle se jette gloutonnement dessus. Est-ce un oiseau vivant? elle a recours à la ruse; elle quitte son trou, s'approche en menaçant, reçoit quelques coups de bec sur son museau, recule sur son trou, cherchant à y attirer son ennemi, pour profiter sur lui de l'avantage du lieu; mais bientôt, disposant de la toute-puissance de ses moyens musculaires, elle s'élance sur cette proie avec la rapidité de la foudre. L'oiseau, saisi par les entrailles, est incontinent dévoré: la Taupe s'y porte avec une sorte de fureur; elle emploie ses mains à élargir la plaie, à écarter les téguments, à se procurer les moyens d'entrer plus avant. La moitié d'un moineau assouvit sa faim: ses flancs s'élargissent, son ventre est gonflé; elle se calme alors et repose sans mouvement. Un autre besoin à satisfaire l'excite ensuite; elle cherche à boire; vous lui en fourniriez vous-même l'occasion qu'elle l'accepterait volontiers, et dans tous les cas, elle s'y porte avec l'impétuosité de son caractère; elle boit beaucoup et avec une grande avidité. Placez près d'elle d'autres animaux, des grenouilles, par exemple; ce sont mêmes manoeuvres: d'un bond elle est sur sa proie; et ce mouvement est calculé de telle sorte qu'elle saisit celle-ci par ses dents, déjà enfoncées et plongeant dans les entrailles de la victime.» (XIXe leçon, p. 5 à 11.)

Mais la Taupe ne trouve point toujours des proies aussi volumineuses, et force lui est de se contenter de lombrics ou vers de terre et de cloportes pour lesquels elle a, d'après Geoffroy Saint-Hilaire, un goût décidé, et de petits scarabées, d'après Cadet de Vaux.

Ç'a été longtemps une question très-discutée que celle de savoir si la Taupe mange et par conséquent détruit le ver blanc, nom vulgaire de la larve du hanneton, et aussi la courtilière; de savoir si elle se contente du régime animal et bouleverse seulement les plantes situées sur le passage de ses galeries, ou si elle vit des racines de ces plantes. La malheureuse proscrite trouva des juges implacables d'un côté et des protecteurs de l'autre. M. le docteur Boisduval dit qu'elle dévore une quantité énorme de vers blancs (_melolontha vulgaris_) et de vers gris (_agrotis segetum_). Le maréchal Vaillant constata à Vincennes qu'une Taupe consommait, en vingt-quatre heures, plusieurs fois son poids de vers blancs. M. Carl Vogt dit avoir trouvé dans l'estomac des Taupes des débris de vers blancs, des coléoptères à l'état parfait, des myriapodes, mais jamais de fragments végétaux. MM. Eug. Noël, F. Villeroy, Eug. Gayot, la considèrent comme une destructrice acharnée du ver blanc. M. Pouchet, sur plus de deux cents Taupes disséquées, a trouvé l'estomac rempli de fragments de vers de terre, de vers blancs, de hannetons et d'autres insectes, mais rarement et accidentellement des débris de végétaux. Geoffroy Saint-Hilaire est plus circonspect: «On a donné pour certain, dit-il, que les Taupes négligent les vers blancs et les courtilières. Malheureusement, il n'en est rien: la larve du hanneton ou le ver blanc et la courtilière (_acheta gryllotalpa_) ne lui inspirent que du dégoût. Le célèbre zoologiste Paul Savi parle d'une Taupe qu'il a possédée et observée vivante pendant deux mois. Il l'a quelquefois nourrie seulement avec des courtilières. Douze de ces insectes suffisaient à la subsistance de toute une journée. J'ai observé un estomac de Taupe qui renfermait des vers blancs en une telle quantité que cette poche était comble; mais nous avons cherché vainement à déterminer l'espèce de ces vers blancs, M. Audouin consulté.» D'après Cadet de Vaux, la Taupe ne mange pas la courtilière, ni le ver gris, mais bien probablement le ver blanc. Un jardinier du département du Cher nous affirma qu'ayant placé des Taupes dans des caisses à fleurs où il les nourrissait de courtilières, les Taupes ne mangeaient que les têtes des insectes, ce qui serait bien suffisant pour affirmer leur destruction.

Ne serait-il point possible que, poussée par cette faim insatiable, par cette nécessité suprême d'une nourriture fréquente, la Taupe consommât en cas de besoin, et toute autre meilleure nourriture lui faisant défaut, des proies qu'elle dédaignerait en toute autre circonstance? C'est ce que tendrait à prouver l'observation suivante: «Dans le but de vérifier les assertions si souvent faites que la Taupe détruit les vers blancs, et pour en avoir le coeur net, comme on dit, voici comment j'ai procédé. Je laissai vivre les Taupes en toute liberté, évitant même de les déranger, dans l'espoir qu'elles me débarrasseraient des vers blancs. Je suis maintenant bien renseigné sur ce point; je n'ai plus aucun doute sur l'inefficacité à peu près complète du procédé. Cette année encore, j'avais des planches de scarole et de chicorée qui étaient complétement envahies par des vers blancs. Ainsi que cela avait déjà eu lieu les années précédentes, des Taupes y sont venues creuser des galeries dans tous les sens, mais elles ont paru vivre dans de très-bons termes avec les vers blancs, de sorte que, au lieu d'un ennemi, j'en avais deux. Cette observation que j'ai faite sur mes planches de salade, je l'ai également faite dans mes fraisiers, et j'ai pu constater que les résultats ont été exactement les mêmes, d'où je conclus que les Taupes ne mangent des vers blancs que faute de trouver mieux.» (P. Hauguel, jardinier à Montivilliers. _Journ. d'Hortic. pratique_, 1877, p. 471-472.)

Il est bien évident, d'après son système dentaire et son tube digestif (l'intestin décuple seulement de la longueur du corps, dénué de coecum et présentant sur presque tout son trajet le même diamètre; estomac égalant en longueur la moitié de celle du corps avec insertion de l'oesophage dans le centre et non à l'extrémité antérieure), que la Taupe est organisée pour un régime animal. Mais, poussée par une voracité caractéristique, n'est-il pas possible qu'à défaut de nourriture animale, elle ne cherche à tromper la faim par des aliments végétaux? Flourens, Oken, Lenz, ont vu les Taupes périr de faim plutôt que de se nourrir de végétaux mis à leur portée (racines de raifort, de carottes, feuilles de chou et de salade, pain, etc.). Cadet de Vaux dit qu'elle se nourrit fort bien de racines d'artichaut, de carottes, panais, betteraves, navets, pommes de terre, etc. Geoffroy Saint-Hilaire nous semble dans le vrai, lorsqu'il dit: «La Taupe, très-friande, se jette, dans son désappointement, sur tout ce qui vient de prendre vie: les plus jeunes racines, le nouveau chevelu des arbres, de petites larves, toutes les semences végétales ou animales; elle se rabat, au besoin, sur des insectes parfaits, quelques scarabées et autres; enfin, elle s'accommode aussi de la partie charnue des racines fusiformes, prélevant sa part sur nos plantes alimentaires, comme carottes, panais, betteraves, navets, pommes de terre, etc. La culture des artichauts l'attire dans les potagers. Sa préférence pour les jeunes pousses des végétaux et pour tous les produits de l'animalisation serait-elle cause qu'il ne lui arrive point de faire des provisions? Il est du moins certain qu'elle vit au jour le jour. Ce n'est point seulement en été, mais aussi dans la saison d'hiver; la Taupe n'y est pas sujette à l'engourdissement.» (XVe leçon, p. 39.) Buffon avait déjà dit, en parlant de la Taupe: «Il lui faut une terre douce, fournie de racines esculentes, et surtout bien peuplée d'insectes et de vers dont elle fait sa principale nourriture.»