L'Art du brodeur

Part 4

Chapter 43,958 wordsPublic domain

Les fleurs & compartiments pour meubles ou vêtements, se brodent ordinairement avec la soie de Grenade, sur-tout si c’est en passé. Quoique les ombres ne soient dans la Nature qu’une privation de lumiere qui présente les nuances des objets plus sombres & plus éteints, il est d’usage de les exprimer, (sur-tout pour les fleurs brodées), par des teintes de plus en plus vives; on n’ose pas (même pour les choses qui sont censées plus éloignées de l’œil), hasarder les demi-teintes ni ces couleurs sales & équivoques qui donneroient tant de fraîcheur aux fleurs dominantes, & les rendroient plus vives & plus saillantes: l’habitude fait qu’on n’est point choqué de ces contre-sens, qui démentent chaque jour les meilleurs tableaux. Depuis quelque temps on préfere à la soie de Grenade, un cordonnet fin & égal, dont le grain est plus agréable; nous devons cet exemple aux Chinois, chez qui plusieurs Curieux ont fait broder des habits de la plus grande régularité. Les Marchands en tiennent des assortiments.

Un autre procédé beaucoup plus expéditif, c’est de lancer une ou plusieurs nuances d’un bout à l’autre de chaque objet, en les fondant l’une dans l’autre; & quand la surface est toute couverte de soies, on la croise d’autres soies fines assorties aux premieres nuances, & lancées à la distance de deux ou trois lignes les unes des autres, comme la rose, _fig. 6, Pl. 3_, ou la feuille de vigne, _fig. 4, Pl. 7_; puis on arrête ces dernieres soies de petits points imperceptibles, ce qui s’appelle _râcher_, comme le présente la figure. Ce procédé est bon pour les grandes parties, & les ouvrages qui ne doivent être vus que de loin. La soie en est fort luisante: les queues & nervures se font à points fendus à l’ordinaire.

Quelques Communautés Religieuses brodent sur de gros papier, des corbeilles & bouquets de fleurs en soie plate, nués à deux endroits; la levée de point ou jonction d’une feuille à l’autre, se trouve à-peu-près coupée par le coup d’aiguille répété à côté l’un de l’autre, ce qui nuit à la solidité, & fait que malgré la propreté du travail, ce genre de Broderie n’a guere d’autre usage que d’être mis sous verre ou dans des livres.

_De la Broderie en Chenille._

Il y a deux manieres de broder en chenille, l’une en la cousant sur l’étoffe avec une soie cirée de la même couleur; les points se trouvent cachés par les poils de la chenille, quand on a soin de faire le point un peu de biais, du sens que la chenille est torse. Cette chenille a d’abord été roulée sur une broche qui sert à la mener ferme en la cousant, & la garantit de la froissure de la main; on coupe la chenille, quand la nuance ou l’objet sont finis, à un pouce de distance du dernier point, & ce bout qui déborde, on le passe au travers de l’étoffe tout auprès du dernier point de soie, avec une aiguille à passer les bouts. _Voy. Pl. 3, fig. 5_.

On peut nuer les grands objets par ce procédé, en faisant les rangées plus ou moins longues, & les continuant de la nuance suivante, selon que les ombres de l’objet l’exigent. Il est rare de coucher la chenille deux brins à la fois; cela peut pourtant arriver pour de grands compartiments d’une seule couleur.

L’autre maniere de broder en chenille, est de l’enfiler par aiguillées courtes dans une aiguille à longue tête, & la passer au travers de l’étoffe, soit en passé soit en la nuant à points courts & longs comme on fait en soie pour fondre les teintes; on ne doit pas employer la chenille double comme on fait la soie; ce procédé fond mieux les nuances, il fait plus velouté que la chenille couchée. La broderie en chenille à l’aiguille, consomme un peu plus de marchandise, tant à cause des passages qu’on fait à l’envers de l’étoffe, que parce que la chenille est sujette à s’écorcher, si l’Ouvrier n’a pas l’attention de la soulager en tirant son point.

Si la chenille s’écorche en travaillant, il faut arrêter le dernier point, défiler son aiguille, couper ce qui est écorché, & renfiler le reste s’il en vaut la peine. On ne doit pas faire de nœud au commencement de l’aiguillée, mais l’arrêter de deux ou trois petits points perdus, comme le passé d’or, _voyez Pl. 4, fig. 3, b, b_. Il ne faut pas non plus matelasser l’ouvrage en mettant les points trop près les uns des autres, mais seulement laisser assez peu d’espace pour qu’on n’apperçoive pas le fond de l’étoffe entre chaque point.

Quelques personnes emploient la chenille en chaînette au crochet, & elle fait un bon effet. Il s’en fait de trois grosseurs différentes: on sent bien que la plus fine se nue mieux, est plus longue à travailler, & plus chere en elle-même: en général, la Broderie en chenille n’est pas d’un excellent usage; elle se flétrit facilement, prend & conserve la poussiere.

_De la Broderie en Laine._

On brode en laine fine d’Angleterre à points fendus & en passé, comme on fait en soie; il n’y a de différence que dans la maniere d’enfiler son aiguille: il faut ployer le bout de l’aiguillée en deux, & faire entrer la boucle que forme cette laine dans le trou de l’aiguille; il seroit très-difficile d’en venir à bout autrement à cause du ressort des poils dont la laine est formée. On brode en laine fine les armes de bandoulieres, supports de blason, ornemens d’Eglise, robes de femmes, &c. On s’en sert encore en chaînette; cette matiere a l’avantage de donner des couleurs plus vives & de plus de résistance que la soie. Il y en a de toutes les nuances.

Pour les équipages d’armées, & autres gros ouvrages, on se sert de grosse laine, ainsi que pour faire des cordons à lisérer la taillure de laine; ces équipages sont moins lourds, prennent moins d’eau, & sont d’un meilleur usage que les caparaçons en tapisserie. L’expérience l’a prouvé.

_De la Broderie en Tapisserie._

Quoique la Broderie en tapisserie ne soit pas du ressort des Brodeurs, j’ai cru devoir donner une idée des procédés de ce travail.

On brode en tapisserie gros & petit point des meubles de toute espece; le dessein étant tracé à l’encre sur du canevas gros à volonté, on le fait retracer par de petits points de filoselle sur tous les contours, pour indiquer les différentes nuances. _Voy. Pl. 3, fig. 2_. Les fils du canevas servent à régler les points de soie ou de laine avec lesquels on brode. Le gros point se fait en embrassant quarrément deux fils du canevas, maille à maille, comme _fig. 9, a, a_, tout le long de l’objet, ou du fond qu’on brode; puis on reprend la même marche en sens contraire, comme _b, b_, ce qui recroise chaque point & bouche absolument les trous du canevas; on sent bien qu’il faut proportionner la grosseur de la laine à la grosseur du canevas. On plaque d’une ou deux couleurs pour imiter le damas, comme _fig. 10_, ou l’on nue en toutes nuances en se réglant par les fils.

Le petit point se prend d’angle en angle du canevas, _voyez fig. 8_; puis revenant en sens contraire aussi d’angle en angle pour recouvrir: il donne à peu-près le même effet, avec cette différence, que le petit point exprime mieux les formes. Le gros point se fait sur du canevas fin, & le petit point sur de gros canevas. Ce travail a dans son méchanisme quelque rapport avec la mosaïque. Quelques Marchands tiennent en magasin des fauteuils & sophas, dont les nuances sont faites, il ne reste que les fonds à faire pour amuser les personnes qui ne veulent pas se donner beaucoup de peine. On brode beaucoup en tapisserie dans les Communautés Religieuses: c’est un travail facile.

Quelquefois avant de broder, on applique le canevas tout dessiné sur un fond d’or ou de soie; quand les fleurs ou fruits sont brodés en la maniere susdite, & en embrassant à chaque point l’étoffe qui est dessous, on coupe la lisiere du canevas, puis on tire adroitement les fils l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’en reste pas un seul; l’étoffe qui étoit dessous & qui se trouve à découvert, devient le vrai fond de l’ouvrage; le canevas n’a servi qu’à régler le point.

Le marly rend le même service, & est bien plus commode; il suffit de le découper autour des objets quand la Broderie est faite, & rien ne paroît. Comme la laine a des couleurs plus vives & qui se conservent mieux que celles de la soie, on fait volontiers les nuances brunes en laine, & les claires en soie.

_De la Broderie en Chaînette & au Tambour._

La Broderie en chaînette dont beaucoup de Dames s’occupent, s’est long-temps faite ou sur le doigt ou sur un métier ordinaire avec une aiguille à coudre. La ville de Vendôme étoit renommée pour ce genre de travail. Depuis à-peu-près dix ans qu’on nous a apporté de Chine un procédé aussi correct & six fois plus expéditif, on a abandonné l’autre maniere d’opérer.

Quand l’étoffe a été tendue sur un cercle d’éclisse appellé _Tambour_, _voyez Pl. 1, fig. 7_ & _8_, & arrêtée avec la sangle bouclée qui l’entoure _b, b_, la personne qui veut broder prend l’outil, _fig. 12_, dont la pointe a forme un crochet ou hameçon imperceptible; la vis _b_ arrête l’aiguille dans un manche _c_ de buis ou d’ivoire. La Brodeuse après s’être assise, avoir pris sur ses genoux le métier ou tambour, & tourné devant elle la surface extérieure de son tambour, qui est mobile, ou sur des vis _c, c_, ou sur un genouil _d_, fiche la pointe de son outil dans l’étoffe à l’endroit que le dessin lui indique; elle acroche avec l’hameçon de son outil, une premiere boucle d’or ou de soie que lui présente la main de dessous; elle ramene cette boucle en dessus avec l’outil & l’autre main, en appuyant un peu le dos de l’outil pour ouvrir le trou de l’étoffe; elle fiche ensuite son aiguille une ligne plus loin sur le trait dessiné, sans la sortir de la premiere boucle; accroche le brin d’or que lui présente la main de dessous, le ramene en dessus, le sort de la premiere boucle en contenant l’or un peu ferme avec la main de dessous, & ainsi de suite; l’habitude fait le reste. Pour arrêter un dernier point, ou former la pointe d’une feuille, on laisse le dernier point en l’air; on en sort l’outil à vuide, & une ligne plus loin on ramene l’or de dessous; on lui fait embrasser le point qui restoit en l’air, on tire doucement en dessous, & tout est arrêté. L’or qu’on emploie doit être souple & fin; il faut de l’expérience pour ne le pas écorcher.

Quand la chaînette est faite d’or ou d’argent, on la fait cylindrer pour lui donner plus de luisant; l’or en s’écrasant sous le cylindre devient une espece de lame brillante: mais l’étoffe y perd quelque chose de sa fraîcheur. On lisere au tambour de petits damas, des toiles peintes, des linons brochés.

_De la Broderie du Blason._

Les émaux du Blason se brodent ordinairement en cordonnet, couché du même sens que l’on exprime leur couleur sur les dessins & gravures; c’est-à-dire, que l’azur ou bleu se couche en travers de l’écusson parallélement, comme _fig. 5, Pl. 7_; gueule ou rouge, se couche perpendiculairement, comme _fig. 6_; sinople ou verd, se couche en biais de gauche à droite de l’écusson, comme _fig. 7_; pourpre ou cramoisi, se couche de droite à gauche, comme _fig. 8_; sable ou noir se lance à volonté, rabattu en petits carreaux, comme _fig. 9_: ces rayures sont consacrées par les principes du Blason. Les métaux qui sont ou or ou argent, se représentent par le jaune ou le blanc, pour les ouvrages communs, couché à volonté. Dans les Blasons précieux, on emploie l’or ou l’argent couché ou satiné; quelquefois même on exprime le champ d’or ou autres pieces qui composent le Blason, par des paillons découpés à volonté; si ce sont de très-petits objets, on peut les faire en frisure ou bouillon: rarement trouve-t-on métal sur métal, ou émail sur émail; cela n’est cependant pas sans exemple. Il faut être exact à suivre les émaux ou couleurs annoncées par les cachets ou dessins, plusieurs familles portant les mêmes pieces, variées seulement par les couleurs.

Il seroit à désirer que tout Brodeur eût au moins les premiers éléments du Blason.

Il est assez d’usage de séparer les quartiers qui composent le Blason, ainsi que les surtouts, par une formation ou profil noir. Les couronnes, cartouches, supports, &c, doivent être brodés de rapport, afin de pouvoir être emboutis à volonté; les coliers d’Ordres & leurs croix, demandent de l’exactitude & de la délicatesse: on peut les faire valoir par des formations de soies assorties aux objets.

Les yeux des animaux qui servent de support aux Blasons, se font souvent avec un gros grain de jais noir, rond ou ovale, percé & rattaché de quelques points de soie, ce qui exprime très-bien la prunelle.

Le cri des Armes, les devises & légendes se brodent communément sur des banderolles de laine ou d’argent couché; les lettres se font en soie ou laine noire passée. Pour bien exprimer les angles & les déliés de chaque lettre, il est à propos d’en tracer d’abord les contours par des soyes lancées d’un bout à l’autre de chaque jambage: puis recouvrir ces jambages & les soyes qui les tracent (sans les déranger) en passé pris un peu de biais. Je suppose que l’Orthographe a bien été observée par celui qui a fait le dessein.

_De la Broderie en Fourrure._

Depuis qu’on a réussi à teindre l’hermine en toutes couleurs, les Brodeurs en ont fait des compartiments & des fleurs découpées, collées & ornées de graine & lisiere de paillettes; on y mêle de la peau d’agneau d’Astracan, sur laquelle on brode des compartiments de paillettes. Quand on ne veut qu’imiter la fourrure, on lance le compartiment qu’on projette, en soie plate, assortie à la peau qu’on veut imiter; puis on fait les poils à claire-voie, en sens contraire à la soie, avec de la chenille aussi assortie. Ces nouveautés ont assez le caractere de l’hiver, & réussissent très-bien. Il se fait aussi des Broderies en plumes de geai & de perdrix, râchées de soies assorties, & bordées de paillettes; on fait encore des compartiments d’ailes de mouches cantharides & autres scarabées colorés, rabattus de fils d’or, & mille autres inventions qui éclosent de temps en temps.

_De la Broderie de Marseille._

La Broderie de Marseille se fait en piquant de petits points de fil blanc, tous les contours des compartiments ou fleurs dessinées en blanc sur de la batiste ou mousseline doublée d’une autre toile plus forte & tendue sur un métier ordinaire. Quand tous les objets sont ainsi piqués, on retourne le métier, puis avec un poinçon ou la tête d’une grosse épingle, on insinue plus ou moins de coton filé entre les deux étoffes, par un petit trou fait à l’envers de chaque fleur, pour leur donner du relief. Quand on a ainsi rembouré tous les objets, en prenant bien garde de crever la batiste ou mousseline, on retourne le métier, puis on seme tous les fonds du dessin de nœuds de fil, faits à l’aiguille l’un après l’autre & très-pressés, ce qui produit un fond sablé & les fleurs lisses assez agréables, sur-tout pour des meubles de bains.

Les couvre-pieds & vêtements piqués, se font un peu différemment; après qu’on a tendu sur un métier l’étoffe qui doit servir de doublure, on la couvre en plein d’une légere couche de coton cardé; on recouvre le tout de la belle étoffe que l’on fixe bien étendue, par des points ou des épingles tout autour; on trace légérement avec de la craie, les écailles, carreaux ou mosaïques que l’on veut représenter; puis on pique tous les contours de petits points de soie ou de fil assorti à l’étoffe. Les Tapissiers se sont arrogés le droit de broder des lits suivant ce procédé, ce qui a donné matiere à quelques procès.

_De la Broderie en Nœuds._

On brode des robes, des meubles, en cousant à petits points les nœuds que font les Dames en s’amusant avec leur navette, _voyez Pl. 5, fig. 10_. Il n’est pas besoin, comme à la Broderie en chenille, de passer les bouts chaque fois qu’on est obligé de couper, il suffit d’arrêter le dernier nœud de deux points de soie: il y a peu d’ouvrages aussi solides. Quand les objets sont un peu gros, on peut les nuer comme avec la soie; on recouvre quelquefois par de gros & grands points de soie, pour exprimer des masses de lumiere, ou des formations d’ombre, tout cela dépend du goût. Il y a des nœuds de différentes grosseurs; il s’en fait en laine, en fil, en soie; ceux à deux côtés, _Pl. 5, fig. 15_, sont très-propres à lisérer les grands compartiments.

_De la Broderie en Blanc._

On brode sur mousseline en coton, fil plat, ou fil de Maline, à points piqués, en chaînette, ou en une infinité de petits jours, ou mosaïques, imitant les points de dentelle; ce qui se fait par différentes combinaisons des fils de la mousseline qu’on resserre les uns près des autres avec des points de fil très-fin comptés réguliérement. Si cette Broderie est destinée à faire des manchettes, on y fabrique une dent, ou en points noués, ou en petits œillets: quelquefois on brode deux mousselines ensemble, soit en brodant les contours du dessein qu’on met dessous, d’un cordonnet qu’on coud à petits points & qui embrasse les deux mousselines; soit en lisérant les objets d’un point noué ou d’une chaînette; puis on découpe l’une de ces deux mousselines, autour des fleurs & des feuillages. On ne dessine point la Broderie de mousseline sur l’étoffe; mais on bâtit à petits points la mousseline sur le dessein, qui doit être en papier ou parchemin jaune ou verd.

On peut avoir chez soi nombre d’Ouvrieres de cette espece sans craindre les Jurés-Brodeurs.

Tout ce qu’on brode en or se peut exécuter en argent; la différence est à peu-près du tiers pour le prix des matieres, le prix de la main-d’œuvre est le même: tout l’or que l’on emploie en Broderie n’est que de l’argent doré: le Mémoire du Tireur d’or est utile à consulter; il a beaucoup de rapport avec celui-ci.

Les odeurs fortes noircissent facilement la Broderie, sur-tout celle qui est faite en argent; on la nétoie avec de la mie de pain rassis, qu’on fait chauffer dans un poëlon bien net; on répand cette mie toute chaude sur la Broderie, on la frotte avec la paume de la main, on l’étend de façon qu’il y en ait par-tout sur l’ouvrage, on couvre le tout de plusieurs linges; quand tout est refroidi, on retourne le métier, on le bat par l’envers avec une baguette; on vergette la Broderie, puis on colle avec de la gomme ou de l’empois bien étalé sur l’envers de la Broderie.

On la nétoie encore avec du talc calciné & tamisé très-fin, ou de l’os de seche pulvérisé. Quelques personnes ont l’art de rendre à l’or noirci & très-passé, sa couleur & son éclat, sans altérer le fond de la Broderie; mais c’est un secret de pere en fils, dont une famille à Paris fait dépendre sa subsistance.

On rend encore à l’or blanchi sa couleur pour quelques instants, en l’exposant à la fumée de plumes ou cheveux brûlés.

Il y a quelques autres procédés dérivés de ceux-ci, qu’on peut étendre à l’infini, suivant les matériaux qu’on emploie, & le génie de ceux qui operent: j’ai tâché d’indiquer dans ce Mémoire, ceux qui sont les plus familiers.

Pour montrer la variété des goûts dans l’espace d’environ un siécle, j’ai joint à la fin de ce Mémoire, plusieurs desseins exécutés à vingt ou trente ans les uns des autres, pour des Bordures d’habits d’hommes.

_Fin de l’Art du Brodeur._

EXPLICATION

_DE QUELQUES TERMES_

PROPRES A L’ART DU BRODEUR.

AIGUILLES; il en faut de plusieurs sortes:

Aiguille de trois pouces de long, grosse à proportion, propre à enfiler la ficelle.

Aiguilles moyennes pour l’enlevure en fil.

Aiguilles à soie & à cul rond.

Aiguilles de la plus grande finesse pour employer la frisure.

Aiguilles à chenille, d’un bon pouce de long, la tête fort ouverte.

Aiguille sans pointe pour la tapisserie sur canevas.

On achette ces différentes Aiguilles à la _Coupe_ & à l’_Y grec_, rue Saint-Honoré.

AIGUILLE A PASSER LES BOUTS; c’est une grosse Aiguille enfilée deux fois d’un même fil ou cordonnet, formant une boucle dans laquelle le Brodeur fait passer chaque bout d’or ou de chenille qu’il veut faire passer au travers de l’étoffe pour l’arrêter. _Voyez Pl. 3, fig. 5_.

AIGUILLE A CHAÎNETTE pour broder au Tambour, doit être très-polie, la pointe ou hameçon bien dégagé: il y a beaucoup de choix; les meilleures se prennent chez les Couteliers.

Les Brodeuses cassent beaucoup d’aiguilles. On donne pour les aiguilles quand on veut hâter les Ouvriers, ou qu’on va les voir travailler. Les bons Ouvriers enfilent leur aiguille à tâtons en dessous le métier.

AIGUILLÉE, bout d’or ou de soie proportionné à l’étendue du bras de celui qui l’emploie; quand on l’a enfilée, il faut larder deux ou trois fois la soie avec la pointe de l’aiguille, & la faire passer tout au travers pour former vers la tête une boucle imperceptible qui l’empêche de se défiler: en commençant à travailler, il faut arrêter le bout de l’aiguillée dans l’étoffe, par deux ou trois petits points perdus; cela est plus propre que de faire un nœud. On en fait de même en finissant l’aiguillée avant de la couper en dessous; ce qui reste dans l’aiguille, se met au Bouriquet.

ARGENT. L’argent de Lyon est d’un meilleur usage pour passer que l’argent de Paris: on le vend 56 livres le marc.

BATTRE. Il est à propos de battre le métier avec une baguette avant de travailler, pour faire tomber ce qui pourroit rester de ponçure; il faut encore le battre bien fort sur l’envers de la Broderie quand elle est faite, pour faire sortir toutes les ordures & mie de pain qui ont servi à la nétoyer.

BATTU, trait d’or très-fin, passé au cylindre & rendu en lame polie.

BILLE, partie de la châpe qui sert à réunir les deux devants, & les fixer sur les épaules de celui qui la porte avec le secours de deux agraffes. _Voyez Pl. 6, fig. 4, a_.

BLANC A DESSINER. Il faut broyer le blanc de céruse avec de l’eau; puis quand il est bien fin, y mettre un peu de gomme d’Arabie, un fiel de carpe ou un peu d’eau-de-vie, pour le rendre coulant; il en faut faire un bon pot à la fois, le blanc devient meilleur en vieillissant: il faut le remuer souvent avec un petit bâton. On l’emploie indistinctement au pinceau ou à la plume.

BLEU D’INDE, se prépare de même, & sert aussi pour ordonner sur les fonds.

BOBINES, petit cylindre de bois blanc percé, sur lequel on dévide l’or ou la soie; il y en a de différentes longueurs & grosseurs. Les Tireurs d’or vendent l’or à passer & le cordon sur des bobines par onces séparées; la tare de la bobine & la grosseur de l’or sont marquées sur la patte de chaque bobine. _Voyez Pl. 1, d, d_.

Dans les grands atteliers, on enfile les bobines de soie en chapelets de différentes nuances, de peur qu’elles ne s’égarent, comme _Pl. 1, fig. u_.

BORDS, coupons de dessin, d’environ dix pouces, lavé & marqué des différentes matieres qui doivent l’exécuter; il faut en avoir souvent de nouveaux, pour donner à choisir aux Seigneurs, qui ne veulent presque jamais du dessin qui a été exécuté pour un autre. _Voyez Pl. 4, fig. 1, 3_ & _5_.

BOUCLES, se font en enfilant un point de frisure ou bouillon dans une aiguillée déja arrêtée dans l’étoffe; puis fichant son aiguille tout à côté du trou par où elle a passé, en tirant la soie en dessous, le grain de frisure forme un petit arcade qu’on nomme _boucle_. _Voyez Pl. 5, fig. 8, bis f_. On en entoure souvent les grandes paillettes, & quelquefois des compartiments entiers.

BOUILLON, petite lame qui a été roulée en tire-bourre sur une longue aiguille, & qui forme un tuyau d’environ 12 pouces. On le coupe par grains de deux ou trois lignes de long, pour l’employer, ainsi que la frisure, en l’enfilant de soie.

BOURIQUET, petite boîte de carton qui court sur le métier, dans laquelle les Ouvriers amassent les bouts d’or écorché, les nœuds, les paillettes mal faites, & tout ce qui doit aller au déchet.

BOUTIQUE. On nomme ainsi le lieu où travaillent les Ouvriers, quoique ce soit assez ordinairement une chambre haute. Il doit y avoir au haut de chaque mur, de longues fiches de fer bien scélées, comme _pl. 2, fig. 9_, pour accrocher les métiers quand ils embarrassent ou quand ils séchent.