L'Art du brodeur

Part 3

Chapter 33,745 wordsPublic domain

Tout ce qui se brode par parties détachées sur de petits métiers, pour être ensuite rassemblé l’un sur l’autre, & prendre plus ou moins d’élévation, s’appelle _du rapport_; mais on entend communément par _Broderie de rapport_, les bordures d’habits d’homme, compartiments de jupes, brandebourgs & autres morceaux que les Brodeurs tiennent en magasin, prêts à être appliqués sur tel fond qu’on voudra. On commence, après que le dessin est ordonné sur taffetas, toile ou papier jaune, par profiler tous les contours extérieurs avec une chaînette d’or, nommée _pratique_, & cousue à petits points de soie, comme _b, b, b, Pl. 4, fig. 5_; ensuite s’il y a quelques fleurs ou compartiments qu’on veuille traiter légérement, on applique des bandes de réseau fait au boisseau, comme _g, g_, que l’on fixe par des points de soie dans les fleurs qui le bordent, & qui cacheront & recouvriront ces points quand elles seront brodées. Quelque fois les Ouvriers font eux-mêmes leur réseau sur la place même, par des points lancés & recroisés, qui n’entrent dans l’étoffe qu’aux endroits qui doivent être recouverts de Broderie, comme _d, d_; ce procédé est bien plus long, mais aussi il est plus délicat & plus exact. Ensuite on brode le passé si le dessin l’exige; on applique les fleurs de paillons _p, p, p_; on les guipe avec la frisure ou le bouillon, en laissant toujours déborder un peu de la pratique _q, q_; on fait les feuilles _h, h_, en paillettes comptées; les tiges _i, i_, en frisure guipée, toujours en laissant déborder à peu-près la moitié de la pratique. Quand le morceau est tout brodé, bien nétoyé, collé, séché, on le découpe avec des ciseaux pour ôter tout le fond qui paroît, même celui qui est sous le réseau, à moins qu’on n’ait mis sous ce réseau en commençant à travailler, un ruban d’argent ou de nuances: on peut même ajouter ce ruban après que la Broderie est découpée. Quand elle est ainsi dégagée de tout son fond, on la pese pour en savoir au juste la valeur; puis on la bâtit communément sur du papier bleu, pour la serrer en attendant qu’on la vende. Cette Broderie se vend depuis 18 jusqu’à 36 livres l’once, suivant le prix des matieres dont elle est composée. La pratique dont l’Ouvrier a d’abord profilé son ouvrage, sert à ficher le point sans gâter la Broderie, quand on veut l’appliquer sur telle ou telle étoffe. Les Lyonnois, au lieu d’une pratique, ne liserent leur Broderie en rapport, que d’un frisé en deux, ce qui est moins solide. Il se fait des Broderies de rapport en guipure, satiné, clinquant ou nuances, même en chaînette, tant on a trouvé commode de pouvoir avoir en vingt-quatre heures, ce qui ne peut se broder qu’en un mois. Les Broderies de rapport ont encore l’avantage de pouvoir être transportées successivement sur des fonds différents.

_De la Broderie en Couchure._

La couchure se fait avec de gros or filé, roulé sur une broche, un, deux, & jusqu’à trois brins ensemble, qu’on coud à plat les uns bien à côté des autres, d’un même point de soie, (_voyez Pl. 4, fig. 1, f, f_). On en met à côté les unes des autres autant de rangées qu’il en faut pour couvrir telle ou telle surface, comme les fleurs _a, e_, ou la moulure _f, f_. La plus grande difficulté de la couchure, est de rendre les retours des rangées d’or imperceptibles comme _u, u, u_, si la seconde rangée d’or est plus longue que la premiere, & ainsi des autres. Pour exécuter en couchure un objet qui s’alonge en s’élargissant, il faut échapper un seul des trois brins d’or qui sont sur la broche; on l’arrête de quelques points de soie vers le retour, & l’on conserve ainsi le coulant du contour _u, u_, que les trois brins corromproient. Comme les points de soie de la couchure paroissent beaucoup, on lui donne le nom de la figure que ces points expriment par leur rencontre; ainsi on dit _couchure de deux points _a, a_, _en chevron b, b_, _en écaille_, _en losange_, _en serpenteau, &c_. On peut varier à l’infini ces rencontres de points dont je donne ici les figures les plus en usage. Quelquefois la couchure se fait à contre-sens de plusieurs points de fil comme _h, h_, pour lui donner quelques ondulations & varier les luisants de l’or; d’autres fois on recouvre les points de soie _f, f_, avec de la frisure, ce qui s’appelle _couchure à la barre_. Quelque soin que l’on prenne en faisant la couchure, les formes & contours sont toujours corrompus; on leur rend leur pureté en les liserant d’un frisé en deux, comme _t, t_, conduit à la broche & cousu de petits points de soie. On peut diviser la trop grande largeur d’un galon ou compartiment avec du clinquant plissé cousu de soie comme _g, g_, ou des mosaïques de clinquant plat de différentes formes, ornées de points de frisure, comme _l, l_. Les queues se font ordinairement en or frisé & couché. Quelquefois on ajoute sur les retours de la couchure des ombres en soie; comme la fleur _u, u_, ce qui sert en même temps à cacher les retours, & faire jouer les différents objets. D’autres fois on représente en soie plate une ombre portée sur le fond de deux ou trois lignes de largeur, ce qui fait un fort bon effet sur le gros-de-Tours & sur le velours: cette ombre portée doit être de même couleur que le fond. En général, la couchure est la plus commune & la moins solide des Broderies; elle se dégauchit & s’altere facilement: on n’en fait guere que les petits ouvrages pour les Foires.

L’or frisé ne peut être que couché, il s’écorcheroit en passant au travers de l’étoffe.

On fait en couchure de deux brins, des fonds entiers de grands ronds tournés en spirale, comme _fig. 2_, en les commençant chacun par leur centre. Ces ronds en se mêlant les uns dans les autres, reçoivent différents rayons de lumiere dont le mélange est fort agréable, sur-tout s’ils servent de fond à de grands courants de gros objets brodés en nuances. On fait de pareils fonds en jais blancs ou jaunes.

_De la Broderie en Gaufrure._

Pour broder en gaufrure, il faut, après que l’objet est dessiné sur l’étoffe, lancer tout en travers de cet objet, de gros fils bien cirés, à deux lignes les uns des autres, comme _a, a, fig. 2, Pl. 3_. On arrête ces fils bien droits & bien paralleles de distance en distance, avec de petits points de soie cirée, comme _a, a_, de maniere que les fils ne puissent plus être dérangés; ensuite en commençant par une extrémité de l’objet, comme _b, b_, on recouvre ces fils en sens contraire, avec de l’or en deux brins roulé sur une broche, qu’on coud ferme de deux en deux brins de fil, d’un bout à l’autre de l’objet, comme _c, c_; on revient ensuite, & l’on fait quatre rangées en suivant le même calcul, ce qui donne à chaque rencontre quatre points de soie paralleles; ensuite on continue quatre rangées d’or en rétrogradant d’un fil, chaque point de soie de chaque rangée, toujours d’un bout à l’autre, comme _d, d_; puis on reprend le premier calcul de quatre rangées, toujours alternativement, jusqu’à ce que la surface qu’on se propose soit absolument couverte d’or, ce qui imite assez bien l’osier. Les points de soie doivent se trouver cachés par le relief du fil; il faut, comme à la couchure, lâcher & coudre un brin d’or de la longueur d’un point aux retours, quand la forme arrondie de l’objet s’alonge en s’élargissant, comme _e, e_. En général, il faut, pour tout l’or que l’on coud sur les étoffes, tant en gaufrure, couchure, guipure, que satiné, bien tirer la broche, & mener l’or ferme à chaque point avant de tirer tout-à-fait le point en dessous; il faut encore avoir grand soin que les brins d’or ne se croisent jamais & soient toujours rangés bien à plat les uns auprès des autres, si ce n’est aux extrémités où cela est indifférent. On laisse ordinairement passer hors l’objet en commençant, huit à dix lignes du fil d’or; on en laisse autant en coupant l’or pour séparer la broche quand on finit comme _f, f_. On passe ensuite ces bouts d’or au travers de l’étoffe avec le secours d’une aiguille à passer les bouts, ou même avec celle qu’on tient. Pour rendre à la gaufrure ses formes & cacher les retours, on la lisere d’une milanese ou d’un cordon _g, g_, qui se coud, non pas en l’embrassant par le point de soie, comme pour la milanese; mais en fichant l’aiguille dans le retors du cordon, & donnant un petit tour de broche en dehors, puis en dedans la main, ce qui cache absolument le point. Cette lisiere doit un peu mordre sur la gaufrure. Quand les morceaux gaufrés doivent être découpés & rapportés ailleurs, on les profile de six ou huit brins de soie brune cousue à très-petits points: c’est de ce travail que sont faites les fleurs de lys des tapis de la Couronne. Il est plus solide que brillant.

_De la Broderie en Satiné._

Le satiné ressemble à la gaufrure dans sa marche; il en differe en ce qu’on change la révolution des points à chaque retour; que souvent on satine l’or en un seul brin, & que les fils de l’enlevure sont très-près les uns des autres, & souvent d’épaisseur différente; pour les têtes, les gros fruits ou les grands rinceaux, le Brodeur semble oublier quelques points de soie sur les grandes saillies, pour les laisser lisses, & augmenter le luisant de l’or en cet endroit. Tous les détails du satiné sont à l’article du Bas-relief.

_De la Broderie en Paillettes._

Pour broder en paillettes, comme _Pl. 4, fig. 3_ & _fig. 6_, il faut en avoir près de soi de différentes grandeurs, par petits tas, sur un ou deux pâtés, comme _Pl. 1, fig. e_, ainsi que du bouillon & de la frisure; l’Ouvrier enfile une très-fine aiguille de soie cirée (la couleur n’y fait rien); après avoir arrêté un premier point dans l’étoffe, il enfile dans cette aiguille un grain de frisure, puis une paillette, qu’il fait couler le long de son aiguillée jusques sur l’étoffe; il fiche son aiguille dans l’étoffe, la tire de l’autre main, & la ramene tout de suite en dessus, à la distance d’une demi-paillette; il en enfile une seconde, puis un grain de frisure qu’il fait couler comme la premiere fois: il fiche son aiguille dans le trou de la premiere paillette, retire l’aiguille en dessous, ce qui fait recouvrir la moitié de cette premiere paillette par la moitié de la seconde. Le second point de frisure doit paroître se rejoindre au premier, & ne faire qu’une ligne; on l’aide quelquefois avec la pointe des ciseaux, ou celle d’une grosse épingle; le Brodeur ramene son aiguille en dessus, enfile une paillette & un grain de frisure, & continue ainsi tant que l’objet l’exige, en changeant de grandeurs de paillettes, suivant les places & la forme de l’objet qu’il exécute, comme _a, fig. 6_, & finissant toujours comme il a commencé, par un point de frisure pour arrêter la derniere paillette; ce qui se fait en frisure peut se faire en bouillon, cela est arbitraire. Les grains de frisure ou de bouillon doivent être coupés un peu plus longs que l’espace qui est entre les deux paillettes, afin qu’en serrant le point, ils ne paroissent faire qu’un seul fil d’or qui attache & barre les paillettes. On varie l’arrangement de ces points de frisure, comme on en peut voir quelque exemple, _Pl. 5, fig. 3, 4 & 5_. Quelques personnes attachent d’abord leurs paillettes avec de la soie, puis la recouvrent de frisure; cette double opération assure beaucoup l’ouvrage, & le rend plus solide. Excepté la derniere paillette de chaque rangée, on ne voit dans tout le cours de l’ouvrage que la moitié de chaque paillette; elles se trouvent arrangées comme des écus quand on les compte. Les personnes qui visent à l’économie, espacent un peu plus chaque paillette en travaillant, ce qui devient considérable sur la quantité; mais l’ouvrage est moins solide, & les formes moins exactes: cette différence va quelquefois à plusieurs onces entre deux Ouvriers qui brodent chacun un morceau pareil.

On brode en paillettes à deux endroits, c’est-à-dire, que cette façon de broder n’a pas d’envers, & qu’il y a des paillettes dessous comme dessus l’étoffe. Pour opérer, il faut que le métier soit debout entre les jambes de la personne qui travaille; elle a deux aiguilles enfilées: quand la premiere aiguille que fiche la main droite, a passé par le trou d’une paillette que présente la main gauche, l’étoffe entre deux, la main gauche fiche son aiguille dans le trou de la paillette qui est de son côté, & tout de suite dans le trou d’une paillette que présente la main droite, l’étoffe entre deux; alors on tire les deux aiguillées en même temps, & le point de frisure de chaque côté se met à sa place comme à l’autre procédé; on continue ainsi tant que le sujet l’exige: cette Broderie est fort longue & très-rare.

Quelquefois après avoir cousu les paillettes en soie, on recouvre cette soie de trois ou quatre brins de trait, comme _fig. 6, Pl. 5_, ce qui laisse bien mieux briller les paillettes. D’autres fois on les attache avec de la soie rouge ou verte, pour leur donner une teinte d’avanturine; on en recouvre quelques-unes de points de soie courts & longs. Ces variations donnent moyen de faire jouer les objets qui s’avoisinent, quoique d’une même matiere.

On emploie des paillettes comptées sur de l’enlevure, pourvu que les formes soient simples.

On vient tout nouvellement de faire des paillettes colorées une à une, & de la frisure de couleur.

On emploie aussi les paillettes séparément pour former des graines de fruits ou des agréments dans les mosaïques; on en seme des fonds entiers, puis on les attache chacune de deux points d’or en croix.

Depuis qu’on a imaginé de colorier & vernir des lames d’argent, les Brodeurs en font des bouquets & des guirlandes, imitant en quelques sortes les pierres précieuses; ils ont même depuis peu de temps, trouvé l’art de nuer & dégrader le ton de ces lames, en les recouvrant plus ou moins avec des points de soie de nuances assorties. _Voyez fig. 11, Pl. 5_.

En 1756, on a imaginé des paillettes d’acier noir-d’eau, & des paillettes de verre noir, pour les Broderies de deuil; il ne se passe guere d’années qu’on n’invente quelques petites nouveautés que la mode adopte & réforme tour-à-tour.

On appelle paillettes percées, celles qui le sont de plusieurs trous; on en varie les formes à l’infini. Celles qui sont le plus en usage, sont dessinées _Pl. 5, fig. 8, f, g, h, i, l, m, n, o, p, q, r_, & l’on en trouve de toutes prêtes chez plusieurs Tireurs d’or. Celles de la figure 9, & autres à volonté, doivent être découpées suivant le dessin qu’on en fournit. On voit _fig. 8, bis_, & _fig. 9, bis_, la maniere de les attacher avec la frisure ou le bouillon.

_De la Broderie en Taillure._

Nous avons dit dans l’Introduction que la Broderie en taillure étoit la premiere & la plus ancienne des Broderies: en voici les procédés.

Soit qu’on la fasse en étoffe d’or, de soie ou de laine, on ponce d’abord sans ordre & le plus rapproché qu’il est possible (sur l’étoffe qu’on veut découper), les fleurs ou compartiments dont on a besoin, comme _fig. 11, Pl. 5_; on les dessine avec toutes leurs nervures; on découpe ensuite toutes ces pieces avec des ciseaux, en les laissant de trois ou quatre lignes plus longues aux endroits qui doivent être recouverts par d’autres. On les numérote par l’envers de numéros pareils à ceux qui doivent être sur chaque partie du poncif, & qui serviront à les reconnoître quand elles seront découpées & qu’on voudra les mettre en place. Cette premiere opération s’appelle _faire l’épargne_. Si l’étoffe à tailler est trop mince, on lui donne de la consistance en collant du papier à l’envers avant de la dessiner; cela empêche les pieces découpées de s’effiler.

Si l’étoffe qu’on veut découper est précieuse, ou qu’on ait beaucoup de morceaux pareils, voici une autre maniere de préparer l’épargne. On pique deux papiers ensemble du dessin qu’on veut exécuter; on découpe un de ces dessins en autant de petites parties que le dessin le permet; on réunit toutes ces parties sans ordre & le plus rapprochées qu’il est possible, sur un papier blanc de la largeur de l’étoffe à découper: on trace tous ces contours en crayon bien exactement; on les pique, & l’épargne est faite.

On ponce ensuite le dessin général sur l’étoffe qu’on veut broder; on dessine légérement & un peu en dedans, les principaux contours; on dessine encore les queues, graines, &c, qui ne sont point de taillure, comme _K, K, fig. 12_; puis on enduit de colle ou d’empois l’envers de chaque morceau de taillure, surtout les bords; on place chaque morceau sur les contours tracés sur l’étoffe suivant les numéros du poncif; on l’étale & on l’appuie bien proprement au travers d’un papier bien sec, ayant attention que les emmanchements des compartiments interrompus _r, r, r, r_, se suivent bien, & ne paroissent point cassés.

Quand tout est bien sec, les Ouvriers profilent tous les contours extérieurs, en mordant un peu les points dans la taillure; puis ils liserent tous les contours, nervures, revers, &c, avec du cordon ou de la milanese, comme _l, l_; quelquefois on exprime les ombres par de longs points de soie ou de laine, comme _m, m_, ce qui s’appelle _harpé_ ou _hachebaché_. Quelquefois on enleve le dessous des feuilles ou compartiments, avec des morceaux de drap ou de serge, ce qui s’appelle _emboutir_. Les caparaçons, tapis d’étalage, couvertures de chariots, se font ordinairement en laine, de ce genre de Broderie. Les figures de bannieres pour la campagne, se font en satin, & pour les carrosses & meubles riches, la taillure se fait de glacé ou de tissu d’or: on y mêle quelquefois des feuilles ou des moulures de guipure ou de satiné, & de petits enjolivements en paillettes.

Il se fait aussi de la taillure en peaux d’agneau d’Astracan, ou hermines teintes, puis rebordées & ornées de chenille ou de paillettes: cette invention n’est pas ancienne, & peut encore se perfectionner.

Comme il seroit presqu’impossible d’exécuter en fabrique des étoffes brochées, suivant les différentes formes des pentes, chantournés, impériales, & autres parties d’un meuble complet, on y supplée en découpant les fleurs & feuilles de ces étoffes, pour en former, en les réunissant sur un fond uni, les bordures & encadrements convenables, suivant les contours donnés par le Tapissier. Il a d’abord fallu faire un dessin, où ces fleurs & les queues qui doivent les emmancher, fussent tracées; on bâtit à petits points tout autour, chaque fleur, suivant la place que le dessin indique; on la profile de soie assortissante au fond ou à sa nuance; on brode à points, les queues, feuilles & autres liaisons nécessaires: on colle l’envers, & l’ouvrage est fait. Il y a beaucoup d’apprêt à cette sorte de taillure. Il y auroit beaucoup d’économie à faire brocher par la Fabrique, toutes les fleurs & feuilles pareilles, sur une même ligne & le plus rapprochées possible.

_De la Broderie en Jais._

La Broderie en jais se fait en enfilant chaque grain de jais, ou d’une soie bien cirée, ou d’un laiton très-fin, qu’on emploie ensuite comme la soie passée, sur la superficie des objets, _voyez Pl. 5, fig. 14, a, a_, en choisissant les grains plus ou moins longs, suivant la largeur de l’objet _b, b_. Il faut que le dessin soit composé exprès pour ce genre de travail, qui ne peut guere exprimer les choses groupées ou fuyantes: comme le tuyau du jais est ordinairement fort étroit, quand on le coud avec de la soie, au lieu d’aiguille, on passe la soie dans la boucle que forme un crin ployé en deux; cela coule plus librement; il est vrai qu’il faut faire le trou dans l’étoffe avec une aiguille, chaque fois qu’on veut employer un grain. Il est à propos que le point de soie soit un rien plus long que le grain de jais, autrement, ou le jais casseroit, ou il couperoit la soie qui le coud. On lisere ordinairement le jais avec de la chenille, pour garantir les mains de ceux qui en veulent dans leurs habits; cette matiere égratigne facilement: elle est en général d’un mauvais usage pour les hardes.

On couvre des fonds entiers de jais jaune ou blanc, cousu en plusieurs spirales qui se confondent les unes dans les autres, & qui imitent assez bien l’or & l’argent: les fleurs & fruits brodés en chenille ressortent très-bien sur ces sortes de fonds.

On entremêle quelquefois les fleurs brodées en jais, de paillettes de verre, margueritains, & petits grains de différentes formes, comme _c, c, c, fig. 14_. Le meilleur jais vient de Milan; il faut qu’il soit court, bien égal de grosseur & coupé bien net: à Paris, ce sont les Émailleurs qui le font & qui le vendent.

_De la Broderie en Nuances._

La Broderie nuée, soit en soie, en laine ou chenille, exige beaucoup de goût & d’intelligence; non-seulement elle exprime la forme des objets, comme celle d’or ou d’argent; il faut encore qu’elle peigne leur couleur & leur dégradation: l’Art de fondre les nuances pour faire sentir la lumiere ou la rondeur, n’est pas un art facile. Combien de gens s’applaudissent de leur ouvrage, qui n’en ont pas les premiers éléments? Non-seulement les points doivent se courber suivant les nervures ou les artérioles des feuilles, pour en exprimer le mouvement. _Voyez Pl. 3, fig. 7, a, a, a_. Il faut encore placer les teintes à propos, éviter les épaisseurs; elles ôtent la grace & la légéreté de l’ouvrage; il faut encore, & sur-tout pour les fleurs, éviter la multiplicité des nuances; les Ouvriers médiocres croyent n’en jamais mettre assez; ils n’osent à propos sauter une ou deux nuances pour heurter les effets: il faut, tant qu’on le peut, faire de grands points dans les grandes parties, la multiplicité des petits points ôte le lustre de la soie; il est encore à propos d’éviter de toucher la soie en travaillant, encore moins passer le dez dessus; que toutes les fleurs d’une même espece ne soient pas toutes du même ton, comme il arrive trop souvent, la Nature en présente de claires & de brunes, il faut l’imiter, c’est une maîtresse sûre.

On brode en soie des tableaux d’histoire de toutes grandeurs, des paysages, & quelquefois même des portraits[l]; mais ce sont des chef-d’œuvres très-rares, & ceux qui les ont faits ont toujours eu la docilité de se laisser conduire par d’habiles Peintres. La soie plate & la trême d’Alais, sont les matieres préférables pour ce genre d’ouvrage; on l’emploie à points fendus & rentrants les uns dans les autres, soit en suivant le sens des muscles, soit tout d’un sens, cela est arbitraire. Il ne faut point d’enlevure sous la Broderie en soie nuée; cela est d’aussi mauvais goût que les lumieres en relief dont quelques Allemands ont cru embellir leurs tableaux. Comme la soie plate est fort grosse quand on l’achette, on la refend facilement avec les doigts par aiguillées aussi fines qu’on le desire.

[l] On peut voir un beau portrait de Louis XIV, au Garde-meuble du Roi; les tableaux de quelques ornements d’Eglise, & sur-tout les tableaux brodés du Trône du Roi, à Versailles, représentant les Titans foudroyés, & Jupiter confié aux Corybantes. M. Rivet, habile Brodeur, qui vient de finir ces morceaux d’après les tableaux de le Brun, a bien voulu m’aider de ses lumieres pour différents articles de ce Mémoire.