L'Art du brodeur

Part 2

Chapter 23,638 wordsPublic domain

Il faut que les chaises des Ouvriers soient proportionnées à leur grandeur; les Ouvrieres ne se fournissent que d’aiguilles, dés & ciseaux. Les Entrepreneurs fournissent les broches _c_, bobines _d_, pâtés _e_, talignons _h, Pl. 1_, le feu & l’eau, & toutes les matieres qu’ils veulent qu’on emploie. C’est un des métiers où les femmes gagnent les meilleures journées: on leur donne ordinairement vingt-cinq sols par jour, ou quatre francs pour l’emploi d’une once de passé; cela augmente à proportion qu’il y a plus abondamment d’ouvrage ou que les matieres sont plus fines ou plus délicates. Les hommes sont payés davantage, à proportion de leur talent ou de leur habileté. La journée doit commencer à six heures du matin & finir à huit heures du soir; la veillée par-delà, se paye double.

_Distribution des Etoffes._

Si ce qu’on veut broder est en dorure, le Maître distribue aux Ouvriers plusieurs broches _s, s, Pl. 1_, chargées, les unes de ligneul, d’autres de fil de Bretagne, d’or, de cordon, de trait, &c; il leur donne encore du fil de Bretagne blanc ou jaune, en écheveaux coupés par un bout & nattés; une pelote de cire ou de la bougie, des pâtés, un bouriquet _g, Pl. 1_, des morceaux de feutre ou de serge d’Aumale: tout cela trotte sur le métier pour le service des Ouvriers.

Si la Broderie doit se faire en passé, le Maître distribue ou des bobines chargées d’or à passer, ou de cordon, ou plus communément en torches _r, Pl. 1_. Le Maître ploie chaque once d’or en un écheveau de la longueur que doit avoir chaque aiguillée; il donne un coup de ciseau à chaque bout de cet écheveau, puis effile avec les doigts la lame d’or qui recouvre la soie, de la longueur de deux pouces à chaque extrémité des aiguillées; il casse cette effilure & la met au déchet, ce qui donne nécessairement un gros de déchet par once. La partie de l’aiguillée qui reste en soie découverte d’or, sert d’un bout à être enfilée & arrêtée vers la tête de l’aiguille, & de l’autre bout à faire le nœud ou les points perdus dans l’étoffe en commençant à travailler. Si dans le cours de l’aiguillée, elle s’écorche en passant au travers de l’étoffe, il faut défiler son aiguille, couper la partie écorchée, la mettre au bouriquet, & renfiler le bout d’or qui reste, pour achever de l’employer. Le Maître enveloppe ensuite chaque écheveau dans un papier ou parchemin roulé, qu’on nomme _torche_, _voyez fig. r, Pl. 1_, plus court que les aiguillées, afin qu’on puisse les tirer à mesure qu’on en a besoin.

Si l’on doit broder en soie ou laine, le Maître délivre aux Ouvriers les soies convenables devidées sur des bobines; assez ordinairement ces bobines sont enfilées en chapelet, comme _fig. x, Pl. 1_.

Si le Maître donne à travailler en ville, il doit peser toutes les étoffes & les matieres qu’il donne à employer, en charger bien exactement un petit livre que chaque Ouvrier rapportera toutes les fois qu’il viendra chercher des différentes matieres & quand il rendra son morceau fini, pour servir de contrôle à sa fidélité. Toutes ces précautions ne font de la peine qu’aux coquins.

_Des différentes manieres de Broder._

On brode en ronde-bosse, en bas-relief, en or nué, en passé, en passé-épargné, en guipure, en Broderie de rapport, en couchure, en gaufrure, en satiné, en paillettes, en taillure, en jais, en soie, en chenille, en laine, en tapisserie, en chaînette, en Broderie de Marseille, en nœuds & en blanc. Nous allons expliquer séparément toutes ces différentes manieres de broder, dont plusieurs se trouvent souvent réunies dans un même morceau d’ouvrage.

_Comment on Brode en ronde-bosse._

On brode des figures & animaux de ronde-bosse, grandes comme nature; c’est un ouvrage fort rare & de la plus grande magnificence, qui demande beaucoup d’intelligence & de talent. Pour réussir, il faut d’abord faire modeler le sujet par un habile Sculpteur, puis le copier par parties détachées avec des morceaux de drap blanc, neufs, appliqués les uns sur les autres suivant les différentes saillies du modele; ce drap qui a dû être d’abord bien imbibé d’eau pour lui donner plus de souplesse à être modelé, prendra à l’aide de l’ébauchoir ou menne-lourd, (_voyez fig. ff, Pl. 1_,) & de plusieurs points de soie, toutes les formes qu’on voudra lui donner. On recouvre ensuite toutes les superficies de morceaux de cartes à jouer, bien imbibés de colle claire; il faut que chaque muscle ou chaque pli soit un peu outré; les fils d’or qui doivent recouvrir, engorgent toujours un peu les formes. On recouvre ensuite chaque partie, de morceaux de taffetas blanc ou jaune bien collés & bien étalés dans tous les creux & les recoins de chaque piece: quand tout est bien sec, on dessine sur ce taffetas le détail des parties & le sens de les coucher; puis avec de la soie bien cirée, on coud les fils d’or ou de trait les uns bien près des autres, en suivant le sens des muscles ou des draperies, & donnant aux points de soie une marche réguliere & alterne dans leur rencontre: chaque point de soie qu’on serre beaucoup en travaillant, se trouve caché par les fils d’or qui les avoisinent, & donnent à l’or la forme d’un travail d’osier. Cet ouvrage s’appelle du _relief satiné_.

Quelquefois, au lieu de faire l’enlevure en drap, on modele en carton les parties de l’objet qu’on veut exécuter; on applique ces parties sur de petits métiers tendus de toile forte; on couvre les superficies de ce carton avec des morceaux de taffetas collés; on coupe la toile sous le creux de chaque morceau qu’on veut broder; puis quand tout est bien sec, on coud les fils d’or de la même maniere que nous l’avons indiqué plus haut. Quand chaque partie est dorée & liserée, s’il en est besoin, le Brodeur colle l’envers de son ouvrage avec de la gomme pour en arrêter les points de soie. Quand ces morceaux sont bien secs, il en découpe les bords & les rejoint les uns aux autres suivant son modele, avec des points de soie perdus, ou des fils d’or couchés de façon qu’ils cachent les raccords: il doit préférer de se raccorder dans les endroits où les parties se croisent ou se recouvrent. On conçoit aisément qu’une tête, un bras, un fruit, ne peuvent se broder qu’en deux parties au moins, & souvent en cinq ou six. S’il y a dans le sujet quelques parties saillantes & qui doivent badiner, comme plumes de casques, branches de fleurs, graines ou pistils, le Brodeur les fait en lame, frisure ou paillettes, & les soutient par des fils de fer cachés dans l’intérieur de chaque piece. On ne peut donner que les moyens généraux pour les différents cas; c’est à l’Ouvrier industrieux à chercher les méthodes les plus sûres & les plus agréables, suivant que son dessin & les circonstances l’exigent. Les Caryatides de quinze pieds de haut qui sont à Versailles dans l’appartement du Roi, & les ornements qui couronnent son Trône, sont des modeles & des chef-d’œuvres au-dessus des détails que j’en pourrois faire.

_De la Broderie en bas-relief._

Pour broder en bas-relief des tableaux, rinceaux d’ornement, mascarons, fruits ou fleurs, comme le caparaçon ou la housse de la Planche 7, le Brodeur, après avoir dessiné sur un petit métier les différentes parties de son objet, détachées les unes des autres comme Planche 2, commence par exprimer les plus grandes saillies, _fig. 3, 3, 3, Pl. 2_, avec de gros fils écrus & cirés, qu’il conduit avec une broche, & qu’il coud les uns sur les autres à plusieurs reprises, suivant le plus ou le moins de relief qu’il veut donner à ses fleurs; ensuite il recouvre ces premiers ligneuls en sens contraire, d’une surface de fils de Bretagne bien cirés & passés à l’aiguille ou couchés à points de soie. _Voyez fig. 4, 4, 4, Pl. 2_. Il assujétit à mesure qu’il travaille, ses fils & les modeles avec le menne-lourd, pour exprimer toutes les feintes, revers, nervures & ondulations. Quand chaque objet a toutes ses rondeurs & formes différentes bien sensibles & même un peu outrées, (ce qui est l’ouvrage des plus intelligents Ouvriers, & souvent d’après un modele en cire ou en plâtre), les Brodeuses couvrent le tout en sens contraire aux derniers fils, avec de l’or en broche cousu à petits points alternes, d’une soie bien cirée, (_voyez Pl. 2, fig. 5, 5, 5, 5_,) les points se trouvent perdus dans les fils, on ne voit plus que l’or faisant l’osier. On casse beaucoup d’aiguilles dans cette opération, à cause de la fréquente rencontre des fils qui font l’enlevure & de leur dureté. Les graines 6, nervures de feuilles 6, & revers 6, se font assez communément de clinquant guipé, ou d’or trait, pour varier les effets. Si quelque objet qui a de l’épaisseur, se termine en vive arête par le bord, on cache l’épaisseur des fils par un cordonnet de soie cousu, qu’on appelle _faveur_ ou _vernis_; puis on lisere avec la milanese ou le cordon cousu dans le retors, pour exprimer plus purement les formes que les différents travaux avoient confondus, _fig. 7, 7, 7, 7_. Il faut bien se garder de liserer tout ce qui fait horison, comme dos de revers, horisons de fruits, rondeur de plis d’étoffe, &c; c’est une faute très-commune aux Ouvriers qui manquent de goût. La lisiere doit être faite par les meilleurs Ouvriers. Quand plusieurs objets se jouent, ou doivent dominer les uns sur les autres, on les rend plus sensibles en les brodant d’abord séparément comme _fig. 7, 7, 7, 7_; on les rapporte ensuite les uns sur les autres, comme _fig. 8, 8, 8, 8_; & chaque bout de cordon _o, fig. 7_, qui a liseré ces parties, & qu’on a laissé trop long en apparence, on le passe au travers de l’étoffe en raccordant; quelques points perdus & cachés suffisent pour fixer ces différents fleurons: on peut augmenter le relief des grandes parties, en cousant à la place qu’elles doivent occuper, un ou plusieurs morceaux de chapeau plus étroits que la Broderie, qui doit les recouvrir: c’est ce qu’on appelle _emboutir_. _Voyez fig. 2, b e_.

Quand on a exécuté les différents sujets d’un grand morceau, composés chacun de plusieurs petites parties, on les découpe, on les rapporte sur leur vrai fond, suivant que le dessin qu’on y a tracé l’exige, comme le Caparaçon de la Planche 7. Les queues & choses mignones, se brodent sur le fond même: on le nétoie, on le met en taille, on le colle, & l’ouvrage est fini.

_De la Broderie en Or nué._

Pour faire un tableau en or nué, comme _Pl. 3, fig. 1_, il faut d’abord que le sujet soit dessiné de traits un peu gros, & par une main habile, sur un taffetas doublé d’une toile un peu forte. Le Brodeur commence par couvrir toute la surface de son tableau avec des brins de gros or lancés & arrêtés seulement aux deux extrémités, comme _B, fig. 1_: quelques Brodeurs estiment qu’il vaut mieux faire les carnations de rapport, & par conséquent éviter de lancer l’or sous ces parties; mais la premiere méthode est plus générale & plus magnifique. Les brins d’or se touchent, & l’Ouvrier n’apperçoit les contours qu’à chaque fois qu’il fiche son aiguille pour recouvrir l’or en embrassant deux brins à la fois, suivant les nuances d’un modele peint qu’il doit avoir devant lui; les points de soie se touchent de tous les côtés dans les endroits sombres, & cachent absolument l’or. Pour les demi-teintes, on laisse voir l’or de l’épaisseur d’une soie entre chaque point, & ainsi en dégradant les nuances, & laissant appercevoir plus d’or à proportion qu’on veut augmenter les lumieres, jusqu’à ce qu’enfin l’or ne soit plus arrêté que de loin en loin par des soies très-fines & très-claires, comme _c, fig. 1_. Les carnations se font toutes en soie plate du sens contraire à l’or, à points satinés très-fins, comme _D, fig. 1_, ce qui s’appelle _point de bouture_. Les cheveux & la barbe se brodent en tournant, aussi à points fendus du sens que les boucles ou les ondulations l’indiquent. Il n’y a point d’ouvrage où il faille un assortiment aussi complet de nuances de toutes les couleurs; le Brodeur doit toujours avoir une vingtaine d’aiguilles enfilées, pour moins s’impatienter, & ne pas perdre l’idée des dégradations de ton qu’il veut donner à son objet: l’or nué est sans doute l’ouvrage le plus long, & celui où il faut réunir le plus de patience à l’intelligence la mieux soutenue.

On ne voit plus guere de cette précieuse Broderie, que sur les orfrois des anciens ornements d’Eglise; la dépense en est considérable, & les Ouvriers en ont à peu de choses près, perdu l’habitude & le talent.

L’or nué bâtard est moitié moins couvert de fils d’or; les intervalles sont faits en soies nuées avant de lancer les fils d’or; on recouvre ces fils par le même procédé de l’autre or nué, en se raccordant aux nuances des intervalles, ce qui donne à peu-près le même effet, quoique moitié moins riche & moins brillant. Il est ridicule de liserer ou border les moulures d’architecture, quand il s’en trouve dans ces tableaux, ou les bords des vêtements, avec de gros cordons d’or; c’est absolument sortir du genre. Plusieurs Brodeurs de l’autre siecle sont tombés dans ce défaut par une magnificence mal entendue. C’est à peu-près comme quelques Peintres Allemands, qui, pour mieux représenter la lumiere d’une lampe, l’ont fait en relief dans leurs tableaux.

_De la Broderie en Passé._

Pour la Broderie en Passé, comme _Pl. 4, fig. 3_, & _Pl. 9, fig. 1_, il faut que chaque objet n’ait tout au plus que six lignes de largeur, afin que chaque point n’ait pas trop d’étendue & soit solide; si l’objet a plus de largeur, comme le galon de la fig. 3, on le divise en plusieurs parties _c, c, c, c_, & on le refend de maniere qu’on puisse y revenir à plusieurs fois pour l’exécuter en totalité.

Pour que le passé soit solide, chaque point doit embrasser en dessus comme en dessous toute la largeur de la partie qu’on brode; il faut prendre chaque moulure un peu de biais pour leur conserver mieux leur forme, serrer & rapprocher imperceptiblement chaque point dans l’intérieur des contours, & les écartant aussi imperceptiblement à l’extérieur du contour parallele, de maniere que les points tournent petit à petit en décrivant les courbes, & restent cependant toujours à peu-près de la même longueur. _Voyez d d, fig. 3_. Pour les ornements d’Eglise à deux endroits[k], & les choses qui ne doivent point être doublées, l’Ouvrier, avec un peu d’attention & sans faire de nœud, sait cacher le premier & le dernier point qui arrête son aiguillée, comme _e, fig. 3_; il y en a même qui n’arrêtent jamais autrement; ils évitent les passages d’une fleur à l’autre, & font leur passé avec assez d’adresse pour qu’on puisse se servir indistinctement d’un ou de l’autre côté de ces vêtements; tels sont les habits de drap rouge d’un côté & bleu de l’autre, qui nous viennent d’Angleterre, & qu’on brode de cette maniere: c’est ce qu’on appelle _passé à deux endroits_. On a même trouvé l’art d’orner un des côtés de cette Broderie avec des paillettes & de la frisure, sans que les points paroissent de l’autre côté; ce qui se fait en fichant son aiguille en biais & la repassant de même, sans embrasser aucun fil d’or du passé, le point se trouve caché dessous. Quelques Ouvriers dressent leur métier tout debout pour pouvoir regarder à l’envers & à l’endroit, en travaillant ces petits agréments. Pour les queues de fleurs, petites palmes & dessous de compartiments, comme la partie du galon uniforme de MM. les Lieutenants Généraux, _f, f, fig. 3, Pl. 4_, & _a, a, a, Pl. 8, fig. 1_, il se fait un passé très-étroit, dont le point est plus alongé que l’autre passé; il faut les mêmes égards quand on a des courbes à décrire; ce passé s’appelle _en barbiches_: il est moins brillant que l’autre, & fait une variété souvent nécessaire.

[k] On brode ensemble une moire cramoisie & une moire blanche ou verte, en les appliquant l’une sur l’autre, cela donne deux Chapes ou Chasubles, avec les frais d’une seule Broderie.

On a long-temps brodé les fonds de galons & autres parties sourdes en cordon passé, ce qui faisoit très-bien jouer les différents objets, & mettoit des repos, comme _Pl. 8, fig. 1 & 2_; mais aujourd’hui on veut tout brillant, & le cordon est relégué aux Frangers.

Quand on a du passé à faire sur velours ou sur quelqu’étoffe brochée, il est assez d’usage de faire découper le dessin en vélin, ou tout au moins en papier, qu’on bâtit à petits points sur l’étoffe, pour soutenir le passé, lui donner de l’égalité & l’empêcher de s’enterrer; on conçoit aisément que cela dépense un peu plus d’or.

Le bâton de Maréchal de France est revêtu de velours bleu, brodé en passé de trente-six fleurs de lys d’or; il a dix-huit pouces de long. Le nom de chaque Maréchal, avec la date de sa promotion, est gravé sur la virole d’or qui termine le bâton.

_Du Passé épargné._

Le passé épargné se fait avec de l’or beaucoup plus fin, en fichant l’aiguille en dessous, tout à côté du trou par où elle vient de passer; l’or n’embrasse que la surface extérieure de l’objet qu’il brode; il faut de même qu’à l’autre passé, prendre chaque moulure en biais, & tourner les courbes & rouleaux avec la même attention. Ce procédé dépense plus de moitié moins d’or, aussi est-il moins cher & moins solide que l’autre passé: on n’en fait guere que des jarretieres ou des sacs à ouvrage.

La plus grande difficulté de l’un & l’autre passé, est de bien conserver les formes, & que les points qui expriment les contours courbes, ne fassent point la scie ou dent de chien. Les Dames qui brodent presque toutes pour leur plaisir, & qui réussissent assez bien par les autres procédés, échouent quand elles entreprennent de broder en passé: les nuances & les paillettes leur conviennent mieux.

_De la Broderie en Guipure._

Pour broder en guipure, _voyez Pl. 4, fig. 1_, il faut premiérement poncer & dessiner sur le vélin, le coupon _K_ de l’objet qu’on veut exécuter; quand ce coupon doit être répété plusieurs fois, on attache l’un sur l’autre quatre ou cinq morceaux de vélin, avec de petits tenons de la même matiere, qu’on passe de part en part. On fait ainsi cinq ou six petits livrets pour un habit d’homme, sans compter les pattes, soupattes, coins & colets; ce livret étant posé sur une table de tilleul, on découpe tous les contours & refentes avec un fer tranchant _u, u, Pl. 1_, en laissant de temps en temps de petites brides pour contenir les objets dans leurs éloignements respectifs, ¿_voy. Pl. 4_, quand on les placera sur l’étoffe. Quand tout le dessin est découpé & évuidé, on arrache les tenons, & cela donne nécessairement 4 ou 5 coupons bien exactement pareils. Quand on en a le nombre suffisant (ce que la taille indique), en observant que les objets tournés à droite, ne peuvent guere servir pour les objets tournés à gauche en retournant le vélin, à cause d’une petite rondeur que le fer lui donne sur les bords en le découpant. Si ce vélin est destiné pour Broderie en or, il a fallu le peindre en safran, & le laisser bien sécher avant de le découper: il y a du vélin de plusieurs épaisseurs. Un bon Découpeur se contente ordinairement de ce talent; il faut qu’il sache un peu dessiner.

Quand le Brodeur a tous ses coupons prêts, il ponce le dessin général sur l’étoffe, en dessine seulement les retraites ou points de rencontre de ses coupons de vélin; il dessine aussi les queues, graines, fleurs, & tout ce qui ne doit pas être exécuté en vélin; ensuite place ses coupons sur la ponçure, suivant que le dessin le lui indique, _voyez Pl. 4, fig. 1, a, l, m_, & il les fixera avec des points de soie fine, _m, m_. Il ne collera pas son vélin, comme font quelques mauvais Ouvriers; l’humidité le déformeroit & le feroit racourcir. Quand tout sera bâti & arrêté, il coupera toutes les brides avec des ciseaux, & les supprimera. Les Ouvrieres recouvrent ensuite ce vélin en travers, d’un ou de deux brins d’or, _n, n_, roulé sur une broche qu’elles conduisent alternativement de droite à gauche du vélin, en fixant l’or à chaque retour avec un point de soie cirée, le plus près du vélin qu’il est possible, sans pourtant le gêner; de façon que l’épaisseur du vélin & les retours de l’or, cachent absolument le point de soie. Si la partie que l’on guipe est trop large pour être faite d’un seul point, & qu’elle soit divisée en plusieurs refentes comme _o, o_, l’Ouvriere conduit son or point à point sur toute la largeur de l’objet, en exprimant chaque refente par le point de soie qui coud l’or; puis elle ramene sa broche en sens contraire, les points très-enfoncés & très-près de ceux de la rangée précédente, & ainsi jusqu’à ce que l’objet soit couvert d’or d’un bout à l’autre. On lisere la grosse guipure en cordon ou en milanese, pour dessiner & exprimer davantage les contours, sur-tout quand plusieurs compartiments se jouent les uns sur les autres, ce qui ne se fait cependant que pour les gros ouvrages, comme équipages, ornements d’Eglise, &c. On fait de la guipure sans vélin, sur fil ou sur ligneul; quand on veut faire des morceaux détachés & badinants, on les guipe sur des lames de plomb, pour empêcher que l’humidité ne les racornisse, si elles doivent être exposées à l’air. On guipe en frisure & bouillon à points enfilés & employés l’un après l’autre du même sens du passé, comme _g, g, g, fig. 3, Pl. 4_, ce qui donne plus de relief que le passé, fait variété, & est aussi solide. Quelquefois on guipe les tiges, petits tronçons d’arbre, & moulures de compartiments, de quatre ou cinq points de frisure, puis quatre ou cinq points de bouillon alternativement, le sombre de la frisure & le luisant du bouillon font un mélange agréable: il faut pourtant être sobre de ce procédé. _Voyez fig. 7_.

On guipe en trait & clinquant: cette derniere guipure differe dans son arrangement, en ce que les brins d’or filé & la frisure, doivent être bien exactement rangés à côté les uns des autres sans jamais se croiser ni se recouvrir; le clinquant, en le guipant, doit à chaque retour recouvrir le tiers ou même la moitié de sa lame. _Voyez Pl. 3, fig. 4_, une des grandes flammes qui font le plein du manteau de l’Ordre du Saint Esprit. On lisere quelquefois cette guipure de milanese ou de cordon. Le clinquant ne s’emploie guere à d’autres usages; il faut des dessins assortis à ce procédé, la lame étant sujette à se casser quand elle a trop de portée, ou quelle tourne trop court. Les graines, revers de feuilles & petites moulures faites en clinquant, comme _s, s, Pl. 4, fig. 1_, font valoir le reste de l’ouvrage, & lui donnent du mouvement & de la légéreté.

_De la Broderie en Rapport._