L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou

Part 4

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7. Une adresse sans exemple à tous les jeux ou à tous les exercices; (qualité extrêmement importante et pour la possession de laquelle il est bon de prendre des leçons des grands maîtres pour pouvoir en donner à son tour lorsque l'occasion s'en présente).

8. Enfin, une faim de loup (cette dernière qualité morale n'est réputée telle que depuis très-peu de temps; mais enfin, les autorités qui l'ont prouvée journellement ne laissent à cet égard aucun doute, surtout depuis qu'une d'elles a démontré, clair comme le jour, que: _les grandes pensées viennent de l'estomac_).

J'ai dit tout-à-l'heure que l'aplomb était, de toutes les qualités morales, la plus importante: c'est plus qu'une qualité, c'en est dix, vingt, cent, mille, etc., c'est même une vertu. Avec de l'aplomb seul, on peut facilement remplacer les six qualités morales indiquées.

En effet, qu'est-ce que la présence d'esprit? de l'aplomb dans les idées. Qu'est-ce que la mémoire? de l'aplomb dans les souvenirs. Qu'est-ce que le sang-froid? de l'aplomb avant le danger. Qu'est-ce que le courage? de l'aplomb pendant l'action. Qu'est-ce que la patience? de l'aplomb dans les désirs. Qu'est-ce que de l'adresse? encore une espèce d'aplomb dans les gestes et les mouvemens. Il n'y a donc que la huitième qualité morale qui ne puisse se remplacer par de l'aplomb, c'est _la faim_. Au fait, un estomac vide ne peut entreprendre ni soutenir de grandes choses.

L'aplomb consiste principalement à laisser sans réplique tout ce qui ressemble à un raisonnement ou à une question, à nier l'évidence, à soutenir l'impossible, en un mot à donner à tous les faits et à tout ce qui a le caractère de preuve un démenti robuste et laconique. _Non, si_; _cela est, cela n'est pas_; _c'est impossible, c'est possible_; tel est le court glossaire du langage de l'homme qui a de l'aplomb.

EXEMPLES.

Un premier créancier va vous soutenir que vous n'avez pas le sou pour le payer; n'allez pas vous époumoner pour lui prouver le contraire? répondez tout simplement: _c'est possible_......, et votre homme reste muet...... Il est content.

Un second créancier, auquel vous avez promis de rendre une somme de..... qu'il vous a prêtée, se hasarde à vous dire que vous lui avez manqué de parole; n'allez pas lui raconter pourquoi ou comment vous vous trouvez embarrassé? répliquez-lui tout bonnement: _cela se peut_... Il n'hésite pas... donc qu'il est satisfait.

Un troisième créancier, (votre propriétaire, par exemple,) vient vous faire une visite, en profitant de la circonstance pour vous apporter sa quittance; regardez-le avec un air indécis, accompagné d'un _c'est impossible!_ Il vous soutient le contraire, sa boîte à tabac et à almanach à la main. Un homme sans aplomb querellerait sur le taux du loyer ou les jours de grâce, un homme qui en a, répond hardiment: _Mais non!_ Si le propriétaire est mal élevé, il se fâche et menace de faire vendre les meubles, vous lui objectez un _je ne le crois pas!_ il se vexe et instrumente; mais les meubles ne sont pas en votre nom, il l'apprend, se vexe de nouveau, et cette fois vous avez doublement raison en lui répondant: _C'est possible_..... Il n'a plus rien à dire, et s'en va; mais la question de savoir si dans cette circonstance il est satisfait ou non, est encore indécise, cela dépend de l'acabit du propriétaire.

Enfin, avec de l'aplomb, vous commandez la confiance, vous passez pour un garçon ferme et prudent. Cependant n'allez pas croire que cette sublime qualité puisse vous empêcher d'aller à Sainte-Pélagie, parce que si l'aplomb est permis aux débiteurs, il n'est pas défendu aux créanciers; fussiez-vous logé _rue de la Clef_, il est de votre dignité et de votre politique de ne répondre à celui qui vous montrerait les verroux et les grilles de votre modeste cellule, que..... _C'est possible._

Telles sont les _dix-huit qualités physiques_ et les _huit qualités morales_, en tout vingt-six qualités, qui vous sont absolument nécessaires pour pouvoir vous acquitter avec vos créanciers d'une manière satisfaisante sans leur donner un sou; si vous ne les possédiez pas toutes les vingt-six intégralement, vous auriez tort de suivre ce système financier, et feriez encore mieux de n'avoir ni dettes ni créanciers.

SIXIÈME LEÇON.

Dispositions générales.

_Vérité incontestable.--Choix d'un quartier.--Du logement.--Des Portiers.--Du Propriétaire.--Du mobilier.--Connaissances qu'il faut avoir en physique.--Des Domestiques.--D'une Femme de ménage.--Conseils à suivre._

Quiconque n'a pas d'argent est bien forcé de vivre à crédit; s'il n'en a pas il faut qu'il s'en fasse, et quand il s'en sera fait, il en aura beaucoup plus qu'il ne lui en faudra pour ses consommations habituelles.

Voilà une idée qui sans doute va étonner un grand nombre de mes lecteurs déjà endettés, ou auxquels on doit beaucoup depuis long-temps, mais ce n'est pas ma faute s'ils n'entendent rien à la profession de _producteurs_ et de _consommateurs_.

Pour arriver parfaitement au but que mon oncle a proposé, il faut, suivant son dicton, _savoir raisonner son affaire_. Or, qu'est-ce que savoir raisonner son affaire, c'est savoir se loger, se nourrir, se vêtir, se divertir, en un mot _s'entretenir_ sans rien devoir ni sans débourser un sou.

Parmi ces choses il en est de plus ou moins nécessaires, de plus ou moins indispensables; en suivant l'ordre de leur nécessité, nous commencerons donc par la première de toutes, qui est le logement.

Le choix du quartier de la capitale, que vous devez prendre pour y élire domicile, n'est pas une chose de peu d'importance, et vous devez le choisir à un point tel que sa situation établisse entre vous et vos créanciers une distance de deux lieues au moins; or, comme vos créanciers peuvent se trouver disséminés dans chacun des douze arrondissemens de Paris, vous ferez bien de vous loger (si cela vous est possible) _extra muros_, c'est-à-dire au-delà de la barrière, en choisissant celle qui aboutit au quartier où vous avez le moins de créanciers.

Vous devrez faire connaissance avec le portier chargé de la garde de la maison que vous avez l'intention d'occuper, même avant d'y avoir arrêté un appartement. Peu de consommateurs pourraient se faire une idée précise de l'énorme influence que les portiers exercent sur nos destinées, puisqu'ils peuvent nous nuire ou nous servir, selon leur caprice ou le degré de capacité dont ils sont doués, de huit manières différentes et de cette manière.

1º Dire que nous sommes chez nous, lorsque nous n'y sommes pas.

2º Dire que nous ne sommes pas chez nous lorsque nous y sommes; (ce qui est quelquefois pis.)

3º Refuser les lettres et paquets qui peuvent nous être adressés.

4º Recevoir les assignations et autres correspondances de même genre, lorsqu'ils pourraient s'en dispenser.

5º Inspecter notre conduite et en tirer des conséquences.

6º Faire manquer une affaire majeure, par la manière dont ils auront répondu lorsqu'on se sera présenté chez eux, relativement au _chapitre des renseignemens_.

7º Ne pas vouloir se réveiller le matin pour tirer le cordon, lorsque nos affaires ou l'état de notre santé nous forcent à prendre l'air cinq minutes avant le jour.

8º Enfin ne pas ouvrir le soir lorsque l'on rentre un peu trop tard, quoiqu'on ait frappé dix fois et qu'il vous ait parfaitement entendu, ce qui entraîne une suite d'inconvéniens incalculables.

En effet, de quels contre-sens ne voyons-nous pas chaque jour un portier se rendre coupable! ses propos peuvent changer une réputation du tout au tout. Seriez-vous, dans le monde, un modèle animé de l'Apollon du Belvéder; chez le portier, vous êtes un nouvel Ésope. Si le nom de quelque locataire finit par une terminaison semblable au vôtre, il envoie à celui-ci l'argent que vous avez emprunté et que l'on a déposé chez lui pour vous; il envoie à celui-là un billet doux qui vous était destiné, et le voisin va au rendez-vous à votre place. Vient-il un créancier, il se gardera bien de dire que vous venez de sortir à l'instant. Votre maîtresse est-elle parvenue à s'échapper un moment pour venir vous trouver, le portier prétend que vous n'êtes pas rentré la veille; enfin la négation _non_ au lieu de l'affirmation _oui_, et _vice versa_ vous êtes un homme perdu.

Sachez donc plaire au portier avant même d'avoir fait votre première visite au propriétaire, tâchez surtout de vous en faire un ami, et de vous mettre bien avec sa femme, s'il en a une qui ne soit ni trop vieille, ni trop sale, ni trop bavarde, ni trop curieuse, ce qui est très-rare, je l'avoue.

Mon oncle, qui avait prévu tous ces cas, conseille de prendre, de préférence, un logement dans une maison qui n'a pas de portier. Cette circonstance offre souvent de grands avantages, mais aussi elle n'est pas sans inconvénient. C'est à vous d'examiner attentivement votre position et de voir quel est celui de ces deux cas qui peut vous offrir le plus de ressources.

Quant au choix du logement, c'est encore une partie non moins essentielle. Jamais d'appartement au-dessous du quatrième au-dessus de l'entresol, et toujours sur le devant; de là, vous pouvez, en vous mettant à la fenêtre, dominer sur tout ce qui vous entoure. Un créancier s'est-il décidé à s'acheminer vers votre demeure, il vous apparaît d'un demi quart de lieue, comme un point sur l'horizon, déjà vous savez à qui vous avez affaire, bientôt il grossit en s'avançant, vous l'avez reconnu, vous avez encore cinq minutes pour décider de quelle manière vous devez en agir à son égard. Une bonne lorgnette, une longue vue deviennent, dans cette circonstance, un meuble de la première utilité, puisqu'il vous fait gagner du temps en mettant à votre disposition dix minutes de plus pour réfléchir.

Mon oncle avoue qu'il faillit une seule fois être conduit à Sainte-Pélagie (encore était-ce à la place d'un autre) parce qu'il avait commis la fatale imprudence de se loger, au premier, sur le derrière, dans une maison du quartier du Palais-Royal; il ajoute très-judicieusement qu'une lieue et demie de chemin, et cent trente-huit marches à monter affaiblissent prodigieusement les forces et la mauvaise humeur d'un créancier. En effet, arrivé à votre porte, épuisé, rendu, ce n'est plus de l'argent qu'il vous demande, c'est une chaise et un verre d'eau. On sait que l'un et l'autre sont faciles à procurer même coup sur coup.

Quant au mobilier, il est un préjugé généralement répandu parmi la plupart des consommateurs, c'est qu'il faut qu'ils aient un entourage somptueux pour en imposer à leurs _producteurs_ et leur inspirer de la confiance.

Cette idée était bonne du temps de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref, où un siège sur lequel on pouvait s'asseoir passait pour un chef-d'oeuvre d'industrie; mais maintenant que l'on fait des lits sur lesquels on peut dormir debout sans se coucher, tout cela n'en impose plus, et ce luxe n'est propre qu'à étonner les enfans.

Ainsi donc votre mobilier ne doit être composé que de très-peu de choses, mais de choses originales et propres à fixer l'attention de ceux qui seraient à même de l'examiner en attendant mieux.

Meublez-vous par la mécanique, éclairez-vous par le gaz hydrogène, et défendez-vous de l'approche de l'ennemi par la physique.

Mon oncle a fait cet essai avec un rare bonheur sur ses créanciers. Il avait une machine électrique d'une assez jolie dimension, et observait toujours de la tenir abondamment chargée du mystérieux fluide; il l'avait mise en communication avec la clef de sa porte d'entrée par un fil conducteur; de l'aspect de cette clef constamment sur sa porte, il en retirait un sentiment de confiance sans bornes, parce que lorsqu'un créancier impatient venait à mettre la main dessus pour entrer chez lui, il recevait une commotion violente qui le livrait en proie à des sentimens confus d'engourdissement et de sorcellerie; il était rare qu'un créancier, quelque brave ou quelqu'entêté qu'il fût, se frottât une seconde fois à venir prendre une leçon de physique expérimentale, bien qu'il lui eût expliqué très-clairement les effets résultant des causes, et les causes résultant des effets, en physique.

Quant au choix d'un domestique, c'est une affaire trop délicate dans une position semblable en tout point à celle où je souhaite que vous vous trouviez, pour parvenir sûrement à votre but; il vaut infiniment mieux se servir soi-même. Je ne vous engagerai donc pas non plus à prendre une femme de ménage, la portière ne la verrait que d'un très-mauvais oeil, et on sait ce que c'est que l'oeil d'une portière mécontente; vous vous ressentiriez nécessairement du contre-coup de sa mauvaise humeur. Si vous ne pouvez vous astreindre à ces soins du ménage, dont un consommateur habitué à toutes ses aises ne peut se passer, faites d'une pierre deux coups, et choisissez de préférence votre portière ou sa fille si elle est jeune et adepte, parce que son père et sa mère se ressentiront, à leur tour, du contre-coup de vos générosités et de vos bonnes grâces à l'égard de leur fille. En elle, vous trouverez un défenseur officieux et un puissant auxiliaire pour repousser les invasions de la gent _créancière_.

SEPTIÈME LEÇON.

Manière de vivre.

_Dicton de mon Oncle.--Cas que l'on doit toujours prévoir.--Principe invariable.--Fournisseurs de tous genres auxquels on doit accorder la préférence.--Craintes mal fondées.--Emploi de la journée d'un consommateur qui sait_ raisonner son affaire._--Biens immenses occasionnés au commerce.--Résultats._

J'ai souvent entendu dire à mon oncle qu'il fallait bien se garder de dépenser la veille tout l'argent qu'on pouvait avoir en sa possession, quelque certitude que l'on ait d'en avoir le lendemain, parce qu'il arrivait presque toujours, par des _causes fortuites et indépendantes de la volonté_ du consommateur, causes que l'on ne pouvait ni prévoir ni empêcher, que ces rentrées étaient ajournées, ou ne rentraient pas du tout; or personne ne sait mieux que moi combien mon oncle avait raison.

Supposons donc que ce cas arrive, et voyons quels sont les moyens de salut à y opposer: ils reposent sur un seul principe dont vous ne devez, dans aucun cas, comme sous aucun prétexte vous écarter; ce grand principe, le voilà!

Vous devrez toujours vous fournir de préférence chez les pourvoyeurs riches. 1º Parce qu'ils ont tout de première qualité. 2º Parce que vous devez mettre en pratique le principe tant de fois répété, que ces individus ayant trop, et vous pas assez, c'est un véritable service à leur rendre, et à vous aussi, que de chercher à rétablir l'équilibre, et personne plus que vous ne doit y être intéressé. 3º Parce que le vide que vous opèrerez dans leurs magasins, restera presqu'inaperçu; et quand même ce vide sera bientôt comblé par la clientelle payante, que votre consommation saura y amener.

En conséquence, vous ferez choix d'un propriétaire chez lequel tout puisse abonder et qui n'attende pas après vos cent écus de loyer pour pouvoir aller payer ses impositions. Il est à la connaissance de tous les locataires qu'il existe des propriétaires riches dans tous les quartiers de Paris, ainsi donc cela vous sera très-facile.

Vous déjeûnerez au Palais-Royal, et dînerez sur le boulevard des Italiens. Vous allez croire peut-être qu'il faut payer dans ces maisons-là; point du tout, leur prospérité ne se fonde que sur les couverts ou plutôt sur les convives qui ne payent pas, parce qu'ils savent choisir leurs mets, parce qu'ils savent allécher ceux qui ne savent pas se commander un dîner, mais qui savent le payer, parce qu'enfin ils consomment beaucoup plus que les autres. Chez les restaurateurs à 21 ou 32 s. on ne fait pas de crédit parce que tout le monde paye; mais dans les grands établissemens dont je vous parle, on a senti tout ce qu'un consommateur qui peut ne pas payer un dîner de 20 fr. qui en rapporte trente de 10 fr. qui sont payés, vaut à son producteur.

Je connais de grands restaurateurs qui vous payeraient volontiers pour que vous vous tinssiez à leur table toute la journée, appelant les garçons (toujours par leurs noms de baptême pour se donner un air d'habitué), demandant du champagne, faisant mousser leur vin et leur réputation. Votre figure opère, sur l'appétit paresseux ou économique des passans, l'effet d'une glace avant le dîner, et ils sont saisis d'une faim _engloutissante_.

Quant à vous, après avoir pris tout ce qu'il est possible de prendre, vous vous levez, et portant négligemment votre main au bouton doré de votre habit, comme pour chercher votre bourse dans la poche de votre gilet, vous en tirez un cure-dents; aussitôt le maître de la maison vous fait un signe de tête respectueux et reconnaissant tout à la fois, pour vous épargner un soin qu'il considérerait comme un affront; vous adressez en passant un petit salut et un coup-d'oeil à la dame du comptoir, et la grâce de ceux qu'elle vous rend, indique assez qu'elle se croit encore trop payée par l'excellent appétit dont vous avez donné un exemple, aussi bien soutenu qu'imité.

Plaisanterie à part, il est de fait que les premiers restaurateurs de la capitale comptent par jour une demi douzaine de consommateurs de cette force sur les principes.

Vous ne vous habillerez pas autre part que chez Bardes, parce que ce gaillard-là, qui habillerait toute l'armée française, en vingt-quatre heures, sur la parole de M. le ministre de la guerre, peut bien vous faire un habit, deux pantalons, quatre gilets, sans que vous lui donniez la vôtre que vous le payerez aussitôt leur confection. Notez que, si par hasard il va chez vous, ce ne sera que pour vous demander si vous voulez qu'il vous fasse une polonaise ou un manteau, au même prix.

Vous vous chausserez chez Sakoski. Il chausse tous les fashionables et M. le ministre des finances; jugez s'il hésitera à vous prendre mesure et à vous ouvrir un compte courant sur son grand-livre.

Quant à votre linge, vous vous fournirez chez la lingère de la Cour; mieux que personne elle connaît les avantages du crédit, et lorsqu'on en fait, un de plus ou un de moins n'occasionne que peu de frais de différence; quand même vous vous perdrez facilement dans la foule des consommateurs de ce genre.

Tels sont les producteurs que vous devrez rechercher; parce que ce sont là les seuls que vous pourrez payer sans débourser un sou, attendu que de belles paroles pour eux équivalent à de l'argent comptant.

N'allez pas croire qu'un consommateur tel que celui dont je veux parler, pour pouvoir payer les dettes que lui feront contracter ses consommations journalières, soit forcé de se courber tristement sur le métier d'une manufacture, ou débarquer quotidiennement des marchandises sur les ports Saint-Paul ou Saint-Nicolas. Il n'ira pas, par une chaleur du mois de juillet, rentrer ses récoltes, ou au coeur de l'hiver accélérer des semences; il ne se creusera pas la tête pour améliorer les produits divers que nous offrent généreusement toutes les bêtes à cornes ou sans cornes qui sont en France et autres lieux. Il ne passera pas son temps à enrichir d'un schall, d'un fourneau économique ou d'un rasoir à l'épreuve, l'exposition de nos produits; il n'emploiera même pas la journée à reproduire sur une toile que sa main saura rendre vivante, les traits d'un des défenseurs de nos libertés, ou la nature prise sur le fait, soit dans les bois de Meudon ou dans celui de Montmorency; il ne passera pas sa soirée à accompagner, de son violon, de sa basse, de sa flûte ou de son cor, les artistes de nos royaux théâtres qui chantent faux ou ne dansent pas en mesure. Enfin, il n'usera pas les trois quarts de sa vie, _rue de Rivoli_, à additionner de longs bordereaux; il ne fera rien de tout cela; mais, parce qu'il ne plantera pas, ne fabriquera pas, ne peindra pas, ne fera pas de musique et n'additionnera pas, ce serait une erreur de croire qu'il ne travaillera pas, qu'il ne produira pas, qu'il ne consommera pas et qu'il ne payera pas, mais toujours à la manière de mon oncle.

Voici au surplus, pour arriver au résultat désirable par tous les consommateurs pour lesquels il a rassemblé les matériaux de son ouvrage, la conduite et le genre de vie qu'ils devront tenir et suivre, et le tableau des _biens_ généraux qu'ils opèreront par sa méthode:

1º Le consommateur quel qu'il soit, ne se lèvera pas avant 10 heures, et par cette heureuse indolence il diminuera l'encombrement des commis, blanchisseuses, commissionnaires, cabriolets, oisifs, etc., etc., qui obstruent chaque matin les rues les plus fréquentées, et par conséquent les plus sales de notre belle capitale. Premier bien.

2º Il donnera audience à tous ses créanciers indistinctement de 10 à 11 heures, les écoutera et mettra en pratique les préceptes enseignés dans ce manuel.

Pendant ce temps les créanciers qui feront chez lui antichambre en attendant son lever, ne seront pas chez d'autres consommateurs également débiteurs, et cet avantage retombera sur la masse. Second bien.

3º Il recevra tous ses fournisseurs de onze heures à midi, gardera par devers lui ce que les uns lui apporteront, commandera quelque chose de nouveau à ceux qui n'auraient rien apporté.

De cette manière il les tiendra en haleine, augmentera son crédit, et poussera à la consommation; troisième bien.

4º Il s'habillera de midi à une heure, entendra sa cravate comme un ange, au moyen de ma théorie raisonnée de cette importante partie de notre habillement.

Il poussera ainsi au débit de cet ouvrage, chez le libraire, et à l'écoulement des mousselines, du jaconin, de la perkale et de la batiste de nos manufactures; quatrième bien.

5º A deux heures il ira déjeûner au café du Perron, où, par la délicatesse du choix qu'il fera sur la carte, il provoquera encore à la consommation en mettant à la mode les _oeufs en coquille_ et les _omelettes à l'oseille_, qu'il mangera avec une grâce contagieuse pour tous ceux qui, sans connaître ces mets, auront envie d'en manger.

Suivant son système, il ne payera pas son déjeûner, mais il en fera consommer vingt par des habitués qui ne prennent ordinairement qu'une tasse de café sans beurre, et qui insensiblement se laisseront aller au déjeûner à la fourchette, entraînés par son exemple. Le maître du café sera très-content des vingt déjeûners payés, et très-satisfait du consommateur qui lui aura ainsi payé le sien, quoique sans argent: cinquième bien.

6º Il ira aux Tuileries attendre nonchalamment l'heure du dîner; les deux ou trois chaises dont il se servira, sans les payer, pour étendre sa paresse, seront très-fructueuses à la loueuse qui en a l'entreprise. Par la manière dont il sera assis, il invitera les promeneurs au repos. En un instant toutes les chaises seront occupées et payées, la loueuse fera recette, et le remerciera; sixième bien.

7º Une beauté suspecte ou non, soupirant dans une contre-allée après l'espoir d'un dîner, viendra à passer près de lui; il s'extasiera sur sa taille, sa démarche et _son genre_ qu'il trouvera _bon_; un Anglais qui ne s'y connaîtra pas fera la même remarque et se détachera pour lui offrir son bras, un dîner et sa bourse qui seront acceptés.

Il aura répandu le numéraire de l'Anglais dans le commerce de France. Septième bien.