L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou
Part 2
«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il m'a du moins laissé la force et le courage nécessaire pour régler définitivement avec chacun de vous avant ma mort; car je le sens mon heure dernière a sonné (_quelques sanglots se font entendre_). Voici mon journal, mon grand-livre, mon carnet d'échéances, mon répertoire établi par ordre alphabétique; ils sont visés, cotés et paraphés selon l'usage établi chez un homme qui, ne faisant que des affaires en règle, doit se rendre compte, depuis le premier jour de sa gestion jusqu'au dernier, de ses moindres opérations.»
Tous les yeux des créanciers se fixent alors sur un amas de paperasses que mon oncle se serait bien gardé de leur montrer de près.
«Chacun de vous y trouvera couché le solde de ce qui lui revient en totalité, intérêt et capital réunis (_ici nouvelles larmes d'attendrissement_). Mais, Messieurs, vous auriez tort de penser que, comme dans les balances ordinaires des négocians patentés, il se trouve ici un _actif_ et un _passif_ (_grand mouvement d'attention_). Non, Messieurs, non. Je n'ai à vous présenter que du _passif_ (_mouvement en sens divers_).
»Cependant ne craignez pas de recevoir ni 10 p. 100; ni 20 p. 100; ni même 40 p. 100 de ce qui vous est si légitimement dû (_l'attention redouble_). Je suis incapable d'une telle bassesse, cela serait une véritable friponnerie; et j'aimerais mieux ne vous rien donner, aussi est-ce ce que j'ai résolu, et vous ne recevrez pas un sou.»
(_Ébahissement général suivi d'un murmure improbateur._)
Quelques voix: _Écoutez! écoutez!_
Ici mon oncle se mouche, boit une gorgée d'eau sucrée, et reprend aussitôt avec calme et confiance:
«Oui, Messieurs, écoutez!..... Mon père en mourant ne me laissa pour toute fortune que quelques brochures manuscrites indiquant un grand nombre d'améliorations à faire dans le système financier établi en France.....; pouvaient-elles me faire vivre, je vous le demande?
(_Approbation au centre_, un marchand de comestibles: _C'est très juste._)
»Je conçus donc la grande pensée du _crédit_, et j'ai découvert qu'il ne se fondait et ne s'établissait d'une manière solide que d'après la fidélité qu'on apportait à ne jamais payer ses dettes. (_Oh! oh!_) Je vous ai tous fait servir de preuve à cette importante découverte. (_Agitation._) Si elle vous laissait le moindre doute à cet égard, je vous engagerais à jeter les yeux sur vos écritures, où je vous défie de trouver note le plus léger à compte de ma part.
(_L'agitation redouble._) J'ignore encore si vous aurez dans la suite à vous louer de ma découverte.
(_Hésitation marquée._) Mais je me suis toujours fait un devoir, jusqu'aux derniers momens de mon existence politique et sociale, de manoeuvrer mes emprunts quelquefois forcés, et ce, je ne crains pas de l'avouer, de manière qu'au jour de mon décès, les sommes que j'ai perçues se trouvassent réparties sur un grand nombre de têtes, et toujours de préférence sur les plus riches.
(_Approbation générale, à l'exception du vieil usurier._)
»Mais, Messieurs, qu'est-ce que cette perte, en comparaison de celles que vous fera éprouver immanquablement le misérable système de finance, qui vous a été dernièrement présenté. (_Silence au centre, hilarité à gauche et à l'extrême droite_), une véritable bagatelle en comparaison des immenses avantages dont le nouveau système de crédit, d'emprunt et d'amortissement que je viens de vous dévoiler, pourra vous faire jouir à l'avenir. J'ai chargé mon neveu de le développer, de le rédiger et de le faire imprimer pour le bien commun de tous et comme devant apporter à l'État une nouvelle source de prospérité découverte par mon exemple[7].
[Note 7: M. le Baron de l'Empésé a scrupuleusement rempli les dernières volontés de son Oncle.]
(_Marques bruyantes d'improbation._)
»Hé! Messieurs, si je voulais m'étendre sur le bien que je vous ai fait et que je suis encore à même de vous faire, il me serait facile de prouver que vous êtes encore mes débiteurs, mais je préfère ne séparer de vous avec la consolante idée que nous sommes ensemble parfaitement quittes.»
«Une voix: _Celui-là est trop fort!_»
«Je termine, Messieurs, veuillez me prêter pour cela toute votre attention. (_Profond silence._) J'ai servi d'exemple au riche; j'ai aidé le pauvre; je n'ai fait, en quelque sorte, que déplacer quelques-uns de vos immenses capitaux pour les reporter vers des points où ils trouvaient un bon emploi. J'ai commencé à opérer le nivellement des montagnes d'or que la fortune s'est plu à élever autour de vous: elle était aveugle jusqu'alors, je l'ai, pour ainsi dire, opérée de la cataracte, mes Mémoires feront le reste..... (_Bourdonnement général._)»
Mon oncle, après ces mots, se laissa aller sur la bergère, accablé par les efforts qu'il venait de faire pour prouver à ses créanciers d'une manière si non victorieuse, du moins positive, qu'ils devaient encore s'estimer heureux qu'il ne leur dût pas davantage.
Il est vrai que la fin, si inattendue, de ce discours, produisit dans l'assemblée un mélange de sentimens opposés. Les uns voulaient l'étrangler, les autres n'étaient mus que par des sentimens d'extase et d'admiration.
Peu à peu, cette masse de créanciers ne partagea plus que les mêmes idées de générosité, et chacun d'eux alla déposer au bas de l'estrade, sur laquelle deux des demoiselles de salle de M. Gillet étaient occupées à faire revenir mon oncle de son évanouissement, les _billets_, _lettres de changes_, _délégations_, _bons payables_ avec _arrêtés de compte_, etc., etc.; que ce digne citoyen avait souscrits à leur profit depuis plus de quarante ans.
Après qu'il eut repris ses sens, et qu'il eut aperçu le faisceau de billets et de papiers timbrés qu'on venait de déposer d'un commun accord à ses pieds, il ne put résister au saisissement que la joie de les revoir amassés lui causa tout-à-coup. Faisant un nouvel effort sur lui-même, il souleva ce trophée de ses mains défaillantes, comme pour le montrer à l'univers, et rassemblant toutes ses forces, il s'écria: «Je ne vous demande plus qu'une seule chose en grâce!... Messieurs, promettez-moi d'acheter mon ouvrage aussitôt qu'il sera imprimé.» Tous le lui jurèrent, et il rendit le dernier soupir dans mes bras.
La perte inattendue d'un homme de bien est un des plus tristes événemens qui puisse affliger la société et ses créanciers lorsqu'il en a. Celle de mon oncle fut principalement appréciée par un marbrier entrepreneur de monument funèbres. Aussi, avec une éloquence qui ne part que du coeur, s'empressa-t-il d'émettre un voeu, celui de faire une petite souscription pour lui élever un modeste tombeau et perpétuer ainsi le souvenir d'un homme de génie. L'un et l'autre furent à l'instant réalisés, et mon bien bon oncle fut enterré au cimetière du Mont-Parnasse, que pour ainsi dire il étrenna de sa personne le 22 de mai 1823. Tous ses créanciers l'accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure.
Peu de jours après, une pierre tumulaire couvrit sa dépouille mortelle, sur laquelle on est tous les jours à même de lire cette simple mais touchante inscription, inspirée autant par la reconnaissance que par une juste admiration, elle fut gravée en caractères lapidaires par la main même du vertueux marbrier:
CI-GÎT L'INVENTEUR DE L'ART DE PAYER SES DETTES ET DE SATISFAIRE SES CRÉANCIERS SANS DÉBOURSER UN SOL. 22 MAI 1823.
_REQUIESCAT IN PACE._
APHORISMES,
Axiomes et Pensées neuves
_Dont on ne saurait trop se pénétrer avant que d'étudier les diverses théories enseignées par mon Oncle._
I.
Plus on doit, plus on a de crédit; moins on a de créanciers, moins on a de ressources.
II.
Quiconque ne fait pas de crédit doit infailliblement faire banqueroute, parce que plus on fait de crédit plus on débite, plus on débite plus on fait d'affaires, plus on fait d'affaires plus on gagne d'argent.
III.
Faire des dettes chez les gens qui n'ont pas assez, c'est accroître le désordre, multiplier les infortunes. Devoir aux gens qui ont trop, c'est, au contraire, compenser les misères, et tendre au rétablissement de l'équilibre social.
IV.
Quiconque a des principes doit payer ses dettes lorsqu'il en a, soit d'une manière ou d'une autre, c'est-à-dire avec de l'argent ou sans argent.
V.
Un créancier mal élevé, féroce même, qui ne répond que des sottises aux raisons que vous lui alléguez lorsqu'elles sont bonnes, tout en ne lui donnant que cela, vous remet, sans s'en douter, une quittance en bonne forme de la somme dont vous pouvez lui être redevable.
VI.
Dans le meilleur des gouvernemens possible, une nation, quelque grande qu'elle soit, quelqu'unie qu'elle puisse être, se partage toujours en deux _partis_ opposés chacun.
SAVOIR:
1º Parti: Individus _lésans_. C'est le plus fort.
2º Parti: Individus _lésés_. C'est le plus nombreux.
Je laisse au lecteur le choix d'embrasser celui qui lui paraîtra préférable, ne pouvant opter pour un parti neutre ou mixte (comme en politique), parce que, dans notre acception, il ne peut en exister.
VII.
La population d'un empire ou d'un royaume ne se compose également que de deux classes: celle des _producteurs_ et celle des _consommateurs_.
Les _producteurs_ ne sont autres que les _créanciers_, les _consommateurs_ sont les _débiteurs_.
Or, s'il n'y avait pas de _consommateurs_, les _producteurs_ deviendraient inutiles. Ce sont donc les _consommateurs_ qui font vivre les _producteurs_. Il en résulte qu'un _producteur_ (un _créancier_) doit encore avoir obligation au _consommateur_ (le _débiteur_) de ne pas lui payer ce qu'il lui doit, puisque si celui-ci ne lui devait rien, celui-là mourrait de faim.
VIII.
La splendeur d'un état étant toujours en proportion de la masse de ses dettes (voyez l'Angleterre) relativement aux individus, raisonnez par analogie?
IX.
Si la _propriété_ n'existe que par le fait du _propriétaire_, quiconque vient au monde a droit à une propriété quelconque.
X.
Il est évident que le monde ne se compose que de gens qui ont trop et de gens qui n'ont pas assez; c'est à vous de tâcher de rétablir l'équilibre en ce qui vous concerne.
XI.
Il vaut mieux devoir 100,000 fr. à-la-fois à une seule et même personne que 1,000 fr. à mille personnes à-la-fois.
XII.
Le nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ont trop d'argent, dont ils ne savent que faire, est égal au nombre d'individus embarrassés parce qu'ils ne savent que faire pour avoir un peu d'argent.
XIII.
Parmi ceux qui ont dû, il n'y a que ceux qui ont commencé de payer que l'on ait mis à Sainte-Pélagie; on se garderait bien d'y mettre celui qui, devant depuis long-temps, n'a encore rien payé.
XIV.
Quiconque a _bon pied_ et _bon oeil_ ne peut être privé de sa liberté que parce qu'il le veut bien.
XV.
Il n'existe au monde que deux fléaux, dont toutes les puissances de la terre ne sauraient vous garantir, ce sont la peste et les huissiers.
XVI.
Se donner la mort parce qu'on ne peut payer ses dettes, et qu'on en a cependant l'intention, est, de tous les moyens à employer, le plus sot. S'il est vrai qu'on se doive à ses créanciers, on doit vivre pour eux, et non pas mourir.
XVII.
..... _Ce qui est dans la poche des autres serait bien mieux dans la mienne!_.... _Ote-toi de là que je m'y mette!_.... Tel est, en peu de mots, le fond de la morale universelle.
PREMIÈRE LEÇON.
Des Dettes.
_Impossibilité de n'avoir pas de dettes.--Qu'est-ce que l'on entend par le mot _dettes_.--Leurs diverses natures.--Leur nombre, leur qualification et leurs significations enseignées par mon oncle.--Mont-de-Piété._
«Quel est l'heureux du siècle (disait habituellement mon oncle), qui, depuis trente ans, au travers et à la suite des assignats, des mandats, de la déroute politique et de la banqueroute (dont l'État a donné le premier l'exemple), des émigrations, des confiscations, des réquisitions, des appréhensions, des épurations et des invasions qui ont renversé toutes les fortunes, a toujours pu dire: _Je ne dois rien?_....... Quelle nation, assise sur des monceaux d'or aujourd'hui, pourrait dire: _Nous ne serons jamais débiteurs?_..... Je l'ai dit et j'aurai souvent l'occasion de le répéter, la France elle-même, toute riche qu'elle est, ne se compose que de deux classes: celle des _débiteurs_, et celle des _créanciers_, autrement dit des _producteurs_ et des _consommateurs_.» Mais revenons au sujet principal qui doit m'occuper, en donnant d'une manière claire et précise l'explication de ce qu'on entend par _dettes_, en examinant ce mot dans toutes ses acceptions.
Ce terme, pris dans son véritable sens, signifie ce que l'on doit à quelqu'un. Néanmoins, on entend aussi quelquefois par _dettes_ ce qui nous est dû, c'est alors une _créance_. Pour éviter cette confusion, on distingue une infinité de natures de dettes, et je donnerai l'explication de leurs termes ci-après.
Tous ceux qui peuvent s'obliger peuvent contracter des dettes; d'où il suit que, par un argument en sens contraire, ceux qui ne peuvent pas s'obliger valablement ne peuvent contracter des dettes. Ainsi les mineurs non émancipés, les fils qui n'ont point atteint leur majorité, les femmes en puissance de maris ne peuvent contracter aucunes dettes, sans l'autorisation de ceux sous la puissance desquels ils sont, c'est-à-dire de leurs curateurs ou tuteurs, de leurs pères ou de leurs maris.
On peut contracter des dettes verbalement et par toutes sortes d'actes, comme par billets ou obligations, sentence ou jugement.
Les causes pour lesquelles on peut contracter des dettes sont tous les objets pour lesquels on peut s'obliger, comme logement, nourriture, habillement, location, prêt, avances, etc., etc.
Notre jurisprudence reconnaît vingt-six natures de dettes qu'elle a qualifiées comme ci-dessous, et que mon oncle interprète ou explique de cette manière.
SAVOIR:
1º DETTE ACTIVE. Elle est considérée, par rapport au créancier, ou pour mieux dire c'est la créance elle-même. Ainsi la créance d'un restaurateur chez lequel on mange depuis _long-temps_ et auquel on doit, depuis la _même époque_, doit être considérée comme dette active.
Le terme de _dette active_ doit être opposé à celui de _dette passive_ qui est, à peu de chose près, la même, avec cette différence cependant qu'il faut entendre par _dette active_ celle de la somme qu'on doit pour avoir mangé chez lui sans payer jusqu'au jour présent, et par dette passive l'argent qu'on lui devra par la suite, en continuant de manger chez lui de préférence et de ne le pas payer comme par le passé.
2º DETTE ANCIENNE, en matières d'hypothèque, est celle qui précède les autres. C'est de toutes les natures de dettes la plus difficile à contracter, parce qu'elle est la première, mais c'est aussi celle qu'il est le plus aisé d'éteindre, par la raison qu'il existe huit manières de l'amortir sans bourse délier, comme nous le prouverons plus bas.
3º DETTE ANNUELLE, est celle qui se renouvelle chaque année comme une rente, une pension, un legs d'une somme payable chaque année, et que l'on ne paye pas au renouvellement de l'année ou l'année expirée, promettant d'en payer le double l'année suivante, et toujours de la même manière progressivement; c'est ce qu'on appelle en droit _debitum quot annis_.
4º DETTE CADUQUE, est celle qui n'est de nulle valeur pour le créancier et pour laquelle il n'a aucune espérance: il faut tâcher de n'en avoir que de cette nature, et de préférence aux autres.
5º DETTE CLAIRE, est celle dont l'objet est certain et qui signifie que le montant de la créance est fixe, connu et arrêté.
Par exemple devoir trois termes à son propriétaire est contracter envers lui une _dette claire_. Si vous parvenez à lui devoir le quatrième, le propriétaire est _clairement_ payé aux termes de la loi.
6º DETTE CONDITIONNELLE. C'est celle qui est due sous condition. Par exemple: _Je vous payerai si je reçois de l'argent;_ on n'a rien à toucher, donc on n'a rien à payer. En terme de jurisprudence: _Si navis ex Asiâ venerit._ Ce qui signifie: _à l'arrivée du bateau à vapeur_.
7º DETTE CONFUSE, est celle dont le droit réside en quelqu'un qui se trouve tout à-la-fois créancier et débiteur du même objet, et par conséquent débiteur et créancier du même individu, de façon que ni l'un ni l'autre ne connaissant rien à cette nature de dette, si l'un des deux vient à _embrouiller_ un peu les titres ou même les raisons sur lesquelles cette dette est basée, il opère l'amortissement.
8º DETTE DOUTEUSE, est celle qui n'est pas positivement _caduque_, mais dont le remboursement n'en est pas plus certain. C'est une espèce de promesse _périodique mixte_ de la part du débiteur.
9º DETTE ÉTEINTE, est celle que l'on ne peut plus exiger, soit qu'elle ait été amortie ou que l'on ne puisse plus intenter d'action pour le paiement, c'est ce qu'on appelle en terme de jurisprudence _prescription_.
10º DETTE EXIGIBLE, est celle dont on peut poursuivre le paiement devant les tribunaux compétens, sans attendre aucun délai ni l'événement d'aucune condition.
Les billets à ordre, les lettres de change, les délégations et toute espèce d'obligations souscrites par écrit, peuvent être classées dans la catégorie des _dettes exigibles_.
Quiconque contracte une dette dite _exigible_, bouleverse de fond en comble l'échafaudage sur lequel est basé son crédit.
11º DETTE LÉGALE, est celle au remboursement de laquelle on est obligé, puis forcé par la loi. Le cas prévu dans la huitième manière d'acquitter ses dettes est à peu près la seule praticable pour opérer l'amortissement.
12º DETTE LÉGITIME. Elle s'entend d'une dette qui a une cause juste et n'est point usuraire.
Par exemple j'emprunte un billet de mille francs à un intime ami que je ne connais que de la veille, sous promesse de le lui rendre le lendemain; il me le prête sans _intérêt_ de sa part comme sans reçu de la mienne; je ne le lui rends pas, quoiqu'il me l'ait fait demander plusieurs fois, quoique je n'aie contracté envers cet ami qu'une dette légitime de reconnaissance, j'acquitte ma dette en reconnaissance, quoique cette monnaie n'ait point cours sur la place: il est bien forcé de s'en contenter.
13º DETTE ILLÉGITIME. Je n'en reconnais pas de réelle.
14º DETTE LIQUIDE. C'est celle dont le prix de l'objet est fixé d'avance. Par exemple toutes les dettes de café sont des _dettes liquides_.
15º DETTE NON-LIQUIDE ou DETTE SOLIDE, c'est celle dont l'objet n'est point fixé irrévocablement; par exemple vous avez l'intention de partager une somme de 3,000 fr. entre trois créanciers, mais vous ignorez à quelle somme nette se montera le mémoire de chacun d'eux, et vous êtes obligé, pour que ce partage se fasse proportionnellement, d'attendre qu'ils vous aient remis leurs factures. Eh bien, cette dette est une _dette non-liquide_. Les dettes contractées avec un tailleur doivent toujours être classées dans cette catégorie, parce que vous ne savez réellement ce que vous lui devez que souvent long-temps après qu'il vous a fait sa fourniture. Voilà la _dette non-liquide_ ou _solide_ proprement dite.
16º DETTE LITIGIEUSE, est celle qui est sujette à contestation: un marchand de drap vous vend de l'Elbeuf pour du Louviers, bien que vous ne payez pas plus l'un que l'autre, ce n'en est pas moins une dette litigieuse.
17º DETTE PERSONNELLE. Elles le sont toutes lorsqu'on peut les payer _avec de l'argent_. Sinon, il n'en existe pas une seule.
18º DETTES PRIVILÉGIÉES sont celles que l'on doit payer de préférence, lorsqu'on en est réduit à cette extrémité.
19º DETTE PROPRE, est une dette particulière de 100,000 fr. au moins et de 2,000,000 au plus. Passé cette quotité, cette dette rentre dans le domaine des _dettes nationales_. Une _dette propre_ comme une _dette nationale_ n'engagent à rien le débiteur.
20º DETTE PURE ET SIMPLE, c'est tout simplement acheter, prendre, louer, emprunter ou consommer sans payer. Cette nature de dettes est le véritable pont aux ânes.
21º DETTE RÉELLE. C'est celle qui n'a rien de simulé, une lettre de change, par exemple.
22º DETTES SALES. Ce sont les dettes de savetier. Cette dette, pour conserver sa qualification, ne doit jamais dépasser 2 fr. 25 c., prix d'une paire de becquais.
23º DETTE SIMULÉE. Est celle que l'on contracte en _apparence_, mais qui cependant finit presque toujours par devenir _réalité_, comme, par exemple, de prêter sa signature à un ami, sous promesse de sa part qu'il fera les fonds à l'échéance.
24º DETTE DE SOCIÉTÉ. C'est emprunter à son voisin, après avoir perdu à l'écarté, 10, 15, 20 ou 25 napoléons pour continuer de jouer contre lui.
25º DETTE SURANNÉE. C'est une dette contractée avant sa majorité. On peut ne les payer qu'après sa mort, si cela convient mieux.
26º DETTES USURAIRES. Est celle où le créancier a prêté son argent à 48 pour %, ou tout autre taux plus fort que celui voulu par la loi.
Un homme qui a des principes ne peut décemment accepter un argent qu'on lui prêterait, sur sa signature, à plus de 48 pour % par an, par la raison que l'administration toute philantropique du Mont-de-Piété, qui ne prête que sur un gage valant au moins cinq fois la valeur de ce qu'elle vous avance, se contente de moitié, c'est-à-dire 24 pour % par an; à la vérité tous frais compris, et sans avoir à craindre la prise de corps, ce qui n'est pas peu de chose. J'en parlerai dans ma neuvième leçon.
DEUXIÈME LEÇON.
De l'Amortissement.
_Principe.--Vérité.--Préjugé.--Manières diverses de payer ou d'éteindre les dettes de quelque nature qu'elles soient.--De la prescription.--Moyen légal enseigné par le Code.--Danger des à comptes.--Lettre de Mon Oncle.--Mauvais effet des remboursemens en argent.--Satisfaction des créanciers._
En principe, vous devez tâcher de vous faire, de tous vos créanciers, des amis qui vous aiment véritablement, et vous le prouvent en continuant de vous faire crédit. Faites en sorte qu'ils soient plus que tous autres intéressés à la conservation de vos jours, qu'ils s'inquiètent si vous avez un rhume, ne serait-il que de cerveau, et qu'ils tremblent s'il vous arrive une fluxion de poitrine.
Si par hasard vous vous avisiez de les payer, ou seulement de leur donner un à compte en argent, vous les désintéresseriez complètement, et vous les verriez changer leur tendre sollicitude contre une profonde indifférence. S'il vous arrivait de leur faire un règlement, un billet, un engagement quelconque, rencontrant un de vos intimes amis, ou se trouvant dans un endroit où il serait question de vous, ils ne demanderaient pas seulement de vos nouvelles. L'argent que vous pourriez leur donner en fait tout à coup des êtres froids ou indifférens. Tout ce que je puis vous passer dans cette circonstance, c'est de leur promettre purement et simplement, sans désignation de terme fixe; de cette manière vous entretiendrez chez eux ces affections douces qui font le charme de la vie, et augmentent encore le crédit qu'on peut avoir.
Il est une vérité incontestable que mon oncle a omise dans ses pensées détachées; c'est qu'il vaut mieux être sans le sou que sans crédit.
Cependant il existe un préjugé fortement enraciné, c'est que tôt ou tard il faut finir par payer, voilà ce qui perd les _consommateurs_; car du moment où vous payez vous n'avez plus de crédit. Commencez donc par ne jamais payer, et finissez de même, vous m'en direz de bonnes nouvelles. Si à vingt ans vous jouissez d'un crédit de 20,000 fr., et que vous suiviez toujours cette méthode, vous êtes sûr d'en avoir un de 100,000 fr., lorsque vous aurez atteint votre quarantième année.
Quoi qu'il en soit, les dettes peuvent s'acquitter ou s'amortir de huit manières différentes,
SAVOIR:
1º Par le paiement.
C'est sans contredit la façon la plus simple de les acquitter; mais en suivant cette méthode, l'ouvrage de mon oncle devient inutile.
2º Par compensation d'une, ou plusieurs dettes, avec une, ou plusieurs autres.
Cette espèce d'amortissement, assez avantageuse au débiteur qui _raisonne_, s'appelle _embrouillage_.
3º Par la remise _volontaire_ que fait le créancier.