L'art de lire

Part 10

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Le plaisir de mieux comprendre met, du reste, dans l’esprit un certain feu, une certaine chaleur qui excite l’imagination elle-même. On invente un peu à la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant que M. Jules Lemaître a écrit ses exquis _En marge_ et Émile Gebhart, son spirituel _Dernier voyage d’Ulysse_.

On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du style. La première lecture est au lecteur ce que l’improvisation est à l’orateur. C’est chose toujours un peu impétueuse; de tempérament si sain que l’on soit, ou quelque bonne méthode de lecture que l’on ait, on ne peut jamais s’empêcher tout à fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle est son idée générale et quelles sont ses conclusions, avec un romancier de voir comment cela finit. Détestable précipitation; mais dont personne n’est absolument exempt.

Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’_Officiel_ qu’on lui soumet, corrige le style et la langue de son improvisation, à relire nous corrigeons notre improvisation de lecture. Nous faisons attention à la langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices de composition et de disposition des idées. Nous étions entrés dans la pensée de l’auteur, nous entrons maintenant dans son laboratoire; nous le voyons travailler. Si nous voulons travailler nous-mêmes, rien, évidemment, n’est plus utile; mais, même si nous n’avons pas cette intention, surprendre quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement l’esprit, ce qui est déjà un plaisir, et le rendre capable de mieux, de plus sûrement, de plus finement juger l’auteur que demain nous lirons pour la première fois. Relire apprend l’art de lire.

Les professeurs de littérature sont gens très intelligents, quelques-uns du moins, en choses de lettres. Cela vient de ce que, pour leurs élèves, devant leurs élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de relire et toujours à peu près les mêmes textes, le professeur en arrive quelquefois à y retrouver toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve toujours les mêmes impressions, il les retrouve un peu affaiblies ou comme émoussées. Quelquefois aussi, il veut en rencontrer toujours de nouvelles, de toutes nouvelles, et il invente aux auteurs des sens inattendus, ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas absolument certain qu’ils aient eues.

Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers ni à l’autre, ne relisant pas autant qu’un professeur est obligé de relire. Il convenait pourtant de vous indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop. Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui s’ouvre toujours de lui-même à la même page. Géruzez disait: «Je crains l’homme d’un seul livre, surtout lorsque ce livre est de lui.» Craignez un peu d’être l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même d’un autre; ce n’est qu’une circonstance atténuante.

Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient, pour se comparer à soi-même. «Quel effet ferait sur moi tel livre dont j’ai été féru dans ma jeunesse» est une parole qu’on se dit assez souvent à un certain âge. Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois fréquentés, les livres lus jadis, est une des passions du déclin. Or, c’est précisément se comparer à soi-même; c’est éprouver si l’on a toujours autant de facultés de sentir et si l’on a les mêmes.

L’effet de l’expérience n’est pas toujours très consolant, ni très agréable. Les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir été surfaits par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu décolorés. Pour ce qui est des vieux amis, s’ils paraissent ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le sont devenus. Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela, et il faut bien que nous nous en prenions à nous-même. «J’admirais cela! Où avais-je l’esprit?... Hélas! Je l’avais où il est; mais je l’avais plus sensible et plus imaginatif.» L’impression devant un paysage ou devant un livre dépend de ce qui y est et de ce que l’on y met. Duquel le plus? On ne sait. De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce livre ont certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que vous y mettiez et n’y mettez plus. Leur dépréciation mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous. Rencontrant une dame qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps un homme d’âge hésitait: «Comment! dit la dame, vous ne me reconnaissez pas?--Hélas! madame; j’ai tant changé!» C’est précisément ce qu’il faut dire, mais sans méchanceté, et c’est la vérité même, devant un site ou un livre que l’on ne reconnaît plus.

Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à vingt ans, ne vous fait plus que sourire, ne vous pressez pas de conclure qu’il est mauvais et que c’est à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement qu’il était fait pour votre âge, et que votre âge n’est plus fait pour lui.

J’aimais les romans à vingt ans, Aujourd’hui je n’ai plus le temps; Le bien perdu rend l’homme avare; J’y veux voir moins loin mais plus clair: Je me console de Werther, Avec la reine de Navarre.

Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup; mais il est ainsi. Peu de romans lus avec ivresse à vingt ans plaisent à quarante. C’est un peu pour cela qu’il faut les relire, pour se relire, pour se rendre compte de soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison et pour savoir ce qu’on a perdu.

Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que dans un livre on découvre, au bout de vingt ans, une foule de choses que l’on n’y avait pas entrevues. Cela advient surtout avec les livres philosophiques, avec les livres de pensées. Si je désire vivre encore quelques années, c’est dans l’espérance, bien ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je veux dire à qui je suis fermé moi-même. Les penseurs incompris jadis se révèlent quelquefois brusquement. On dirait qu’on a trouvé une clef dans son esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou, seulement enrichie, et dans Ergaste la clef a été trouvée qui nous ouvre Clitandre. Cette fois, la surprise nous est agréable; nous nous trouvons plus forts et mieux armés; les années nous ont raffermi. Elles nous deviennent chères, et nous leur sommes reconnaissants.

Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes qu’il arrive que nous fassions des découvertes de ce genre et que nous récoltions regain de cette sorte. Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale est toujours moindre, l’émotion artistique est quelquefois beaucoup plus forte. On s’aperçoit, au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans, qu’il y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues, des qualités de composition dont on ne s’était point douté, parce que, du temps de la première lecture, on ignorait l’art. A propos d’un _Werther_ en musique, il y a quelques années, averti par les observations de plusieurs critiques éminents de l’insignifiance et de la puérilité du _Werther_ de Gœthe, je relus _Werther_, que je n’avais pas lu depuis à peu près un demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt _Faust_ et le _Divan_. Je fus certainement moins ému qu’à seize ans; je ne pleurai point; mais je fus frappé de la _solidité_ de l’ouvrage, de l’admirable disposition des parties, de la progression lente et forte, de tout ce qu’il y a enfin de savant dans cet ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du tout, beaucoup plus tard, dans les _Affinités électives_.

De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être sans occasion, je relus _Leone Leoni_. Chose curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce m’a semblé, tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite incroyable de composition, d’un art, assurément tout instinctif, des _préparations_, des dispositions prises en vue d’amener un effet final, ou en vue d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère par où s’expliquent les incidents et les péripéties; je m’aperçus, en un mot, que le roman, s’il n’était pas aussi bien écrit que je l’eusse désiré, était aussi bien construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et ceci est rare dans George Sand; mais n’est que plus intéressant quand on l’y rencontre.

C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même, on note les hausses et les décadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilité; les pertes et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence générale et de notre intelligence critique, et l’on trace ainsi les courbes de sa vie intellectuelle et morale.

Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si l’on sent plus, si l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si l’on comprend moins; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre.

On écrirait très bien une autobiographie avec les impressions comparées de ses lectures et qu’on pourrait intituler _En relisant_. Relire, c’est lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est peut-être tout profit.

Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le commerce des très grandes œuvres. Un médiocre roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu, et que l’on reprend en mains vous donne une singulière impression quand on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous ennuie plus que de droit. On le continue, parce qu’on ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut le connaître; mais on est sûr que l’impression finalement ne sera pas agréable, et l’on s’en veut de céder à la curiosité, ce qui fait paraître le livre plus mauvais qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux qui fut douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas d’abord et qu’on reconnaît, à sa voix, un instant après, avec désespoir. Évidemment, il ne faut relire que ce qu’on a vraiment désir de retrouver. C’est une grande marque, pour un livre, d’excellence ou de conformité avec notre caractère, que le désir que l’on a de le rouvrir. _Iterum quæ digna legi sint._

CHAPITRE XI

ÉPILOGUE

L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide. Par conséquent, il a les mêmes règles générales que l’art de penser. Il faut penser lentement; il faut lire lentement; il faut penser avec circonspection sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se faisant sans cesse des objections; il faut lire avec circonspection et en faisant constamment des objections à l’auteur; cependant il faut d’abord s’abandonner au train de sa pensée et ne revenir qu’après un certain temps à la discuter, sans quoi l’on ne penserait pas du tout; il faut faire confiance provisoire à son auteur et ne lui faire des objections qu’après qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris; mais alors, lui faire toutes celles qui nous viennent à l’esprit et examiner attentivement et s’il n’y a pas répondu, et ce qu’il pourrait y répondre. Ainsi de suite; car lire, c’est penser avec un autre, penser la pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou contraire à la sienne, qu’il nous suggère.

Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de livre pour penser, et tout à fait malheureux évidemment ceux qui en lisant ne pensent exactement que ce que pense l’auteur; je ne sais même pas quel plaisir ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le définir. Mais pour ceux qui sont entre les deux extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce petit instrument à mettre en activité notre entendement, ce moteur de l’esprit qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre insuffisance, et qui nous donne la délicieuse jouissance de croire que nous pensons, alors que nous ne pensons peut-être pas du tout, le livre est un ami précieux et bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses défauts. On a dit qu’il ne trompe pas; j’ai montré qu’il trompe souvent, puisque, par notre faute, à la vérité, il ne paraît pas du tout le même au bout d’un certain temps et nous déçoit.

On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard, puisque c’est un bavard que l’on peut mettre à la porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il nous ennuie. C’est une grave erreur; car un livre peut nous irriter par son bavardage, et en même temps nous empêcher de le fermer, parce qu’il est intéressant et qu’entre deux bavardages on peut s’attendre à quelque chose de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien souvent un livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un, qui fût vous-même, car on ne peut s’en reposer que sur soi, en eût marqué les passages intéressants et signalé particulièrement les pages d’une incontestable inutilité.

On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et que par conséquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et l’on a pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de Montaigne: «Il sondera la portée d’un chacun: un bouvier, un maçon, un passant, il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise; car tout sert en ménage; _la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction_: à contrôler les grâces et façons d’un chacun il s’engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.»

Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout à fait sûr. Il est plus facile d’être assoté par un sot livre que de le rendre intelligent ou de le faire servir à son intelligence par la façon dont on le lit. Le sot livre impose, étant très souvent goûté par une multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous, et l’on ne sait pas le discuter avec la pleine liberté d’esprit que suppose Montaigne, ce qui est la seule condition à laquelle il deviendrait de profit. Donc le livre n’est pas toujours un bienfaiteur; il n’est pas, quel qu’il soit, encore un bienfaiteur.

Il est très vrai aussi que la lecture devient une passion et que, comme toute passion, elle a de singuliers excès. A un certain degré de violence, elle empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche les hommes de devenir bêtes aux mains des Circé; mais c’est un lotos, aussi, qui paraît une nourriture si délicieuse qu’il faut user de violence pour nous arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer dans nos vaisseaux et nous obliger à ramer.

Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de sagesse même contre les passions les plus innocentes, parce qu’il n’y a pas de passions innocentes, et même en parlant de la lecture il faut dire:

Le sage qui la suit, prompt à se modérer, Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.

Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et, si la lecture n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas besoin d’art pour s’y livrer.

En revanche, la lecture, certaines précautions prises, est un des moyens de bonheur les plus éprouvés. Elle conduit au bonheur, parce qu’elle conduit à la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle en vient et que c’est son pays même, où naturellement elle aime à mener ses amis. J’ai mon vieillard du Galése; je l’ai eu du moins, car il m’a précédé au rendez-vous universel. Il était avoué en province. La cinquantaine venue, il vendit son étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours d’eau et pour y cultiver les fleurs; il se retira à la Bibliothèque nationale. Il y passait six heures ou huit heures par jour, selon les saisons. Il avait été attiré à Paris pour deux raisons: parce que, disait-il, c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville où l’on vous permette de ne pas appartenir à un parti politique; et parce que, en conséquence, Paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles.

Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se faire d’amis, la Bibliothèque nationale regorgeant d’aimables causeurs qui semblent ne pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher de prendre connaissance du livre que vous venez d’ouvrir. Il me répondit qu’il avait sa méthode, et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de lecture est une salle de conversation venait s’accouder à son fauteuil, il s’endormait immédiatement, ce qui, dans une salle de lecture, comme à un cours public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne et n’a pas besoin qu’on s’en excuse.

Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait, pour en arriver sans grand effort à lire les auteurs des temps les plus reculés de la langue de France, adopté le procédé suivant. Il avait commencé par lire les auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent la langue contemporaine, puis, remontant peu à peu, il avait passé aux auteurs du XIXe siècle, puis à ceux du XVIIIe siècle et ainsi de suite, s’habituant à la langue archaïque par transitions lentes et se faisant, du reste, quoique marchant à reculons, une idée fort nette de la suite de notre civilisation. Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très couramment la _Cantilène de Sainte Eulalie_.

C’était bien un vieillard du Galése à sa manière, aussi assidu quoique moins laborieux et aussi sage. Au lieu de cueillir des fleurs, il cueillait avec délicatesse les plus belles idées, les plus beaux récits, les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit humain. En latin _legere_ signifie _lire_ et signifie _cueillir_. Cette langue latine est charmante.

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS I CHAPITRE I LIRE LENTEMENT 1 CHAPITRE II LES LIVRES D’IDÉES 4 CHAPITRE III LES LIVRES DE SENTIMENT 22 CHAPITRE IV LES PIÈCES DE THÉÂTRE 46 CHAPITRE V LES POÈTES 69 CHAPITRE VI LES ÉCRIVAINS OBSCURS 88 CHAPITRE VII LES MAUVAIS AUTEURS 100 CHAPITRE VIII LES ENNEMIS DE LA LECTURE 108 CHAPITRE IX LA LECTURE DES CRITIQUES 132 CHAPITRE X RELIRE 151 CHAPITRE XI ÉPILOGUE 160

CORBEIL--IMPRIMERIE CRÉTÉ.