L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile
Part 7
Or, il y a quelques années à peine, comme je vous l'ai dit, je crois, les livres tant dédaignés actuellement avaient une grande valeur, tandis que ceux du XIXe siècle, surtout les romantiques, se vendaient à peine au poids du papier, et on faisait fi des illustrations du XVIIIe. A cette époque-là vivaient (j'allais dire régnaient) des libraires modestes et sérieux, mais savants en bibliographie, connaissant à fond les livres anciens, leur mérite, leur rareté, leurs provenances, pour avoir étudié tout cela longuement, patiemment, on pourrait presque dire avec ferveur. Tout commerçants qu'étaient ces hommes, ils ne sacrifiaient point entièrement la science bibliographique ou la satisfaction d'apprendre à connaître les livres, au désir fiévreux de les revendre de suite, sans les avoir à peine regardés, et surtout à l'espoir d'un gain considérable, presque scandaleux, qui multiplié avec une rapidité vertigineuse aurait pu leur donner en quelques années une grande fortune. Peu de libraires de la génération précédente sont devenus riches, en effet, et beaucoup n'ont acquis qu'une aisance modeste.
Les amateurs de cette époque-là, heureux de trouver des bouquinistes avec lesquels ils pouvaient causer des livres d'un autre âge, ne songeaient guère à acheter des ouvrages modernes. Le XVe siècle avec ses précieux échantillons de la typographie naissante, le XVIe avec ses poètes, ses romans de chevalerie, ses ouvrages illustrés de gravures magistrales, et le XVIIe avec ses chefs-d'œuvre littéraires de toutes sortes, suffisaient à nos grands bibliophiles. Ils étudiaient ces œuvres de mérite chez leurs libraires, lesquels étaient eux-mêmes enchantés de faire valoir ainsi leurs connaissances et d'en acquérir d'autres quelquefois, au contact de bibliophiles aussi expérimentés qu'eux et plus érudits encore.
Ce fut l'époque des J.-J. de Bure, des Renouard, des Crozet, des J. Techener, des Potier, tous, hélas! disparus, malheureusement sans laisser de successeurs dignes de leur être comparés. Et ces libraires vécurent pendant quarante à cinquante années de notre siècle, toujours en relations familières, disons même souvent amicales, avec l'élite des amateurs français et étrangers. On vit passer successivement, dans les officines de ces hommes sans prétention, des amateurs hommes de science ou de haute lignée, comme Guilbert de Pixerécourt, Charles Nodier, Armand Cigongne, Victor Cousin, le comte de la Bédoyère, Armand Bertin, le comte de Lignerolles, le duc d'Aumale, le baron de La Roche-Lacarelle, le marquis de Ganay, Eugène Dutuit, le prince d'Essling, Yemeniz, Ambroise Firmin-Didot, lord Ashburnham, Jacques-Charles Brunet le grand bibliographe, le comte de Lurde, le baron J. Pichon, et plusieurs autres qui donnèrent au goût de la bibliophilie un élan jusqu'alors inconnu. Bien peu de ceux-là survivent hélas!... mais les uns et les autres ont droit à l'expression de nos sympathiques respects et de notre admiration; il est regrettable que la tradition adoptée par eux en bibliophilie n'ait pas été suffisamment conservée par la génération actuelle d'amateurs.
Tout change en ce monde, et ces mots fatidiques paraissent donner une explication suffisante aux variations du goût des bibliophiles. Cependant tâchons d'en découvrir les motifs. Notre siècle est incontestablement le siècle de l'argent et du papier, l'un faisant valoir l'autre ou l'anéantissant tour à tour. Les anciens bibliophiles, presque tous gentilshommes ou propriétaires, écrivains ou artistes, n'avaient aucunement l'idée de spéculer sur leurs collections, pas plus sur les livres que sur les tableaux ou les objets d'art. Ils achetaient les livres anciens qui leur plaisaient, sans arrière-pensée d'agiotage ou de bénéfice, et ne payaient pas très cher d'ailleurs même les plus beaux ouvrages. Et comme le nombre de ces amateurs était alors passablement restreint, la rivalité entre eux était moins grande et les volumes anciens revenant alternativement en circulation étaient suffisants pour les satisfaire. Peu à peu le nombre des bibliophiles s'étant accru, et les _desiderata_ ne portant toujours que sur les beaux et bons livres des trois siècles passés, il en est résulté une plus grande rareté de ces ouvrages et une hausse dans leur prix.
Là comme à la Bourse et comme partout où il s'agit de mouvement ascensionnel des prix d'objets quelconques, ou de valeurs financières, la spéculation est venue pour profiter du mouvement, que les libraires ne pouvaient qu'encourager dans leur intérêt. Les spéculateurs ont réussi pendant quelques années à maintenir et à accentuer la hausse, qui est arrivée jusqu'à l'exagération. Le goût des livres n'était plus dès lors une satisfaction douce et calme comme autrefois, c'était une véritable névrose. Or, comme les névroses, surtout celles qui affectent le cerveau, se résolvent par une catastrophe finale ou un ramollissement du système intellectuel, la spéculation sur les livres devait elle-même avoir une mauvaise fin. C'est ce qui est arrivé; une baisse importante s'est produite en quelques mois, et a atteint en général les ouvrages surfaits.
Autre motif: les financiers qui s'étaient mis à acheter des livres ont tous été plus ou moins atteints, soit directement par le _krach_ financier, soit par ses conséquences, et leur retraite immédiate comme acheteurs de livres a encore fait accentuer la baisse.
Mais pendant que les grands acheteurs faisaient des folies sur les livres anciens, des bibliophiles plus modestes, de jeunes amateurs, suivant la mode du jour ou suivant leurs goûts, s'étaient mis à acheter aussi, et, ne pouvant ou n'osant encore aborder les volumes cotés très haut à la «bourse des livres», avaient songé à collectionner des ouvrages modernes, qui étaient encore à bon marché quoiqu'ils fussent intéressants.
C'est alors que quelques libraires intelligents et encore peu lancés eux-mêmes, parce qu'ils avaient moins d'argent que les gros _matadores_ de la librairie, ont eu l'idée d'encourager chez les jeunes amateurs ce goût des livres modernes. Ils se sont chargés de faire sortir les plus beaux et les plus intéressants d'entre ces derniers des recoins ou des bibliothèques de province où ils avaient été oubliés. De belles collections modernes se sont ainsi formées et, la mode aidant, un certain nombre de bibliophiles anciens ont suivi les nouveaux sur ce terrain. La rivalité existant ici comme autrefois, tant parmi les amateurs que parmi les libraires, les livres modernes ont acquis eux-mêmes une certaine valeur.
On peut constater même que plusieurs ouvrages de notre époque se vendent maintenant plus cher que de beaux livres anciens. Je regarde comme inutile de vous les rappeler ici, vous les ayant cités à peu près tous dans le cours de mes lettres. Vous vous rappelez même sans doute que j'ai traité de folie l'exagération du prix de quelques-uns de ces volumes, chose dont je me repens presque aujourd'hui, car je crois qu'il n'existe vraiment pas d'amateur sans un grain de cette folie, dont Érasme fit autrefois un si éloquent éloge.
Il faut espérer que, comme en philosophie, l'éclectisme va ramener dans le sein de la bibliophilie des idées moins exclusives, et que nous allons revoir se former d'intéressantes bibliothèques, composées de beaux et bons volumes de toutes les époques. On verra ainsi chez nos amateurs érudits, sensés et délicats, les beaux manuscrits du Moyen Age ou de la Renaissance s'élever sur leurs rayons, non loin des meilleurs ouvrages de notre époque de progrès et de science, en laissant une large place aux superbes monuments de la typographie du XVe siècle, du grand art du XVIe, de l'élévation de pensée et de style du siècle de Louis XIV et aux petits chefs-d'œuvre d'illustration gracieuse et légère du XVIIIe siècle. C'est la grâce que je vous souhaite, mes frères en bibliophilie ou en librairie!
XIII
VOUS venez de vous marier, mon ami, et les joies du foyer vous enlèvent momentanément aux distractions quotidiennes que vous procurait le goût militant de la bibliophilie, mais sans vous y faire renoncer entièrement. Je suis heureux de vous voir agir ainsi, et votre conduite, qui continuera d'être la même, j'en suis persuadé, me servira de preuve contre les détracteurs de notre goût des beaux et bons livres. Bien des gens, en effet,--des femmes surtout, est-ce pour cause?--prétendent que notre intelligente manie du bouquin, comme elles disent, possède une influence pernicieuse sur les relations matrimoniales. Comme les femmes, avec leur grâce adorable, se contentent ici de rester hypocritement dans les généralités, il est peut-être bon de tâcher de surprendre le fond de leur pensée, ne leur en déplaise. Permettez-moi de leur consacrer aujourd'hui cette lettre.
Votre charmante compagne vous a approuvé dans vos goûts et vos idées; j'ai donc plutôt l'espoir de l'avoir pour alliée que la crainte d'être forcé de lutter contre elle comme ennemie, ce qui me causerait un véritable chagrin.
Or donc, Mesdames, vous croyez (je vous ai devinées) que l'amour des livres vous enlève un petit coin du cœur de vos maris, et vous vous insurgez contre cette horrible passion. Nous ne voulons certes pas vous reprocher un tel sentiment, qui ne peut que nous flatter et nous faire croire à la force de votre tendresse pour nous; tendresse qui ne peut souffrir de rivalité, même chez les objets inanimés. Nous aimons les livres, donc, supposez-vous, nous devons moins aimer notre femme. Je commence à croire que vous jouez un peu sur les mots, et que le mot _amour_, introduit dans le vocable que nous employons pour désigner notre goût à l'égard de malheureux petits volumes, vous semble profané. En cela je suis de votre avis et je ne puis me pardonner d'employer moi-même ce mot dans une pareille acception. Hélas! il est pourtant bien autrement profané dans beaucoup d'autres cas! Ne dit-on pas: l'amour de la chasse, l'amour des chevaux, l'amour du jeu, l'amour du vin, etc... Il est vrai qu'on dit aussi: l'amour de l'art, l'amour de la patrie, ce qui est mieux.
Quant à l'affection que nous cesserions de vous porter, selon vous, si nous venons à avoir le goût des livres, soyez sans crainte. Il est, au contraire, prouvé que le vrai bibliophile est un être de mœurs douces et de cœur aimant. Dans tous les cas, si vous avez des rivalités à redouter, croyez-moi, ce n'est pas celle de ces bons et fidèles compagnons de nos veilles, que nous feuilletons pour orner notre esprit, reposer notre cerveau, surtout lorsque vous nous manquez ou lorsque les exigences de la vie ou de la société nous appellent loin de vous.
Mais il est un grave motif qui détermine votre courroux contre les maris bibliophiles. Vous êtes, Mesdames, très positives, sans en avoir l'air. Les livres, dites-vous, coûtent cher, et avec le prix de tel ou tel ouvrage on pourrait acquérir des choses beaucoup plus utiles.--Traduction presque toujours: «Avec le prix de ces méchants bouquins, combien de belles robes ou de bijoux ne pourrait-on pas avoir!»--Mesdames, vous parlez d'or! comme disaient les anciens. Et lorsque vous ajoutez,--cela vous arrive quelquefois,--«qu'il vaudrait mieux acquérir des rentes que des livres,» je serais bien tenté de vous donner raison, si de nombreux exemples recueillis par d'autres ou par moi ne venaient se jeter en travers de votre opinion et vous donner tort moralement, sinon matériellement.
Je vais tâcher de vous convaincre.
Prenons, si vous le voulez bien, le goût des livres à son début, à son état embryonnaire, chez l'homme que vous avez bien voulu gratifier de votre tendresse et auquel vous avez daigné permettre de partager votre existence.--Vous voyez, je suis très..... moyen âge, pour vous engager à me lire jusqu'au bout.--Cet homme arrive un jour avec un livre à la main. Il vous a entendu dire hier que vous aviez un peu d'ennui, que vous ne saviez à quoi employer certaines parties de vos journées... Et il a jugé, en homme intelligent et en mari affectionné, que la lecture d'un livre intéressant pourrait peut-être contribuer à dissiper les nuages légers qui voltigent sur votre front d'ivoire.
Il dépose donc sur vos genoux le livre qu'il a choisi aussi intéressant que possible. Vous êtes déjà flattée de cette attention, à moins que vous n'ayez le caractère de deux ou trois petites-maîtresses de ma connaissance, qui considèrent l'homme comme leur vil esclave, et ne croient pas devoir accepter une gracieuseté qui leur est faite, autrement que comme une humble marque de servage d'un vulgaire mortel vis-à-vis d'une divinité. Mais je suis persuadé que de telles créatures sont rares, et ne les regardant pas à mon tour comme femmes, puisque l'apanage de celles-ci est la grâce et la bienveillance aimable, je ne m'adresse pas à celles-là.
Vous êtes naturellement curieuses, Mesdames, et n'eussiez-vous guère envie de lire, vous ne manquez pas d'ouvrir le volume, pour savoir au moins «ce que c'est». Si votre mari a su s'y prendre, connaissant votre goût, le livre sera certainement lu par vous, tôt ou tard, et vous y prendrez intérêt.
La lecture terminée, direz-vous, le volume devient inutile; j'ai connu des gens qui le jetaient dans un coin, d'où il sortait plus tard, avec beaucoup d'autres, revendus, en moyenne, pour quelques sous, et ne valant guère davantage, tant ils étaient détériorés. Eh bien! voilà, Mesdames, où je vais donner raison à votre goût spéculatif, et vous fournir les moyens de le satisfaire.
Lorsque votre mari a acquis le volume, s'il n'est pas bibliophile, il a pris, sans regarder, l'édition quelconque qui lui a été offerte; et cette édition une fois coupée, lue et sans doute un peu froissée, a perdu plus de 50 à 60 pour 100 de son prix, quand ce n'est pas davantage; tandis que, si votre mari aime les livres, il choisira une édition originale de l'ouvrage qu'il veut vous offrir, ce qui est encore facile à trouver lorsque le livre a paru depuis peu de temps. Or, comme les éditions premières de chaque ouvrage ont été de tout temps et sont surtout à l'heure qu'il est de plus en plus recherchées, elles finissent en peu de mois ou en peu d'années par être cotées à un prix bien supérieur à celui de l'acquisition. En un mot, vous possédez ainsi des objets dont la valeur va toujours croissant, et si vous désirez un jour les vendre, soit pour en acheter d'autres, ou encore pour avoir les bijoux ou les rentes que vous convoitez, il se trouve que vous avez fait _une bonne affaire_ et réalisé un beau bénéfice.
Cela force aussi votre mari à vous choisir des livres intéressants, de bons auteurs, car ce sont ceux-là seuls qui acquièrent de la valeur. Témoin les premières éditions des ouvrages, même récents, d'Alphonse Daudet, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Émile Zola, et plusieurs autres, qui ont déjà triplé, quadruplé ou quintuplé de valeur; ou pour remonter un peu plus loin, les volumes de Victor Hugo, Alfred de Musset, Lamartine, Théophile Gautier, de Balzac, George Sand, dont les éditions originales se vendent aujourd'hui à des prix fort élevés.
On a vu des bibliothèques formées à peu de frais il y a cinquante ans, avec des volumes à 4 francs ou 6 francs, de l'école romantique, par exemple, se vendre dans ces derniers temps cinquante fois plus cher qu'elles n'avaient coûté.
Je raisonne ici, Mesdames, sur de petites sommes, pour flatter votre manière de voir, un peu mercantile mais, je n'en doute pas, tout à fait sérieuse et respectable. Vous allez m'objecter que la passion du bibliophile est différente et s'exerce sur une bien plus grande échelle. J'allais en venir là, et comme je sais que vous êtes d'habiles diplomates et que votre éloquence est fort entraînante, j'ai tâché de tout prévoir.
Admettons, si vous le voulez bien, que vous ayez quelquefois l'envie de relire des ouvrages qui vous auront plu une première fois, des romans ou des pièces de nos classiques, enfin des œuvres quelconques. Si vous ne possédez plus ces ouvrages, qui auront passé chez le bouquiniste, vous êtes forcées ou de renoncer à satisfaire votre désir,--détermination rare chez une femme,--ou d'acheter de nouveau les livres,--double dépense;--alors, que vous n'auriez qu'à aller les prendre, de vos doigts délicats, dans votre bibliothèque ou dans celle de votre mari, si vous aviez eu la bonne idée de les y conserver. Et voulez-vous me dire, Mesdames, quelle est celle d'entre vous qui ne se trouve, un jour ou l'autre, dans le cas de désirer, immédiatement, un livre à lire, ou à relire, pour la distraire de quelque ennui!..... Le temps qu'on emploiera à aller vous quérir ce livre, si vous n'êtes même pas obligées de l'attendre jusqu'au lendemain, ne suffira-t-il pas pour vous faire changer d'idée? L'impossibilité de voir votre désir exaucé à l'instant même n'irritera-t-elle pas terriblement votre frêle organisation de sensitive, ou ne donnera-t-elle pas à votre système nerveux l'occasion d'exercer violemment sa puissance, souvent trop disproportionnée dans votre être tout charmant?
Je livre cela à vos méditations et je passe aux objections les plus graves.
Oui, certes, Madame, votre mari devenu bibliophile pourra arriver, après avoir commencé par acheter des premières éditions de livres à 3 francs, à acquérir ensuite des volumes qui coûteront 300 francs, sinon davantage. J'admets d'abord que vous ayez une fortune suffisante pour vous permettre des dépenses de luxe, et je suppose que votre mari puisse, sans causer de gêne dans votre intérieur, se passer quelques fantaisies. Croyez-moi, ne réprouvez point chez lui le goût, la manie même des livres; et si vous voyez engloutir dans ses vitrines une assez forte partie des sommes destinées au superflu, encouragez encore ce goût ou cette manie. Dites-vous que, s'il ne vous reste pas à la fin de chaque année certaines sommes d'argent à employer autrement ou à joindre au capital pour grossir votre fortune, il reste en nature, c'est-à-dire en livres précieux, une valeur certaine; car les volumes bien achetés, si chers qu'ils paraissent, conservent toujours au moins leur prix, quand ils n'acquièrent pas de plus-value. De l'argent employé ici, il ne resterait peut-être plus aucune trace, s'il avait servi à payer d'autres fantaisies.
Et puis, franchement Mesdames, sortons donc un peu de ce raisonnement assez mesquin et plaçons-nous à un point de vue plus élevé. Ne croyez-vous pas que nous tous, êtres bien imparfaits, hélas! auxquels heureusement vous voulez bien de temps en temps, prêter ou donner le gracieux appoint de vos vertus, nous avons besoin d'avoir dans notre existence un jouet, un hochet, une marotte, chose qui correspond toujours à nos sentiments, bons ou mauvais, à nos défauts ou quelquefois même à nos qualités,--les naturalistes diraient: à notre tempérament.--Eh bien! le goût des livres est un de ces jouets, une de ces marottes, si vous voulez, comme le goût des porcelaines, des bronzes, des tableaux, des vieux meubles, des tabatières.
Mais je prétends que le collectionneur de livres rencontre des satisfactions bien plus diverses et bien plus durables.
En effet, lorsqu'on a regardé un certain nombre de fois les objets dont il est question plus haut, on doit finir par se blaser et l'œil doit en être repu. Les livres, au contraire, offrent d'abord les satisfactions immédiates des yeux, de l'esprit et souvent aussi du cœur. En lisant, on peut éprouver des émotions de toutes sortes. Le livre vous instruit, vous amuse, vous indigne, vous fait rire, vous arrache des larmes, vous flatte les yeux par sa belle impression typographique, par ses gravures, par l'ornementation de sa reliure. Et chaque fois que vous reprenez le volume, vous pouvez faire renaître ces émotions différentes. Un livre peut vous distraire pendant de longs instants, de longues heures quelquefois; la contemplation d'un tableau, si beau qu'il soit, d'une statuette, fût-ce un pur chef-d'œuvre antique, ou un marbre de Houdon, ou une petite et gracieuse terre cuite de Tanagra; l'examen minutieux, même à la loupe, de chaque personnage campé par Hall ou Blarenberghe sur une tabatière ou une boîte à bonbons microscopique, ne vous occupera guère que quelques minutes: chose à considérer, surtout au milieu d'une existence désœuvrée de grand rentier ou de femme du monde.
Si vous ne possédez qu'une fortune modeste, et que votre mari soit bibliophile, laissez-le acheter des livres, bien entendu dans de moindres proportions eu égard à la petite somme qu'il peut employer en menus plaisirs. Et un jour, vous verrez,--j'en reviens toujours à vos idées positives,--lorsque ce gredin, ce tyran viendra à mourir, bien avant vous certainement, comme vous l'espérez, il se trouvera que vous possédez dans vos armoires des valeurs sur lesquelles vous ne comptiez pas.
Je termine ma longue lettre, qui ne vous a pas amusées, n'est-ce pas, par cette petite histoire toute crue et positive, comme une réclame de financier ou de marchand.
Un savant éminent et riche, bien connu, après avoir beaucoup travaillé, eut tout à coup, à un certain âge, l'idée de former une bibliothèque. Il se mit à courir chez tous les principaux libraires, à assister aux ventes publiques, en France, à l'étranger, partout; à recueillir chez des amateurs les livres que ceux-ci voulurent bien lui céder. On le vit pendant plusieurs années, achetant, achetant encore avec une _furia_ toute juvénile, quoiqu'il eût, disait-on, doublé le cap des passions; et ses bibliothèques se meublaient, s'emplissaient, s'encombraient; et des sommes considérables s'éparpillaient à tous les coins du monde, en échange des raretés qui entraient chez notre grand amateur. Si bien que sa respectable compagne, ainsi que ses enfants devenus grands et chefs de famille à leur tour, s'émurent bientôt de ce qu'ils appelaient de folles prodigalités. On prononçait même, paraît-il, tout bas les mots d'interdiction, de conseil de tutelle, etc. Mais heureusement on revint à des idées plus indulgentes. Bref, l'éminent bibliophile mourut, et au recensement des sommes employées à former sa remarquable collection, il se trouva qu'un million et demi environ avait été dépensé.
Quelque temps après, on commença à faire procéder à la vente de tous ces livres, admirables, ou précieux, ou rarissimes; et comme résultat final, la famille put constater que ... le million et demi était au moins doublé.
Mes belles dames, qui êtes en grande majorité, à l'heure qu'il est, de sérieux et immuables hommes d'affaires, lisez et réfléchissez. Mais pardonnez-moi cette interminable causerie; je me suis tellement complu en votre société, que je dois vous avoir fort ennuyées. Prenez un livre intéressant dans la bibliothèque de votre mari, et désennuyez-vous!
Mais comme il serait fort regrettable que des éditions vulgaires ou des livres mal reliés fussent feuilletés par vos jolis doigts, ou vinssent fatiguer vos beaux yeux, vous êtes intéressées à ce que votre mari sache bien choisir ses volumes ou les vôtres et leur donner des reliures dignes de vous.
Mieux encore: je ne désespère pas de voir plusieurs d'entre vous, des plus intelligentes et des plus distinguées, devenir elles-mêmes bibliophiles, tant elles auront trouvé que la société des livres possède d'agréments et de charmes, qui reposent des fatigues de cette autre société, à laquelle les femmes sont fatalement vouées: le monde. Eh! Mesdames, la compagnie dans laquelle vous vous trouverez alors n'est point à dédaigner. Vos petits cénacles féminins pourront être hantés par les âmes des nobles et gracieuses beautés d'autrefois, qui daignèrent accorder à de pauvres livres quelques-unes des faveurs si hautement appréciées et si ardemment désirées de leurs contemporains. Heureux livres! heureuses femmes! Ces nouveaux amis, ces confidents plus fidèles et plus discrets que les autres, durent les consoler quelquefois de grands chagrins, s'ils furent souvent témoins de véritables joies!