L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile

Part 6

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L'une des bibliothèques les plus importantes formées dans notre siècle, celle de M. Didot, contenait un certain nombre de ces ouvrages; mais il en manquait encore beaucoup. Contentez-vous donc de ceux que vous trouverez, mon cher ami, pourvu que les exemplaires soient beaux et bien conservés.

Au nombre des livres les plus intéressants et les plus recherchés du XVIe siècle, il faut vous citer d'abord les premières éditions des œuvres de Villon, celles des œuvres de Clément Marot, surtout l'_Adolescence Clementine_, édition de 1532, imprimée pour Pierre Roffet, dit le Faucheur, par Geofroy Tory; et la _Suite de l'Adolescence Clementine_, du même éditeur, soit l'édition sans date, soit celle qui est datée de 1534. Les autres éditions précieuses et plus complètes de ce poète sont: celle d'Étienne Dolet, 1538, celle de François Juste, imprimée à Lyon par Jehan Barbou, en 1539, et surtout celle de Dolet, 1542. Cette dernière est fort jolie comme impression, en lettres rondes, et on y trouve des pièces omises jusque-là dans les autres. L'édition de Lyon, à l'enseigne du Rocher, 1544 ou quelquefois 1545 (la date seule est changée), présente encore un grand intérêt; les poésies sont classées là pour la première fois dans l'ordre des genres, ordre qui a été adopté définitivement depuis; en outre, elle est belle et bien imprimée. Ces diverses considérations la font rechercher beaucoup des bibliophiles.

On estime toujours et on paye encore très cher, les _Marguerites de la Marguerite des princesses... royne de Navarre_, édition de 1547, et le fameux recueil de contes de la même princesse, intitulé: _Heptaméron des nouvelles de... Marguerite de Valois, royne de Navarre_, édition de 1559, la première portant ce titre. Si vous trouviez le même livre, qui avait paru d'abord sous le titre: _Histoire des amans fortunez_, à Paris chez Gilles Gilles, 1558, vous pourriez vous vanter d'avoir découvert un trésor rarissime.

Les _Euvres de Lovize Labé lionnoize_, édition de Lyon, Jan de Tournes, 1555, est d'une telle rareté, qu'un exemplaire bien conservé vaudrait aujourd'hui de 5 à 6000 francs. C'est cette plaquette précieuse, un volume très mince, de format petit in-8º, relié avec une riche mosaïque de Trautz-Bauzonnet, qui figura, il y a quelques années, dans la bibliothèque de M. Ernest Quentin-Bauchart et fut acquis au prix de 15,000 francs, par le regretté baron James de Rothschild. Le même amateur, dont la mort vient de laisser en deuil toute la bibliophilie, avait également acquis dans ces derniers temps un autre petit volume de haute curiosité et faisant bien le pendant du précédent, les _Rymes de..... Pernette du Guillet, Lyonnoise_, édition de Jan de Tournes à Lyon, 1545. Ce livret doit lui avoir coûté à peu près aussi cher que le premier, avec le prix de la reliure en mosaïque, qu'il a fait établir par le même artiste.

A côté de l'_Heptameron_, cité ci-dessus, on peut placer un autre livre de contes, intitulé: _les Nouvelles Récréations et joyeux devis de feu Bonaventure Des Periers_, édition de Robert Granjon, à Lyon, 1557, laquelle présente une particularité intéressante, celle d'être imprimée entièrement en caractères dits _de civilité_, très élégants et très corrects; comme elle est fort rare d'ailleurs, on la paye cher. Le nombre des livres imprimés avec ces caractères de civilité n'est pas considérable et les amateurs les recherchent; toutefois ils n'attribuent une grande valeur qu'aux ouvrages qui ont de plus un mérite littéraire ou historique, comme le volume précédent.

Il ne faut pas que j'oublie de vous mentionner les différentes éditions originales des œuvres de Rabelais. Le grand réformateur de la langue française, le maître en esprit gaulois, publia ses ouvrages par fragments ou par livres, lesquels sont devenus si rares qu'on ne les trouve même pas dans les dépôts publics. L'édition originale du premier livre, du _Gargantua_, paraît même avoir entièrement disparu, car on ne connaît pas d'édition antérieure à la première du _Pantagruel_, de Paris, Claude Nourry (sans date, mais probablement de 1532). Cependant il est vraisemblable que le _Gargantua_ a été écrit avant le _Pantagruel_, lequel y fait suite naturellement. On connaît bien, sous la date de 1532, une plaquette rarissime, intitulée: _les Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme geant Gargantua.... Nouvellement imprimees à Lyon..._ 1532; mais, quoi qu'en dise Jacq.-Ch. Brunet, pourtant très compétent, des érudits prétendent que cet opuscule n'est pas de Rabelais. En effet, il diffère entièrement du _Gargantua_ que le fameux «curé de Meudon» a placé en tête de ses œuvres. Plusieurs éditions et imitations de ce petit livre parurent dans les mêmes années.

Le vrai _Gargantua_, tel qu'on le retrouve plus tard dans les œuvres avouées de Rabelais, n'aurait paru pour la première fois avec date qu'en 1535, à Lyon, chez François Juste, de format in-24 allongé, impression en gothique. Jusqu'à présent on joint cette édition à celle du _Pantagruel_ publiée en 1533, à Lyon, chez le même éditeur et dans le même format. On forme avec ces deux petits livres et ceux que je vais citer, un ensemble des œuvres originales de Rabelais, que possèdent seulement deux ou trois amateurs. Une autre édition du _Pantagruel_, de même format, datée de 1534, mais sans nom d'imprimeur, est encore intéressante à posséder, parce qu'elle offre un texte un peu différent du précédent, et très augmenté. Ce petit volume, fort rare aussi, peut se joindre encore au _Gargantua_, de François Juste, 1535, car le titre est entouré de la même bordure; et, comme le pense avec raison Brunet, ces deux livres doivent venir du même éditeur.

A partir de l'édition de 1537, on trouve, à la suite des deux livres décrits ci-dessus, deux opuscules intitulés: _Pantagrueline prognostication..... pour l'an....._ (l'année varie suivant l'édition), et _le Voyage et navigation que fist Panurge, disciple de Pantagruel aux isles étranges_. Mais l'attribution de ces deux pièces à Rabelais est très contestable et d'ailleurs contestée. La première de ces pièces avait paru d'abord dans le format in-4º, vers 1532, à la même époque à peu près que la première édition du _Pantagruel_, publiée aussi dans ce format.

On continue la série des œuvres originales de Rabelais, en joignant aux petits volumes ci-dessus désignés, le _Tiers Livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel, composez par M. Franc. Rabelais, docteur en medicine et calloier des Isles Hieres_, édition rare et précieuse, portant la rubrique: _A Paris, par Christian Wechel, a lescu de Basle_; 1546, de format petit in-8º; ou l'une des deux éditions, rares également, imprimées à Lyon, par Pierre de Tours, en 1547, sans son nom, ou sans date, avec son nom. Et si l'on veut avoir un meilleur texte, on tâche de trouver celle de _Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat_, 1552, revue et augmentée par Rabelais lui-même et donnant son texte définitif.

D'ailleurs cette édition va très bien avec la suite, que voici: _le Quart Livre des faits et dicts héroïques du bon Pantagruel..... Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat_, 1552, de format petit in-8º, laquelle forme la fin de l'œuvre qui peut être attribuée avec certitude à Rabelais.

Cependant on y joint encore: _le Cinquiesme et dernier Livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel_..... paru en 1564,--onze ans après la mort de Rabelais,--et publié par un nommé Jean Turquet, lequel a signé de son anagramme _Nature quite_ une épigramme intitulée «Rabelais est-il mort?» placée après la table de ce volume. Les curieux recherchent aussi un fragment de ce cinquième livre, paru deux ans auparavant, sous le titre: _l'Isle sonnante, par maistre François Rabelais..... imprimé nouvellement_, 1562, plaquette rare, petit in-8º, dont le texte fut un peu modifié dans le volume ci-dessus.

Il est intéressant encore de posséder avec ces diverses œuvres originales, le fameux et bizarre volume intitulé: _les Songes drôlatiques de Pantagruel, ou sont contenues plusieurs figures de l'invention de maistre François Rabelais_..... première édition de Paris, Richard Breton, 1565, de format petit in-8º. Ces figures grotesques et satiriques furent inspirées à un artiste humoriste par les œuvres de Rabelais, mais non dessinées par lui, comme semble l'indiquer le titre. Le recueil en est très rare et très cher.

Vous ferez bien d'acquérir l'édition complète des _Œuvres de Rabelais_, publiée à Amsterdam chez Henry Bordesius, en 1611, contenant 5 volumes petit in-8º. C'est une des meilleures; elle contient d'intéressantes remarques de Le Duchat et Bernard de la Monnoye. Choisissez le grand papier. Une superbe édition a paru en 1741; elle renferme 3 volumes in-4º, ornés de portraits et de belles gravures d'après Bernard Picart et Du Bourg. Mais le texte est moins correct que dans celle de 1711.

Parmi les poètes de la fin du XVIe siècle, vous pouvez acheter les œuvres de J.-Antoine de Baïf, de Remy Belleau, de Joachim Du Bellay. Surtout, ne manquez pas d'avoir les œuvres de Ronsard, dont la plus belle édition est celle de 1567, en 6 tomes petit in-4º; la plus complète et la meilleure est celle de Paris, chez Nicolas Buon, 1623, mais elle est de format in-folio et par conséquent moins facile à placer dans des rayons. Les _Œuvres de Vauquelin de La Fresnaye_ sont fort recherchées; l'édition de 1605 ou celle de 1612, qui n'est autre que la même avec un nouveau titre, se vendent cher. Un autre poète, normand comme Vauquelin, est assez estimé et ses œuvres offrent d'ailleurs un certain intérêt très piquant. C'est Courval-Sonnet, gentilhomme virois. La plupart de ses pièces sont satiriques et forment contraste, par leur allure libre et gauloise, avec la poésie fade et un peu naïve de cette époque. On trouve difficilement la première édition, datée de 1621, intitulée _les Satyres du sieur Thomas de Courval-Sonnet et Satyre Ménippée sur les poignantes traverses du mariage_, in-8º, et surtout l'édition originale séparée de 1609, de la _Satyre Menippée contre les femmes et les poignantes incommoditez du mariage_. Les éditions suivantes sont toutes presque aussi rares; celle de 1622, sous le titre d'_Œuvres satyriques_, est très recherchée, ainsi que celle de 1627; cette dernière est la plus complète de toutes.

Enfin Malherbe vint...

Nous arrivons à Malherbe et quand je vous aurai donné le conseil d'acheter l'édition originale si précieuse de ses œuvres, publiée à Paris, chez Ch. Chappelain, en 1630, ou la bonne et belle édition donnée en 1757, par Lefebvre de Saint-Marc, je m'arrêterai là dans mes citations. Les œuvres de Malherbe forment en effet une transition toute naturelle entre les ouvrages des poètes de la Pléiade et autres écrivains du XVIe siècle que je viens de citer, et les ouvrages immortels de nos grands génies du XVIIe, que je vous ai énumérés ailleurs.

XI

JE crois vous avoir promis, mon ami, de vous dire quelques mots des vieux manuscrits enluminés, dont chaque bibliophile qui se respecte doit posséder au moins un échantillon. Les plus beaux et les plus recherchés parmi ces ouvrages de patience, qui méritent aussi quelquefois d'être appelés des œuvres d'art, sont ceux du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle. Les manuscrits antérieurs à ces époques présentent certainement beaucoup d'intérêt, mais conviennent mieux à des bibliothèques publiques ou à des érudits qu'à des bibliophiles. D'ailleurs leur rareté les fait payer très cher, surtout lorsque le texte est orné d'enluminures, dont le dessin, quoique souvent très primitif, offre un certain caractère de naïveté et de puissante expression.

Pour vous qui n'avez pas encore une bibliothèque importante, et qui pouvez compter sur beaucoup d'années pour former votre collection, achetez donc d'abord quelques beaux spécimens de manuscrits du XVe siècle, enrichis de miniatures des différentes écoles. L'écriture de cette époque est une belle gothique bien formée et lisible, les dessins des sujets sont beaux et les figures bien modelées. Cela flattera davantage vos yeux et vous causera plus de satisfaction que les manuscrits des siècles précédents. Vous devrez certainement arriver à acquérir aussi des échantillons de ceux-ci, mais lorsque votre goût se sera formé et lorsque, votre éducation artistique et bibliographique étant plus complète, vous pourrez mieux apprécier des œuvres d'un style plus rude, mais plus original et peut-être plus grandiose, étant plus primitif.

Les manuscrits les mieux ornés sont ordinairement les livres d'heures, quelques romans de chevalerie et quelques vieilles chroniques. Malgré leur prix élevé, les premiers sont ceux que l'on paye le moins cher, à mérite égal. Les autres offrent en outre un intérêt littéraire ou historique qui rehausse la valeur de l'œuvre calligraphique et artistique, ce qui ne se rencontre pas dans les livres d'heures.

Votre patriotisme vous commande de donner la préférence à des œuvres de l'école française, et vous rencontrerez là, certes, de merveilleux chefs-d'œuvre; mais il ne faut pas négliger d'examiner aussi les manuscrits des autres écoles, dans lesquels vous trouverez des miniatures admirables. Entre les trois écoles principales de France, les connaisseurs établissent du premier coup d'œil une distinction marquée: l'école de Paris brille par l'élégance et la crânerie de son dessin; celle de Bourgogne, par une plus grande simplicité de composition, mais une grande élévation de sentiment et aussi par une sobriété de ton peu habituelle à cette époque; l'école de Touraine, surtout celle de la seconde moitié du XVe siècle, réunit une composition brillante et expressive à un coloris étincelant.

En dehors des écoles françaises, il ne faut pas manquer de chercher quelques beaux spécimens dans l'école flamande surtout et dans l'école italienne; l'une offre déjà à cette époque la précision, la minutie de dessin qui a toujours caractérisé les œuvres des artistes du Nord; l'autre, plus idéaliste, sacrifie moins à la forme et au détail et parle plus à l'âme. Chez les peintres italiens de cette époque, comme toujours d'ailleurs, le coloris est ordinairement plus éclatant, les tons sont plus chauds, disent les connaisseurs,--question de tempérament, de climat et de soleil.

Il existe, dans les manuscrits du XIVe et du XVe siècle des diverses écoles, un genre de miniatures différent de ce qui avait été fait jusqu'alors, et qu'on appelle «grisaille», à cause de l'unique teinte grise qui y est employée. Les manuscrits ornés de ces dessins sont, plus particulièrement encore, l'objet des recherches et des convoitises des amateurs. Ils sont d'ailleurs beaucoup plus rares que tous les autres, ce genre difficile de miniature n'ayant été tenté que par peu d'artistes.

Vous, mon ami, qui êtes allé visiter la collection superbe de M. Ambroise-Firmin Didot, avant que les enchères l'eussent dispersée, vous avez pu voir là les plus beaux spécimens de manuscrits ornés, de toutes les époques, et dont quelques-uns remontaient environ au VIIe siècle. Vous avez rencontré là, entre autres, quelques types ravissants des miniatures de l'école française de Bourgogne, dans le fameux missel exécuté, paraît-il, pour Charles VI et sa fille, missel dont l'histoire a fait le tour du monde, racontée dans la presse, il y a quatre ou cinq ans, à l'époque de l'une des ventes Didot.

L'école de Touraine y était aussi brillamment représentée par le missel de l'église de Tours, qui renfermait plusieurs grandes miniatures admirables de composition, de dessin et de coloris. Vous rappelez-vous, en fait de «grisaille», le bijou de manuscrit de tout petit format, qui était venu à M. Didot de la collection De Bure et que les bibliophiles appelaient pour ce motif le manuscrit de De Bure? Ce joli livre de prières, qui contient entre autres miniatures charmantes, une tête de Christ d'une idéale beauté, peut être pris comme modèle des plus belles productions de l'école flamande du XVe siècle. Il appartient à M. le baron de La Roche-Lacarelle. Un autre petit manuscrit du même genre, et admirable aussi, est en la possession d'un autre amateur, M. le comte de Sauvage, qui l'a découvert en Italie.

Parmi les œuvres calligraphiques et artistiques plus anciennes qui ont été offertes à vos regards, vous avez pu admirer le grand et beau volume exécuté pour Charlemagne et contenant «les quatre évangiles», manuscrit qui appartient au musée d'Abbeville et qui figurait à l'Exposition rétrospective des Arts décoratifs en 1882. Les manuscrits de cette époque et, en général, ceux des premiers siècles de notre ère, jusqu'au XIe environ, sont beaucoup plus lisibles que ceux des siècles suivants. Ils sont écrits en lettres onciales ou lettres romaines, d'une grande simplicité, sans fioritures, avec de nombreuses abréviations que l'on comprend facilement aussitôt qu'on en a la clef; tandis que les livres des siècles suivants, jusqu'au XVe, sont écrits en gothique plus ou moins bien formée, avec force majuscules en arabesques ou lettres historiées, ce qui empêche de bien comprendre les abréviations et en rend la lecture difficile.

L'usage des lettres rondes est revenu plus tard, vers la fin du XVe siècle, pour les livres imprimés, et ce sont ces caractères qui, après avoir lutté pendant plusieurs années contre les caractères gothiques, ont fini par s'implanter définitivement chez nous, après avoir subi quelques modifications et quelques perfectionnements.

Quant aux peintures qui ornent les livres des époques carlovingiennes, elles se ressentent, comme les différents motifs de décoration qu'on y rencontre, de la simplicité du style roman. Elles sont belles, d'une beauté sévère et expressive, sans grâce, mais sans mièvrerie. L'école byzantine, pourtant plus ancienne, n'avait pas encore importé chez nous cette finesse d'exécution et cette merveilleuse habileté qui la distingue, habileté qui s'exerçait presque toujours au détriment de la largeur de conception et de la puissance du caractère de l'œuvre.

L'époque gothique donna naissance à un grand nombre de livres intéressants dont les enluminures ou miniatures, dessinées avec un plus grand soin et de plus en plus enjolivées, flattent davantage les yeux des bibliophiles de nos jours. A mesure qu'on se rapproche de la Renaissance, les progrès faits dans l'art du dessin, surtout dans l'art de modeler avec grâce les figures et de rendre élégamment les formes et le mouvement des personnages, arrivent à leur plus haute expression. Aussi, quelques œuvres du XVe siècle sont-elles d'une grandeur de style et en même temps d'un fini incomparables. Telles sont, par exemple, les miniatures exécutées par des artistes comme Andrieu Beauneveu, Jehan Foucquet, Jehan Clouet et Jehan Poyet, en France; les Van Eyck, Jean de Bruges, Memling, dans les Flandres, etc... et par les élèves de ces grands maîtres.

Comme je vous l'ai conseillé au commencement de ma lettre, mon ami, ce sont des manuscrits de cette époque qu'il faut acheter avant tout; vous en trouverez facilement, car il en fut produit une quantité innombrable. Il s'agit de choisir et, pour cela, je suppose que vous avez assez de goût et de connaissance en art pour ne pas vous tromper.

Vous n'aurez guère à chercher dans les œuvres calligraphiques du XVIe siècle; elles sont peu nombreuses, surtout dans la dernière moitié. Celles des premières années, jusqu'au règne de Henri II, ont encore du mérite, mais après cela une décadence complète se fait sentir, et il faut arriver jusqu'à la fin du règne de Louis XIII pour trouver quelques manuscrits dignes d'être cités. A ce moment, et pendant le règne de Louis XIV, quelques écrivains très habiles se produisirent; Jarry, Duguernier, Aubriet et plus tard Gilbert, exécutèrent à la plume des livres charmants que vous ferez bien d'acquérir lorsque vous en rencontrerez. Les volumes écrits par Jarry surtout sont des merveilles d'habileté et de patience que les amateurs apprécient hautement, car leur enthousiasme se traduit par des chiffres d'une éloquence très significative. Tâchez de rencontrer un «Jarry», si modeste qu'il soit; et si vous ne le payez que quelques centaines de francs, ou même quelques mille francs, selon son importance, vous ferez une bonne affaire.

Est-il utile de vous rappeler l'histoire si connue de la _Guirlande de Julie_, ce bijou de livre que le duc de Montausier fit exécuter entièrement à la main, par Jarry, en deux formats différents, et illustrer de peintures de fleurs par Nicolas Robert, pour la belle Julie d'Angennes, marquise de Rambouillet, qui devint ensuite sa femme? Ce livre était sorti de la famille, il y est rentré depuis quelques années, à grands frais; à ma connaissance, un bibliophile offrit à l'ancien possesseur 40,000 fr. du plus beau des deux exemplaires, celui du plus grand format, relié par le fameux Le Gascon. Celui-là appartient actuellement à Mme la duchesse d'Uzès, une héritière des Montausier, bien digne de posséder ce trésor, composé et écrit tout exprès pour une de ses aïeules, dont l'esprit ne fut égalé que par la beauté et par la grâce.

Plusieurs volumes fort jolis, écrits par Jarry, ont subi le feu des enchères depuis bon nombre d'années, et tous ont atteint, suivant l'importance et aussi suivant l'ornementation, les prix de 1000 à 10,000 ou même 12,000 francs. J'oubliais de vous dire que la plupart des livres de cet habile calligraphe sont signés à quelque endroit, toujours à peu près ainsi: _C. N. Jarry scripsit_, avec la date. Il est évidemment inutile de vous dire, comme les parfumeurs ou les fabricants de chocolat l'écrivent sur leurs enseignes: _Évitez les contrefaçons_; je ne crois pas qu'il en existe, et, s'il existait des imitations, je suis persuadé qu'il est impossible de s'y laisser prendre.

Je vous ai cité tout à l'heure le nom de Gilbert, calligraphe habile qui vint un peu plus tard. Cet artiste fut le maître d'écriture de Louis XV. Il exécuta, entre autres œuvres d'un certain mérite, quelques livres de prières pour le Roi et pour sa maison. J'ai vu il y a quelques années, à la librairie Fontaine, un de ces volumes fort bien écrit et dont le libraire demandait, je crois, 1,800 francs. Un autre, portant les armes de la reine Marie Leczinska, a passé l'année dernière en vente publique et a atteint un prix plus élevé encore.

Il faut vous arrêter là, mon ami, dans l'acquisition des manuscrits calligraphiés et illustrés. Les ouvrages de ce genre, postérieurs à la fin du XVIIe siècle ou au commencement du XVIIIe, sont rarement dignes de figurer dans une bibliothèque choisie.

XII

PLUSIEURS fois, dans le cours de ces lettres, j'ai eu l'occasion de vous parler de la mode, qui exerce son influence aussi bien en bibliophilie qu'en ce qui regarde le costume, l'ameublement, l'ornementation, etc... Je me suis souvent demandé si, dans le goût des livres, c'était, comme dans les autres branches de l'industrie ou du commerce de luxe, le producteur, le fabricant, le vendeur qui imposait ses idées, ou si c'était l'acheteur, le client, l'amateur en un mot, dont les préférences arrivaient à faire loi.

Je précise: Aujourd'hui le bibliophile, ou, pour généraliser davantage, l'acheteur de livres, recherche particulièrement les ouvrages illustrés du XVIIIe siècle et du XIXe, ou même les volumes qu'on publie actuellement à grand prix et à grand renfort de gravures; il achète aussi des _romantiques_, romans ou pièces de théâtre, dont j'ai eu l'occasion de vous signaler un certain nombre dans d'autres lettres. Mais il commence à négliger un peu les ouvrages plus anciens, du XVIIe siècle et des siècles antérieurs; ce qui fait la grande joie de quelques vieux bibliophiles, restés fidèles aux livres précieux de ces grandes époques, et plus sûrs désormais de trouver à de meilleures conditions les volumes qui leur manquent.