L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile

Part 4

Chapter 43,613 wordsPublic domain

Fidèle à mon principe, je vous engage à recueillir, quand vous les trouverez à des prix raisonnables, les premières éditions des ouvrages ou recueils séparés de nos meilleurs poètes, comme par exemple, les _Méditations_, de Lamartine, publiées en 1820, aux frais d'un ami, Eug. Genoude, tant le jeune poète éprouva d'abord de difficultés à trouver un éditeur. Ce livre est fort recherché et très cher, de 200 à 300 francs; les _Harmonies_, 1830, 2 volumes in-8º; les _Recueillements_, 1839, 2 volumes in-8º; _Jocelyn_, 1836, 2 volumes in-8º; les _Odes_ de Victor Hugo, parues en 1822, en petit format in-18 très modeste, format que le poète ne tarda pas à changer pour ses autres livres; les _Nouvelles Odes_, 1825, in-18; les _Odes et Ballades_, 1826, réunies en 1 volume in-18, contenant l'édition originale des _Ballades_; les _Orientales_, 1829, 1 volume in-8º; les _Feuilles d'automne_, 1832, 1 volume in-8º; ce sont là les plus rares de ses recueils de poésies. Achetez aussi les _Chants du crépuscule_, 1835, in-8º; les _Voix intérieures_, 1837, in-8º; les _Rayons et les Ombres_, 1840, in-8º; toutes ses pièces de théâtre que vous pourrez trouver en premières éditions, et surtout: _Le Roi s'amuse_, 1832; _Marion de Lorme_, 1831; _Lucrèce Borgia_, 1833; _Ruy Blas_, 1838; _Hernani_, 1830; et les _Burgraves_, 1843, ce drame superbe et grandiose qui, pour n'être pas facilement jouable à cause du manque de mise en scène, n'en est pas moins l'un des plus beaux poèmes dramatiques de Victor Hugo. Les autres pièces ont moins d'importance; cependant, _Angelo_, 1834, est d'une grande rareté; _Marie Tudor_, 1833, est encore difficile à trouver. Quelques-unes de ces pièces ont de curieux frontispices, gravés à l'eau-forte par Célestin Nanteuil, le dessinateur ultra-romantique, qui accentua encore par la verve de son crayon les étrangetés contenues dans plusieurs livres de cette grande école. N'oubliez pas _Notre-Dame de Paris_, 1831, 2 volumes in-8º, dont un exemplaire a atteint jusqu'à 1,650 francs. Mais surtout ne payez pas ce prix-là; malgré le mérite de l'ouvrage et la rareté de l'édition, ce serait une folie insigne. J'en connais un exemplaire précieux, appartenant à M. Lortic, dans lequel se trouvent des corrections autographes de Victor Hugo, avec sa signature. C'est d'un grand intérêt.

Si vous partagez mon admiration pour le talent d'Alfred de Musset, achetez les premières éditions de ses recueils séparés, soit en vers, soit en prose: _Contes d'Espagne et d'Italie_, son premier volume de vers, publié en 1830, in-8º; _Un spectacle dans un fauteuil_, vers, 1 volume daté de 1833, et prose, 2 volumes à la date de 1834; _la Confession d'un enfant du siècle_, 1836, 2 volumes in-8º; _les deux Maîtresses_, et _Frédéric et Bernerette_, parus ensemble en 1840, chez Dumont, et formant 2 volumes in-8º. Tous ces ouvrages ou recueils sont fort recherchés en première édition et se vendent cher, en moyenne 100 à 150 francs le volume, à l'heure qu'il est. Si vous ne tenez pas à payer ces prix, vous pourriez vous contenter des premières éditions de format in-12, publiées par Charpentier, lesquelles sont bien imprimées, et très jolies dans leur simplicité. Dans tous les cas, il est bon d'acquérir aussi les comédies séparées, formant 11 pièces également publiées par Charpentier, et qui donnent le texte légèrement modifié des représentations. Un volume qu'il faut encore avoir, si l'on veut compléter les œuvres en prose, c'est celui qui est intitulé _Nouvelles_, par Alfred et Paul de Musset, dans lequel on trouve: _Pierre et Camille_, et _le Secret de Javotte_, en première édition.

A propos d'Alfred de Musset, et pour compléter les éditions originales de ses œuvres, je pourrais vous engager à acheter sa première publication, faite au sortir du collège, à dix-huit ans, _l'Anglais mangeur d'opium_, paru en 1828, chez Mame et Delaunay-Vallée, 1 volume in-12; simple traduction, signée seulement de ses initiales. Mais, outre que ce volume est fort rare et coûte 150 à 200 francs au moins, il est bien peu intéressant, et je ne vous le signale que dans le cas où votre passion pour le «poète de la jeunesse» devenant du fanatisme, vous voudriez accaparer tout ce qu'il a écrit.

J'allais oublier de vous recommander la plus belle édition des œuvres de Musset, publiée pour les amis du poète, chez Charpentier, en 1865-1866, avec une notice biographique du frère de l'auteur. Cette édition imprimée sur papier de Hollande grand in-8º, contient de jolies illustrations par Bida, tirées sur papier de Chine. Elle n'est point tout à fait complète, et on a signalé quelques omissions; mais elle offre l'avantage de pouvoir contenir des gravures assez grandes et les amateurs de livres illustrés la recherchent pour ce motif. Si vous vous décidez à lui donner la préférence sur les autres, je vous conseillerai d'y joindre les belles illustrations à l'eau-forte de Ad. Lalauze, d'après les aquarelles de Eugène Lami, que publie en ce moment la librairie Morgand. Ces compositions ont peut-être sur celles de Bida l'avantage d'avoir été faites à l'époque même de l'apparition des différents volumes du poète, et de rendre mieux, d'une façon plus véridique, certaines scènes qu'il est difficile de reconstituer à quarante ans d'intervalle. Les costumes sont aussi ceux du moment, et cela a bien son importance. Eugène Lami a été un contemporain et un familier de Musset; il a pu quelquefois s'inspirer des idées mêmes du poète, d'après sa conversation, et bien comprendre à son contact ce qu'un autre artiste eût peut-être compris différemment plus tard. Le graveur Ad. Lalauze a su aussi tirer un bon parti de ces aquarelles, souvent peu finies et par cela même assez difficiles à interpréter.

J'aimerais à vous voir acquérir plusieurs des ouvrages d'Alfred de Vigny, toujours en éditions originales, par exemple: _Cinq-Mars_, 2 volumes in-8º, 1826; _Servitude et Grandeur militaires_, 1 volume in-8º, 1835; _Stello_, 1 vol. in-8º, avec 3 vignettes sur bois de T. Johannot, 1832; ses différents recueils de poésies, et surtout ses pièces de théâtre, _la Maréchale d'Ancre_, 1831; _Chatterton_, 1835; _le More de Venise_, 1829, toutes de format in-8º.

On recherche en ce moment les ouvrages de Stendhal (Henry Beyle); je comprends qu'on achète _le Rouge et le Noir_, un de ses plus beaux romans, 1831, 2 volumes in-8º; _La Chartreuse de Parme_, et l'_Abbesse de Castro_; les autres livres de ce grand écrivain sceptique me séduiraient moins. Pourtant son ouvrage, _De l'Amour_, paru en 1822, en 2 volumes in-12, m'a vivement intéressé. Un pareil livre, si hardi et si froidement réaliste, dut faire sensation au milieu de la littérature plate, fade ou mystique de ce moment de transition, où l'école qui se prétendait issue de nos grands classiques était à l'agonie, et où le romantisme était encore au berceau.

Quoique les différents ouvrages d'Alexandre Dumas aient d'abord été imprimés comme volumes de cabinets de lectures, sur papier médiocre, il est intéressant d'avoir ses principaux romans et ses meilleures pièces. On connaît peu son volume de début en prose: _Nouvelles contemporaines_, petit in-12, paru en 1826; il est d'ailleurs très rare. _Henri III et sa cour_, 1829, in-8º; _Angèle_, 1834, in-8º; _Antony_, 1831, in-8º; _Catherine Howard_, 1834, in-8º; _Térésa_, 1832, in-8º; sont ses pièces les plus recherchées.

Achetez les _Iambes_, d'Auguste Barbier, publiés chez Urbain Canel et Ad. Guyot, en 1830, in-8º. Ce livre puissant et viril est le seul du poète qui mérite d'entrer dans une bibliothèque bien composée. La première édition est recherchée.

Choisissez quelques volumes de Théophile Gautier, ce grand artiste ciseleur en poésie et en phraséologie, ce «parfait magicien ès langue française», comme l'appelait Baudelaire. Si je ne consultais que mon goût personnel, je vous dirais de commencer par acquérir non pas ses premières œuvres, mais l'un de ses recueils de poésie les plus récents, _Émaux et Camées_, un vrai chef-d'œuvre à tous les points de vue. La première édition, publiée en 1852, chez Eugène Didier, est un petit bijou typographique, sorti de l'imprimerie de Simon Raçon. Quelques années après, en 1858, les éditeurs Poulet-Malassis et de Broise réimprimèrent ce beau livre augmenté de plusieurs pièces. Leur édition, recherchée aujourd'hui autant que la première, est entièrement en caractères italiques, avec fleurons sur bois en tête de chaque pièce; c'est une des plus belles publications de ces intelligents imprimeurs-éditeurs.

Le premier recueil, _Poésies de Théophile Gautier_, paru en 1830, chez Ch. Mary, est d'une grande rareté et se vend fort cher, de même que la seconde édition de Paulin, 1833, sous le titre _Albertus ou l'Ame et le Péché_, titre du long poème qui termine le volume. On recherche aussi les _Jeune-France_, romans goguenards, 1835; la _Comédie de la Mort_, recueil de poèmes et poésies paru en 1838, dans le format grand in-8º; les premières éditions de ses différents autres livres, romans ou voyages; _Fortunio_, 1838 (très rare et l'un de ses plus intéressants romans), _Une larme du diable_, 1839, _Tra los montes_, etc., mais on s'arrache surtout les exemplaires de _Mademoiselle de Maupin_, 1836, 2 volumes in-8º. Dans ces derniers temps la passion des amateurs pour ce livre, lorsqu'il est broché avec les couvertures conservées, est arrivée presque à la folie.

Plusieurs exemplaires ont été vendus de 1,000 à 1,500 francs. Quoique grand admirateur du style éblouissant de Th. Gautier, de cette prose à facettes de diamants, dont le scintillement vous empêche de voir que le fond manque quelquefois, je trouve ce livre bien imparfait, toute réserve faite pour la préface, qui est un chef-d'œuvre. Je ne comprends pas qu'on le paye aussi cher. Mais allez donc parler de raisonnement à des bibliomanes, qui achètent un livre pour le seul motif qu'il est rarissime, ou encore parce que la mode l'a désigné à leur convoitise!

Si vous tenez à avoir _Mademoiselle de Maupin_, achetez donc la belle édition que vient de publier L. Conquet, en 2 volumes admirablement imprimés par G. Chamerot. Pour le quart du prix que vous emploieriez à acquérir l'édition originale, vous aurez un exemplaire de luxe, et je vous assure que vous serez heureux d'avoir suivi mon conseil. Vous trouverez dans cette édition une intéressante notice bio-bibliographique de M. Charles de Lovenjoul, le gentilhomme bibliophile, qui a voué à Th. Gautier, comme à Balzac et à G. Sand, une véritable admiration, laquelle n'est pas stérile puisqu'il nous donne sur ces écrivains des études remplies de documents inédits et d'aperçus nouveaux, pleins de charme.

L'édition originale du _Capitaine Fracasse_, parue chez Charpentier, en 1863, 2 volumes in-12, après avoir valu, pendant plusieurs années, modestement 3 fr. 50, est cotée aujourd'hui 50 ou 60 francs. C'est cher pour un livre aussi récent, mais cette fantaisie est si intéressante! Moi, j'ai acheté aussi avec plaisir la grande édition illustrée par Gustave Doré, premier tirage, de 1866.

Cela me fournit l'occasion de vous dire, mon ami, que, dans une prochaine lettre, je vous citerai un certain nombre de livres illustrés que l'on recherche maintenant et qui ont vraiment un certain mérite. Mais, auparavant, je terminerai l'énumération des principaux ouvrages de notre époque, dont les premières éditions peuvent figurer dans votre bibliothèque.

VIII

A CÔTÉ ou plutôt au-dessous des maîtres que je vous ai cités, dans la première période romantique, il y eut un certain nombre d'écrivains plus ou moins extravagants, dont les bibliomanes recherchent aujourd'hui les ouvrages. Eh bien, franchement, je ne vois pas pourquoi on attache une certaine valeur à de pareils volumes. Je comprends, par exemple, qu'on achète le _Sylphe, poésies de Dovalle_, publié en 1830, avec une préface pleine de sentiment, de Victor Hugo, le _Reliquiæ_, de G. Farcy, paru aussi en 1830; ces deux recueils de jeunes poètes, morts violemment, avant d'avoir donné la mesure de leur réelle valeur, sont en même temps des œuvres de talent et des reliques. Mais il ne faut pas encombrer vos rayons de la littérature de _bousingot_, selon l'expression même des écrivains en question, de ces livres bizarres qui furent à la mode pendant une dizaine d'années, de 1830 à 1840 environ.

Nous arrivons immédiatement à la seconde période, qui donna des écrivains de haute valeur comme Mérimée, Sainte-Beuve, de Balzac, Alexandre Dumas, George Sand, Jules Sandeau, Méry, Gérard de Nerval, etc., et nous conduisit à l'école réaliste moderne, laquelle a déjà produit des œuvres d'un réel mérite, mais nous conduira elle-même, où?... Nous ne pouvons le prévoir.

Parmi tant d'œuvres pleines de talent, vous n'avez plus qu'à choisir, mon ami. Consultez vos préférences et votre goût; vous pourrez encore, même en vous montrant difficile, garnir deux ou trois rayons de votre bibliothèque, en prenant des éditions originales d'ouvrages de choix. En procédant à peu près par ordre chronologique, vous pourriez acheter, par exemple, de Mérimée, ce beau roman historique qui a pour titre: 1572, _Chronique du temps de Charles IX_, daté de 1829, in-8º; le _Théâtre de Clara Gazul_, 1825, in-8º; la _Jacquerie, scènes féodales_, 1828, in-8º; le charmant recueil de nouvelles intitulé _Mosaïque_, 1833, in-8º, petites pièces de genres variés, dans lesquelles l'auteur a donné d'un coup l'échantillon des différentes faces de son talent. De notre grand Balzac, vous ne manquerez pas d'acquérir la _Physiologie du mariage_, 2 volumes in-8º, parus en 1830; les _Contes drolatiques_, ce petit chef-d'œuvre de haut goût et de style archaïque, qu'on croirait extrait du fameux recueil du XVe siècle, intitulé les _Cent Nouvelles nouvelles_, ou encore des œuvres les plus amusantes d'un conteur du moyen âge. (Un exemplaire broché de ces 3 volumes parus en 1832, 1833, 1837, vaut aujourd'hui environ 300 francs.) N'oubliez pas ce chef-d'œuvre de pureté et de sentiment élevé, le _Lys dans la vallée_, 1836, 2 volumes in-8º; _Eugénie Grandet_, 1834, premier volume des _Scènes de la vie de province_, 1 volume in-8º, ce roman qui est l'une des œuvres les plus vraies et aussi les plus délicates de Balzac; le _Père Goriot_, 1835, 1 volume in-8º; la _Peau de chagrin_, 1831, 2 volumes in-8º; et quelques autres livres du grand romancier, qui se vendent moins cher et qu'on trouve plus facilement. A moins que vous ne préfériez acheter d'un coup toutes les œuvres de Balzac, et, dans ce cas, je vous conseillerais la belle édition illustrée, publiée ainsi: d'abord 17 volumes in-8º par Furne et Dubochet, 1843-1845, et ensuite pour les 3 derniers volumes, par Houssiaux, en 1855; vous aurez là le premier tirage des gravures et, par conséquent, de bonnes épreuves. La grande édition en 23 volumes in-8º, donnée, dans ces dernières années, par la maison Calmann Lévy, est peut-être encore préférable au point de vue du texte, qui est plus complet. Cette édition contient des écrits inédits, mais elle n'a pas de figures.

Je ne vous conseillerai pas d'avoir toutes les œuvres de George Sand, mais achetez ses premiers livres: _Indiana_, 1832, 2 volumes in-8º; _Lélia_, 1833, 2 volumes in-8º; _Valentine_, 1832, 2 volumes in-8º; _Jacques_, 1834, in-8º; et le roman, célèbre à cause d'une liaison presque aussi éphémère que la collaboration d'où il sortit, _Rose et Blanche_, 1831, 5 volumes in-12, qui fut signé J. Sand, pseudonyme aussitôt abandonné; toutefois, je vous préviens que ce dernier est rarissime et que vous aurez de la peine à vous le procurer. A côté de ces ouvrages et de ceux que votre goût vous y fera joindre, placez les _Lettres d'un voyageur_, 1837, 2 volumes in-8º, très intéressants sur la littérature et les arts de l'époque, et sur les relations de G. Sand. Ne manquez pas d'acquérir les volumes de la charmante _Correspondance_ de George Sand, actuellement en cours de publication à la librairie Calmann Lévy.

Parmi les livres de Jules Sandeau, _Mademoiselle de la Seiglière_, 1848, 2 volumes in-8º; _Sacs et Parchemins_, 1851, 2 volumes in-8º; la _Chasse au roman_, 1849, 2 volumes in-8º; le _Docteur Herbeau_, 1841, 2 volumes in-8º, sont des volumes intéressants à acquérir, surtout si l'on choisit des exemplaires sur papier vélin fort, dont il n'a été tiré qu'un petit nombre.

Les 3 volumes de poésies de Sainte-Beuve, _Vie, pensées et poésies de Joseph Delorme_, 1829, in-16, les _Consolations_, 1830, in-16, et les _Pensées d'août_, 1837, in-12, méritent une place sur vos rayons. Je ne dis rien de _Volupté_, 1834, 2 volumes in-8º, sorte de roman philosophico-mystique dans lequel on trouve de belles pages, mais dont l'ensemble manque d'intérêt. Vous devez avoir les ouvrages de critique du célèbre écrivain, aussi je ne vous en parle pas.

On paye déjà cher les premiers livres d'Alexandre Dumas fils, surtout les _Péchés de Jeunesse_, seul recueil de poésies qu'il ait publié, paru en 1847, in-8º, et la _Dame aux Camélias_, son meilleur roman, 1848, 2 volumes in-8º. Le premier n'eut aucun succès; dans une lettre de l'auteur, que je possède, il avoue qu'il se vendit au plus 14 exemplaires. Je ne sais si l'édition fut tirée à petit nombre, ou si elle passa plus tard en grande partie chez les marchands de tabac; dans tous les cas, on la rencontre rarement.

Plusieurs volumes d'écrivains tout à fait modernes, romans, poésies ou pièces de théâtre, ont déjà acquis une certaine valeur. De ce nombre sont le _Roman d'un jeune homme pauvre_, d'Octave Feuillet; les _Scènes de la bohème_, 1851, de Henri Murger, dont le titre fut de suite modifié et quelques chapitres furent changés dans les éditions suivantes; les _Fleurs du mal_, de Charles Baudelaire, édition de Poulet-Malassis, 1858, qui contient plusieurs pièces retranchées par ordre dans les éditions suivantes; il existe de rares exemplaires tirés sur papier de Hollande; _Madame Bovary_, le célèbre roman naturaliste de Gustave Flaubert, qui, malgré son mérite incontestable, n'eut guère d'autre succès, à son apparition, que la curiosité soulevée par le procès auquel il donna lieu. Ce livre, dont la première édition est de 1857, chez Michel Lévy, en 2 volumes in-12, à 1 franc, est maintenant fort recherché, et l'édition originale se paie 50 à 60 francs. Quelques exemplaires, beaucoup plus chers encore, sont imprimés sur papier vélin fort, en un volume, avec un seul titre.

On commence à rechercher plusieurs ouvrages de contemporains, comme les _Odes funambulesques_, de Théodore de Banville, 1857, édition de Poulet-Malassis, très jolie; les _Vignes folles_, d'Albert Glatigny, beau volume in-8º, paru en 1860; quelques livres d'Alphonse Daudet, surtout _Fromont jeune et Risler aîné_, 1874, in-12, et le _Petit Chose_, 1868, in-12. On estime, sans les payer encore très cher, quelques ouvrages de Champfleury, Charles Monselet, Alfred Delvau (ceux de ce dernier se vendent surtout pour les jolies eaux-fortes qui y sont jointes), et des volumes presque tout récents, comme ceux de Ludovic Halévy, qui font prime dès le jour de leur publication. Deux ou trois romans d'Émile Zola ont déjà acquis aussi une plus-value. Tous ces livres peuvent ne pas être considérés, quant à présent, comme des objets d'amateur; mais comme ils ne coûtent pas cher, recueillez ceux qui vous plairont, et toujours en premières éditions; plus tard, lorsque vous les verrez cotés à des prix beaucoup plus élevés, vous serez content de les posséder.

D'ailleurs ce sont là en général des ouvrages bien écrits, intéressants; et quand même ils cesseraient d'obtenir les faveurs des bibliophiles, ils n'en mériteraient pas moins d'être conservés par vous, qui avez le bon esprit de faire passer le mérite littéraire d'un livre avant tout autre.

Ne faites pas comme un bibliomane de ma connaissance, qui ne voulait jamais acheter que les livres «en hausse» (c'était son expression). Il était toujours pris d'un désir effréné de posséder les volumes qui, dédaignés hier, étaient maintenant en vogue. De sorte que ses acquisitions étaient généralement faites aux prix les plus élevés. Et comme les volumes ainsi achetés lui déplaisaient aussitôt que les amateurs ses confrères venaient à les délaisser pour de nouveaux favoris, il se débarrassait invariablement des avant-derniers élus, et cela naturellement à des conditions de prix très onéreuses.

Non seulement il ne faisait pas ce que les spéculateurs appellent si élégamment «de bonnes affaires», mais encore il m'a avoué n'avoir jamais eu une vraie satisfaction. Oh! mon ami, méditez cela!

En résumé, si vous rencontrez les ouvrages que je vous ai signalés, achetez-les à des prix raisonnables: mais, de grâce, ne suivez aucunement la mode et n'attendez pas qu'elle vous ait désigné des volumes pour les acquérir, car vous les payerez, dans ce cas, toujours plus qu'ils ne valent.

IX

MES observations seraient incomplètes si je ne vous signalais pas les ouvrages illustrés de gravures, parus depuis 1835 environ jusqu'à présent, qui font maintenant les délices de beaucoup d'amateurs nouveaux. J'avoue que moi-même je ne déteste pas ces livres, dont les illustrations sont pourtant inférieures à celles des ouvrages du XVIIIe siècle, mais dont le texte est en général plus intéressant que celui des susdits ouvrages. Toutefois, je me déclare très difficile; je ne voudrais faire entrer dans ma bibliothèque que les meilleurs.

L'un des premiers et aussi l'un des plus beaux, _Paul et Virginie_, édition de Curmer, 1838, grand in-8º, est maintenant fort recherché, et c'est justice; il est orné d'un grand nombre de jolies vignettes sur bois dans le texte et hors texte, et de quelques gravures sur acier. Les _Contes de Perrault_, du même éditeur, superbe édition, entièrement gravée, publiée en 1843, grand in-8º, se vendent plus cher encore et sont d'une grande rareté. Des exemplaires brochés se sont vendus jusqu'à 500 francs.

Un grand volume qu'on recherche beaucoup aujourd'hui, après l'avoir dédaigné, c'est le _Journal de l'expédition des Portes de fer_, ouvrage rédigé par Charles Nodier, pour le duc d'Orléans et sur les notes de ce prince, avec d'intéressantes vignettes d'après Raffet; ce volume très grand in-8º, paru en 1844, vaut aujourd'hui de 400 à 500 francs. S'il vous arrivait, par un grand hasard, de rencontrer un exemplaire imprimé entièrement sur papier de Chine, oh! vous pourriez le couvrir d'or! On n'en connaît jusqu'ici que trois ou quatre, entre autres celui d'un de nos plus sympathiques _amis des livres_, M. Ferdinand Gauthier. Celui-là doit être, d'ailleurs, l'exemplaire du duc d'Orléans, car au milieu des plats de la reliure de Simier, relieur du roi, sont gravées les initiales F. F. O. (Ferdinand-François d'Orléans), surmontées d'une couronne fermée. Un autre, broché, a été découvert dernièrement par M. Jules Brivois, l'auteur de la _Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle_, un chercheur intelligent et infatigable, qui méritait vraiment de le posséder après l'avoir si bien décrit!

Viennent ensuite les _Chants et chansons populaires de la France_, beau recueil publié par H. Delloye, en 1843, formant 3 volumes très grand in-8º. Le texte des chansons est gravé au milieu d'encadrements formés de nombreux dessins représentant les différentes scènes; en regard est la musique, aussi gravée, et l'histoire de chaque chanson est imprimée sur un feuillet à part. Si vous trouvez ce bel ouvrage broché, avec ses couvertures imprimées en or et en couleurs, sur lesquelles on voit de fort jolies vignettes, vous ne risquez rien de le payer 500 à 600 francs; assurez-vous toutefois que l'exemplaire soit entièrement de premier tirage, et pour cela voyez si au bas de la musique de chaque chanson se trouve la mention: _Imprimerie de Félix Locquin_, etc.; tout autre nom d'imprimeur indique une réimpression.