L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile

Part 3

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MAINTENANT que vous êtes suffisamment pourvu d'ouvrages de bibliographie, d'outils de travail, de guides, en un mot, vous pourrez acheter avec plus de sécurité ce qui aura quelque attrait pour vous, ce qui vous paraîtra intéressant. Sans vouloir influencer votre goût, je vous dirai, puisque vous me le demandez, comment j'aurais procédé pour former ma bibliothèque, si la Fortune avait daigné me favoriser, et comment on peut agir pour composer une collection intéressante, lorsqu'on est dans une situation relativement modeste.

Avant tout permettez-moi de vous rappeler ce que Jules Janin a dit de sensé, de nouveau et d'intéressant dans un petit livre fort joli, et bien écrit, mais dont le principal mérite est d'être rare: _l'Amour des livres_: «N'achetez aujourd'hui que si vous avez lu, d'un bout à l'autre, le livre acheté il y a deux mois, il y a six semaines. Furetière demandait un jour à son père de l'argent pour acheter un livre.--«Or çà, répondait le bonhomme, il est donc vrai que tu sais tout ce qu'il y avait dans l'autre acheté la semaine passée?» C'était bien répondre.»

Je ne suis pas d'avis de prendre à la lettre le conseil du bon gros critique, qui n'a jamais dû connaître à fond la passion des livres, ni la joie intime que nous procure l'acquisition d'un volume souhaité, ni le serrement de cœur qu'on éprouve à voir passer en d'autres mains l'objet qu'on espérait obtenir.

Non certes, il n'est pas absolument indispensable de lire tous les volumes, au fur et à mesure qu'on les achète, avant d'en acquérir d'autres. Cependant l'idée de l'auteur était bonne; il a voulu évidemment mettre en garde les bibliophiles contre l'entraînement des occasions favorables et les empêcher d'encombrer leurs vitrines de livres qu'ils ne liront sans doute jamais. Et en cela il a raison. Le premier motif qui doit nous pousser à acquérir un ouvrage, c'est le désir de le lire, soit immédiatement, soit plus tard, dans des moments de loisir. Il arrive bien souvent, hélas! que ces moments-là ne viennent pas vite ou ne viennent jamais; on n'en achète pas moins toujours des livres qu'on se propose aussi de reprendre un jour, et qui, en attendant, viennent occuper à côté des autres une place d'où ils ne seront pas vite dérangés.

Mais la bibliothèque formée dans ces conditions offrira toujours de l'intérêt; car vous trouverez là, sous la main, des volumes dont le texte aura eu pour vous un certain attrait, et que vous pourrez consulter, ne fût-ce qu'un instant, si vos idées vous y conduisent ou si la conversation vous y ramène.

Eh! mon Dieu, quel est donc l'homme, si érudit qu'il soit, si universelles que soient ses connaissances, si vaste que soit sa mémoire, qui n'a pas besoin quelquefois de retremper un peu son esprit, son imagination ou sa science, dans la lecture de quelque livre de poésie, de littérature, d'histoire? S'il possède ces livres chez lui, il les ouvre juste à point pour rafraîchir sa mémoire, préciser son érudition ou même reposer son cerveau. Tandis que s'il est obligé d'attendre, de faire des démarches pour se procurer le livre, d'aller à une bibliothèque publique, son impression est perdue, l'effet bienfaisant est manqué, et la consultation de l'ouvrage devient presque inutile.

Cela conduit à engager les bibliophiles, et vous en particulier, mon ami, à choisir soigneusement les ouvrages qui doivent être en rapport avec vos goûts, avec votre situation, je dirais presque avec votre entourage.

Voilà des principes bons à suivre pour ce qui concerne les livres à lire, soit pour l'utilité soit pour l'agrément. Mais il arrive quelquefois qu'un bibliophile peut s'écarter des préceptes de Jules Janin et même de ceux qui se trouvent consignés dans la première partie de la présente lettre. C'est lorsqu'il s'agit de volumes dont le texte n'offre peut-être que peu d'intérêt, mais dont la reliure, par exemple, a un mérite artistique ou porte un chiffre, des armoiries qui indiquent une provenance célèbre, ou encore lorsqu'un personnage éminent a écrit dans ce livre des notes manuscrites qui en font une relique ou un souvenir.

Dans ce cas, le désir de la possession du livre (désir très respectable, du reste) devient une sorte de sentiment, qui est quelquefois de l'admiration, plus rarement de la piété, et bien souvent de l'orgueil, de la vanité, la satisfaction de posséder un objet qu'on montrera à des amis, à des rivaux peut-être, qui ne peuvent en trouver un autre semblable.

Bien des bibliothèques de nos grands collectionneurs modernes ont été composées évidemment sous l'influence des idées ci-dessus développées ou de ces divers sentiments. Pour moi, j'avoue que, dans mon petit cadre, j'ai eu souvent pour guide les unes, et je n'ai pas pu me défendre moi-même des autres. Ma conscience est, dans tous les cas, bien tranquille, car je suis sûr que mes bons confrères en bibliophilie ne raisonnent pas autrement. Nous autres collectionneurs, nous sommes quelquefois de grands égoïstes, pour ne pas dire de grands envieux, qui mettons notre joie à exciter chez les autres le regret de ne pas posséder l'équivalent de ce que nous possédons nous-mêmes, et qui sommes vexés de voir nos semblables agir de même à notre égard.

Après cet aveu, mon ami, si vous me conservez toujours vos sympathies, c'est que vous avez le cœur grand et l'esprit indulgent pour nos petites faiblesses, cher et aimable confrère.

Maintenant, pour vous faire oublier un peu ces méchancetés, que je viens de lancer à nos camarades et dont quelques-unes vont aller à votre adresse, maintenant, dis-je, que vous êtes des nôtres, j'entre en plein dans le cœur de mon sujet.

Vous m'avez avoué votre prédilection pour les ouvrages exclusivement littéraires, c'est-à-dire les livres de poésie, de théâtre, les romans, la critique. Je commencerai donc mon énumération par ceux-là. Cependant vous me permettrez bien, chemin faisant, de ne pas négliger entièrement les livres d'art ou d'histoire, qui ont un grand intérêt et rentreront bien dans vos goûts, j'en suis sûr.

Il y avait à peine trente ans que l'imprimerie ou plutôt la typographie était inventée, lorsqu'on publia la première édition du poète des poètes, sous le titre: _Homeri opera_ (en grec), et avec la mention: _Florentiæ, sumptibus Bernardi et Nerii Nerliorum_, avec la date de 1488, édition en 2 gros volumes in-folio, imprimés en lettres rondes et non avec les caractères gothiques qui avaient été jusque-là le plus souvent employés. Si vous rencontrez un jour ces deux volumes, qui sont d'une insigne rareté, je vous engage à les acquérir, fût-ce même à un grand prix. C'est un livre précieux et une superbe édition, fort bien imprimée. Un exemplaire a atteint du reste le prix de 4,000 francs dans une vente publique des années dernières, la vente de M. Renard, de Lyon. Il fut acquis par M. Eugène Paillet.

Je vous signale ce livre de haute curiosité, comme je vous citerai le Virgile, _Virgilii opera_, édition princeps, que l'on croit imprimée en 1469, et portant la mention: _Romæ, per Conradum Suueynheym et Arnoldum Pannartz_; format petit in-folio, également en caractères ronds, dits romains. Après cela je vous laisserai momentanément tranquille pour l'acquisition des premières éditions d'auteurs anciens, et nous passerons à des ouvrages plus modestes. Il est bon d'avoir quelques-uns de ces volumes rarissimes et capitaux, que les amateurs appellent des _clous_ de collection; mais pas trop n'en faut, croyez-moi. Laissons ces objets de musées aux grands dépôts publics, où il nous est facile d'aller les admirer, je ne dis pas les lire, car on les lit beaucoup mieux dans de belles et bonnes éditions plus récentes.

Et, comme cette lettre devient un peu longue, j'abrège et je vous dirai prochainement quels sont les ouvrages à choisir, parmi ceux de nos écrivains français qui méritent d'entrer dans une bibliothèque d'élite.

Mais auparavant je vous conseille de commencer déjà à faire le catalogue de vos livres. A mesure que vous achetez un volume, croyez-moi, inscrivez-le tout de suite sur une fiche mobile, en indiquant bien soigneusement le titre (abrégé, si c'est utile), le nom de l'éditeur et celui de l'imprimeur, la date, le format et la reliure. Si vous tardiez davantage à commencer ce travail, le nombre de vos volumes augmentant tous les jours, vous arriveriez promptement à vous décourager, voyant trop de besogne en retard. Votre bibliothèque ne pourrait qu'être en désordre, car vous seriez obligé de vous fier à votre mémoire pour retrouver vos livres, et la meilleure mémoire fait quelquefois défaut. Tandis qu'avec des fiches, sur lesquelles vous indiquez la place de chaque volume, cela n'est pas à craindre.

Lorsque les fiches faites sont en certain nombre, vous les classez par ordre alphabétique de noms d'auteurs, car vous avez eu soin d'écrire le nom en tête de chaque fiche; et aussitôt que vous en avez une nouvelle, vous la placez immédiatement à son rang, pour ne pas avoir de lacunes. Si tous les bibliophiles suivaient cette méthode, ils s'épargneraient bien des ennuis.

VI

LORSQUE je vous ai cité les éditions premières d'Homère et de Virgile, vous avez cru sans doute que j'allais continuer à vous énumérer par ordre de dates, toute une série de volumes _di primo cartello_, qui pourraient entrer dans les galeries de tous les grands amateurs.

Rassurez-vous. Je sais qu'on n'arrive à acquérir ces ouvrages de haute valeur qu'après un assez long noviciat, timide qu'on est encore sur un terrain qu'on ne connaît guère ou même qu'on ne connaît pas. Les amateurs nouveaux ou jeunes, ayant une certaine fortune, feront bien de commencer par l'acquisition des ouvrages réunis ou séparés de nos grands classiques du XVIIe siècle, Shakspeare, Malherbe, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Pascal, Fénelon, La Bruyère, La Rochefoucauld, Regnard. Outre que la lecture de leurs chefs-d'œuvre présente toujours un nouvel attrait, le vrai bibliophile éprouve un certain charme à posséder les éditions que ces écrivains ont publiées eux-mêmes, surtout lorsque les éditions suivantes ont subi des modifications, comme cela est arrivé fréquemment à toutes les époques.

Donc, mon ami, quand vous rencontrerez quelque pièce séparée ou quelque ouvrage de ces auteurs, en édition originale, je vous engage fortement à l'acquérir. Vous n'aurez jamais à le regretter, pourvu toutefois que vous ne fassiez pas, pour les posséder, les folies que les amateurs trop pressés de jouir ont faites dans ces dernières années. En effet, depuis dix ou douze ans le prix de ces livres n'avait pas cessé de s'élever, dans des proportions considérables; et il y a deux ou trois ans, on ne pouvait pas obtenir une édition originale de chaque pièce de Molière, Corneille et Racine, par exemple, à moins de 1,000 à 2,000 francs et plus quelquefois. Il était curieux de se rappeler, en constatant ces prix, que moins de quarante ans auparavant, à la première vente Taschereau, par exemple, faite vers 1845, les mêmes éditions se donnaient pour 3 à 16 francs.

Aussi ces livres, qui étaient fort rares lorsqu'on ne les recherchait pas, se rencontrent-ils beaucoup plus souvent aujourd'hui. L'appât de l'argent et la spéculation en ont fait exhumer un certain nombre des recoins négligés ou même des grandes bibliothèques séculaires. Et tout cela a passé dans de petites mais précieuses collections, auxquelles on a donné, je ne sais pourquoi, le nom assez vague de _cabinets_, n'osant pas les appeler des bibliothèques. Mais comme beaucoup de ces livres, non encore placés chez des amateurs, s'étaient accumulés chez les libraires, il en est résulté une baisse assez considérable dans les prix. Actuellement on peut trouver de beaux exemplaires des éditions séparées dont il s'agit, pour 500 à 1,000 francs.

Il faut en excepter cependant trois pièces, qui sont d'une rareté insigne et que plusieurs bibliophiles attendent et souhaitent ardemment, l'édition originale du _Cid_, de Corneille, 1637, in-4º; l'édition originale de _Sganarelle_, de Molière, 1660, in-12, et l'édition originale des _Plaideurs_, de Racine, 1669, in-12. Leur prix serait certainement trois ou quatre fois plus élevé que celui des autres. J'ai été assez heureux pour découvrir un exemplaire de l'édition originale des _Femmes sçavantes_, de Molière, daté de 1672, tandis que ceux que l'on connaît sont datés de 1673. Ce doit être là un livre très précieux.

Les éditions collectives de Corneille, datées de 1644 à 1664, ont encore beaucoup d'intérêt; quelques-unes des premières sont cotées fort cher et sont très recherchées. Il en est de même des réunions d'œuvres de Molière, portant une des dates de 1666, 1673, 1674, 1679, 1682, et des œuvres réunies de Racine datées de 1675 à 1697. Cette édition de 1697 du grand tragique fut encore revue par lui et on n'en donna plus d'autre de son vivant. Les _Pensées_ de Pascal, 1670, in-12, et les _Lettres d'un provincial_, 1657, in-4º, les _Réflexions ou sentences et maximes morales_, de La Rochefoucauld, 1665, et les _Caractères_, de La Bruyère, 1688, sont encore assez chers.

Les premières éditions séparées ou collectives des autres classiques que nous avons cités plus haut, sont également recherchées, et il est utile de les avoir, surtout les pièces de Regnard qui sont restées au répertoire. _Le Joueur_ est très rare.

Quand je vous engage à acheter les éditions _princeps_ des grands écrivains du XVIIe siècle, je dois vous paraître bien exclusif. Aussi suis-je d'avis d'étendre ce conseil à tous les auteurs qui ont acquis, par leur génie ou leur talent, le droit d'immortalité; et afin de ne pas vous condamner à les posséder tous indistinctement, il faut vous laisser le soin de choisir ceux dont les livres vous procurent le plus de satisfaction. Les goûts des bibliophiles sont si différents, comme les tempéraments et les caractères, et disons-le, si variables même chez chacun, suivant les dispositions du moment et la mode du jour, que ce serait une grande présomption d'espérer de les influencer. Et je ne vous excepte pas de la loi générale, mon ami.

Cependant,--je suis incorrigible dans mes avis, mais c'est votre faute,--j'aimerais à voir entrer chez vous peu à peu des éditions originales de quelques-uns des ouvrages ou des pièces de Le Sage, Montesquieu, Voltaire, J.-B. Rousseau, Marivaux, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, sans toutefois vous attacher à former des collections complètes de leurs œuvres, ce qui deviendrait fastidieux, et serait d'ailleurs presque impossible.

_Le Diable boiteux_, édition de 1707, 1 volume in-12, _Gil-Blas_, publié en trois parties, dans l'espace de vingt années, savoir 2 volumes en 1715, 1 volume en 1724 et le quatrième volume en 1735, sont des ouvrages fort intéressants à posséder, mais d'une grande rareté, de même que la fameuse comédie _Turcaret_, le chef-d'œuvre théâtral de Le Sage. Parmi les ouvrages de Montesquieu, achetez donc les _Considérations sur la Grandeur des Romains et leur décadence_, 1734, 1 volume in-12; l'_Esprit des loix_ (sic), 1748, 2 volumes in-4º, et les _Lettres persanes_, d'Amsterdam 1721, 2 volumes petit in-12. Achetez _Manon Lescaut_ de 1731, ou de 1753. Choisissez les meilleures pièces de Marivaux, quelques-uns des plus remarquables ouvrages de Voltaire et de J.-J. Rousseau, mais surtout pas toutes les œuvres de ces deux derniers, à moins que vous ayez d'énormes vides à remplir dans vos armoires et je ne crois pas que vous soyez dans ce cas.

Les éditions admirables qui en ont été données de 1785 à 1789 pour Voltaire, et de 1793 à 1800 pour J.-J. Rousseau, ont malheureusement l'inconvénient d'encombrer à elles seules un ou plusieurs rayons de bibliothèques, ou d'être en grand format, et nos petits appartements modernes ne sont pas faits pour recevoir de pareilles collections.

N'oubliez pas d'acquérir la jolie édition originale de _Paul et Virginie_, datée de 1789, et surtout choisissez un exemplaire en papier vélin, contenant les 4 figures charmantes de Moreau le jeune et de J. Vernet, épreuves avant la lettre. Vous le payerez cher certainement, de 1,500 à 2,000 francs, mais c'est si rare! Si vous ne tenez pas aux épreuves avant lettre, vous pourrez avoir le même livre pour 100 francs, en reliure ordinaire. Voyez la différence, pour une ou deux lignes d'impression en plus ou en moins! C'est là le cas de faire remarquer que les épreuves avant lettre sont toujours beaucoup plus belles et, d'ailleurs, elles se trouvent si rarement, que les amateurs se les disputent à outrance; de là leur prix élevé.

Il a été publié par Didot et l'éditeur Bleuet, à la fin du siècle dernier, une série de jolis volumes semblables comme format à _Paul et Virginie_, et également illustrés de gracieuses vignettes. Ces petits livres, vrais trésors de typographie et d'art, sont cotés aujourd'hui très cher, lorsque les exemplaires sont en grand papier vélin, et contiennent des figures avant lettre, surtout des eaux-fortes, c'est-à-dire le premier état de morsure de l'acide sur la planche, avant le modelé au burin. En général, sauf pour un ou deux, le texte de ces petits ouvrages n'a guère d'intérêt et ne justifie nullement l'exagération de prix que ces livres ont atteinte. Sauf _Manon Lescaut_, qui est dans toutes les éditions et toujours un admirable ouvrage, et les _Voyages de Gulliver_, les autres ne signifient presque rien. C'est, par exemple, _Ollivier_, de Cazotte, _Zélomir_ et _Primerose_, de Morel de Vindé, _Le Temple de Gnide_, de Montesquieu, _Œuvres choisies_ de Mme Deshoulières, _Télémaque_, etc...... Le principal mérite de ces livres consiste dans la grâce des illustrations et dans la belle typographie.

On pourrait en dire autant de beaucoup d'ouvrages ornés de figures, du XVIIIe siècle, banalités ou rapsodies, en vers ou en prose, fadeurs érotiques, de Dorat, Piis, Imbert, Berquin, et autres écrivassiers en pourpoint brodé et en coiffures à ramage, dont les volumes n'ont d'autre mérite que d'avoir été illustrés de ravissantes gravures, art aussi faux que la poésie du temps, mais plein de charme et d'élégance raffinée.

C'est la possession de ces volumes qui a souvent excité les amateurs à faire des folies, et, si l'on peut appliquer ici l'expression toute neuve et fort à la mode, c'est pour ces objets dont la vue flatte encore plus les sens que la lecture n'affadit l'esprit,--car on ne les lit guère, heureusement,--que nos bibliophiles contemporains subissent les accès d'une sorte de névrose, hier encore à l'état aigu, aujourd'hui déjà presque à l'état chronique.

Dieu me garde de censurer ici ce goût du joli et du maniéré, qui ne manque pas de renaître aux périodes de décadence des siècles ou des sociétés. Je sais que ma voix ne trouverait pas d'écho. Mais je n'aime pas les livres nuls, illustrés à si grands frais, et j'avoue comprendre mieux la manie des iconophiles, qui recherchent les gravures tirées à part, c'est-à-dire vierges de ces textes insipides; car ils ont au moins la certitude d'avoir de meilleures épreuves, et de pouvoir les loger dans un album qui tient moins de place que ces volumineux recueils de platitudes.

J'admets, pour un bibliophile, l'acquisition de livres comme les _Œuvres de Molière_, illustrées par Boucher, en 1734, ou par Moreau, en 1773; les _Fables de La Fontaine_, avec nombreuses gravures d'après Oudry, 1755, quoique le grand format in-folio de ces quatre derniers volumes soit bien incommode; les _Contes de La Fontaine_, avec dessins d'Eisen, 1762, édition des Fermiers généraux; les _Métamorphoses d'Ovide_, traduction de l'abbé Banier, 1767 à 1771, avec de charmantes gravures d'après les gracieux maîtres de l'époque; le _Décameron_ de Boccace, de 1757, orné de 110 jolies figures, d'après Gravelot, Eisen, Boucher, etc...; les _Baisers_ (de Dorat), 1770, seulement pour les jolies vignettes d'Eisen.... mais j'avoue que peu d'autres livres de cette époque me séduiraient. Je les laisse aux amateurs de gravures, dont je comprends jusqu'à un certain point l'engouement, eu égard à la légèreté de nos mœurs actuelles, qui me paraissent ressembler singulièrement à celles de la même période du siècle dernier.

Vous le voyez, mon ami, j'exprime ici des idées toutes personnelles et je ne vous donne aucun conseil, persuadé qu'il est impossible de tracer au bibliophile une ligne de conduite, pour le guider à travers une époque qui n'eut elle-même d'autre règle que les plaisirs, d'autres principes que la volupté et la galanterie sensuelles.

Après la Révolution on publia très peu de livres de luxe. Je ne veux pas cependant omettre de vous signaler les _Contes de La Fontaine_, édition de 1795, en 2 volumes, grand in-4º, qui ne fut malheureusement pas terminée, quoiqu'elle contienne déjà 20 superbes gravures achevées, d'après Fragonard, Mallet et Touzé. Cette édition, qui devait contenir 80 gravures, eût été l'un des chefs-d'œuvre de typographie et d'art du XVIIIe siècle. Le texte seul est complet. Il faut tâcher d'y joindre les épreuves, très rares d'ailleurs, de plusieurs autres planches qui restèrent à l'état d'ébauche.

Cinquante-sept dessins originaux de Fragonard, faits pour ce livre, sont entre les mains de M. Eug. Paillet, qui a eu, d'accord avec M. Rouquette, libraire, la bonne idée de les faire graver à l'eau-forte par un artiste de mérite, A.-P. Martial. Vous pourrez compléter à peu près l'édition de 1795 en y joignant les deux premiers états de ces belles eaux-fortes.

VII

NOUS voici arrivés à la littérature du XIXe siècle et à la littérature contemporaine. Il me serait plus facile de vous donner ici des conseils, mais je suis persuadé que vous en avez moins besoin que jamais. Nos grands écrivains modernes, soit les romantiques, soit les idéalistes, soit les réalistes, ou les naturalistes, sont assez connus de vous, pour que vous puissiez choisir, parmi leurs œuvres, celles qui sont dignes de votre bibliothèque. Il reste à prendre une décision entre les éditions, souvent nombreuses, qui ont été faites du même livre, et c'est là que le goût du bibliophile a lieu de s'exercer. Je vais essayer de vous guider.