L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile

Part 1

Chapter 13,723 wordsPublic domain

Note sur la Transcription

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Marquage: _mots en italique_

L'ART D'AIMER Les Livres ET DE LES CONNAITRE

IL A ÉTÉ TIRÉ CENT EXEMPLAIRES DE LUXE

40 sur papier du Japon, numérotés de 1 à 40.

60 sur papier Whatman, numérotés de 41 à 100.

_Ils contiennent tous une double épreuve, tirée en bistre, de chaque eau-forte._

L'ART D'AIMER Les Livres ET DE LES CONNAITRE

LETTRES A UN JEUNE BIBLIOPHILE PAR JULES LE PETIT

_Eaux-Fortes de Alfred Gérardin_

PARIS Se vend chez l'Auteur 22, RUE DE CHATEAUDUN, 22 1884 Tous droits réservés.

PRÉFACE

DÉCLARATION

L'IDÉE de réunir ces lettres vient du jeune amateur auquel elles ont été adressées. Si le volume qu'elles composent peut être agréable à quelques bibliophiles et être utile à un certain nombre d'autres, l'auteur sera trop heureux; il aura obtenu le résultat auquel il n'ose prétendre. En effet, ce livre n'a pas, certes, la prétention d'être un traité bibliographique, mais simplement un petit recueil de conseils, donnés avec conviction et sincérité par un ami plus expérimenté à son ami plus jeune.

L'auteur a tâché d'éviter les redites qu'on rencontre souvent dans la plupart des ouvrages de bibliographie. Il n'a voulu, dans ses lettres, rien copier de ce qui a été écrit avant lui. Son volume est sans doute bien incomplet, mais il peut être mis à côté des ouvrages du même genre, sans craindre la confrontation. Il le considère tout au plus comme un appendice aux livres qui ont déjà paru sur le même sujet.

C'est au destinataire des lettres que le lecteur doit s'en prendre s'il n'est pas content. Le «jeune bibliophile», dans ce cas, devra se souvenir de la leçon, et ne pas pousser l'auteur à livrer au public les _Nouvelles Lettres_ qu'il continue d'écrire.

L'ART D'AIMER LES LIVRES ET DE LES CONNAITRE

LETTRES A UN JEUNE BIBLIOPHILE

I

VOUS êtes-vous bien rendu compte, mon cher ami, des scrupules qu'on doit éprouver lorsqu'il s'agit de guider quelqu'un sur ce terrain fleuri, mais semé de pierres et de ronces, qu'on nomme la bibliophilie? Avez-vous compris que c'est là, pour moi, une tâche fort délicate, je dirai même très difficile, surtout par le temps qui court? Cependant je l'accepte résolument, persuadé que si mes conseils ne sont pas toujours en accord avec vos goûts, ils auront au moins pour vous le mérite d'être dictés par l'expérience, et non par une fantaisie hors de saison «en ce grave sujet». Enfin, vous m'avez demandé quelques observations sur le goût nouveau que je n'ai pas peu contribué à vous inculquer; ces observations, les voici. Je vous les donne avec autant de plaisir que peu de prétention, et je souhaite qu'elles puissent vous être au moins utiles. Il m'est d'ailleurs si agréable de vous les transmettre, que vous n'aurez guère de gré à m'en savoir, et je serai presque votre obligé, car c'est pour moi un vrai bonheur que de parler de livres avec quelqu'un qui les aime.

Oui, vous aimez maintenant les livres, ou plutôt vous avez toujours eu ce goût intelligent, car je me rappelle que même dans votre enfance vous étiez déjà heureux lorsque vous aviez un livre en main. Mais à cette époque-là, vous aimiez les livres comme on les aime au collège. On les cherche avec avidité, pour les dévorer en cachette, entre deux leçons, au nez et à la barbe du pion, qui vous voit plus souvent qu'on ne pense, mais qui a parfois aussi le bon esprit de ne pas remarquer que vous travaillez vos devoirs dans un volume d'Alexandre Dumas, de Xavier de Montépin, ou de Ponson du Terrail. Ce sont là les livres qu'on préfère, à cet âge où l'on est avide d'apprendre, curieux de connaître la vie sous les apparences séduisantes que savent lui donner les romanciers. Mais on est à ce moment-là tout simplement ce qu'on pourrait appeler un _liseur_: une fois les volumes lus et relus, on les jette impitoyablement dans un coin quelconque, après toutefois en avoir régalé à l'envi tous ses camarades; et l'on s'inquiète peu si les feuillets en seront détériorés, salis de poussière ou d'encre, et si la brochure ou la reliure en seront brisées ou disloquées. Ce ne sont pas encore les livres qu'on aime alors, c'est à peine la lecture.

On ne commence à devenir _bibliophile_ que lorsque le goût de la lecture s'étant épuré, et le jugement étant venu tempérer l'imagination, on éprouve le besoin de relire de temps en temps, avec plus d'attention, certains ouvrages dont le sujet ou le style nous ont plu. C'est l'art, pour ainsi dire, que l'on cherche dans un livre qu'on lit de nouveau, c'est la forme du style, c'est l'ornementation des pensées, c'est leur vêtement, ce sont les broderies riches ou légères dont elles sont parées, les diamants d'esprit qui y étincellent; et le sort du livre dépend souvent de ce second examen, bien plus que du premier. En effet, on jette rarement, à moins qu'il ne vaille rien, un livre qu'on n'a lu qu'une fois, toujours promptement comme on lit d'abord; mais si, après la nouvelle épreuve, le style n'a pas plu, et si les pensées n'ont pas été assez puissantes pour nous séduire, nous fermons le livre avec dédain, et c'en est fait de lui. Au bout de peu de temps, lorsqu'il nous gêne, nous l'envoyons grossir les étalages des bouquinistes du quai, où il fait connaissance avec les amateurs placides de la «fameuse boîte à cinq sols». Que devient-il ensuite?... Les épiciers, les marchands de tabac ou les chiffonniers, nous le diraient plus facilement que qui que ce soit; mais nous ne leur demandons aucun compte.

Il en est bien autrement si le livre, nous ayant frappé une première fois, supporte avec succès un second examen, une seconde lecture. Oh! alors le voilà déjà classé dans les rayons de notre bibliothèque, où il attend plus ou moins longtemps la reliure qui lui est propre, et que nous lui ferons faire à coup sûr un jour ou l'autre. Désormais le volume est sauvé. Nous le traitons avec soin, nous le choyons avec délicatesse, nous veillons à ce qu'il se conserve intact, nous nous faisons tirer fortement l'oreille pour le prêter même à nos amis, et en cela nous faisons bien. _Nunquam amicorum!_ disait franchement un bibliophile mort il y a peu de temps, et qui avait attaché cette devise catégorique à tous les volumes de sa bibliothèque. Il est vrai que ceci est la contre-partie d'une autre devise bien moins égoïste, employée par quelques amateurs, entre autres par l'éminent bibliophile du XVIe siècle, qui avait fait graver sur ses livres: _Jo. Grolierii et amicorum_; mais je ne crois pas que Jean Grolier et ses imitateurs aient été sincères. Peut-être cependant les amis de ces hommes généreux étaient-ils appelés à l'immense satisfaction d'admirer de temps à autre, à travers des vitrines, les splendides reliures qu'ils faisaient exécuter. Dans ce cas, je comprends la portée de leurs devises, qui étaient à vrai dire tant soit peu hypocrites. Je le maintiens, les vrais amateurs ne prêtent pas leurs livres, même à des amis.

Quand on en est là, on se sent déjà bibliophile. On commence à choisir l'édition, le format, la belle impression, le beau papier, on cherche un bon relieur, auquel on recommande de ne pas rogner les marges... Enfin ce que l'on aime, ce n'est plus seulement la lecture, c'est à présent le livre lui-même; et il semble vraiment que l'œuvre de l'auteur ou du poète soit plus belle et ait plus de mérite, étant renfermée dans cette édition, que dans un volume vulgaire.

C'est ici seulement, mon cher ami, que l'on commence à avoir besoin de consulter des gens expérimentés; à moins de faire comme beaucoup d'amateurs irréfléchis, qui «s'instruisent à leurs dépens», et dont les dépens sont souvent si considérables que le dégoût des livres ne tarde pas à s'emparer d'eux. Car, toute question de goût personnel à part, il faut avoir déjà certaines connaissances, pour distinguer les bonnes éditions des mauvaises, pour savoir choisir entre les textes fautifs, entre les productions typographiques qui flattent l'œil sans avoir d'autre mérite, et les belles et simples impressions si recherchées des vrais amateurs. Il faut être déjà connaisseur surtout pour reconnaître la qualité des reliures, et ne pas se laisser séduire par des apparences éblouissantes, sous lesquelles sont quelquefois présentées des reliures médiocres, qui ne possèdent souvent pas d'autres avantages beaucoup plus sérieux.

Et voilà autant de choses qu'il est bien difficile d'expliquer dans de simples lettres et même dans un ouvrage quelconque de bibliographie. Tout ce que l'on pourra écrire en théorie sur ce sujet sera toujours fort incomplet, mais aura cependant l'avantage de mettre les jeunes ou les nouveaux amateurs en garde contre l'envahissement des ouvrages sans mérite.

Vous, mon ami, par exemple, qui m'avez tant prié de vous écrire mes conseils, vous ne serez certes pas, après les avoir lus, un aigle en bibliographie; mais un peu d'étude et d'habitude aidant, vous pourrez arriver, en appliquant les idées que je vous aurai transmises, à connaître suffisamment les livres pour vous former une bibliothèque assez bien choisie.

En général, pour ce qui concerne la qualité du texte de telle ou telle édition nouvelle, on s'en rapporte à l'opinion des critiques éclairés qui ne manquent pas de rendre compte dans leurs journaux de chaque livre qui paraît. De même, pour les textes d'éditions anciennes, on peut consulter les recueils de critique littéraire du temps, quand on les a sous la main, ou, lorsqu'on n'a pas la facilité de se les procurer, prendre l'avis des bibliographes modernes, qui ont condensé dans des manuels spéciaux la substance de ces critiques. Il est encore bon très souvent de s'en rapporter à la tradition, car le public est un excellent juge et les idées qui se transmettent de génération en génération, aussi bien sur des ouvrages littéraires que sur des faits historiques, reposent ordinairement sur des bases sérieuses.

Je suis encore d'avis qu'après avoir pris conseil de ces différents côtés, on s'en rapporte définitivement à soi-même, à son goût personnel, pour choisir entre les bons ouvrages, en éditions belles et correctes, ceux qui conviennent le mieux à ses idées personnelles, à son tempérament, à ses lectures de prédilection.

Dans mes prochaines lettres, je tâcherai de vous indiquer, tout en flânant, quelques ouvrages utiles à consulter, et j'essaierai de vous dire quel serait à peu près le choix que je ferais pour vous, si j'avais la mission de vous composer une bibliothèque en rapport avec les goûts que je vous connais.

Sur ce, mon cher ami, je vous laisse en paix, à «vos chères études», et je forme pour vous le souhait de Dupuis et Cotonet: «Que les Dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux,» car vous n'y trouverez pas grand'chose de bon.

II

QUOIQUE vous soyez encore bien jeune, mon ami, pour aimer à collectionner,--il paraît que ce goût est le privilège de l'âge mûr et de la vieillesse,--je vous vois acheter, acheter encore, sans relâche, acheter toujours des volumes qui viennent rapidement remplir votre bibliothèque. Savez-vous que je suis presque effrayé de cette ardeur fiévreuse. Prenez garde, croyez-moi, d'arriver bientôt à l'encombrement, je dirais presque à la satiété. J'espère bien plutôt vous trouver un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, vous faisant, en face de votre amas de livres, ces réflexions assez naturelles: «Que vais-je faire de tout ce fouillis? Comment vais-je le classer? Qu'y a-t-il de bon dans tout cela? Combien de volumes m'intéressent vraiment, au milieu de ces rayons pleins à double ou triple étage? Où vais-je loger les bons et beaux ouvrages que je dois acheter désormais? Car enfin je ne vais pas m'arrêter en si beau chemin, et puisque je suis pris de la noble passion des livres,--je suis dans un âge où il faut donner aux passions un libre cours,--je veux marcher en avant dans cette voie charmante que je me suis tracée. Mais je suis menacé d'un engloutissement complet, d'une asphyxie terrible, sous des avalanches de bouquins, qui me suffisaient au temps de mon inexpérience, mais qui m'offusquent aujourd'hui. Je commence à éprouver le besoin de respirer largement. Mes poumons et mes goûts de bibliophile demandent désormais une atmosphère plus pure. Il faut élaguer, épurer, trier, rejeter tout ce qui est inutile ou nuisible dans ma bibliothèque. Allons, à l'œuvre! et du courage! Soyons impitoyable pour les mauvais livres, même pour les livres médiocres! Place aux bons! je ne veux plus désormais avoir que de ceux-là. Et s'il ne me reste enfin qu'un volume sur dix ou vingt, ce sera bien, j'aurai eu de l'énergie; s'il ne m'en reste qu'un sur cent ou même sur mille, ce sera encore mieux, j'aurai fait preuve de goût, car ce serait déjà merveilleux si parmi les innombrables productions du cerveau humain, les bons ouvrages existaient même dans cette dernière proportion. Puisque j'ai acheté jusqu'ici sans discernement, il est temps que j'expie ma faute, et je ne veux désormais agir qu'avec prudence, en bibliophile éclairé.»

Bonnes résolutions, mon cher ami! qui nous viennent toujours tôt ou tard, en cela comme en bien d'autres choses, et que nous avons un certain mérite à mettre en pratique. Car il faut avoir une grande volonté pour vaincre ses habitudes, surtout les mauvaises!... Ainsi je vous engagerai à ne pas trop vous abandonner à votre caractère indécis, et à vous tracer à l'avance un but en bibliophilie, comme vous devez en avoir un dans votre existence morale. Dites-vous: «Je veux que ma bibliothèque ait tel ou tel caractère et que tous les ouvrages qui la composeront concourent à lui donner ce caractère-là.» Vous avez, par exemple, un goût très prononcé pour la littérature et les beaux-arts, plutôt que pour les sciences, ou la théologie, vous devrez vous attacher à donner à votre bibliothèque un caractère littéraire et artistique; et ces deux séries formeront à elles seules une réunion importante d'ouvrages, autour desquels vous pourrez encore grouper quelques volumes d'un autre genre, qui auront un peu de rapport avec ceux-là. Les livres de théologie, de jurisprudence, de mathématiques, de sciences exactes quelconques, pourront sans inconvénient n'y être que faiblement représentés, si là n'est pas votre goût. Mais vous serez toujours forcément obligé d'y admettre un certain nombre d'ouvrages d'histoire, de voyages, de biographie, qu'il est agréable de pouvoir consulter de temps en temps, sur des faits, des hommes, ou des pays, auxquels les autres livres nous reportent nécessairement.

Que d'autres amateurs, tout aussi éclairés, mais ayant des goûts différents, achètent presque exclusivement des livres de sciences, ou des livres religieux, ou des livres de droit, c'est leur affaire, et ils ont aussi bien raison que vous. Ce doit même vous être une satisfaction, car vous n'êtes pas exposé à les avoir pour rivaux dans vos acquisitions. Mais que leurs conseils ne vous fassent pas vous écarter du but que vous poursuivez, de même que vos raisonnements, si persuasifs qu'ils fussent, n'arriveraient pas à les détourner eux-mêmes de leurs idées! Nous n'avons ni les uns ni les autres, que diable! la manie d'être universels; et le bibliophile qui aurait la prétention de former une bibliothèque complète, ou seulement d'avoir tous les livres intéressants, me paraîtrait assez semblable aux gens qu'on appelle des _paniers percés_ et qui se figureraient avec leurs bienheureux _paniers_ arriver un jour à réunir la fortune de Rothschild; il me semblerait attelé à un travail pareil à celui d'une dame de l'antiquité qu'on appelait Pénélope, ou encore au labeur fatigant et peu récréatif de ces demoiselles de la fable qu'on nommait les Danaïdes.

J'espère bien, mon ami, que ce n'est pas la prétention dont je viens de parler qui vous conduit à vous encombrer ainsi de bouquins, et je vous attends au jour prochain de l'_épuration_.

Je sais bien que votre éducation est encore à faire sur ce point, et que vous ne pouvez devenir en quelques semaines ou même en quelques mois docteur ès sciences bibliographiques; que vous ne pouvez pas, en si peu de temps, avoir appris à connaître les bonnes éditions, les volumes rares et précieux, les reliures des différentes époques, les provenances, etc., quand il y a des gens, même du métier, qui s'occupent de tout cela depuis quarante ou cinquante ans, et qui n'y connaissent pas encore grand'chose. Mais avec votre intelligence et vos aptitudes naturelles, avec votre goût passionné pour les beaux et bons livres, vous devez «doubler vos classes» et arriver en peu de temps à de grandes et sérieuses connaissances bibliographiques.

Vous trouverez peut-être bien puéril le conseil que je vais vous donner, d'acquérir sans retard les principaux ouvrages de bibliographie et de les consulter invariablement lorsque vous désirez acheter un volume qui vous a plu; car vous possédez sans doute déjà quelques-uns de ces ouvrages. Mais je l'ignore et je vais vous les citer, comme si vous n'en connaissiez aucun.

Je mets en première ligne, comme le plus important, le plus sérieux de tous, le _Manuel du libraire et de l'amateur de livres_, de Jacques-Charles Brunet, qui en est à sa cinquième édition, datée de 1860-1865, la seule que je vous recommande, en attendant la sixième, que des continuateurs de Brunet ne tarderont sans doute pas à donner, pour mettre ce livre au courant des découvertes nouvelles, et aussi des goûts nouveaux. Cet ouvrage, véritable monument de patience et d'érudition, est indispensable à tout amateur sérieux; et malgré les imperfections et les erreurs, très rares du reste, que l'on ne peut manquer de rencontrer par-ci par-là, dans un ouvrage de descriptions et de recherches, contenant pas moins de six gros volumes grand in-8º, de plus de dix-huit cents colonnes chacun, ce livre est jusqu'ici le plus complet et le mieux compris qui existe sur ce sujet. Si vous ne l'avez pas, je vous engage à en faire de suite l'acquisition.

A l'époque où J.-Ch. Brunet rédigeait et publiait son _Manuel_, la mode en bibliophilie était différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Ainsi il y a tels ouvrages, assez nombreux, du XVIIIe siècle, illustrés de gracieuses et légères figures, que l'on ne prisait guère alors, et qui sont arrivés aujourd'hui à atteindre des prix fabuleux, disputés qu'ils sont par un grand nombre d'amateurs. L'auteur du _Manuel du libraire_, d'accord du reste avec les bibliophiles de son temps, traite ces ouvrages assez dédaigneusement et ne leur attribue qu'une valeur presque infime. En cela je ne puis le blâmer; car ce qui devrait être le meilleur dans un livre c'est le fonds, c'est le texte; et franchement le texte des ouvrages en question, le fonds, la partie importante enfin, manque absolument de style, de talent, d'idées et de littérature.

La nouvelle génération d'amateurs qui s'est formée depuis dix ou quinze ans, a décidé que la plupart des livres du XVIIIe siècle méritaient d'être recherchés, pour la grâce et le charme de leurs illustrations. On ne peut pas empêcher la mode de régner en maîtresse là comme ailleurs, et d'imposer sa loi aussi bien en ce qui est du domaine de la curiosité qu'en ce qui regarde la toilette, le goût, les idées, même la morale. On ne peut pas l'arrêter, cette déesse capricieuse, dans sa course à travers les siècles, qu'elle parcourt comme un papillon impatient passe à travers l'espace azuré, en laissant autour de lui la légère fraîcheur de ses ailes agitées et un scintillant reflet de ses riches couleurs. Et la légèreté, la grâce de ce papillon nous séduit, nous charme tous, qui que nous soyons, de même que quel que soit notre caractère, sérieux ou triste, gai ou morose, nous arrivons tous à sacrifier un jour ou l'autre à cette divinité entraînante et fantasque.

La mode donc, ayant de nos jours mis en lumière les ouvrages illustrés du XVIIIe siècle, on s'est empressé de fabriquer, trop à la hâte peut-être pour qu'ils soient parfaits, des ouvrages spéciaux pour décrire ces sortes de livres. Je vous recommanderai d'avoir le _Guide de l'amateur de livres à figures du XVIIIe siècle_, par Henry Cohen, dont une quatrième édition a paru l'année dernière. Il ne faudra pas toutefois vous figurer que cet ouvrage soit sans défaut et qu'il faille s'y fier aveuglément. Non, il faut même le consulter avec une certaine réserve, car on y trouve d'assez nombreuses inexactitudes, qui, je l'espère, seront un jour corrigées, et surtout des omissions. Mais il n'en est pas moins très utile et donne d'excellents renseignements sur un grand nombre de livres à figures.

Il ne faut pas manquer de vous munir aussi des _Supercheries littéraires dévoilées_, de Quérard, et du _Dictionnaire des anonymes et pseudonymes_, de Barbier, ces deux ouvrages indiscrets, qui vous feront connaître, à votre grande joie, des noms véritables d'écrivains que ces pauvres diables avaient pris tant de peine à cacher. Une nouvelle édition vient d'être publiée depuis quelques années, par MM. Gustave Brunet et Pierre Jannet pour le premier de ces ouvrages, et par MM. Olivier Barbier, René et Paul Billard, pour le second. C'est celle-là que je vous recommande comme très soignée et beaucoup plus complète que toutes les autres.

A côté de ces trois grands ouvrages, qui résument à peu près tout l'historique des livres depuis le commencement de l'imprimerie, surtout si l'on y ajoute des ouvrages de bibliographie moderne comme la _Bibliographie romantique_ de Ch. Asselineau, il est utile d'avoir le recueil intéressant de Otto Lorenz, _Catalogue général de la Librairie française_, dont plusieurs volumes ont déjà paru, depuis 1867 à nos jours. Vous y trouverez décrits brièvement ou cités, par ordre alphabétique d'auteurs, tous les livres parus depuis 1840 environ. Je vous engagerai à acheter encore un modeste volume de renseignements pratiques, que l'on appelle _Connaissances nécessaires à un bibliophile_. Cet ouvrage qui a pour auteur et pour éditeur Édouard Rouveyre, est rempli de détails sur tout ce qui a rapport aux livres, leur fabrication, leur format, leur impression, leur papier, leur reliure, etc., et vous y trouverez d'excellents conseils sur tout ce qui vous intéresse aujourd'hui que vous voilà décidément bibliophile. Ce petit manuel pratique en est, à l'heure qu'il est, à sa troisième édition, qui n'a pas suivi de loin la première, malgré les corrections et augmentations que l'auteur a dû y faire.

Je pourrais vous citer aussi comme bons à acquérir différents autres ouvrages de bibliographie spéciale ou particulière, dont j'aurai prochainement l'occasion de dire quelques mots. Aujourd'hui je me tiens dans les généralités. Et quand je vous aurai parlé du _Repertorium bibliographicum_, de Hain, dans lequel sont décrits de nombreux volumes des premiers temps de l'imprimerie, des _incunables_ enfin, ouvrage dont je vous conseillerais l'achat, si vous aviez le désir de réunir un certain nombre de ces raretés typographiques, je terminerai ma lettre en vous souhaitant beaucoup de chance dans vos recherches, un peu moins de fol enthousiasme pour ce qui est bouquin, et un peu plus de goût et de méthode dans vos acquisitions.

III