L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble

Chapter 9

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Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un théâtre, on se demande où on a déjà vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de portières qui, d'une voix enrouée, réclame ses deux sous.

On l'a vue au café Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de portières a été un gros financier....

D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation étrange entre deux crapuleux gredins.

--«C'était du temps, dit l'un, où j'avais cet attelage alezan brûlé, que j'avais acheté mille louis au fils aîné du duc de Sermeuse.

--«Il m'en souvient, répond l'autre, car c'est à ce moment que je donnais six mille francs par mois à la petite Cabirole, des Délassements.»

Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la vérité pure, car l'un a été le gérant d'une société industrielle qui a englouti six millions, et l'autre était à la tête d'une opération financière qui a ruiné cinq cents familles.

C'est vrai, car ils ont eu un hôtel comme celui de la rue du Cirque, et des maîtresses plus coûteuses que Mme Zélie Cadelle, et des domestiques pareils à ceux qui s'entretenaient dans ce piteux café, à deux pas de Maxence et de M. de Trégars.

Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait à son jeune camarade:

--«Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de leçon. Si jamais tu te retrouves dans une maison où il se dépense tant d'argent que cela, rappelle-toi bien qu'il n'a pas donné grand mal à gagner, et arrange-toi de façon à en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....

«--C'est ce que j'ai toujours fait partout où j'ai servi.

«--Et surtout, hâte-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le bourgeois ne sera pas à Mazas et la bourgeoise à Saint-Lazare.»

Leurs confidences étaient terminées et ils avaient vidé leur second bol de vin chaud.

--«Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux cocodès qui viennent d'acheter l'hôtel, tu songerais à moi.

--«Sois tranquille, répondit l'autre, je sais que tu es des bons!»

Sur quoi, ils payèrent et sortirent....

Et Maxence et M. de Trégars purent enfin déposer leurs cartes.

Maxence était fort pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

--Quelle honte! murmura-t-il. Voilà donc le revers de l'existence de mon père! Voilà donc comment il dépensait les millions qu'il puisait à sa caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du nécessaire!

Et d'un accent d'affreux découragement:

--Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches est inutile. Mon père est certainement coupable....

Mais M. de Trégars n'était pas homme à abandonner ainsi une partie.

--Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....

--Dupe de qui?

--C'est ce que nous saurons bientôt.

--Quoi! après ce que nous venons d'entendre?...

--J'espère plus que jamais.

--C'est donc que Mme Zélie Cadelle vous a révélé quelque chose?

--Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais drôles.

Dix questions encore se pressaient sur les lèvres de Maxence, mais M. de Trégars lui coupa la parole.

--C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre père était-il un homme naïf? Non. Son habileté à dissimuler pendant des années une double existence, prouve, au contraire, une duplicité supérieure. Comment donc, en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute été toujours telle. Mais je vous répondrai que non, parce qu'alors son secret n'en eût pas été un pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habité l'hôtel de la rue du Cirque, et qu'elles étaient autrement ruineuses que Mme Zélie Cadelle, mais ce n'est là qu'un bruit. Qu'étaient ces femmes? On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement existé? Rien ne me le prouve.

Tous les domestiques ayant été changés à propos, la femme de chambre Amanda est la seule qui connaisse la vérité, et elle se garderait bien de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu'à cinq mois. Que nous apprennent-ils? Que votre père semblait prendre à tâche de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions étaient si extravagantes que les domestiques eux-mêmes s'en étonnaient. Cachait-il au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas le moins du monde. Il racontait à Mme Zélie qu'il était au bout de son rouleau, et qu'après avoir dissipé sa fortune, il dissipait celle des autres. Déjà, depuis plusieurs jours, il annonçait son départ. Il avait vendu l'hôtel et en avait reçu le prix. Enfin, au dernier moment, que fait-il?

Résolu à fuir, à ce qu'il prétend, il raconte à tout le monde où il va. Il le dit au marchand d'articles de voyage, à Mme Cadelle, aux domestiques, à tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les toits, il l'écrit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a dévalisé sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se rend au chemin de fer. Tient-il donc à être repris? Non, mais à créer une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, était d'avance arrangé et calculé, et la catastrophe a été loin de le surprendre. Donc, sa scène avec M. de Thaller était préparée. Donc, c'est bien à dessein qu'il avait laissé son portefeuille dans la poche de sa redingote et très-volontairement qu'il y avait laissé la facture qui devait nous conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une comédie grossière montée à notre intention et destinée à masquer la vérité, et à faire prendre le change à la justice....

Mais Maxence n'était pas encore complétement convaincu.

--Cependant, observa-t-il, ces dépenses si considérables....

M. de Trégars haussa les épaules.

--Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut paraître, et surtout faire de folies, avec un million?... Mettons que votre père en ait dépensé deux.... Mettons qu'il en ait dépensé quatre!... Il en a été volé douze au _Comptoir de crédit mutuel_.... Où sont les huit autres?...

Et comme Maxence se taisait:

--C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et que j'aurai. C'est à Paris, j'en suis sûr, que votre père se cache; nous le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la vérité que je soupçonne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses complices....

Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bière qu'il n'avait pas bue, et il sortit du café, entraînant Maxence....

--Enfin! vous voilà, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis tantôt trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent disait de quelles inquiétudes il avait été agité.

Mais M. de Trégars était pressé. Faisant monter Maxence dans le fiacre, il s'y élança après lui, en criant au cocher:

--24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...

Le cocher qui attend cent sous de pourboire a toujours, au moins pour cinq minutes, un cheval de la vitesse de Flageolet.

Tandis que le fiacre roulait avec des cahots terribles sur les pavés inégaux du faubourg Saint-Honoré:

--Ce qui importe maintenant, disait M. de Trégars à Maxence, c'est de savoir au juste où en est la crise du _Comptoir de crédit mutuel_, et le sieur Lattermann, de la rue Joquelet, est l'homme de Paris le mieux à même de nous renseigner....

Quiconque a perdu ou gagné seulement dix louis à la Bourse, connaît le sieur Lattermann, lequel, depuis la guerre, se prétend Alsacien, et maudit, avec un accent terrible la «_parparie_» prussienne.

Cet estimable spéculateur s'intitule modestement changeur, mais il serait naïf de lui venir demander de la monnaie. Ce n'est pas le change qui lui procure les cent mille écus de bénéfices qu'il encaisse chaque année.

Lorsqu'une société est tombée en déconfiture, que sa liquidation est judiciairement terminée, que les souscripteurs dépouillés ont reçu deux ou trois du cent pour tout potage, et que le gérant est en fuite ou tresse des chaussons de lisière à Poissy, on s'imagine assez généralement que les titres de ladite société, si bien imprimés qu'ils puissent être, ne sont plus bons qu'à allumer le feu.

C'est une erreur.

Bien après que la société a sombré, ses titres surnagent, comme ces épaves sinistres que, bien des mois encore après un naufrage, la mer rejette sur la grève.

Ces titres, le sieur Lattermann les recueille et les emmagasine.

Entrez dans ses bureaux et il vous montrera d'innombrables cartons bondés des actions et des obligations qui, depuis une vingtaine d'années seulement, ont enlevé douze cents millions, selon quelques statistiques, et selon certaines autres deux milliards de la fortune publique.

Dites un mot, et ses employés vous offriront des «Terrains de Bretonnèche,» des «Société Franco-Serbe,» des «Compagnie Marseillaise de navigation à vapeur,» des «Société houillère et métallurgique des Asturies,» des «Compagnie Franco-Américaine,» des «Forêts de Formanoir,» des «Salines de Maumusson,» des «Compagnie française de roulage et de messagerie,» des «Mines de cuivre de Rossdorff (près Darmstadt),» et des «Mines de Tiffila,» et des «Mines de Mouzaïa,» et des «Mines de Cherchell et Tils...»

Et si dans tout cet assortiment, pourtant si remarquable, rien ne vous séduisait, rien ne vous agréait, les mêmes employés se feraient un plaisir de vous offrir encore:

Des «Usines de Bastange, par Romoeuf,» des «Produits céramiques» et des «Mutualité,» des «Gastronomie» et des «Chaudronnerie,» des «Ancre Paule» et des «Garantie industrielle,» des «Transcontinental Memphis el Paso (Amérique)» et des «Ardoisières de Caumont,» des «Banque Catholique» et du «Crédit cantonal,» des «Épargnes des Paroisses» et des «Orphelinat des Arts-et-Métiers,» et des «Tréfileries réunies,» et des «Cabotage International...»

Tous ces titres, et bien d'autres encore, illustrés de vignettes alléchantes, qu'on trouve chez M. Lattermann, n'ont pour le commun des martyrs d'autre valeur que celle du vieux papier, qui se vend couramment de trois à cinq sous la livre.

Mais c'est la gloire de notre temps et le génie de la spéculation de tirer parti de ce qui ne semble bon à rien, de donner du prix à ce qui semble n'en plus avoir aucun. Dans une société bien ordonnée, rien ne se perd. Et il se trouve des agioteurs pour se disputer ces chiffons....

Autour du tapis vert de Saxon et de Monaco, on voit des hommes à face blême, juste assez proprement vêtus pour être admis dans les salons, qui suivent d'un oeil ardent les évolutions de la roulette, et qui sans ponter jamais pointent d'une ardeur sans pareille les coups qui se succèdent.

Ceux-là sont les décavés.

Comme ils n'ont plus en poche la pièce de deux ou de cinq francs qui est le minimum de la mise, ils parient entre eux, deux sous, six sous, dix sous, et selon que sort la rouge ou la noire, on voit les uns sourire et les autres faire la grimace.

C'est que plus leur enjeu est minime, plus poignante est leur émotion. C'est du dîner et du gîte qu'il s'agit pour la plupart. Si une couleur passe dix fois, il y en a qui iront dormir le ventre vide à la belle étoile.

Eh bien! de même que la roulette, la Bourse a ses décavés, des exécutés dont on ne veut plus au passage de l'Opéra, qui ne trouveraient pas un coulissier véreux pour leur prendre un ordre de cinq louis....

Doivent-ils, parce qu'ils n'ont plus la mise exigée, renoncer aux délirantes émotions de la hausse et de la baisse, à l'espoir de se refaire, au bonheur de remuer de l'argent avec la langue faute d'en pouvoir remuer avec les mains!

Ce serait trop cruel! Et forcés d'abandonner la rente, c'est bien le moins qu'il leur soit permis de se rejeter sur les valeurs qui n'en sont plus.

Il est à la Bourse des recoins ignorés où grouille tout une population hétéroclite de vieux à barbe pointue et de jeunes messieurs trop bien mis, et où on trafique de toutes choses vendables et de quelques autres encore. Là se tiennent des négociants étranges, qui vous proposeront des fonds de commerce, des parties de marchandises provenant de faillites, des lots de bonnes créances à recouvrer, et qui, à la fin, tireront résolûment de leur poche une lorgnette dont ils vous vanteront la monture, une montre apportée de Genève en contrebande, un revolver ou un flacon d'eau sans pareille pour faire repousser les cheveux.

C'est à ce marché qu'aboutissent tous ces titres destinés jadis à représenter des millions, et qui ne représentent plus rien qu'une preuve incontestable de l'audace des fripons et de la crédulité des dupes.

C'est là que se négocient toujours des «Gastronomie» à 1,75 et des «Forêts de Formanoir» à 2,25.

C'est là qu'il y a des éclats de joie, parce que les «Houillères des Asturies» sont en hausse de vingt sous, et des grincements de colère, parce que la «Compagnie française de Roulage et de Messagerie» vient de baisser de dix centimes.

Et cependant, il ne faudrait pas croire que le hasard seul décide les fluctuations de ces valeurs fantaisistes.

De même que tout ce qui se vend et s'achète, elles subissent les lois de l'offre et de la demande....

Car on les demande, car on les recherche....

Et c'est ici qu'apparaît l'utilité de l'industrie dont le sieur Lattermann est un des plus recommandables représentants.

Un commerçant, à la veille de déposer son bilan, veut-il priver ses créanciers d'une partie de son avoir, masquer des détournements ou dissimuler des dépenses exagérées? C'est rue Joquelet qu'il se rend tout droit. Il y achète un assortiment de «Crédit cantonal,» de «Mines de Rossdorff (près Darmstadt),» ou de «Salines de Maumusson,» et précieusement, il les serre dans sa caisse.

Et quand se présente le syndic:

--Voilà, lui dit-il, mon actif; j'en ai là, comme vous le pouvez voir, pour vingt, pour cinquante, pour cent mille francs, au prix d'émission, le tout ne vaut plus cent sous; mais est-ce ma faute? Je croyais le placement bon. Et si je n'ai pas vendu quand on pouvait encore vendre, c'est que j'espérais toujours que l'affaire reviendrait sur l'eau.

Et on lui accorde son concordat, parce qu'en vérité, il serait trop cruel de punir un homme de ce qu'il n'a pas su placer son argent.

--Il est déjà assez malheureux de l'avoir perdu, pensent les créanciers....

C'est rue Joquelet, pareillement, que s'adressent les estimables industriels qui se font livrer des marchandises contre un dépôt d'actions sans valeur, et ceux qui obtiennent des crédits sur consignation de titres bons à jeter au panier, et bien d'autres encore, dont la _Gazette des Tribunaux_ ne se lasse pas d'enregistrer les exploits et de dénoncer l'imagination trop fertile.

M. Lattermann, du reste, sait mieux que personne à quel emploi on destine les valeurs sans valeur qu'on lui vient acheter.

Il le sait si bien, qu'il donne des consultations aux clients qui se présentent, et qu'à un futur failli, par exemple, il conseille de prendre telles actions plutôt que telles autres, parce qu'elles paraîtront plus vraisemblables et qu'on trouvera plus naturel qu'il les ait achetées lors de leur émission.

Il ne s'en vante pas moins d'être un parfait honnête homme.

--Le commerce que je fais est-il défendu? répond-il fièrement à ceux qui l'appellent voleur.

Et si on insiste, il déclare qu'il n'est pas plus responsable des vols qui se commettent avec ses titres, qu'un armurier ne l'est du meurtre commis avec un fusil qu'il a vendu....

--Mais il nous apprendra sûrement où en est le _Comptoir de crédit mutuel_, répétait à Maxence M. de Trégars....

Quatre heures sonnaient lorsque leur voiture s'arrêta rue Joquelet.

La Bourse venait de finir: on voyait encore cependant quelques groupes de coulissiers attardés sur la place, et autour des grilles des gens qui rôdaient, comme des affamés qui auraient cherché pour les ramasser les miettes de quelque festin gigantesque.

--Pourvu que le sieur Lattermann soit chez lui, dit Maxence.

Ils montèrent, car c'est au second que cet honorable trafiquant a ses bureaux.

Et, lorsqu'ils se présentèrent:

--Monsieur est dans son cabinet, en conférence avec un client, leur répondit un commis... veuillez attendre.

«L'office» du sieur Lattermann ressemblait à toutes les cavernes de ce genre.

Un fort étroit espace y était réservé au public, et tout autour, derrière un épais treillage de fil de fer, on apercevait des employés, qui, fiévreusement, alignaient des chiffres ou comptaient des coupons.

A droite, au-dessus d'un large guichet, se lisait le mot magique: CAISSE.

Une petite porte, à gauche, conduisait au cabinet du patron.

Il y avait loin de cette simplicité sordide aux splendeurs du _Comptoir de crédit mutuel_. Mais le luxe qui attire les actionnaires ne retient pas l'argent. C'est dans des bouges que s'amassent les grosses fortunes.

Patiemment, M. de Trégars et Maxence s'étaient assis sur une dure banquette de cuir, rouge autrefois, et ils regardaient et ils écoutaient.

Le mouvement ne laissait pas que d'être considérable.

A tout moment, des jeunes gens bien mis arrivaient d'un air important et empressé, et tirant un carnet de leur poche, ils bredouillaient quelques phrases de ce patois hérissé de chiffres qui est la langue des affaires.

Au bout d'un gros quart d'heure:

--M. Lattermann en a-t-il encore pour longtemps? demanda M. de Trégars.

--Je ne sais pas, répondit un employé.

Les clients se succédaient, gens de mine hétéroclite pour la plupart, d'allures inquiètes ou inquiétantes, faces blêmes d'usuriers, visages rubiconds de maquignons, nez allongés de dupes. Quelques-uns étaient si misérablement vêtus qu'on leur eût donné un sou dans la rue, et que certainement ils l'eussent accepté, et cependant ce n'étaient pas les plus mal reçus, tant il est vrai qu'aux alentours de la Bourse, surtout, l'habit ne fait pas le moine. Il y en avait qui passaient à la caisse, et qui versaient ou recevaient de l'argent. D'autres, les familiers de l'office, évidemment, entraient la tête jusqu'aux épaules dans un guichet, et ployés en deux, les mains appuyées sur la tablette, ils restaient en grande conférence avec les employés.

Par instants, une voix s'élevait, qui, dominant le murmure confus des conversations, criait:

--Combien ont fait les _Tiffila_?

--Sept vingt-cinq, répondait une autre voix sur le même ton.

--Et les _Épargnes des Paroisses_?

--Trois trente....

A la fin, cependant, la petite porte de gauche s'ouvrit, et on vit sortir le client qui, depuis si longtemps, accaparait M. Lattermann.

Ce client n'était autre que M. Costeclar....

Apercevant M. de Trégars et Maxence, qui s'étaient levés au bruit de la porte, il parut on ne peut plus désagréablement surpris; il pâlit même légèrement, et fit un pas en arrière comme pour rentrer précipitamment dans la pièce qu'il quittait.

Car le cabinet du sieur Lattermann, de même que celui de tous les brasseurs d'affaires, a plusieurs issues, sans compter celle qui donne sur la police correctionnelle.

Mais M. de Trégars ne lui laissa pas le loisir de battre en retraite.

--Eh bien? lui demanda-t-il d'un ton où perçait la menace.

Le brillant financier avait daigné retirer son chapeau, d'ordinaire rivé sur sa tête, et avec le sourire contraint du gredin pris en flagrant délit:

--Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, monsieur le marquis, dit-il.

A ce titre de marquis, toutes les plumes s'étaient arrêtées et tous les nez s'étaient levés.

--Je le crois sans peine, fit M. de Trégars. Mais moi, je vous demande où en est l'affaire?

--Elle se corse, la justice marche....

--En vérité!...

--C'est positif; Jules Jottras, de la maison Jottras et son frère, a été arrêté ce tantôt, au moment où il arrivait à la Bourse.

--Pourquoi?

--Parce qu'il était, paraît-il, le complice de Vincent Favoral, et que c'était lui qui vendait les titres enlevés à la caisse du _Crédit mutuel_....

D'un regard, M. de Trégars commanda le silence à Maxence, qui, au nom de son père, avait tressailli, et d'un accent ironique:

--Fameuse capture! murmura-t-il, et qui prouve la clairvoyance de la justice.

--Mais ce n'est pas tout, reprit vivement M. Costeclar. On croit Saint-Pavin, vous savez, le rédacteur du _Pilote financier_, fortement compromis. Le bruit courait, en clôture, qu'un mandat d'amener allait ou venait d'être lancé contre lui.

--Et le baron de Thaller?

Les employés ne pouvaient assez s'étonner de la patience dont M. Costeclar faisait preuve.

--Le baron, répondit-il, a paru à la Bourse ce tantôt, et il y a été l'objet d'une véritable ovation....

--C'est admirable! Et que disait-il?

--Que tout était réparé.

--Alors les actions du _Crédit mutuel_ ont remonté?

--Malheureusement non. Elles n'ont pu franchir cent dix francs.

--Et cela ne vous a pas étonné?

--Pas trop, parce que, voyez-vous, je suis un homme d'affaires, moi, et je sais comment les choses se passent. En quittant M. de Thaller, ce matin, les actionnaires du _Crédit mutuel_ se sont réunis, et ils se sont engagés sur l'honneur à ne pas vendre, pour ne pas assommer les cours. C'est pourquoi, dès qu'ils ont été séparés, chacun à part soi, s'est dit: «Si je vendais, puisque les autres qui sont des imbéciles vont garder!» Or, comme ils ont été trois ou quatre cents à se tenir ce raisonnement, la place a été inondée de titres....

Regardant bien dans les yeux le brillant financier, si visiblement troublé que les employés ne pouvaient s'empêcher de rire:

--Et vous? interrompit M. de Trégars.

--Moi?... balbutia-t-il.

--Oui, je vous demande si vous avez été plus fidèle à votre parole que les actionnaires dont vous parlez, et si vous avez fait ce dont nous étions convenus?

--Assurément. Et si vous me trouvez ici....

Mais M. de Trégars, lui posant la main sur l'épaule, l'arrêta net.

--Je crois savoir ce que vous y êtes venu faire, prononça-t-il, et dans un moment je serai fixé....

--Je vous jure....

--Ne jurez pas. Si je me trompe, tant mieux pour vous. Si je ne me trompe pas, je vous prouverai qu'il est dangereux de jouer au fin avec moi... quoique je ne sois pas homme d'affaires....

Cependant, le sieur Lattermann, ne voyant pas de client venir remplacer celui qui le quittait, finit par s'impatienter et apparut sur le seuil de son cabinet....

C'était un homme encore jeune, petit, trapu, commun; on n'apercevait de lui d'abord que son ventre, un gros, grand et large ventre, siége de ses pensées et tabernacle de ses aspirations, un ventre de parvenu que battait une double chaîne d'or chargée de breloques.

Sur un cou apoplectique, rouge comme celui d'un dindon, se dressait sa tête toute petite, garnie de rudes cheveux roux taillés en brosse. Une barbe touffue, en éventail encadrait sa large face de pleine lune, coupée en deux par un nez écrasé comme celui d'un kalmouk, et éclairée par deux petits yeux en coulisse où éclatait la plus insigne fourberie....

Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que personne jamais n'avait fait impunément une affaire avec lui. Mais il «la faisait à la rondeur,» selon son expression, tapant sur le ventre des gens, et mettant à exécuter les malheureux tombés entre ses griffes cette bonhomie sinistre, qui est le trait distinctif des Allemands.

Voyant M. de Trégars et M. Costeclar en grande conversation:

--Tiens! vous vous connaissez! fit-il.

M. de Trégars s'avança.

--Nous sommes même... amis intimes, répondit-il, et il est fort heureux que nous nous soyons rencontrés. Je suis amené par la même affaire que ce cher Costeclar, et j'étais en train de lui expliquer qu'il s'est trop hâté, et que mieux vaudrait attendre encore trois ou quatre jours....

--C'est justement ce que je lui ai dit, appuya l'honorable patron de l'office de la rue Joquelet.