L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 8
--Absolument. Sauf qu'il ne s'y trouvait en fait de domestiques que la femme de chambre, Amanda, qui est la confidente de M. Vincent. Tous les autres avaient été renvoyés, et c'était le palefrenier d'un manége des Champs-Elysées qui venait panser les chevaux....
--Et alors?
--Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en semblait pas moins ravi. Il avait expédié Amanda m'acheter du linge et un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au grenier et jusque dans les écuries, en me disant que tout était à ma disposition, et que, dès le lendemain, j'aurais un bataillon de domestiques pour me servir....
C'était visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce plaisir qu'on éprouve à raconter une aventure extraordinaire.
Mais soudain, elle s'arrêta court, comme si elle se fût aperçue qu'elle se laissait entraîner plus loin qu'il ne convenait.
Et ce n'est qu'après un moment de réflexion qu'elle reprit:
--Dame! c'était comme une féerie. Je n'avais jamais tâté de l'opulence des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes mains, pour m'assurer que je ne rêvais pas. J'essayais les fauteuils, je respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je leur éclatais de rire au nez. Je passais des heures à essayer des robes qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et j'allais faire ma tête au bois, étendue, tenez, comme ça, sur les coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus d'argent que je n'en voulais, et Amanda était toujours à me dire que je ne dépensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux, et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'étais comme une folle....
Cependant le visage de Mme Zélie s'assombrissait.
Changeant brusquement de ton:
--Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Après deux semaines, je connaissais la maison à fond, et au bout d'un mois, j'avais plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voilà que je m'habille.--«Où voulez-vous aller? me demanda Amanda.--A l'Élysée-Montmartre, donc, danser un quadrille.--Impossible!--Pourquoi?--Parce que Monsieur ne veut pas que vous sortiez.--C'est ce que nous verrons!...» C'était tout vu. Je raconte cela à M. Vincent, le lendemain, et aussitôt le voilà à froncer le sourcil et à me dire qu'Amanda a très-bien fait de me retenir, qu'une femme dans ma position ne fréquente pas les bals publics, que si je sors le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!... Non, ce n'était pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait mes quatre volontés, moi, et je me brûlais le sang de me voir au caprice d'un homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au coeur. Je n'osai pas désobéir, mais le dégoût me prit, et il grandit si bien de jour en jour que si M. Vincent n'était pas parti, j'allais le camper là.
--Pour aller où?
--N'importe où!... Ah çà! est-ce que vous vous figurez que j'ai besoin d'un homme pour manger, moi!... Dieu merci, non! La petite Zélie, que voilà, n'a qu'à se présenter chez n'importe quelle couturière, et on sera très-content de lui donner quatre francs par jour pour faire rouler la mécanique. Et elle sera libre, au moins, et elle pourra rire et danser tout son content!...
M. de Trégars s'était mépris, et il n'était pas à le reconnaître. Mme Zélie Cadelle, à coup sûr, n'était pas une vertu, mais elle était bien loin d'être la femme qu'il s'attendait à rencontrer.
--Enfin, dit-il, vous avez bien fait de patienter....
--Je ne le regrette pas.
--Si cet hôtel vous reste....
D'un grand éclat de rire, elle lui coupa la parole.
--Cet hôtel! s'écria-t-elle. Il y a beaux jours qu'il est vendu, avec tout ce qu'il renferme, meubles, chevaux, batterie de cuisine, tout enfin, excepté moi. C'est un jeune monsieur bien mis qui l'a acheté, pour y installer une grande fille qui a l'air d'une oie, sèche comme un cotteret, avec des cheveux rouges pour plus de mille francs sur la tête....
--Vous en êtes sûre?
--Comme de mon existence. Ayant de mes yeux vu le jeune cocodès et sa rouge compter à M. Vincent des tas de billets de banque. C'est après-demain qu'ils s'installent, et même, je suis invitée à pendre la crémaillère. Mais n, i, ni, c'est fini. J'en ai par-dessus les yeux de ce monde-là! et la preuve, c'est que je suis en train de faire mes paquets; car j'en ai, de ces nippes, et de la toilette, et du linge, et des bijoux! Tout de même, c'était un bon enfant que le père Vincent! Il m'a donné de quoi m'acheter des meubles, j'ai loué un appartement rue Saint-Lazare, et je vais m'établir entrepreneuse. Et on rira, et je vais m'en payer de ce plaisir, pour rattraper le temps perdu!... Allons, les enfants, en place pour le quadrille!...
Et bondissant de son fauteuil, elle se mit à esquisser un de ces en avant-deux qui étonnent les sergents de ville.
--Bravo! faisait M. de Trégars, se forçant à sourire, bravo! bravo!
Maintenant, il voyait clairement quelle femme était Mme Zélie Cadelle, comment il devait lui parler et quelles cordes il pouvait espérer faire encore vibrer en elle.
Il discernait la fille de Paris, fantasque et nerveuse, qui, au milieu des désordres les moins avouables, conserve une instinctive fierté, qui place son indépendance bien au-dessus de tout l'argent du monde, qui se donne plutôt qu'elle ne se vend, qui ne connaît de loi que son caprice, de morale que le sergent de ville, de religion que le plaisir.
Dès qu'elle se rassit:
--Vous dansez gaiement, reprit-il, et ce pauvre Vincent, à l'heure qu'il est, se désespère sans doute, d'être séparé de vous!...
--Ah! je le plaindrais si j'avais le temps! dit-elle.
--Il vous aimait....
--Oui, parlons-en.
--S'il ne vous eût pas aimée, il ne vous eût pas installée ici....
Mme Zélie eut une moue équivoque.
--Fameuse preuve! murmura-t-elle.
--Il n'eût pas dépensé pour vous des sommes considérables....
Mais elle se rebiffa sur ces mots.
--Pour moi! pour moi!... Que lui ai-je donc tant coûté, s'il vous plaît? Est-ce pour moi qu'il a fait bâtir cet hôtel, et qu'il l'a meublé, et qu'il l'a rempli de plantes rares, de statues et de tableaux? Est-ce pour moi qu'il a acheté les chevaux que vous avez vus dans les écuries et les voitures qui sont sous les remises? Il m'a installée ici comme il y eût installé toute autre femme, jeune, vieille, brune ou blonde, laide ou belle. Il avait la cage, il y a mis un oiseau, le premier venu....
--Cependant....
--Quant à ce que j'ai pu lui dépenser ici, c'est une plaisanterie en comparaison de ce que l'autre avant moi, dépensait. Amanda ne se gênait pas pour me répéter que je n'étais qu'une imbécile.... Vous pouvez donc me croire, quand je vous promets que M. Vincent ne mouillera pas beaucoup de mouchoirs avec les larmes qu'il pleurera en pensant à moi....
--Lorsqu'il vous a abordée, cependant, c'est que votre physionomie l'attirait....
--Il me l'a dit, mais il mentait. Et la preuve....
Elle s'arrêta net. Et son silence se prolongeant:
--Et la preuve? interrogea M. de Trégars.
--Suffit, je m'entends, répondit-elle d'un ton de mauvaise humeur, comme si elle se fût repentie d'en avoir déjà trop dit.
Mais M. de Trégars avait, pensait-il, un moyen de lui délier la langue.
--Seriez-vous donc jalouse de l'autre? fit-il d'un ton ironique.
--De quelle autre?
--De celle que vous avez remplacée ici, pour qui toutes les grosses dépenses ont été faites, qui s'entendait si bien à jeter l'argent par les fenêtres?
Elle protesta d'un geste d'insouciance dédaigneuse.
--Je m'en soucie comme de l'an quarante! déclara-t-elle.
--Savez-vous qui elle était? du moins, ce qu'elle est devenue; si elle est vivante ou morte? enfin, par suite de quelles circonstances la cage, comme vous dites, s'est trouvée libre?
Mais au lieu de répondre, Mme Zélie enveloppait Marius de Trégars d'un regard soupçonneux. Et, au bout d'un moment seulement!
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle.
--J'aimerais à savoir....
Elle ne le laissa pas poursuivre. Se dressant vivement, elle se rapprocha, et d'un accent de sombre défiance:
--Ne seriez-vous pas de la police? interrogea-t-elle.
Si elle était inquiète, c'est qu'évidemment elle avait des sujets d'inquiétude qu'elle avait dissimulés. Si à deux ou trois reprises elle s'était tout à coup interrompue, c'est que manifestement elle avait un secret à garder. Si cette idée de police lui venait, c'est que très-probablement on lui avait recommandé de se défier de la police.
M. de Trégars comprit tout cela, et aussi qu'il avait voulu aller trop vite.
--Ai-je donc la mine d'un policier! demanda-t-il d'un accent de gaieté forcée.
Elle le considérait de toute la force de sa pénétration.
--Pas du tout, répondit-elle, je l'avoue. Mais les gens de police sont si fins! Si vous n'en êtes pas, comment venez-vous chez moi, que vous ne connaissez ni d'Ève ni d'Adam, me faire des tas de questions auxquelles je suis bien bête de répondre?
--Je vous l'ai dit, je suis l'ami de M. Favoral....
--Qui ça, Favoral?
--M. Vincent, madame, dont c'est le vrai nom.
Elle ouvrait des yeux immenses.
--Vous devez vous tromper, jamais je ne l'ai entendu appeler que Vincent.
--C'est qu'il avait des motifs impérieux de dissimuler sa personnalité. L'argent qu'il dépensait ici ne lui appartenait pas, il le puisait, il le volait à la caisse du _Comptoir de crédit mutuel_, dont il était le caissier....
--Allons donc!...
--Et où il laisse un déficit de douze millions.
Mme Zélie recula comme si elle eût mis le pied sur un serpent.
--C'est impossible! s'écria-t-elle.
--C'est l'exacte vérité. Vous n'avez donc pas vu, dans les journaux, l'affaire de Vincent Favoral, caissier du _Crédit mutuel_?
Et tirant un journal de sa poche, il le présenta à la jeune femme en disant:
--Lisez....
Mais elle le repoussa, non sans rougir légèrement.
--Oh! je vous crois!...
Le fait est, et Marius le comprit, qu'elle ne lisait pas très-couramment.
--Ce qu'il y a de plus affreux dans la conduite de M. Vincent Favoral, reprit-il, c'est que pendant qu'il jetait ici l'argent à pleines mains, il imposait à sa famille les plus cruelles privations.
--Oh!...
--Il refusait le nécessaire à sa femme, la meilleure et la plus digne des femmes, jamais il ne donnait un sou à son fils, il privait sa fille de tout!...
--Ah! si j'avais pu me douter de cela! murmurait Mme Zélie, confondue....
--Enfin, pour couronner sa conduite, il est parti laissant sa femme et ses enfants sans pain....
Transportée d'indignation:
--Ah çà! mais c'est une horrible canaille que cet homme-là! s'écria la jeune femme.
C'est à ce point que la voulait amener M. de Trégars.
--Et maintenant, reprit-il, vous devez vous expliquer l'intérêt énorme que nous aurions à savoir ce qu'il est devenu....
--Je vous l'ai dit.
M. de Trégars, à son tour, s'était levé. Prenant les mains de Mme Zélie et la regardant d'un de ces regards aigus qui vont chercher la vérité jusqu'aux plus intimes replis des conscience:
--Voyons, ma chère enfant, commença-t-il d'une voix pénétrante, vous êtes une brave et digne fille, vous! Laisserez-vous dans la plus épouvantable des angoisses une famille désespérée qui s'adresse à votre coeur! Croyez bien que rien de mal n'arrivera par notre fait à Vincent Favoral!...
Elle leva la main, comme pour prêter serment en justice, et d'un accent solennel:
--Je vous jure, prononça-t-elle, que je suis allée conduire M. Vincent à la gare, qu'il m'a affirmé qu'il se rendait au Brésil, qu'il avait son billet de passage, et que sur toutes ses caisses il y avait écrit: Rio de Janeiro.
La déception était rude. Un mouvement de dépit échappa à M. de Trégars.
--Au moins, insista-t-il, apprenez-moi qui était la femme dont vous avez pris ici la place....
Déjà s'était évanoui l'éclair de sensibilité de la jeune femme et ses défiances la reprenaient.
--Est-ce que je le sais! répondit-elle. Comment voulez-vous que je le sache? Adressez-vous à Amanda.... Moi je n'ai pas de comptes à vous rendre.... Et puis, vous savez, on m'attend pour finir mes malles.... Ainsi, bien du plaisir!
Et elle sortit si précipitamment qu'elle surprit, agenouillée derrière la porte, Amanda, la femme de chambre....
--Ah! cette fille nous écoutait! se dit M. de Trégars, inquiet et mécontent.
Mais c'est en vain qu'il supplia Mme Zélie de revenir, d'écouter un mot encore, elle disparut; et il lui fallut bien se résigner à ne rien apprendre de plus pour le moment, et à quitter l'hôtel de la rue du Cirque.
Il y était resté fort longtemps, et tout en gagnant la rue, il se demandait si Maxence, impatienté, n'aurait pas quitté le petit café borgne où il l'avait envoyé l'attendre....
Point. Maxence était resté fidèle au poste.
Et lorsque Marius de Trégars vint s'asseoir près de lui, tout en lui criant:
--Enfin, vous voilà!
--Attention! lui disait-il du geste.
Et du coin de l'oeil il lui désignait deux hommes, installés à la table voisine devant un bol de vin chaud.
Sûr que M. de Trégars resterait sur le qui-vive, Maxence, à poing fermé, tapait sur la table pour appeler le garçon de l'établissement, lequel faisait la sourde oreille, tout occupé qu'il était à jouer au billard avec un client.
Et lorsque, enfin, très-mécontent, comme de juste, d'être dérangé, il s'approcha pour savoir ce qu'on lui voulait:
--Donnez-nous deux bocks, commanda Maxence, et apportez-nous un jeu de piquet....
M. de Trégars comprenait bien qu'il était survenu quelque chose d'extraordinaire, mais ne pouvant deviner quoi, il se pencha vers son compagnon:
--Qu'est-ce? demanda-t-il à voix basse.
--Il faut entendre ce que disent ces deux hommes près de nous.
--Ah!
--Et le piquet va nous servir de contenance.
Le garçon revenait, apportant deux verres d'un liquide trouble, un tapis dont la couleur disparaissait sous une épaisse couche de crasse et des cartes horriblement molles et grasses.
--A moi de faire! dit Maxence.
Et il se mit à battre et à donner, pendant que M. de Trégars examinait les buveurs de vin chaud de la table voisine.
En l'un d'eux, encore jeune, vêtu d'un gilet rayé à manches de lustrine, il lui semblait reconnaître un des mauvais drôles qu'il avait entrevus sous la remise de Mme Zélie Cadelle.
L'autre, un vieux, dont le teint enflammé et le nez bourgeonné trahissaient d'anciennes habitudes d'ivrognerie, devait être quelque peu cocher sans place. La bassesse et la ruse s'épanouissaient sur son visage, et l'éclat de ses petits yeux avinés rendait plus inquiétant le sourire sournoisement obséquieux figé sur ses lèvres blêmes et minces.
Ils étaient si complétement absorbés par leur conversation, qu'ils ne faisaient aucune attention à ce qui se passait autour d'eux.
--«Alors, poursuivait le vieux, c'est bien fini?
--«Absolument, l'hôtel est vendu.
--«Et le bourgeois?
--«Parti pour les colonies.
--«Comme cela, tout d'un coup?
--«Non. Nous nous doutions qu'il devait faire un grand voyage, car tous les jours, depuis le commencement de la semaine, on apportait des malles et des caisses, mais personne ne savait quand il se mettrait en route. Mais voilà que dans la nuit de samedi à dimanche, il tombe comme une bombe à l'hôtel, et dare, dare, fait lever tout le monde.--«Je pars,» nous dit-il. Aussitôt nous attelons, nous chargeons ses bagages, nous le conduisons au chemin de fer de l'Ouest... et bon voyage, mon ami Vincent!
--«Et la bourgeoise?
--«Il faut qu'elle déguerpisse d'ici vingt-quatre heures.
--«Elle ne doit pas rire.
--«Baste! elle s'en moque. Les plus fâchés, c'est encore nous....
--«Pas possible!
--«C'est comme ça. C'était une bonne fille et nous n'en retrouverons pas de sitôt une pareille. Ah! elle ne faisait pas à sa tête, elle! Le soir, quand elle s'ennuyait, et c'était quasiment tous les soirs, elle descendait à l'office, histoire de rire un moment avec nous, et en faisant une partie de chien vert.... Seulement, pour garder son rang, elle se laissait tricher...»
Le vieux semblait désolé.
--«Pas de chance! grommelait-il. Je me serais plu dans cette maison-là, moi!
--«Oh! pour ça, oui!
--«Et plus moyen d'y rentrer?
--«On ne sait pas. Il faudra voir les autres, qui ont acheté. Mais je m'en défie, ils ont l'air trop bêtes pour n'être pas méchants.»
Tout à la conversation de ces deux hommes, c'est machinalement et au hasard que M. de Trégars et Maxence jetaient leurs cartes sur le tapis et prononçaient les formules consacrées au jeu de piquet:
--Cinq cartes!... Quatrième majeure!... Trois as!...
Le vieux domestique poursuivait:
--«Qui sait si M. Vincent ne reviendra pas?
--«Pas de danger!
--«Pourquoi?»
L'autre regarda autour de lui, et n'apercevant que deux joueurs enfoncés dans leur partie:
--«Parce que, répondit-il, M. Vincent est ruiné de fond en comble, à ce qu'il paraît, qu'il a mangé toute sa fortune et aussi celle des autres....
--«Oh! oh!
--«C'est Amanda, la femme de chambre, qui nous l'a dit, et elle doit le savoir, car elle était l'âme damnée du bourgeois.
--«Tu le disais si riche!
--«Il l'était. Mais à force de prendre dans un sac, si gros qu'il soit, on en trouve le fond.
--«Alors il dépensait beaucoup?
--«C'est-à-dire que ce n'était pas croyable. Je n'ai jamais servi que chez des dames... seules, moi, et j'en ai rencontré d'aucunes qui n'étaient pas regardantes. Eh bien! nulle part, jamais, je n'ai vu l'argent filer comme depuis cinq mois que je suis dans cette maison. Un vrai pillage, quoi! Prenait la clef de la cave qui voulait. Quand on avait envie de n'importe quoi, on allait le prendre chez les fournisseurs, et on leur disait de le marquer sur le compte. Et ni vu, ni connu, c'était payé avec le reste....
--«Alors, oui, en effet, l'argent devait filer!» fit le vieux d'un air convaincu.
--«Eh bien! reprit l'autre, ce n'était encore rien.
--«Bah!...
--«Et il paraît que dans le temps, les écus dansaient une bien autre danse encore. Amanda, la femme de chambre, qui est à la maison depuis quinze ans, nous a conté des histoires à casser bras et jambes. Zélie n'était pas une mangeuse, elle, mais il paraît que les autres!...»
Il fallait à Maxence et à M. de Trégars un très-sérieux effort, non pour jouer, mais seulement pour paraître jouer, et pour continuer à compter des points imaginaires.
--Un, deux, trois, quatre....
Le cocher au nez rouge, du reste, semblait fort empoigné.
--«Quelles autres? interrogea-t-il.
--«Est-ce que je le sais, moi! répondit le jeune valet. Mais tu peux bien penser qu'il a dû en passer plus d'une dans ce petit hôtel de la rue du Cirque, pendant des années que M. Vincent en a été propriétaire. Un homme qui n'avait pas son pareil pour aimer les femmes, et qui possédait des millions!...
--«Et que faisait-il de son état?
--«Ah! ça, ni moi non plus.
--«Quoi! vous étiez dix domestiques dans la maison, et vous ne saviez pas la profession de l'homme qui payait?
--«Nous étions tous nouveaux....
--«La femme de chambre, Amanda, devait le savoir.
--«Quand on le lui demandait, elle répondait qu'il était négociant.... Ce qui est sûr, c'est que c'était un drôle de particulier.»
Si intéressé était le vieux cocher, que voyant le bol de vin chaud vide, il en fit servir un second.
Son camarade ne pouvait manquer de reconnaître cette politesse.
--«Ah! oui, reprit-il, le papa Vincent était un fier original, et jamais, à le voir, on ne se serait douté qu'il faisait ses farces comme cela, et qu'il jetait l'argent à pleines mains....
--«Vraiment?
--«Dame! Figure-toi un homme d'une cinquantaine d'années, roide comme un piquet, l'air aimable d'une porte de prison, voilà le bourgeois. Été comme hiver, il portait des souliers lacés, des bas bleus, un pantalon gris trop court, une cravate de coton et une redingote qui lui battait les mollets. Dans la rue, tu l'aurais pris pour un bonnetier retiré avant fortune faite.
--«Ah! par exemple!...
--«Non, jamais homme n'a tant ressemblé à un vieux grigou. Tu crois peut-être qu'il nous arrivait en voiture? Ah bien! oui! c'est en omnibus qu'il venait, mon cher, et sur l'impériale, encore, pour ses trois sous. Quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie. Je suis sûr que dans son commerce il coupait les liards en quatre. Mais, dès qu'il avait passé le seuil de l'hôtel, changement de décor. Le grippe-sou devenait pacha. Il campait là ses frusques pour passer une robe de chambre de velours bleu, et alors il n'y avait plus rien d'assez beau, d'assez bon, ni d'assez cher pour lui. Sans me vanter, j'ai vu dans les maisons où j'ai servi des particuliers qui avaient de drôles de fantaisies. Jamais comme celui-là. Et quand il avait bien fait le mylord dans son hôtel, il remettait ses vieilles frusques, il reprenait sa figure de porte de prison, et il s'en retournait comme il était venu, sur l'omnibus, qu'il allait attendre au coin de la rue du Faubourg-Saint-Honoré....
--«Et ça ne vous étonnait pas, tous tant que vous étiez, une existence pareille?
--«Énormément.
--«Et vous ne vous disiez pas que ces caprices singuliers cachaient certainement quelque chose?
--«Ah! mais, si!
--«Et vous n'avez pas cherché à découvrir ce que pouvait être ce quelque chose?
--«Comment cela?
--«T'était-il bien difficile de suivre ton bourgeois et de savoir où il se rendait en quittant la rue du Cirque?...
--«Assurément, non; mais après?...»
Le cocher au nez rouge haussa les épaules.
--«Après, répondit-il, tu aurais fini par savoir son secret, tu serais allé le trouver, et tu lui aurais dit: «Donnez-moi tant, ou je dis tout!...»
VII
Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honnêtes compagnons, c'était en quelque sorte la légende vulgaire de l'argent des autres si âprement convoité et si furieusement disputé.
Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. L'argent volé a des pentes fatales et c'est irrésistiblement qu'il va au jeu, aux palefreniers, aux filles, à toutes les fantaisies ruineuses, à tous les assouvissements malsains.
Ils sont rares, parmi les détrousseurs effrontés de la spéculation, ceux à qui véritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq cents louis, savent s'y maintenir.
Les autres ont leur destinée fixée d'avance.
Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et toute prudence. Qu'ils croient leur veine inépuisable, ou qu'ils se défient d'un revers soudain, ils se hâtent de jouir, mettant, en quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express pendant une station de cinq minutes à un buffet.
Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands cafés, les théâtres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur impudente personnalité, de l'éclat de leur voix, du luxe de leurs maîtresses, du tapage de leurs dépenses et des ridicules de leur vanité....
Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart d'heure fatal d'une de ces liquidations désastreuses qui terrifient le parquet et la coulisse, et qui font blêmir les figures et grincer les dents au passage de l'Opéra.
Jusqu'au moment où, en présence d'un effroyable déficit, ils ont à choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la police correctionnelle qu'ils tâchent d'éviter, et un voyage à l'étranger....
Que deviennent-ils ensuite? Jusqu'à quels ruisseaux roulent-ils de chute en chute?...
Sait-on ce que deviennent les filles qui tout à coup disparaissent après deux ou trois ans de folies et de splendeurs!