L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble

Chapter 7

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--Je n'accuse personne, répondit-il, d'un ton qui affirmait précisément le contraire.

--C'est que je dois vous prévenir, reprit le juge, que M. de Thaller lui-même m'a révélé cette circonstance. Lorsqu'il s'est présenté chez vous, il ignorait l'importance des détournements et il espérait encore pouvoir étouffer l'affaire. Voilà pourquoi il eût voulu que son caissier passât en Belgique. Ce système de soustraire des coupables au châtiment de leur faute est amèrement déplorable, mais il est tout à fait dans les habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre à l'étranger un employé infidèle que de risquer d'ébranler leur crédit en disant qu'ils ont été volés....

Maxence eût eu beaucoup à dire, mais M. de Trégars lui avait recommandé la plus extrême réserve; il garda le silence.

--D'un autre côté, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside qui lui était si généreusement offert, n'est pas à l'avantage de Vincent Favoral....

--Cependant....

--Peut-on l'attribuer à un sentiment d'honorable délicatesse? Évidemment non. Qu'un honnête homme repousse une aumône, alors même qu'elle lui serait le plus nécessaire, on le conçoit. Mais un caissier qui a puisé des millions à la caisse qui lui était confiée ne saurait avoir de ces scrupules....

--Mais, monsieur....

--Donc, si votre père a dédaigné ces quinze mille francs, c'est que ses précautions étaient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que pour gagner la frontière, pour se dérober aux recherches, pour se cacher à l'étranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....

Des larmes de colère et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.

--Je suis sûr, monsieur, s'écria-t-il, que mon père s'est enfui sans un sou!...

--Oh!

--Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en était réduit aux plus misérables expédients. Depuis des mois, déjà, dans notre voisinage, parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes insignifiantes. Il en était descendu jusqu'à cette extrémité de se faire remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs, toute sa fortune.

M. d'Avranchel demeurait impassible.

--Que sont donc devenus les millions volés? demanda-t-il froidement.

Maxence hésita. Pourquoi ne pas dire ses soupçons? Il n'osa.

--Mon père jouait à la Bourse, balbutia-t-il....

--Et il menait une conduite scandaleuse....

--Monsieur....

--Il entretenait, hors de son ménage, des liaisons qui ont dû absorber des sommes immenses....

--Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soupçon qui nous en est venu nous a été inspiré par le commissaire de police....

Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la moindre importance à la réponse:

--Vous êtes sans nouvelles de votre père? demanda-t-il.

--Sans nouvelles.

--Vous n'avez pas idée de la retraite qu'il a choisie?

--Pas la moindre.

Déjà M. d'Avranchel s'était réinstallé à son bureau et recommençait à classer ses papiers.

--Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai besoin de vous....

Le découragement de Maxence était grand lorsqu'il rejoignit M. de Trégars qui l'attendait à l'entrée de la galerie.

--Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui dit-il....

Mais dès qu'il eût raconté, et avec une exactitude qui faisait honneur à sa mémoire, ce qui venait de se passer:

--Rien n'est désespéré, déclara M. de Trégars.

Et tirant de sa poche l'adresse du magasin où avaient été achetées les deux malles dont la facture s'était trouvée dans le portefeuille de M. Favoral:

--C'est là, dit-il, que nous connaîtrons notre sort.

M. de Trégars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes à franchir la distance qui sépare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.

Dès que le fiacre s'arrêta:

--Allons, il faut en passer par là! dit M. de Trégars.

Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui répugne étrangement, il sauta à terre, et suivi de Maxence il entra dans le magasin d'articles de voyage.

C'était un établissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari et la femme, voyant deux clients leur arriver, se précipitèrent à leur rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la lèvre de tous les boutiquiers parisiens.

--Que faut-il à ces messieurs?...

Et avec une surprenante volubilité, ils énuméraient à l'envi tout ce qu'ils avaient à vendre dans leur boutique, depuis le «nécessaire-indispensable» qui renferme soixante-dix-sept pièces en argent et qui coûte deux cents louis, jusqu'à l'humble sac de nuit de trente-neuf sous.

Mais Marius de Trégars se hâta de les interrompre, et leur montrant leur facture:

--C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont été achetées les deux malles que je vois portées là?...

--Oui, monsieur, répondirent ensemble le mari et la femme.

--Quand ont-elles été livrées?...

--Notre garçon est allé les livrer moins de deux heures après qu'elles ont été achetées....

--Où?...

Déjà les boutiquiers échangeaient un regard inquiet.

--Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui annonçait l'intention bien arrêtée de ne répondre qu'à bon escient.

Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi aisé qu'on le pourrait supposer. La défiance du négociant parisien s'éveille vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de voleurs, dès qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi muet qu'une tanche.

Mais M. de Trégars n'avait pas été sans prévoir des difficultés.

--Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me sont pas dictées par une vaine curiosité. Voici les faits: un de nos parents, un homme d'un certain âge, que nous aimons beaucoup, et qui a la tête un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonné sa famille; nous le cherchons, et nous espérons, si nous retrouvons ses malles, le retrouver du même coup.

Du coin de l'oeil, le mari et la femme se consultaient.

--C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions à aucun prix commettre une indiscrétion qui pourrait être préjudiciable à un client....

M. de Trégars eut un joli geste d'insouciance.

--Soyez sans crainte, fit-il. Si nous n'avons pas eu recours à la police, c'est que, vous savez, on n'aime pas à fourrer la police dans ses affaires. Si, cependant, vous trouviez trop d'inconvénients à me satisfaire, j'aurais recours au commissaire....

L'argument fut décisif.

--Si c'est ainsi, répondit la femme, je suis prête à vous dire ce que je sais....

--Eh bien, madame, que savez-vous?

--Ces deux malles nous ont été achetées dans l'après-midi du vendredi par un homme d'un certain âge, assez grand, très-maigre, à visage sévère, et qui était vêtu d'une longue redingote....

--Plus de doute! murmura Maxence, c'était bien lui!...

--Maintenant que vous venez de me dire que votre parent a la tête faible, reprit la marchande, je me rappelle que ce monsieur avait l'air tout extraordinaire, et qu'il allait et qu'il venait dans le magasin, comme s'il eût eu des fourmis dans les jambes. Et difficile, qu'il était, et minutieux! Jamais il ne trouvait de cuir assez beau ni assez solide. Il tenait aussi beaucoup aux serrures de sûreté, ayant, disait-il, à serrer des objets très-précieux, des papiers, des valeurs.... Si bien qu'il est resté près d'une heure avant de choisir ses deux malles, qui sont, du reste, tout ce qui se fait de beau.

--Et où vous a-t-il dit de les lui envoyer?

--Rue du Cirque, chez une dame... madame... j'ai son nom sur le bout de la langue....

--Vous devez l'avoir aussi sur vos livres, observa M. de Trégars.

Le mari n'avait pas attendu l'observation. Déjà il feuilletait son brouillard.

--Du 26 avril 1872, disait-il, du 26... voilà!... Deux malles, cuir, serrures de sûreté, Mme Zélie Cadelle, 49, rue du Cirque....

Sans trop d'affectation M. de Trégars s'était rapproché du boutiquier, et il lisait par-dessus son épaule.

--Qu'est-ce que je vois là, demanda-t-il, écrit au-dessous de l'adresse?...

--Ça, monsieur, c'est une recommandation du client. Lisez plutôt: «Imprimer en grosses lettres sur chaque côté des malles: _Rio de Janeiro_...»

Maxence ne put retenir une exclamation:

--Oh!...

Mais le négociant s'y méprit, et saisissant cette occasion magnifique de faire preuve d'érudition:

--Rio de Janeiro est la capitale du Brésil, dit-il d'un ton capable, et monsieur votre parent avait évidemment l'intention de s'y rendre. Et s'il n'a pas changé d'idée, je doute que vous puissiez le rejoindre....

Il s'interrompit, et après avoir consulté une affiche placardée au fond du magasin, il ajouta:

--Oui, j'en doute, car le paquebot du Brésil a dû partir du Havre hier dimanche....

Quelles que fussent ses impressions, M. de Trégars conservait un calme inaltérable:

--Cela étant, dit-il aux boutiquiers, je pense que je ferai bien de renoncer à mes recherches.... Je ne vous en suis pas moins obligé de vos renseignements....

Mais une fois dehors:

--Croyez-vous donc vraiment, demanda Maxence, que mon père a quitté la France?

M. de Trégars hocha la tête:

--Je vous donnerai mon opinion, prononça-t-il, quand nous aurons vu rue du Cirque.

Leur voiture les y conduisit en moins de rien, et comme ils s'étaient fait arrêter à l'entrée de la rue, c'est à pied qu'ils passèrent devant le numéro 49.

C'était un petit hôtel, d'un étage seulement, bâti entre une cour sablée et un jardin, dont les grands arbres dépassaient le toit. Aux fenêtres se voyaient des rideaux de soie claire, galante enseigne, qui trahit le nid d'une jolie femme....

Pendant quelques minutes, Marius de Trégars resta en observation, et comme rien ne paraissait:

--Il nous faut cependant quelques indications! fit-il avec une sorte de colère.

Et, avisant au numéro 62 un grand magasin d'épicerie, il s'y dirigea, toujours escorté de Maxence.

C'était l'heure de la journée où les clients sont rares. Debout, au milieu de sa boutique, l'épicier, un gros homme à l'air important, surveillait ses garçons occupés à tout mettre en ordre.

M. de Trégars le tira à l'écart, et d'un accent de mystère:

--Je suis, lui dit-il, le commis de M. Drayton, le bijoutier de la rue de la Paix, et je viens vous demander un de ces services qu'on se doit entre négociants....

L'autre avait froncé les sourcils. Peut-être trouvait-il que M. Drayton avait des employés de bien haute mine. Peut-être s'imaginait-il voir poindre quelqu'une de ces escroqueries dont à chaque instant les boutiquiers sont victimes.

--Parlez, fit-il.

--Je vais de ce pas, reprit M. de Trégars, livrer une bague qu'une dame nous a achetée hier. Elle n'est pas notre cliente et ne nous a pas donné de références. Si elle ne paye pas, dois-je laisser le bijou? Mon patron m'a dit: «Consultez quelque notable commerçant du quartier, et suivez ses conseils...»

Notable commerçant!... La vanité délicatement chatouillée riait dans l'oeil de l'épicier.

--Comment appelez-vous votre dame? interrogea-t-il.

--Mme Zélie Cadelle.

L'épicier éclata de rire.

--En ce cas, mon garçon, fit-il en frappant familièrement sur l'épaule du soi-disant commis, qu'elle paye ou non, lâchez l'objet.

La familiarité n'était peut-être pas fort du goût du marquis de Trégars. N'importe.

--Elle est donc riche, cette dame, fit-il?

--Personnellement, non. Mais elle est protégée par un vieux fou qui lui passe toutes ses fantaisies....

--Vraiment?

--C'est-à-dire que c'est scandaleux, et qu'on ne peut pas se faire une idée de ce qui se dépense d'argent dans cette maison: chevaux, voitures, domestiques, toilettes, bals, grands dîners, jeu d'enfer toute la nuit, carnaval perpétuel, ce doit être une ruine....

M. de Trégars ne bronchait pas.

--Et le vieux monsieur qui paye, demanda-t-il, le connaissez-vous?

--Je l'ai vu passer; c'est un grand, sec, vieux, qui n'a, ma foi! pas l'air cossu.... Mais pardon, voilà une cliente qu'il faut que je serve....

Ayant entraîné Maxence dans la rue:

--Nous allons nous séparer, lui déclara M. de Trégars.

--Quoi! vous voulez....

--Vous allez vous rendre dans ce café, là-bas, au coin de la rue, et m'y attendre. Je veux voir cette Zélie Cadelle et lui parler....

Et sans permettre une objection à Maxence, marchant résolûment à l'hôtel, il sonna....

Au branle de la sonnette, tirée de main de maître, sortit de l'hôtel un de ces domestiques comme il s'en fabrique, on ne sait où, pour le service spécial des demoiselles qui ont un train de maison, un grand drôle au teint blême et aux cheveux plats, à l'oeil cynique et au sourire bassement impudent.

--Monsieur demande? fit-il à travers la grille.

--Que vous m'ouvriez d'abord, prononça M. de Trégars d'un tel air et d'un tel accent que l'autre obéit immédiatement.

Puis, la grille ouverte:

--Maintenant, dit-il, annoncez-moi à Mme Zélie Cadelle.

--Madame est sortie, répondit le valet....

Et voyant le haussement d'épaules de M. de Trégars:

--Parole d'honneur, insista-t-il, elle est au bois avec une de ses amies. Si Monsieur ne veut pas me croire, il peut interroger mes camarades....

Et il montrait deux serviteurs de sa trempe, que l'on apercevait sous la remise, attablés devant des bouteilles et jouant aux cartes.

Mais il ne convenait pas à M. de Trégars de s'en laisser imposer. Il était sûr que le domestique mentait. Au lieu donc de discuter:

--Vous allez me conduire près de votre maîtresse, commanda-t-il d'un ton qui n'admettait plus d'objection, sinon j'irai la trouver seul....

Il était homme à faire comme il disait, envers et contre tous, de force au besoin, cela se voyait. C'est pourquoi, renonçant à défendre la porte:

--Venez donc, puisque vous y tenez tant, dit le valet, nous allons parler à la femme de chambre....

Et ayant introduit M. de Trégars dans le vestibule, il appela:

--Mam'selle Amanda!...

Une femme ne tarda pas à paraître, qui était le digne pendant du valet.

Elle devait avoir une quarantaine d'années, et la plus inquiétante duplicité se lisait sur son visage ravagé par la petite vérole. Elle portait une robe prétentieuse, un tablier de soubrette d'opéra-comique et un bonnet à grandes brides, pavoisé de fleurs et de rubans.

--Voilà un monsieur qui veut absolument voir Madame, lui dit le domestique, arrangez-vous avec lui.

Mieux que son camarade, Mlle Amanda savait son monde et se connaissait en physionomies. Il lui suffit de toiser ce visiteur obstiné pour comprendre qu'il n'était pas de ceux qu'on éconduit.

Lui souriant donc de son meilleur sourire, qui découvrait ses dents cariées:

--C'est que Monsieur va beaucoup déranger Madame, observa-t-elle.

--Je m'excuserai.

--Je vais être grondée....

Au lieu de lui répondre, M. de Trégars tira de sa poche et lui campa dans la main deux billets de vingt francs.

--Que Monsieur prenne donc la peine de me suivre au salon, dit-elle avec un gros soupir.

Ainsi fit M. de Trégars, non sans tout observer autour de lui avec l'attentive perspicacité d'un huissier-priseur chargé de dresser un inventaire.

Étant double, l'hôtel de la rue du Cirque était beaucoup plus spacieux qu'on ne l'eût cru de la rue, et aménagé avec cette science du comfort qui est le génie des architectes modernes.

Le luxe y éclatait partout, non ce luxe solide, tranquille et doux à l'oeil, qui est le résultat de longues années d'opulence, mais ce luxe brutal, criard et superficiel du parvenu, avide de jouir vite, pressé de posséder tout ce qu'il a convoité chez les autres.

Le vestibule était une folie, avec ses plantes exotiques, grimpant le long de treillages de cristal, et ses jardinières de Sèvres et de Chine remplies d'azalées gigantesques. Et tout le long de l'escalier, à rampe dorée, les marbres et les bronzes s'étageaient au milieu de massifs de fleurs.

--Il faut vingt mille francs par an rien que pour entretenir cette serre, pensait M. de Trégars....

Cependant, la vieille soubrette lui ouvrit une porte de citronnier à serrure d'argent.

--Voilà le salon, lui dit-elle, asseyez-vous pendant que je vais prévenir Madame.

Dans ce salon, tout avait été combiné pour éblouir. Meubles, tapis, tentures, tout était riche, trop riche, furieusement, incontestablement, manifestement riche. Le lustre était une pièce d'orfévrerie, la pendule une oeuvre originale et unique. Les tableaux accrochés aux murs étaient tous signés de noms célèbres....

--A juger du reste par ce que j'ai vu, calculait M. de Trégars, on n'a pas dépensé moins de quatre ou cinq cent mille francs dans cet hôtel....

Et bien qu'il fût choqué par quantité de détails qui trahissaient un manque absolu de goût, il avait peine à se persuader que le caissier du _Crédit mutuel_ fût le maître de cette somptueuse demeure, et il se demandait presque s'il n'avait pas suivi une fausse piste lorsqu'une circonstance vint lever tous ses doutes.

Sur la cheminée, dans un petit cadre de velours, était le portrait de Vincent Favoral....

Depuis quelques minutes déjà M. de Trégars s'était assis, et il rassemblait ses idées un peu en désordre, quand un grincement léger de porte et un froissement d'étoffes le firent se dresser.

Mme Zélie Cadelle entrait....

C'était une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, assez grande, svelte et bien découplée. D'épais cheveux bruns encadraient son visage pâli et fatigué, et s'éparpillaient sur son cou et sur ses épaules. Elle avait l'air à la fois railleur et bon enfant, impudent et naïf, avec ses yeux pétillants, son nez retroussé et sa bouche largement fendue et meublée de dents saines et blanches comme celles d'un jeune chien....

Sa toilette ne lui avait pas demandé de longs apprêts, car elle est vêtue d'un simple peignoir de cachemire bleu, retenu à la taille par une sorte d'écharpe de soie pareille....

Dès le seuil:

--Ah! mon Dieu, fit-elle, c'est singulier....

M. de Trégars s'avança.

--Quoi? interrogea-t-il.

--Rien, répondit-elle, rien!...

Et sans cesser de le considérer d'un oeil surpris, mais changeant brusquement de ton:

--Ainsi, monsieur, reprit-elle, mes domestiques n'ont pu vous empêcher de pénétrer chez moi?...

M. de Trégars s'inclina.

--J'espère, madame, dit-il, que vous excuserez mon insistance.... Il s'agit d'une affaire qui ne saurait souffrir de retard.

Elle le regardait toujours obstinément.

--Qui êtes-vous? interrogea-t-elle.

--Mon nom ne vous apprendra rien, madame.... Je suis le marquis de Trégars.

Levant la tête vers le plafond comme pour y chercher une inspiration:

--Trégars!... répéta-t-elle, sur deux tons différents, Trégars!... Décidément, connais pas....

Et se laissant tomber sur un fauteuil:

--Enfin, monsieur, reprit-elle, que me voulez-vous? Parlez.

Il avait pris place près d'elle, et tenait les yeux rivés sur les siens.

--Je suis venu, madame, répondit-il, vous demander de me fournir les moyens de parler à l'homme dont la photographie est là sur la cheminée....

Il pensait la surprendre, et que par un tressaillement, par un geste, elle trahirait son secret. Point.

--Êtes-vous donc des amis de M. Vincent? demanda-t-elle tranquillement.

M. de Trégars comprit, ce qui devait lui être plus tard confirmé, que c'était sous son seul prénom de Vincent que le caissier du _Crédit mutuel_ était connu rue du Cirque.

--Oui, je suis son ami, répondit-il, et si je pouvais le voir je lui rendrais probablement un très-grand service....

--Eh bien, vous arrivez trop tard.

--Pourquoi?

--Parce que voilà vingt-quatre heures que M. Vincent a filé.

--Vous en êtes sûre?

--Comme une personne qui, hier matin, à cinq heures, est allée le conduire à la gare Saint-Lazare avec tous ses bagages.

--Vous l'avez vu partir?

--Comme je vous vois.

--Où se rendait-il?

--Au Havre, prendre le paquebot du Brésil qui partait le jour même.... De sorte qu'à cette heure, il doit avoir un mal de mer soigné....

--Réellement, vous pensez que son intention était de gagner le Brésil?

--Dame! il me l'a dit. C'était écrit sur ses trente-six colis, en lettres d'un demi-pied. Enfin, il m'a montré son billet de passage.

--Soupçonnez-vous le motif qui a pu le déterminer à s'expatrier ainsi, à son âge?

--Il m'a raconté qu'il avait mangé tout son argent, et aussi celui des autres, qu'il était au bout de son rouleau, qu'il craignait d'être mis en prison, et qu'il filait pour être tranquille, là-bas, et refaire sa fortune.

Mme Zélie était-t-elle de bonne foi? Le lui demander eût été naïf. Mais on pouvait essayer de s'en assurer.

Voilant d'un flegme imperturbable l'étrangeté de ses impressions et l'importance extraordinaire qu'il attachait à cet entretien:

--Je vous plains, madame, reprit M. de Trégars, et sincèrement, car vous devez être fort affligée de ce brusque départ de M. Vincent....

--Moi! fit-elle, d'un accent qui partait du coeur, je m'en moque un peu!...

Marius de Trégars connaissait assez les dames de la classe à laquelle appartenait, pensait-il, Mme Zélie Cadelle, pour ne se point étonner de cette franche déclaration.

--C'est pourtant lui, dit-il, qui vous donnait ce luxe princier qui vous entoure....

--Naturellement.

--Lui parti, et dans les conditions que vous dites, pourrez-vous conserver votre train?

Se dressant à demi:

--Ah! je n'en ai même pas l'intention! s'écria-t-elle vivement. Jamais, au grand jamais, je ne me suis tant ennuyée que depuis cinq mois que je suis dans cette cage dorée. Quelle scie! mes frères. Je bâille encore rien qu'en songeant à ce que j'y ai bâillé.

Le geste de surprise de M. de Trégars fut d'autant plus naturel que sa surprise était immense.

--Vous vous ennuyez ici! fit-il.

--A mort!

--Et vous n'y êtes que depuis cinq mois?

--Mon Dieu!... oui. Eh bien par hasard, encore. Vous allez voir: c'était à Versailles, au commencement de décembre dernier, un matin qu'il faisait un froid de loup. Je sortais... mais que vous importe, d'où je sortais! Toujours est-il que je ne possédais pas un centime, et que je n'avais sur le dos qu'un méchant caraco tout rapiécé et une jupe d'indienne. Brrr; j'en souffle encore dans mes doigts. Et pour comble de bonheur, mon saint-frusquin ayant péri pendant la Commune, ou ayant été donné par moi, je ne savais où me réfugier. Je n'étais donc pas d'une gaieté folle, et je m'en allais le nez baissé, le long des rues, quand je sens qu'on me suit. Du coin de l'oeil, sans me retourner, je regarde derrière moi, et j'aperçois un vieux monsieur, l'air respectable, vêtu d'une longue redingote....

--M. Vincent?

--En personne naturelle, et qui marchait, qui marchait.... Sans faire semblant de rien, je ralentis le pas, et dès que nous arrivons à un endroit où il n'y avait presque plus de monde, le voilà qui se met à marcher à mes côtés....

Il avait dû se passer à ce moment quelque chose de comique que Mme Zélie ne disait pas, car elle riait du meilleur coeur, d'un rire sonore et franc....

--Donc il m'aborde, reprit-elle, et tout de suite il se met à m'expliquer que ma physionomie lui rappelle une personne qu'il aimait tendrement et qu'il vient d'avoir le malheur de perdre, ajoutant qu'il s'estimerait le plus heureux des hommes si je voulais lui permettre de s'occuper de moi et de m'assurer une position brillante....

--Voyez-vous, ce diable de Vincent! dit M. de Trégars, pour dire quelque chose.

Mme Zélie hochait la tête.

--Vous le connaissez, reprit-elle. Il n'est pas jeune, il n'est pas beau, il n'est pas drôle. Il ne me revenait pas du tout. Et si j'avais su seulement où aller coucher, je l'aurais envoyé promener, avec sa position brillante. Mais n'ayant pas même de quoi m'acheter un petit pain, ce n'était pas le moment de faire la renchérie. Je lui réponds donc que j'accepte. Il va chercher un fiacre, nous y montons et il nous fait conduire tout droit ici.

Positivement, il fallait à M. de Trégars toute sa puissance sur soi pour dissimuler l'intensité de sa curiosité.

--Cet hôtel était donc déjà ce qu'il est aujourd'hui? interrogea-t-il.