L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble

Chapter 6

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--Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, répondit-il, et cependant, comme je ne veux pas que vous me soupçonniez de sorcellerie, je vais vous dire d'où me vient ma science. Au temps où votre maison m'était fermée, après avoir longtemps cherché un moyen de me procurer des nouvelles de votre soeur, je finis par découvrir qu'elle avait pour maître de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai demander des leçons à ce brave homme, et je devins son élève. Mais dans les commencements, il me regardait avec une persistance singulière. Je lui en demandai la cause, et il me répondit que cela tenait à ce qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvrière qui me ressemblait prodigieusement....

--Aux Batignolles, n'est-ce pas?

--Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention à cette circonstance, et je l'avais même totalement oubliée, lorsque tout dernièrement Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir à votre bras, qui plus est, et que vous étiez entrés tous deux à l'_Hôtel des Folies_. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le coeur net: j'épiai, et je constatai _de visu_, que mon vieil Italien n'avait pas tout à fait tort, et que je venais, peut-être, de trouver enfin l'arme que je cherchais....

La bouche béante et les yeux démesurément écarquillés, Maxence semblait un homme qui tombe des nues.

--Ah! vous avez épié!... fit-il.

D'un geste insouciant, M. de Trégars fit claquer ses doigts.

--Il est certain, répondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier métier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil à déclamer contre la corruption du siècle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut les moyens. C'est une duperie des honnêtes gens, que de laisser triompher effrontément les gredins, sous le prétexte sentimental de ne pas daigner employer leurs armes....

Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence.

--Et vous vous croyez bien renseigné, monsieur? interrogea-t-il. Vous connaissez Lucienne?...

--Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être, ce que toute autre probablement serait, à sa place. Assez pour être sûr que si deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac, ce n'est pas pour son plaisir.

Assez encore pour être persuadé, qu'en dépit des apparences, elle n'est pas votre maîtresse, et que, bien loin d'avoir troublé votre vie et compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment où, peut-être, vous alliez vous jeter dans la traverse....

Décidément, dans l'esprit de Maxence, Marius de Trégars prenait des proportions fantastiques.

--Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi à la vérité?

--A qui a du temps et de l'argent, tout est possible....

--Pour vous préoccuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves raisons....

--Très-graves, en effet.

--Vous savez qu'elle a été lâchement abandonnée lorsqu'elle était toute enfant....

--Parfaitement.

--Et qu'elle a été élevée par charité....

--Par de braves maraîchers de Louveciennes, oui, je sais tout cela....

Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus éblouissantes espérances allaient se réaliser, là, à l'instant.

Saisissant les mains de Marius de Trégars:

--Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'écria-t-il.

Mais M. de Trégars secoua la tête.

--J'ai des soupçons, répondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je n'ai que des soupçons....

--Cette famille existe, cependant; c'est elle évidemment qui, à trois reprises déjà, a essayé de se défaire de la pauvre fille....

--Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternité n'est pas interdite en France.

Il eut la parole coupée par le bruit de la porte qui s'ouvrait.

Son vieux domestique entra, et s'avançant jusqu'au milieu de la pièce, d'un air mystérieux et à voix basse:

--Madame la baronne de Thaller... dit-il.

Marius de Trégars tressauta.

--Là? interrogea-t-il.

--Elle est en bas, dans sa voiture, répondit le domestique, c'est son valet de pied qui est là, et qui demande si Monsieur est chez lui et si elle peut monter....

Les sourcils de M. de Trégars se fronçaient.

--Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il.

Et après une seconde de réflexion:

--Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte, qu'on la prie de me faire l'honneur de monter....

Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les idées de Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer.

--Vite, lui dit M. de Trégars, vite, disparaissez, et quoi que vous entendiez, pas un mot.

Et il le poussa dans sa chambre à coucher, séparée du cabinet de travail par une simple portière de tapisserie.

Il était temps, on entendait déjà dans l'antichambre un grand froissement de soie et de jupons empesés.

Mme de Thaller parut.

C'était toujours la même femme, d'une beauté provocante et brutale, que seize ans plus tôt, Mme Favoral avait vue à sa table. Le temps avait passé, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gardé leur blancheur éblouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur merveilleuse opulence, ses lèvres leur carmin, et ses yeux leur éclat.

Sa taille seulement s'était épaissie, ses traits s'étaient empâtés, et sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la pureté de leurs contours.

Mais ni les années, ni les millions, ni l'intimité des femmes les plus à la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acquièrent pas: la grâce, la distinction et le goût.

S'il était une femme accoutumée à la toilette, c'était elle. On eût monté un magasin de nouveautés splendide rien qu'avec ce qui lui était passé sur les épaules de soie et de velours, de satin et de cachemire, de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle était d'une élégance citée et copiée. Et cependant, quand même, et toujours, il se dégageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial, sa voix commune et vulgaire....

Se laissant, dès son entrée, tomber dans un fauteuil, et éclatant de rire:

--Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous êtes furieusement étonné de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare, à onze heures du matin....

Le sourire aux lèvres, M. de Trégars s'inclinait.

--Je suis surtout furieusement flatté, répondit-il.

D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles modestes, les papiers entassés sur le bureau, comme si elle eût espéré que le logis allait lui révéler quelque chose des idées et des projets du maître.

--Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous, fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voilà.

Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Trégars avait trop l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en pût rien lire sur son visage. Et cependant, à quelqu'un qui l'eût bien connu, une certaine contraction de ses paupières eût révélé une vive contrariété et une grande préoccupation.

--Comment se porte le baron? interrogea-t-il.

--Comme un chêne, répondit Mme de Thaller, malgré les soucis et les fatigues que vous pouvez imaginer.... Vous savez ce qui nous arrive?

--J'ai lu que le caissier du _Crédit mutuel_ a disparu....

--Et ce n'est que trop vrai! Ce misérable Vincent Favoral nous emporte une somme énorme.

--Douze millions, m'a-t-on dit?

--Quelque chose comme cela.... Un homme à qui on eût donné le bon Dieu sans confession, un puritain, un austère.... Fiez-vous donc après cela à la mine des gens! il ne m'était jamais revenu, je l'avoue, mais M. de Thaller ne jurait que par lui. Quand il avait parlé de son Favoral, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. Enfin, il a décampé, laissant sa famille sans ressources, une famille très-intéressante, à ce qu'il paraît, une femme qui est la bonté même, et une fille délicieuse, à ce que prétend Costeclar qui en est très-amoureux.

Le visage de M. de Trégars demeurait immobile, tel que celui d'un homme à qui on parle de gens qui lui sont inconnus et dont il n'a nul souci.

Ce que voyant:

--Mais ce n'est pas pour vous conter tout cela que je suis montée, reprit-elle. C'est un motif intéressé qui m'amène.... Nous avons, quelques-unes de mes amies et moi, organisé une loterie, une oeuvre de bienfaisance, mon cher marquis, et tout à fait patriotique, au profit des Alsaciens, j'ai des masses de billets à placer, et... j'ai jeté mon dévolu sur votre bourse....

Plus que jamais souriant:

--Je suis à vos ordres, madame, répondit Marius, mais de grâce, ménagez-moi....

Elle tirait des billets d'un petit portefeuille d'écaille.

--Vingt, à dix francs, dit-elle, ce n'est pas trop, n'est-ce pas?

--C'est beaucoup pour mes modestes ressources....

Elle empocha les dix louis qu'il lui tendait, et d'un ton d'ironique compassion....

--Vous êtes donc bien pauvre, fit-elle, bien pauvre?...

--Dame! je ne suis ni boursier, ni banquier....

Elle s'était levée, et de la main déplissait sa robe.

--Eh bien! mon cher marquis, reprit-elle, ce n'est certes pas moi qui vous plaindrai. Quand un homme de votre âge et de votre nom reste pauvre, c'est qu'il le veut bien.... Manque-t-il donc d'héritières?...

--J'avoue que je n'en ai pas cherché encore.

Elle le regarda bien dans les yeux, puis tout à coup, éclatant de rire:

--Cherchez autour de vous, dit-elle, et je gage que vous ne tarderez pas à découvrir une belle jeune fille, très-blonde, qui serait ravie d'être marquise de Trégars, et qui apporterait dans son tablier douze ou quinze cent mille francs de dot, en bonnes valeurs, en valeurs que les Favoral n'emportent pas.... Réfléchissez et venez nous voir, vous savez que M. de Thaller vous aime beaucoup, et après le désagrément que nous venons d'éprouver, vous nous devez une visite....

Ayant dit, elle sortit, et M. de Trégars descendit la reconduire jusqu'à sa voiture.

Mais en remontant:

--Alerte! cria-t-il à Maxence, car il est clair que les Thaller se doutent de quelque chose....

VI

C'était une révélation, que cette visite de la baronne de Thaller, et point n'était besoin d'une grande perspicacité pour deviner son angoisse sous ses éclats de rire, pour comprendre que c'était un marché qu'elle était venue proposer.

Il était donc évident que Marius de Trégars tenait entre les mains les fils principaux de cette intrigue embrouillée qui venait d'aboutir à ce vol de douze millions....

Mais saurait-il en tirer parti? Quels étaient ses desseins et ses moyens d'action?

C'est ce que Maxence n'eût su pressentir, alors même qu'il eût eu plus de liberté d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des événements.

Il n'eut pas le temps d'interroger.

--A table! lui dit M. de Trégars, dont l'agitation était manifeste, à table et déjeunons, nous n'avons pas une minute à perdre....

Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:

--J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer dès qu'il se présentera.

Si à l'écart du monde où se tripote l'argent des autres qu'il eût été tenu par son père, Maxence n'était pas sans connaître Octave d'Escajoul.

Qui ne le connaît, d'ailleurs!

Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'oeil vif et la lèvre vermeille, malgré ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du côté du soleil, sa jaquette bleu de roi et l'éternel gilet blanc qui sangle son ventre prospère.

Il aime de passion la bonne chère, les belles et le jeu, toutes ses aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,--et comme il est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au café Anglais, comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu rigueur, comme son appartement est un chef-d'oeuvre de comfort et son coupé le plus moelleux qui soit à Paris, il est et se plaît à se déclarer le plus heureux des hommes.

Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer silence à l'envie.

Aller de la Chaussée-d'Antin à la rue Vivienne sans récolter cinquante saluts et autant de poignées de main, lui serait impossible.

Il est si bon enfant et si disposé toujours à rendre service, il a le rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers tutoyer et appeler Octave tout court!...

Et quand on demande:

--Que fait-il?

Invariablement on répond:

--Lui! Il fait des affaires.

Expliquer quelles affaires, serait peut-être assez malaisé....

Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que les autres et bien autrement habiles, qui échappent toujours à l'action de la justice. Ceux-là ne sont pas si naïfs que d'opérer eux-mêmes. Ce n'est pas eux qui jamais s'aventureraient à pénétrer de nuit, avec escalade et effraction, dans une maison habitée, à forcer une caisse, ou à dévaliser la boutique d'un bijoutier....

Vivant en bourgeois corrects, estimés dans leur quartier, ils se contentent de surveiller et d'épier les camarades.

Un bon coup s'est-il fait? On les voit apparaître au moment du partage, réclamant impérieusement leur part. Et comme c'est sous peine de dénonciation qu'ils réclament, il faut bien en passer par où ils veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.

Eh bien! dans une sphère plus élevée, dans le monde de la spéculation, sans comparaison, c'est précisément cette honorable et lucrative industrie qu'exerce M. d'Escajoul.

Maître de son terrain, doué d'un flair supérieur et d'une patience imperturbable, toujours en éveil et continuellement à l'affût, c'est à coup sûr qu'il opère.

Bien avant qu'une affaire ne soit présentée au public, il la connaît, il l'a étudiée et analysée, il en a calculé le fort et le faible, il sait où elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et si elle finira en police correctionnelle....

Et il veille, et il attend....

Et le jour où le gérant d'une société quelconque s'est mis en contravention, a donné une entorse à la loi ou un croc-en-jambe à ses statuts, il peut être assuré de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander quelques petits... avantages, et lui promettre en échange une discrétion à toute épreuve, et même ses bons offices.

Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:

--Qui oserait me blâmer? C'est très-moral ce que je fais!

Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires véreuses, sur toutes les opérations suspectes, il prélève une dîme; c'est qu'il vit de ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une escroquerie de quelque importance dont il ne tire rançon.

Aussi est-il l'homme de Paris qui connaît le mieux son code financier et les lois spéciales et fort compliquées qui régissent les sociétés. Et dès qu'il se présente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en dernier ressort.

Il n'est pas médiocrement fier de son savoir, et, à ses moments perdus, il aime à lester de ses conseils ces débutants qui ont des dispositions, tous ces jeunes financiers qui brûlent de prendre leur vol.

Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que tel autre ne mène qu'en police correctionnelle.

Il leur apprend à distinguer le détournement de bonne compagnie du vol grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la bénigne altération d'écriture du redoutable faux....

Tel est l'homme qui, au moment où Maxence et Marius de Trégars venaient de se mettre à table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une main potelée, ses cheveux devenus rares.

M. de Trégars s'était levé pour le recevoir.

--Vous déjeunez avec nous? lui dit-il.

--Merci, répondit M. d'Escajoul, j'ai déjeuné à onze heures précises, comme toujours. L'exactitude est une politesse qu'un honnête homme doit à son estomac.... Mais je prendrai volontiers une larme de cette vieille eau-de-vie dont vous m'avez offert l'autre soir.

On lui en servit un verre, sur le coin de la nappe, et lorsqu'il se fut assis:

--Je viens de voir notre homme, dit-il.

C'était, Maxence le comprit, de M. de Thaller qu'il parlait.

--Eh bien? interrogea M. de Trégars.

--Impossible de le boucler. J'ai eu beau le tourner et le retourner dans tous les sens... rien.

--En vérité!

--C'est comme cela.... Et vous savez si je m'y entends!... Mais que voulez-vous dire à un homme qui vous répond tout le temps: La justice est saisie, des experts sont nommés, je n'ai rien à redouter des investigations les plus minutieuses.

Au regard que Marius de Trégars tenait rivé sur M. d'Escajoul, il était aisé de voir que sa confiance en lui n'était pas sans bornes.

Il le comprit, car faisant une grimace:

--Me soupçonneriez-vous, dit-il, de m'être laissé bander les yeux par de Thaller?

Et comme M. de Trégars se taisait,--ce qui était la plus éloquente des réponses:

--Parole d'honneur! insista-t-il, vous auriez tort de douter de moi. Est-ce vous qui êtes venu me chercher? Non. C'est moi qui, sachant par Marcolet l'histoire de votre fortune, suis venu vous dire: Voulez-vous un moyen de couler de Thaller? Et les raisons que j'avais de souhaiter que de Thaller fût coulé, je les ai toujours. Il s'est moqué de moi, il m'a joué, il faut qu'il lui en cuise, car si on venait à se persuader qu'on peut me rouler impunément, c'en serait fait de mon crédit sur la place.

Après un instant de réflexion:

--Croyez-vous donc, interrogea M. de Trégars, que M. de Thaller est innocent?

--Peut-être.

--Ce serait curieux....

--Ou que ses mesures sont si bien prises qu'il n'a rien à craindre absolument. Si Favoral endosse tout, que voulez-vous qu'on dise à l'autre? S'ils se sont entendus, le coup était préparé depuis longtemps, et vous devez penser que leurs mesures sont bien prises, et qu'avant de se mettre à pêcher, ils ont si bien troublé l'eau que la justice n'y verra rien.

--Et vous ne voyez personne qui puisse nous fixer?...

--Favoral....

A la grande surprise de Maxence, M. de Trégars haussa les épaules.

--Celui-là est loin, fit-il. Et l'eût-on sous la main, il est clair que s'il s'est entendu avec M. de Thaller, il ne parlerait pas....

--Juste.

--Cela étant, que faire?...

--Attendre....

M. de Trégars eut un geste de découragement.

--Autant renoncer à la lutte, fit-il, et essayer de transiger....

--Pourquoi donc? on ne sait pas ce qui peut arriver.... Ne bougez pas, patientez, je suis là, moi, et je veille au grain....

Il s'était levé, et s'apprêtait à se retirer:

--Vous avez plus d'expérience que moi, fit M. de Trégars, et du moment que c'est votre avis....

M. d'Escajoul avait repris toute sa bonne humeur.

--Eh bien! voilà qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de Trégars, je veille pour nous deux, et dès que j'aperçois une occasion, j'accours et vous agissez....

Mais la porte extérieure n'était pas refermée, que soudainement la physionomie de Marius de Trégars changea.

Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:

--Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable dégoût, pouah!...

Et ne pouvant s'empêcher de sourire de l'ébahissement de Maxence:

--Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux misérable m'a été dépêché par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'égarer par de faux renseignements. C'est le compère chargé d'indiquer les cartes du joueur qu'on est en train de dépouiller. Je l'avais flairé, par bonheur; si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'espérer que ce n'est pas moi....

Ils achevaient de déjeuner; M. de Trégars appela son domestique.

--Es-tu allé me chercher une voiture? lui demanda-t-il.

--Elle est à la porte, monsieur....

--Alors, en route!...

Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-être, de ne point s'en faire accroire. Persuadé qu'à lui seul il n'arriverait à rien, il était absolument résolu à s'en remettre aveuglément à Marius de Trégars.

Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et que le cocher eût fouetté son cheval, qu'il se hasarda à demander:

--Où allons-nous?

--Ne m'avez-vous donc pas entendu, répondit M. de Trégars, commander au cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....

--Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais savoir....

--Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge d'instruction chargé de l'affaire de votre père, et déposer entre ses mains les quinze mille francs que vous avez en poche....

--Quoi! vous voulez?...

--Je pense que mieux vaut remettre cet argent à la justice, qui appréciera votre démarche, qu'à M. de Thaller qui n'en soufflerait mot. Nous sommes dans une situation à ne rien négliger, et cet argent peut devenir un indice....

Mais ils arrivaient. M. de Trégars guida Maxence à travers le dédale des corridors du Palais, jusqu'à ce qu'enfin, avisant un huissier assis à l'entrée d'une longue galerie, un journal à la main, il lui demanda:

--M. Barban d'Avranchel?

--Il est à son cabinet, répondit l'huissier.

--Veuillez savoir s'il consentirait à recevoir une déposition importante au sujet de l'affaire Favoral....

Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise grâce, et pendant qu'il s'éloignait:

--Vous allez entrer seul, dit à Maxence M. de Trégars. Je ne dois pas paraître, et il est important que mon nom ne soit même pas prononcé. Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je réglerai ma conduite.

L'huissier reparaissait.

--M. D'Avranchel, fit-il, consent à vous recevoir.

Et conduisant Maxence à l'extrémité de la galerie, il lui ouvrit une petite porte et le poussa en disant:

--Entrez, c'est là!

C'était une petite pièce, basse de plafond et pauvrement meublée. La tenture flétrie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des juges s'y étaient succédé, et que des légions de prévenus y avaient traîné leurs pieds.

Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction, l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.

Et ces papiers étaient relatifs à l'affaire Favoral, car sur tous on lisait, en grosses lettres: _Comptoir de crédit mutuel_.

Dès que parut Maxence, le juge se leva, et après l'avoir toisé d'un regard froid et clair:

--Qui êtes-vous? interrogea-t-il.

D'une voix légèrement troublée, Maxence déclina ses noms.

--Ah! vous êtes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et c'est vous qui l'avez aidé à s'évader par une fenêtre.... J'allais aujourd'hui même vous adresser une assignation.... Puisque vous voici, tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante à me faire?

Très-peu de gens, même parmi les plus strictement honnêtes, peuvent se défendre d'un sentiment pénible lorsque, passant le seuil du Palais-de-Justice, ils se trouvent en présence d'un juge. Plus que tout autre, Maxence devait être accessible à ce sentiment de vague et inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:

--Samedi soir, répondit-il, quelques moments avant le commissaire de police, M. le baron de Thaller est venu à la maison. Après avoir accablé mon père de reproches, il l'a engagé à passer à l'étranger, et pour faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze mille francs....

Il avait tiré les billets de banque de sa poche, il les posa sur la table.

--Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon père les a repoussés avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommandé de les restituer à M. de Thaller. J'ai pensé que mieux valait vous les rapporter, monsieur.

--Pourquoi?

--Parce que je tenais à ce que la justice sût que M. de Thaller avait offert cet argent, et que mon père l'avait refusé.

D'un geste qui lui était familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.

--Est-ce une insinuation à l'adresse du directeur du _Crédit mutuel_? fit-il.

Maxence ne baissa pas les yeux.