L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 5
La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe.
C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du _Comptoir de crédit mutuel_.
Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous, comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté s'était blotti tout au fond de sa loge.
Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre, il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes assemblés.
Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis.
Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux banquettes, à tout....
--C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!...
Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer du commerce.
Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques.
Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des fourneaux.
--C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions! disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à l'ironie....
Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur imprudente confiance:
--Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....
--C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....
--Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon système, on y reviendra....
Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.
--C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui sommes les maîtres! grondaient-ils.
--Qui sait où est M. de Thaller!...
--Il se cache, parbleu!
--N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici de la semaine!
--Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service, et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée boutique!...
Le gros homme roulait des yeux terribles.
--Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à boire....
Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....
Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à mine discrète s'avança et lui demanda:
--Pardon!... Combien avez-vous d'actions?
--Trois! répondit l'homme à figure brique.
L'autre soupira.
--Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure de ne vous porter à aucune violence....
Il n'eut pas besoin d'insister.
La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra, faisant signe qu'il voulait parler.
--Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est en ce moment avec M. le juge d'instruction....
Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment.
--Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers, vendanges sont faites!...
--C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait volé un pain à la porte d'un boulanger.
--Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit brutalement le gros homme....
Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des registres et des papiers....
On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit:
--M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez entrer....
Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande ouverte....
M. de Thaller s'y tenait, debout contre la cheminée.
Il n'était ni plus pâle ni plus troublé que d'ordinaire. On sentait l'homme maître de soi et sûr de ses moyens.
Dès que le silence se fut rétabli:
--Avant tout, messieurs, commença-t-il, je dois vous dire que le conseil va se réunir, et qu'une assemblée générale sera convoquée....
Pas un murmure. Comme à un coup de baguette, les dispositions des actionnaires semblaient changées.
--Je n'ai rien à vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un malheur, mais non pas un désastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver la société, et j'avais pensé d'abord à un appel de fonds....
--Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait absolument....
--J'ai reconnu qu'il n'en était pas besoin....
--Ah! ah!...
--Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant à notre fonds de réserve, ma fortune personnelle....
Ah! pour le coup, les bravos éclatèrent....
M. de Thaller les reçut en homme qui les mérite, et plus lentement:
--C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue, messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle....
De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent Favoral.... Mais déjà le directeur du _Crédit mutuel_ poursuivait:
--Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la continuation de votre confiance....
--Oui! oui!...
--La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manoeuvre de Bourse, organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé.
C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant d'avant crispées par la colère....
Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué.
--Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il faut que je prévienne Maxence....
V
On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous, hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.
Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant.
Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans le moindre souci de ce que penseraient les autres.
Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y ramener l'espérance.
De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:
«J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en acquérir le droit.»
Mais ce mot avait suffi.
Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations les plus compromises.
Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré:
--Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte à sa mère et à son frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si réussir est humainement possible, il réussira....
Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius, c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement, elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.
Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le secret:
--Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain, rendez-vous avec lui....
Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa soeur.
Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui annonça M. Chapelain.
Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre.
--J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le baron de Thaller....
Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien, que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.
--Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain, mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du _Crédit mutuel_.
--Ils se remuent donc?
--Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur dire:
«Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent. Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres.... D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des fonds pour combler le déficit....
Après un moment de silence:
--Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le juge d'instruction....
--Eh bien?
--Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas inquiété....
--Oh!
--Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait, le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations.
Maxence était abasourdi.
--Et alors? fit-il.
--Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront perdus, mais les actions du _Crédit mutuel_ remonteront et la morale sera sauve....
Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué:
--Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.
--Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier: Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le scandale....
Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence.
--Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.
--C'est le conseil d'un ami....
--Cependant....
--C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès! Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie entière....
--Que m'importe!...
M. Chapelain haussa les épaules.
--Si vous étiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais vous n'êtes plus seul, vous allez avoir à votre charge votre mère et votre soeur. Il faut songer à manger, avant de penser à se venger. Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais à solliciter la protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-être, pas inutile de lui faire savoir qu'il n'a rien à craindre de vous.
Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas à entendre, en lui reportant les quinze mille francs que vous avez à lui. Si, comme il y a tout lieu de le croire, il est le complice de votre père, il sera certainement ému de la détresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de coeur, il s'arrangera de façon à vous faire obtenir, sans paraître s'en mêler, une situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce que cette démarche peut avoir de pénible, mais je vous le répète, mon cher enfant, vous n'avez plus à penser qu'à vous seul, et ce qu'à aucun prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mère et pour une soeur....
Maxence se taisait.
Non qu'il fût, en aucune façon, touché des considérations que lui soumettait l'ancien avoué, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui confier les événements qui s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures et qui avaient si brusquement modifié la situation.
Il ne s'y crut pas autorisé.
Marius de Trégars n'avait pas demandé le secret, mais une indiscrétion pouvait avoir de funestes conséquences.
Et après un moment de réflexion:
--Je vous remercie, monsieur, répondit-il évasivement, de l'intérêt que vous nous témoignez, et vos avis nous seront toujours précieux.... Mais pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma mère et ma soeur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.
Et sans attendre une réponse, glissant dans sa poche les quinze mille francs de M. de Thaller, il se hâta de sortir.
Mais ce n'est pas chez M. de Trégars, c'est à l'_Hôtel des Folies_ qu'il courut tout d'abord.
--Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de son air le plus gracieux, la Fortin à Maxence, lorsqu'elle le vit sortir de l'ombre du corridor.
Depuis vingt-quatre heures, l'honorable hôtesse guettait son locataire avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements à communiquer aux voisins.
Il ne daigna même pas lui répondre: merci! impolitesse dont elle fut violemment froissée. Il traversa d'un bond l'étroite cour de l'hôtel et s'élança dans l'escalier....
La chambre de Mlle Lucienne était ouverte; il entra.
Et tout essoufflé de sa course:
--Heureusement je vous trouve! s'écria-t-il.
La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie très-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil, de coupe bizarre, et un chapeau de forme risquée, surchargé de plumes et de fleurs éclatantes.
--Vous voyez pourquoi je suis ici, répondit-elle. Je rentre m'habiller. A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire au bois, où je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules assurément dont m'ait affublée M. Van-Klopen....
Un sourire effleura les lèvres de Maxence.
--Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la dernière fois que vous avez à subir cette corvée odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue, que d'événements!...
--Heureux!
--Vous allez en juger.
Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant Mlle Lucienne:
--Connaissez-vous le marquis de Trégars? interrogea-t-il.
--Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer son nom.
--Eh bien! avant un mois, M. de Trégars sera le mari de Mlle Gilberte Favoral!
La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune fille.
--Est-ce possible? fit-elle.
Mais au lieu de lui répondre:
--Vous m'avez raconté, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de détresse suprême, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous êtes présentée à l'hôtel de Thaller, sollicitant un secours, alors que légitimement une indemnité vous était due, puisque la voiture de la baronne vous avait renversée et blessée grièvement....
--C'est la vérité.
--Pendant que vous attendiez dans le vestibule la réponse à votre lettre qu'un domestique était allé porter, le baron de Thaller est entré, et en vous apercevant, il n'a pu maîtriser un mouvement de stupeur, presque d'effroi....
--C'est encore vrai.
--Ce trouble de M. de Thaller est toujours resté pour vous une énigme....
--Inexplicable.
--Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer.
--Vous?...
Baissant la voix, car il savait qu'à l'_Hôtel des Folies_ il y avait toujours à redouter quelque oreille indiscrète:
--Oui, moi, répondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de Trégars est entré dans le salon de ma mère, je n'ai pu retenir un cri d'étonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Trégars et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'être pas frappé....
La jeune fille était devenue fort pâle.
--Que supposez-vous donc? demanda-t-elle.
--Je crois, mon amie, que nous sommes bien près de pénétrer, du même coup, le mystère de votre naissance et le secret de cette haine obstinée qui vous poursuit depuis le jour où vous avez mis le pied à l'hôtel de Thaller....
Si admirablement maîtresse de soi que fût, ordinairement, Mlle Lucienne, le tremblement de ses lèvres trahissait, en ce moment, l'intensité de son émotion.
Après plus d'une minute de méditation profonde:
--Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que très-vaguement ses espérances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour que j'aie lieu de penser qu'il a déjà eu quelques-uns de vos soupçons.
--Parbleu! M'eût-il, sans cela, questionné au sujet de M. de Trégars?...
La jeune fille hocha la tête.
--Et cependant, fit-elle, même après vos explications, c'est vainement que je cherche en quoi et comment je puis troubler la sécurité de M. de Thaller jusqu'à ce point qu'il ait cherché à se défaire de moi....
Maxence eut un geste d'insouciance superbe.
--J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est l'ennemi commun, le vôtre, le mien, celui de mon père et de M. de Trégars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Trégars, nous triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le connaissiez. Celui-là est un homme, et ma soeur n'a pas fait un choix vulgaire. S'il a dit à ma mère qu'il a les moyens de la servir, c'est qu'il les a certainement....
Il s'arrêta, et après un instant de silence:
--Peut-être, reprit-il, le commissaire de police serait-il à même de comprendre ce que je ne fais que soupçonner vaguement, mais jusqu'à nouvel ordre, il nous est interdit de recourir à lui. Ce n'est pas mon secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier, c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez....
Mlle Lucienne eût eu bien des détails encore à demander. Mais, tirant sa montre:
--Dix heures et demie! s'écria-t-il. Et M. de Trégars qui m'attend....
Et répétant une fois encore à la jeune fille:
--Allons, à ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'élança dehors....
Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les époux Fortin. Mais les époux Fortin causaient souvent avec des hommes de mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide passait, il s'y élança en criant au cocher:
--Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs.
C'est rue Laffitte, en effet, qu'était allé s'installer Marius de Trégars, le jour où sa détermination avait été bien arrêtée de faire rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient dépouillé son père.
Il y occupait à l'entre-sol un petit appartement, simplement meublé,--le pied-à-terre de l'homme d'action, la tente où on s'abrite la veille de la bataille,--et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille, qu'il avait retrouvé sur le pavé, et qui lui était dévoué de ce dévouement obtus et têtu des serviteurs bretons.
C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint ouvrir. Et dès que Maxence lui eût dit son nom:
--Ah! monsieur, s'écria-t-il, monsieur vous attend avec une fière impatience!...
C'était si vrai, que M. de Trégars parut au même moment et que ce fut lui qui introduisit Maxence dans la petite pièce qui lui servait de cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main:
--Sans reproche, lui dit-il, vous êtes en retard de près d'une heure....
Maxence avait, entre autres, ce détestable défaut, indice certain d'un caractère faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours une excuse toute prête. L'excuse ici était trop tentante pour qu'il la laissât échapper, et bien vite il se mit à raconter comment il avait été retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avoué, ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au _Crédit mutuel_.
--Je savais la scène, dit M. de Trégars....
Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie:
--Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude à une autre raison, brune, celle-là, et très-jolie....
Un nuage de pourpre s'étendit sur les joues de Maxence.
--Quoi? balbutia-t-il, vous savez?...
--Je pensais que vous aviez eu hâte d'aller raconter à une... personne de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laissé échapper un cri.
Pour le coup, Maxence perdit contenance.
--Comment, fit-il, vous savez aussi?...
M. de Trégars souriait.