L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 16
--C'est ma faute, monsieur le marquis, c'est ma très-grande faute, car nous étions prévenus.... Je savais si bien que l'existence de Lucienne était menacée, j'attendais si positivement une nouvelle tentative, que chaque fois qu'elle sortait en voiture, c'était un de mes hommes, revêtu d'une livrée de valet de pied, qui montait sur le siége, près du cocher.... Aujourd'hui, mon homme avait tant de besogne, que je me suis dit: «Bast, pour une fois!...» Vous voyez ce qui en est résulté....
C'est avec un inexprimable étonnement que Maxence écoutait. C'est avec une stupeur profonde qu'il découvrait entre Marius et le commissaire cette intimité sérieuse qui résulte de longues relations, d'une estime réelle et d'espérances communes.
--Ainsi, reprit M. de Trégars, ce n'est pas un accident?
--Non.
--Le cocher a parlé, sans doute?
--Non, le misérable a été tué sur le coup....
Et sans attendre une nouvelle question:
--Mais ne restons pas là, reprit le commissaire. Pendant que Maxence va courir chez le pharmacien, entrons dans le bureau des époux Fortin.
Il ne s'y trouvait que le mari, la femme étant en ce moment près de Mlle Lucienne.
--Faites-moi le plaisir d'aller vous promener un quart d'heure, lui dit le commissaire de police, nous avons à causer, monsieur et moi....
Humblement, sans souffler mot, en homme qui se rend justice et qui a conscience des égards qui lui sont dus, le sieur Fortin s'esquiva.
Et tout aussitôt:
--Il est clair, monsieur le marquis, reprit le commissaire, il est manifeste qu'un crime a été commis. Écoutez et jugez:
Je sortais de table, lorsqu'on est venu me prévenir de ce qu'on appelait l'accident de notre pauvre Lucienne. Sans même prendre le temps de changer de vêtements, j'accours. La voiture gisait en mille pièces sur la chaussée. Deux sergents de ville maintenaient les chevaux dont ils s'étaient rendus maîtres. Je m'informe: on m'apprend que Lucienne, relevée par Maxence, a pu se traîner jusqu'à l'_Hôtel des Folies_, et que le cocher a été porté chez le pharmacien le plus proche. Désespéré de ma négligence et tourmenté de vagues soupçons, c'est chez le pharmacien que je me rends en toute hâte. Le cocher était dans l'arrière-boutique, étendu sur un matelas.
Sa tête ayant porté contre l'angle du trottoir, il avait le crâne ouvert et venait de rendre le dernier soupir. C'était, en apparence, l'anéantissement de l'espoir que j'avais de m'éclairer en interrogeant cet homme. Cependant, j'ordonne qu'on le fouille. On ne découvre sur lui aucun papier de nature à établir son identité. Mais dans une des poches de son pantalon, savez-vous ce qu'on trouve? Vingt billets de banque de cent francs soigneusement enveloppés dans un fragment de journal.
M. de Trégars avait tressailli.
--Quelle révélation!... murmura-t-il.
Ce n'était pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.
Mais le commissaire de police devait s'y méprendre.
--Oui, c'était une révélation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille francs valaient un aveu; ils ne pouvaient être que les arrhes d'un crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me fais conduire chez Brion. Tout le monde y était sens dessus dessous, car on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et dès les premiers mots la justesse de mes présomptions m'est démontrée. Le misérable qui venait de mourir n'était pas un cocher de Brion. Voici ce qui était arrivé. A deux heures, lorsque la voiture commandée par M. Van-Klopen avait dû sortir pour venir prendre Lucienne, on avait dû envoyer chercher le cocher et le valet de pied, qui s'étaient attardés à boire dans un cabaret voisin, avec un individu qui était venu les voir dans la matinée. Ils étaient un peu avinés, mais pas assez pour qu'il fût imprudent de leur confier des chevaux, et même on devait croire que le grand air les dégriserait. Ils étaient donc partis, mais ils n'étaient pas allés fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arrêter la voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce même individu avec lequel ils avaient riboté toute la matinée....
--Et qui n'était autre que l'homme qui est mort?
--Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion. Ils y étaient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier, étendus à terre et dormant.... J'essaie de les réveiller, inutile! Je commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau fraîche qu'on leur lance à la face ne leur arrache qu'un grognement inarticulé.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre. J'envoie chercher un médecin et je demande au marchand de vins des explications. C'est son garçon et sa femme qui me répondent. Ils me racontent que vers deux heures est entré chez eux un homme qui leur a dit être un employé de Brion, et qui leur a commandé de servir trois verres pour lui et deux camarades qui vont venir.
Ils servent, et l'instant d'après, une voiture s'arrête à la porte et un cocher et un valet de pied en descendent. Ils étaient, prétendaient-ils, très-pressés et ne voulaient qu'avaler une tournée. Ils en avalent trois coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient évidemment leurs chevaux qu'ils avaient donné à tenir au commissionnaire du coin. Bientôt l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et les voilà installés dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour demander du vin bouché. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce temps, l'homme qui s'est présenté le premier reparaît, l'air très-contrarié, disant que c'est bien désagréable, ce qui arrive, que ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que le patron, qui tient à contenter ses pratiques, les chassera certainement. Bien qu'il eût bu autant et même plus que les autres, il avait tout son sang-froid. Après avoir réfléchi un moment:
--«Il me vient une idée, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider, n'est-ce pas?... Je vais prendre la livrée du cocher et conduire à sa place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est une vieille dame très-bonne, et je lui conterai un mensonge pour expliquer l'absence du valet de pied...»
Persuadés qu'ils ont affaire à un employé de Brion, la femme du marchand de vins et son garçon ne trouvent rien à redire à ce beau projet.
Le bandit revêt la livrée du cocher endormi, monte sur le siége à sa place et part après avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades dès que son service sera fini, que sans doute à ce moment ils seront dégrisés.
M. de Trégars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police pour ne pas s'étonner de sa promptitude à obtenir des renseignements précis.
Déjà il poursuivait:
--Juste comme je terminais mon interrogatoire, le médecin arrive. Je lui montre mes ivrognes, et immédiatement il reconnaît que j'ai deviné juste et que ces hommes ont été endormis avec un de ces narcotiques dont se servent certains voleurs pour dépouiller leurs victimes. Une potion qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de couteau, les tire de leur léthargie. Ils ouvrent les yeux et bientôt sont en état de répondre à mes questions. Ils sont furieux du tour qui leur a été joué, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me jurent-ils, pour la première fois le matin même, et ils ignorent jusqu'à son nom....
Il n'était plus de doute possible après de si complètes explications.
Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.
Ce n'était pas d'un vulgaire accident que venait d'être victime Mlle Lucienne, mais d'un crime laborieusement conçu et exécuté avec une audace inouïe, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont les combinaisons, neuf fois sur dix, écartent jusqu'au soupçon et déjouent tous les efforts de la justice humaine.
Comment les choses s'étaient passées, M. de Trégars désormais le discernait aussi clairement que s'il lui eût été donné de recueillir l'aveu des coupables.
Un homme s'était trouvé pour exécuter ce périlleux programme:
Lancer des chevaux à fond de train, jusqu'à les faire s'emporter, et accrocher quelque lourde charrette.
Le misérable jouait sa vie, à ce jeu, la légère voiture devant infailliblement être brisée en mille pièces. Mais il avait dû compter sur son adresse et son sang-froid pour éviter le choc, pour sauter à terre sain et sauf, pendant que Mlle Lucienne, lancée sur le pavé, serait probablement tuée sur le coup....
L'événement avait trompé ses calculs, et il avait été victime de sa scélératesse, mais sa mort était un malheur.
--Car maintenant, reprit le commissaire de police, voilà rompu entre nos mains le fil qui infailliblement nous eût conduit à la vérité. Qui a commandé et payé le crime? Nous le savons, puisque nous savons à qui le crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut à la justice plus que des preuves morales. Vivant, ce bandit eût parlé. Sa mort assure l'impunité des misérables dont il n'était que l'instrument.
--Peut-être! dit M. de Trégars.
Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouvé dans le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et à cette heure si terriblement clair:
«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec l'affaire Van-Klopen... là est le danger...»
Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'oeil, et répondant aux objections de sa vieille expérience, bien plus qu'il ne s'adressait à M. de Trégars:
--On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adressées à Vincent Favoral, elles attestent sa complicité. C'est lui qui s'était chargé d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est-à-dire avec Lucienne. C'est lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait traité avec le faux cocher.
Il demeura plus d'une minute plongé dans ses réflexions, puis:
--Mais qui adressait ces recommandations à Vincent Favoral? reprit-il. Le savez-vous, monsieur le marquis?...
Ils se regardaient, et le même nom leur montait aux lèvres:
--La baronne de Thaller....
Ce nom, cependant, ils ne le prononcèrent pas....
Le commissaire de police s'était rapproché du bec de gaz qui éclairait le bureau des époux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le billet avec la plus méticuleuse attention, étudiant le grain et la transparence du papier, l'encre, les caractères....
Et à la fin:
--Ce billet, déclara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste, matérielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge d'instruction, un mandat d'amener....
Et Marius se récriant:
--Ce billet, insista-t-il, est écrit de la main gauche, avec de l'encre ordinaire, sur du papier écolier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or, toutes les écritures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.
Mais M. de Trégars ne se tenait pas pour battu.
--Attendez! interrompit-il.
Et brièvement, bien qu'avec la dernière exactitude, il se mit à raconter sa visite à l'hôtel de Thaller, son entretien avec Mlle Césarine, avec la baronne ensuite, et enfin avec le baron.
C'est d'une façon saisissante qu'il retraçait la scène qui avait eu lieu dans le grand salon, entre Mme de Thaller et un homme de mine plus que suspecte, cette scène dont une glace lui avait livré jusqu'au moindre détail....
Le sens en éclatait, désormais, plus clair que le jour.
Cet homme de mine suspecte avait été un des entremetteurs du meurtre, de là le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et sa précipitation à le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi lorsqu'il lui avait adressé la parole, c'est qu'il lui annonçait l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie, c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait été tué du même coup et qu'elle se trouvait ainsi débarrassée d'un complice dangereux....
Le commissaire de police hochait la tête.
--Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....
De nouveau M. de Trégars l'arrêta.
--Je n'ai pas terminé, fit-il.
Et il poursuivit plus vite, disant à quel guet-apens il venait d'échapper, comment tout à coup, dans un restaurant, il avait été brutalement provoqué par un inconnu, comment il s'était précipité sur cet abject drôle et lui avait arraché une lettre accablante et qui ne pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'était chargé.
Les yeux du commissaire de police étincelaient.
--Cette lettre! s'écria-t-il, cette lettre!...
Et dès qu'il l'eut parcourue:
--Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... «Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant....» Le marquis de Trégars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... «Ce sera pour vous l'affaire d'un coup d'épée....» Naturellement, les morts ne gênent personne.... «Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez ronde...» Honnête commerce, en vérité!...
L'excellent homme se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.
--Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base où asseoir nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le gredin qui vous a provoqué, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera vengée!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent Favoral!... Mais bast! on finira bien par le dénicher. J'ai vu ce tantôt le juge d'instruction chargé de l'affaire du _Crédit mutuel_, et sur un mot de lui, la préfecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un flair supérieur et qui savent leur métier....
Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant à la main les médicaments qu'il était allé chercher....
--J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!
Et désolé d'être resté si longtemps absent, inquiet et pressé de remonter:
--Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant à M. de Trégars bien plus qu'au commissaire de police.
Pour toute réponse, ils le suivirent.
C'était un pauvre logis que la chambre de Mlle Lucienne, sans autres meubles qu'un étroit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de paille et une petite table. Au lit et aux fenêtres étaient des rideaux de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, était devenue jaune à la lessive.
Souvent Maxence avait supplié son amie de prendre un logement plus confortable, toujours elle avait refusé.
--Il faut économiser, répondait-elle; cette chambre me suffit, et d'ailleurs j'y suis habituée.
Lorsque M. de Trégars et le commissaire y arrivèrent, la maîtresse de l'_Hôtel des Folies_, l'estimable Mme Fortin, était acroupie devant la cheminée où elle avait allumé du feu et où elle surveillait une tisane.
Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les lèvres:
--Chut! fit-elle, prenez garde de la réveiller!
Précaution inutile:
--Je ne dors pas, fit Mlle Lucienne d'une voix faible; mais qui donc est là?
--Moi, répondit Maxence en s'avançant vers le lit.
Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les épouvantables angoisses de Maxence. Elle était plus blanche que le drap, et la fièvre, cette fièvre horrible qui suit les graves blessures, donnait à ses yeux un éclat sinistre.
--Vous n'êtes pas seul, Maxence, reprit-elle.
--Je suis avec lui, mon enfant, répondit le commissaire. Je viens vous demander pardon de vous avoir si mal protégée....
D'un geste triste et doux, elle hochait la tête:
--C'est moi qui ai manqué de prudence, interrompit-elle, car aujourd'hui, en route, il m'avait semblé m'apercevoir de quelque chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est arrivé ce soir serait quand même arrivé un jour ou l'autre.... Les misérables qui depuis tant d'années s'acharnent après moi doivent être contents.... Ils vont être débarrassés de moi....
--Lucienne!... fit douloureusement Maxence.
M. de Trégars, à son tour, s'était approché.
--Vous vivrez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix émue, vous vivrez pour apprendre à aimer la vie....
Et comme elle arrêtait sur lui ses grands yeux surpris:
--Vous ne me connaissez pas, ajouta-t-il.
Timidement, et comme si elle eût douté de la réalité:
--Vous, fit-elle, le marquis de Trégars....
--Oui, mademoiselle... votre frère....
Arbitre des événements, Marius de Trégars ne se fût, certainement, ni si vite, ni si complétement découvert.
Mais comment demeurer maître de soi, devant ce lit où une pauvre fille allait mourir peut-être, sacrifiée aux terreurs et aux convoitises de la misérable qui était sa mère, mourir à vingt ans, victime du plus lâche et du plus odieux des crimes! Comment se défendre d'une immense pitié, à la vue de cette infortunée qui avait enduré tout ce que peut souffrir une créature humaine, dont la vie n'avait été qu'une lutte douloureuse, dont le courage s'était haussé au-dessus de toutes les adversités, et qui avait su traverser sans une souillure toutes les fanges parisiennes!...
Marius d'ailleurs n'était pas de ces hommes qui se défient de leur premier mouvement; qui ne s'émeuvent qu'à bon escient; qui réfléchissent et calculent avant de s'abandonner aux inspirations de leur coeur.
Lucienne était bien la fille du marquis de Trégars, il en avait acquis la certitude absolue; il savait que le même sang coulait dans leurs veines.... Il le lui dit.
Et il le lui dit surtout parce qu'il la jugeait en danger et qu'il voulait, si elle venait à mourir, qu'elle eût eu du moins cette joie suprême.
Pauvre Lucienne.... Jamais elle n'avait osé rêver un tel bonheur. Tout son sang afflua à ses joues, et d'un accent où vibrait toute son âme:
--Ah! maintenant, oui, prononça-t-elle, oui, je voudrais vivre!
Le commissaire de police, lui aussi, était ému:
--Soyez sans inquiétude, mon enfant, dit-il de sa bonne voix, avant quinze jours vous serez sur pieds; M. de Trégars est un fameux médecin!
Cependant elle avait essayé de se soulever sur ses oreillers, et ce seul mouvement lui avait arraché un cri de douleur:
--Mon Dieu! que je souffre!
--Voilà ce que c'est que de ne pas vous tenir tranquille, ma chérie, fit la Fortin, d'un ton de gronderie maternelle. Oubliez-vous donc que le docteur vous a expressément défendu de bouger?
C'est que c'était une femme de tête, que l'hôtesse de l'_Hôtel des Folies_, et dont rien n'était capable d'altérer l'admirable sang-froid. En ce moment même, elle se creusait la cervelle à chercher quel profit elle pourrait bien tirer de cette aventure.
Appelant dans l'embrasure de la fenêtre le commissaire de police, M. de Tregars et Maxence, elle se mit à leur expliquer avec force soupirs qu'il était fort imprudent de troubler le repos de Mlle Lucienne. Elle était bien malade, la chère fille, affirmait l'estimable hôtelière, bien plus malade que ces messieurs ne l'imaginaient. Elle avait été horriblement meurtrie, une de ses épaules était luxée, et le médecin redoutait quelqu'une de ces lésions internes dont les symptômes mortels ne se révèlent que plus tard....
Son avis était donc qu'on se hâtât d'envoyer chercher une garde-malade.
Certes, il lui eût été doux de passer la nuit au chevet de sa chère locataire; mais elle n'y devait pas songer, réclamée qu'elle était par les soins de son hôtel, car elle ne pouvait se reposer en rien sur son mari, le sieur Fortin étant d'une santé très-délicate et ayant un sommeil si profond qu'on pouvait bien briser toutes les sonnettes sans l'éveiller assez pour tirer le cordon.
Heureusement elle connaissait dans le voisinage une veuve qui était l'honnêteté même, et qui n'avait pas sa pareille pour soigner les malades.... Devait-elle la faire prévenir?... Car il était absolument nécessaire que Mlle Lucienne eût une femme près d'elle....
C'est d'un regard inquiet et suppliant que Maxence consultait M. de Trégars. Dans ses yeux se lisait la proposition qui lui brûlait les lèvres:
--Si j'allais chercher Gilberte?
Cette proposition, il n'eut pas le temps de la formuler.
Si bas qu'on eût parlé, Mlle Lucienne avait entendu.
--J'ai une amie, dit-elle, qui, certainement, me rendrait ce triste service de me veiller.
Les autres se rapprochèrent.
--Quelle amie? interrogea le commissaire de police.
--Vous la connaissez bien, monsieur, c'est cette pauvre fille qui m'avait recueillie chez elle, aux Batignolles, à ma sortie de l'hôpital, qui m'est venue en aide pendant la Commune, et que vous avez tirée des prisons de Versailles....
--Savez-vous donc ce qu'elle est devenue?...
--Je le sais depuis hier que j'ai reçu une lettre d'elle. Oh! une lettre bien amicale. Elle m'écrit qu'elle a trouvé de l'argent pour monter un atelier de couturière et qu'elle compte sur moi pour l'aider et surveiller ses ouvrières. C'est rue Saint-Lazare qu'elle va s'établir, ces jours-ci, et en attendant, elle demeure rue du Cirque....
M. de Trégars et Maxence avaient tressailli.
--Comment donc s'appelle votre amie? demandèrent-ils vivement.
--Zélie Cadelle.
Ignorant les détails de la visite des deux jeunes gens rue du Cirque, le commissaire de police ne pouvait s'expliquer leur trouble.
--Je crois, dit-il, qu'il serait peu convenable de s'adresser maintenant à cette fille.
--C'est à elle seule, au contraire, que nous devons recourir, interrompit M. de Trégars.
Et comme il avait ses raisons de se défier de la Fortin, il entraîna le commissaire hors de la chambre, sur le palier, et là, en deux mots, il lui expliqua que cette Zélie était précisément la femme qu'il avait trouvée rue du Cirque, dans ce somptueux hôtel où Vincent Favoral, sous le nom de M. Vincent, menait, au dire des voisins, un train de prince.
Le commissaire de police était confondu.
Comment n'avait-il pas su cela plus tôt!... A quoi tiennent cependant les destinées!... Enfin, mieux valait tard que jamais.
--Ah! vous avez raison cent fois, monsieur le marquis, déclara-t-il. Cette fille, évidemment, doit connaître le secret de Vincent Favoral, le mot de l'énigme que nous cherchons en vain.... Ce qu'elle n'a pas dit à vous, un étranger, elle le dira à Lucienne, son amie....
Maxence s'offrait pour courir chercher Zélie Cadelle.
--Non, lui répondit Marius, elle n'aurait qu'à vous connaître, elle se défierait, elle refuserait de venir.
C'est donc le sieur Fortin qui fut expédié rue du Cirque, et qui partit en maugréant, encore bien qu'on lui eût donné cent sous pour sa course et cent sous pour prendre une voiture....
--Et maintenant, dit le commissaire de police à Maxence, nous allons, vous et moi, nous retirer, moi parce que ma qualité de commissaire effaroucherait Mme Cadelle, vous parce qu'étant le fils de Vincent Favoral vous la gêneriez certainement....
Ils sortirent donc, mais M. de Trégars ne resta pas longtemps seul avec Mlle Lucienne.
Le sieur Fortin avait eu la délicatesse de ne pas muser en route.
Onze heures sonnaient, lorsque Zélie Cadelle entra comme un tourbillon dans la chambre de son amie.
Telle avait été sa hâte d'accourir, qu'elle n'avait pas pensé à sa toilette. Elle avait campé sur ses cheveux dépeignés le premier chapeau qui lui était tombé sous la main, et jeté un châle sur le vieux peignoir que Marius lui avait vu le tantôt.
--Comment, ma pauvre Lucienne, s'écria-t-elle, tu serais si malade que cela!...
Mais elle s'arrêta court; elle venait de reconnaître M. de Trégars; et d'un ton soupçonneux:
--Voilà une rencontre!... fit-elle.
Marius s'inclina.
--Vous connaissez Lucienne?
Ce qu'elle entendait par là, il le comprit.
--Lucienne est ma soeur, madame, dit-il froidement.
Elle haussa les épaules.
--Quelle blague!...
--C'est la vérité, affirma Mlle Lucienne, je te le jure, et tu sais que je ne mens jamais....
Mme Zélie tombait des nues.
--Puisque tu le dis!... grommela-t-elle.... Mais c'est égal, c'est raide....
D'un geste, M. de Trégars lui imposa silence:
--C'est même parce que Lucienne est ma soeur, reprit-il, que vous la voyez là, sur ce lit.... On a tenté aujourd'hui de l'assassiner....
--Oh!...