L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 15
--Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment j'ai pu découvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de paix qui a sauvé votre fille et qui depuis a veillé sur elle, est celui précisément auquel il m'a été donné de rendre un service autrefois. En complétant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes arrivés jusqu'à la vérité, jusqu'à vous, madame.... Reconnaissez-vous maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser à la justice?...
Qu'elle le reconnût ou non, elle ne daigna pas discuter.
--Après? fit-elle froidement.
Mais M. de Trégars était trop sur ses gardes pour s'exposer, en continuant de la sorte, à livrer le secret de ses desseins.
Et d'ailleurs, s'il était absolument fixé quant aux manoeuvres employées pour dépouiller son père, il n'en était encore qu'aux présomptions pour ce qui concernait Vincent Favoral.
--Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, répondit Marius. Je vous en ai dit assez pour vous mettre à même de juger de la valeur de mes armes....
Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se leva.
--Il suffit, prononça-t-elle. Je vais réfléchir, et, demain, je vous rendrai une réponse....
Elle se disposait à sortir, mais vivement M. de Trégars se jeta entre elle et la porte.
--Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une réponse, c'est ce soir, à l'instant....
Ah!... si elle eût pu l'anéantir d'un regard.
--Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait l'incroyable effort qu'elle faisait pour se maîtriser....
--Elle m'est imposée par les circonstances, madame....
--Vous seriez moins exigeant, si mon mari était là....
Il devait être à portée d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et il parut sur le seuil.
Il est des gens pour lesquels l'imprévu ne compte pas, que nul événement ne saurait déconcerter. Ayant tout risqué, ils s'attendent à tout.
Tel était le baron de Thaller.
D'un coup d'oeil sagace, il examina sa femme et M. de Trégars, et d'un ton de cordiale bonhomie:
--On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.
--Heureusement te voilà! s'écria la baronne.
--Qu'y a-t-il donc?
--Il y a que M. de Trégars abuse odieusement de certaines misères de notre passé....
M. de Thaller riait.
--Voilà bien l'exagération des femmes! dit-il.
Et tendant la main à Marius:
--Je vais faire votre paix, mon cher marquis, ajouta-t-il, c'est dans mes attributions de mari....
Mais, au lieu de prendre cette main qui lui était tendue, M. de Trégars recula.
--Il n'est plus de paix possible, monsieur, je suis un ennemi....
Si la stupeur de M. de Thaller n'était pas réelle, elle était merveilleusement jouée.
--Un ennemi! répéta-t-il.
--Oui, interrompit la baronne, et il faut que je te parle à l'instant, Frédéric. Viens, M. de Trégars t'attendra....
Et elle entraîna son mari dans la pièce voisine, non sans adresser à Marius un regard où étincelait la haine triomphante.
Resté seul, M. de Trégars s'assit.
Loin de le contrarier, cette soudaine intervention du directeur du _Crédit mutuel_ lui paraissait un coup de fortune. Elle lui épargnait une explication plus pénible encore que la première, et ce supplice d'avoir à confondre un misérable en lui prouvant son infamie.
--Et d'ailleurs, pensait-il, quand le mari et la femme se seront consultés, ils reconnaîtront qu'il n'y a pas à lutter et que mieux vaut se rendre.
La délibération fut courte.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées quand M. de Thaller reparut, seul. Il était pâle, et son visage exprimait bien cette douleur de l'honnête homme qui reconnaît trop tard qu'il a mal placé sa confiance.
--Ma femme m'a tout dit! monsieur, commença-t-il....
M. de Trégars s'était levé.
--Eh bien? interrogea-t-il.
--Vous me voyez navré. Ah! monsieur le marquis, devais-je m'attendre à cela de vous? Comment imaginer qu'un jour viendrait où vous regreteriez votre conduite si noble et si désintéressée lors de la mort de votre père? C'est cette conduite cependant qui vous avait valu mon estime. Car je vous estimais, monsieur, et beaucoup, et il me semble vous l'avoir prouvé lorsque M. Marcolet vous présenta chez moi. Rappelez-vous l'accueil que je vous fis et mon empressement à vous ouvrir ma maison et à vous faire asseoir à ma table! C'est que je savais combien votre situation était précaire, depuis l'abandon que vous aviez fait de tous vos biens. C'est que dès lors je cherchais un moyen de réparer l'injustice de la fortune à votre égard....
Décidément, M. de Thaller se posait en bienfaiteur méconnu, et pour bien peu il eût accusé Marius de la plus noire ingratitude.
Toujours du même ton paterne:
--Ce moyen, poursuivit-il, je l'avais trouvé: c'était de vous donner ma fille, avec une dot assez ronde pour vous permettre de porter brillamment votre nom. Et je pensais que vous aviez pénétré mes intentions. Et je me réjouissais en constatant que ma fille n'était pas insensible à vos assiduités....
Il était hardi de parler des assiduités de Marius qui, de tout temps, s'était étudié à garder près de Mlle Césarine une réserve glacée.
--Ainsi donc, continuait le baron, j'avais le droit de vous croire et je vous croyais mon ami. Et c'est vous cependant qui, au lendemain du malheur qui me frappe, essayez de me porter le coup de grâce. C'est vous qui voudriez m'écraser sous des calomnies ramassées au ruisseau....
D'un geste, M. de Trégars l'arrêta.
--Pour que vous prononciez ce mot de calomnie, il faut que Mme de Thaller ne vous ait pas rapporté exactement mes paroles....
--Elle me les a rapportées sans y rien changer.
--C'est qu'alors elle ne vous a pas dit la valeur des preuves que j'ai entre les mains....
Le baron persistait, eût dit Mlle Césarine, à «la faire à l'attendrissement.»
--Il n'est guère de famille, reprit-il, où il ne se trouve quelqu'un de ces secrets douloureux qu'on s'efforce de dérober à la méchanceté du monde. Il en est un, dans la mienne: oui, c'est vrai, ma femme avant notre mariage avait eu une fille que la misère l'avait forcée d'abandonner.... Depuis, tout ce qui est humainement possible, nous l'avons fait pour retrouver cette enfant, mais nos efforts sont demeurés stériles. C'est un grand malheur et qui a pesé sur toute notre vie, ce n'est pas un crime. Si pourtant vous croyez qu'il soit de votre intérêt de divulguer notre secret et de déshonorer une femme, libre à vous, je ne puis vous en empêcher. Mais je vous le déclare, ce fait est tout ce qu'il y a de réel parmi vos accusations. Votre père, dites-vous, a été dupé et dépouillé. De qui vous est venue cette idée?
De Marcolet, sans doute, un homme taré, devenu mon ennemi mortel depuis le jour où, jouant au fin avec moi, il ne s'est pas trouvé le plus fin? De Costeclar, peut-être, qui ne me pardonne pas de lui avoir refusé ma fille et qui me hait parce que je sais qu'il a fait des faux, autrefois, et qu'il serait au bagne sans l'excessive indulgence de votre père? Eh bien! Costeclar et Marcolet vous ont trompé. Si le marquis de Trégars s'est ruiné, c'est qu'il avait entrepris un métier qu'il ignorait, et qu'il a spéculé à tort et à travers. On perd très-vite une fortune sans que les voleurs y soient pour rien.
Quant à prétendre que j'ai profité des détournements de mon caissier, c'est inepte, et il ne peut y avoir à le soutenir que Jottras et Saint-Pavin, deux mauvais drôles que dix fois j'ai eu l'occasion d'envoyer en police correctionnelle et qui étaient les complices de Favoral. La justice d'ailleurs est saisie de l'affaire, et je prouverai au grand jour de l'audience, comme je l'ai prouvé dans le cabinet du juge d'instruction, que pour sauver le _Crédit mutuel_, j'ai sacrifié plus de la moitié de ma fortune....
Impatienté par ce plaidoyer dont le but manifeste était de l'amener à discuter et à se découvrir:
--Concluez, monsieur, interrompit durement M. de Trégars.
Toujours du même ton placide:
--Conclure est aisé, répondit le baron. Vous allez, m'a dit ma femme, épouser une jeune fille que vous aimez, la fille de mon ancien caissier, qui est d'une exquise beauté, mais qui n'a pas le sou.... Il lui faudrait une dot....
--Monsieur!...
--Jouons cartes sur table. Je suis dans une passe difficile. Vous savez ma situation et vous voulez l'exploiter.... Eh bien! nous pouvons nous entendre.... Que diriez-vous si je donnais à Mlle Gilberte la dot que je destinais à ma fille....
Tout le sang de M. de Trégars lui sauta à la face.
--Ah! plus un mot! s'écria-t-il avec un geste d'une violence inouïe.
Mais se maîtrisant presque aussitôt:
--Je veux, ajouta-t-il, la fortune de mon père; je veux que vous remettiez dans la caisse du _Crédit mutuel_ les douze millions qui y ont été volés....
--Sinon?
--Je m'adresserai à la justice.
Ils restèrent un moment face à face, les yeux dans les yeux, puis:
--Avez-vous réfléchi? demanda M. de Trégars.
Sans soupçonner peut-être que son offre était une nouvelle injure:
--J'irai jusqu'à quinze cent mille francs, répondit M. de Thaller..., et je paie comptant.
--C'est votre dernier mot?
--Oui.
--Si je porte plainte, avec les preuves que je puis fournir, vous êtes perdu....
--C'est ce que nous verrons.
Insister eût été puéril.
--Soit nous verrons! dit M. de Trégars.
Et il sortit, et en remontant dans son fiacre qui l'attendait à la porte de l'hôtel, il se demandait d'où pouvait venir l'assurance du baron de Thaller, et s'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures....
Il allait être huit heures, et Maxence, Mme Favoral et Mlle Gilberte devaient l'attendre avec une fiévreuse impatience; mais il n'avait rien pris depuis le matin, il se fit arrêter devant un des restaurants du boulevard.
Il venait de se faire servir à dîner, quand à la table voisine vint s'asseoir un homme d'un certain âge déjà, mais alerte et vigoureux encore, à tournure militaire, portant moustache et la boutonnière pavoisée d'ordres multicolores.
En moins d'un quart d'heure M. de Trégars eut expédié un potage et une tranche de boeuf, et il se hâtait de sortir, lorsque son pied, sans qu'il pût s'expliquer comment, heurta le pied du dîneur son voisin.
Bien persuadé que la faute ne venait pas de lui, il s'empressa néanmoins de s'excuser, mais le dîneur se mit à se fâcher tout rouge, et si haut que tout le monde se retournait....
Si agacé qu'il fût, Marius renouvela ses excuses....
Mais l'autre, pareil à ces poltrons qui croient avoir trouvé plus poltron qu'eux, s'était dressé et se répandait en injures grossières.
M. de Trégars levait le bras pour lui infliger la correction méritée, lorsque soudain se représenta à son esprit la scène du grand salon de l'hôtel de Thaller. Il revit, comme dans la glace, l'homme de mauvaise mine écoutant d'un air inquiet les propositions de Mme de Thaller et se mettant ensuite à écrire....
--C'est cela! s'écria-t-il, éclairé par une foule de circonstances, qui, sur le moment, lui avaient échappé.
Et sans plus réfléchir, saisissant son adversaire à la gorge, il le renversa, les reins sur la table, le maintenant du genou.
--Je suis sûr qu'il a la lettre sur lui, disait-il aux gens qui l'entouraient.
Et en effet, de la poche de côté du misérable, il tira une lettre qu'il déplia et qu'il se mit à lire à haute voix:
«Je vous attends, mon cher commandant; arrivez vite, car la chose presse. Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant, ce sera pour vous l'affaire d'un coup d'épée, et pour nous l'occasion de partager une somme assez ronde...»
--Et voilà pourquoi il me provoquait, ajouta M. de Trégars.
Deux garçons s'étaient emparés du misérable, qui se débattait furieusement; et on parlait de le livrer aux sergents de ville....
--A quoi bon!... fit Marius, j'ai sa lettre, cela suffit, la police saura bien où le prendre....
Et l'homme ayant été lâché, M. de Trégars regagna son fiacre:
--Rue Saint-Gilles, commanda-t-il au cocher, et bon train s'il se peut!...
X
Rue Saint-Gilles, les heures se traînaient lentes et mornes....
Après le départ de Maxence courant au rendez-vous de M. de Trégars, Mme Favoral et sa fille étaient restées seules avec M. Chapelain et avaient eu à subir le flot de sa colère et de ses interminables doléances.
C'était certes un homme excellent que l'ancien avoué, et trop juste pour faire retomber sur Mlle Gilberte et sa mère la responsabilité des actes de Vincent Favoral. Il ne mentait pas lorsqu'il leur affirmait avoir pour elles une affection sincère et qu'elles pouvaient compter sur son dévouement. Mais il perdait cent soixante mille francs, et quand on perd une si grosse somme on est de méchante humeur et peu disposé à l'optimisme.
Le plus cruel ennemi des pauvres femmes les eût moins impitoyablement torturées que cet ami dévoué.
Il ne leur épargna pas un détail attristant de cette réunion de la rue du Quatre-Septembre d'où il sortait. Il leur exagérait l'assurance superbe du directeur du _Crédit mutuel_, et la bénignité confiante des actionnaires.
--Ce baron de Thaller, leur disait-il, est bien le plus impudent drôle et le plus habile gredin que j'aie vu en ma vie. Il s'en tirera, vous verrez, les chausses nettes et les poches pleines. Qu'il ait ou non des complices, Vincent sera le bouc émissaire, il faut en faire notre deuil....
Son intention formelle était de consoler Mme Favoral et Mlle Gilberte. Il eût juré de les désespérer qu'il ne s'y fût pas pris autrement.
--Pauvres femmes! ajoutait-il, qu'allez-vous devenir! Maxence est un bon et loyal garçon, j'en suis sûr, mais si faible, si étourdi, si avide de plaisir!... Il a déjà bien du mal à se tirer seul d'affaire. De quel secours vous sera-t-il?
Puis venaient les conseils:
Mme Favoral, déclarait-il, ne devait pas hésiter à demander une séparation que le tribunal lui accorderait certainement. Faute de cette précaution, elle resterait toute sa vie sous le coup des dettes de son mari, et incessamment exposée aux avanies des créanciers.
Et toujours son refrain était:
--Qui jamais se fût attendu à cela de Vincent!... Un ami de vingt ans!... Cent soixante mille francs! A qui se fier désormais!
De grosses larmes roulaient silencieusement le long des joues flétries de Mme Favoral.
Mais Mlle Gilberte était de celles pour qui la pitié d'autrui est le pire malheur et la plus poignante souffrance.
Vingt fois elle fut sur le point de s'écrier:
--Réservez votre compassion, monsieur, nous ne sommes ni si à plaindre ni si abandonnées que vous le pensez.... Notre malheur nous a révélé un ami véritable, qui ne parle pas, lui, qui agit....
Enfin, comme midi sonnait, M. Chapelain se retira, en annonçant qu'il reviendrait le lendemain savoir des nouvelles et apporter encore des consolations.
--Enfin, Dieu merci! nous voilà seules! dit Mlle Gilberte à sa mère.
Elles n'eurent pas la paix pour cela.
Si grand qu'eût été le bruit du désastre de Vincent Favoral, il n'avait pas éveillé sur le coup tous les gens qui lui avaient confié leurs économies. Tant que dura le jour il y eut, pendus à la sonnette, des créanciers prévenus tardivement.
Ils entraient, malgré la servante, rouges de colère, promenant de tous côtés des regards avides, comme s'ils eussent cherché un gage à emporter.
Tous voulaient voir M. Favoral, prétendant qu'il devait être caché quelque part dans la maison, qu'ils le savaient de source sûre, et en se retirant, ils proféraient des injures grossières et toutes sortes de menaces.
Puis le papier timbré pleuvait.
La vieille portière, qui ne se fût pas dérangée pour une lettre pressée, retrouvait ses jambes de vingt ans pour monter les sommations que les huissiers apportaient par trois et quatre à l'heure.
Mme Favoral en perdait tout courage:
--Quelle honte!... gémissait-elle. Sera-ce donc toujours ainsi désormais!
Et elle s'épuisait en conjectures inutiles sur les causes de la catastrophe, cherchant dans le passé les indices qui eussent dû la prévenir et qu'elle n'avait pas discernés.
Car elle était superstitieuse, comme toutes les âmes faibles dont le malheur a brisé les ressorts et qui jamais n'ont essayé de réagir contre la destinée.
Elle rappelait que le mois d'avril lui avait de tout temps été funeste, et que c'était toujours un samedi qu'elle avait eu ses grands sujets d'affliction.
C'était un samedi qu'elle avait perdu sa mère, un samedi qu'elle avait été mariée, un samedi qu'elle avait vu M. de Thaller pour la première fois et que Vincent Favoral était entré au _Crédit mutuel_....
Tels étaient l'affaissement de son esprit et le désordre de sa pensée, qu'elle ne savait plus qu'espérer ni que craindre, et que d'une minute à l'autre elle souhaitait les choses les plus contradictoires.
Elle eût voulu savoir son mari en sûreté à l'étranger, et cependant elle se fût estimée moins malheureuse si elle l'eût su caché près d'elle, dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et néanmoins elle en était à envier le sort de ces pauvres femmes dont le mari est à Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs fois la semaine.
Et obstinément les mêmes questions lui revenaient aux lèvres:
--Où est-il en ce moment? que fait-il? à quoi pense-t-il? Comment a-t-il l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce soit une femme qui l'ait poussé à l'abîme?... Et si oui, quelle est cette femme?...
Bien autres étaient les pensées de Mlle Gilberte....
Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque réalisation de ses espérances. La catastrophe de son père lui avait donné l'occasion d'éprouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver supérieur à ce qu'elle eût oser rêver. Le nom de Favoral était à jamais flétri, mais elle allait être la femme de Marius, la marquise de Trégars....
Et dans la candeur de son honnêteté, elle s'accusait de ne pas prendre assez de part à la douleur de sa mère, et elle s'indignait de sentir au dedans d'elle-même des tressaillements de joie....
--Où est Maxence, demandait cependant Mme Favoral, où est M. de Trégars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs démarches....
--Ils rentreront sans doute pour dîner, répondait Mlle Gilberte.
C'était si bien sa conviction, qu'elle avait donné des ordres à la servante pour que le dîner fût un peu meilleur que de coutume, et tout ce qu'elle avait de sang lui affluait au coeur à l'idée qu'elle allait être bientôt assise près de Marius, entre sa mère et son frère.
Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.
--C'est lui! fit la jeune fille, en se levant toute palpitante.
Non. C'était encore la portière. Elle apportait, cette fois, une assignation qui enjoignait à Mme Favoral, sous les peines édictées par la loi, d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure précise, devant le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au Palais-de-Justice.
La pauvre femme faillit se trouver mal.
--Vincent serait-il arrêté? balbutia-t-elle.
Et tout de suite:
--Que veut de moi ce juge? ajouta-t-elle. Il devrait être défendu d'appeler en témoignage une femme contre son mari, des enfants contre leur père....
--M. de Trégars te dira comment répondre, maman, fit Mlle Gilberte.
Mais sept heures sonnèrent, puis huit heures, ni M. de Trégars, ni Maxence ne paraissaient.
L'inquiétude s'emparait de la mère et de la fille, quand enfin, un peu avant neuf heures, elles entendirent des pas dans l'antichambre.
Marius de Trégars parut presque aussitôt.
Il était pâle, et son visage portait les traces des écrasantes fatigues de la journée, des soucis qui l'agitaient et des réflexions que lui avait inspirées la provocation dont il avait failli être dupe l'instant d'avant.
--Maxence n'est pas ici? demanda-t-il tout d'abord.
--Nous ne l'avons pas vu, répondit Mlle Gilberte.
Il parut si surpris que Mme Favoral, épouvantée, se dressa.
--Qu'est-ce encore, mon Dieu! s'écria-t-elle.
--Rien, madame, dit M. de Trégars, rien qui doive vous inquiéter. Forcé il y a une couple d'heures de me séparer de Maxence, je lui avais donné rendez-vous ici.... S'il n'y est pas, c'est qu'il aura été retenu... je sais où, et je vous demande la permission d'y courir....
Il sortit, en effet, mais Mlle Gilberte le suivit dans l'antichambre, et lui prenant la main:
--Que vous êtes bon, commença-t-elle, et comment vous remercier jamais....
Il l'arrêta:
--Oh! vous ne me devez pas de remercîments, ma bien-aimée, car il y a dans mon fait plus d'égoïsme que vous ne croyez. C'est ma cause encore plus que la vôtre que je défends.... Du reste, tout va bien, ayez confiance!...
Et sans vouloir s'expliquer davantage, il reprit sa course.
C'est qu'en effet il croyait bien savoir où retrouver Maxence. Il ne doutait pas que Maxence en le quittant n'eût couru à l'_Hôtel des Folies_, rendre compte à Mlle Lucienne des démarches de la journée. Et s'il était contrarié qu'il s'y fût attardé, à la réflexion il ne s'en étonnait pas.
C'est donc à l'_Hôtel des Folies_ qu'il se rendait. Maintenant qu'il avait démasqué ses batteries et engagé la lutte, il ne lui déplaisait pas de se trouver en face de Mlle Lucienne.
En moins de cinq minutes il eut atteint le boulevard du Temple.
Devant l'étroit couloir des honorables époux Fortin, une douzaine de badauds stationnaient et causaient le nez en l'air.
M. de Trégars s'avança, prêtant l'oreille.
--C'est un épouvantable accident, disait l'un, une si jolie fille, toute jeune!...
--Moi, déclarait un autre, c'est le cocher que je plains, car enfin, si cette jolie coquine était dans cette voiture, c'était pour son plaisir, tandis que le pauvre cocher faisait son état, lui!...
De tout temps le Parisien a été curieux et quelque peu badaud.
Huit jours après qu'une femme s'est jetée par la fenêtre, il y a encore des groupes devant la maison, des gens qui restent des heures, plantés sur leurs jambes, mesurant de l'oeil la hauteur de l'étage, tâtant le pavé du bout de leur canne et épiloguant sur les circonstances du drame.
M. de Trégars savait cela, mais un pressentiment confus lui serrait le coeur.
S'adressant à l'un de ces braves bourgeois:
--Avez-vous des détails? lui demanda-t-il.
Flatté de la confiance:
--Certes, j'en ai, répondit-il, étant négociant du quartier.... Je n'ai pas vu la chose personnellement de mes yeux, mais ma femme l'a vue.... C'était terrible.... La voiture, une superbe voiture de maître, ma foi! venait du côté de la Madeleine. Les chevaux étaient emportés et déjà il y avait eu un malheur, place du Château-d'Eau, une vieille femme avait été renversée.... Tout à coup, tenez, là-bas, en face du magasin de jouets, qui est le mien, voilà que la roue de la voiture accroche la roue d'un énorme camion, et aussitôt, patatras! le cocher est jeté à terre et aussi la dame qu'il conduisait, qui est une belle fille qui demeure dans cet hôtel....
--Plantant là le complaisant narrateur, M. de Trégars se précipita dans l'étroit couloir de l'_Hôtel des Folies_.
Et au moment où il arriva dans la cour, il se trouva en présence de Maxence....
Blême, la tête nue, les yeux égarés, secoué par un horrible tremblement nerveux, le pauvre garçon semblait un fou....
Apercevant M. de Trégars:
--Ah! mon ami, s'écria-t-il, quel malheur!...
--Lucienne?
--Morte, peut-être.... Le médecin ne répond pas d'elle.... Je cours chez le pharmacien faire exécuter une ordonnance....
Il fut interrompu par le commissaire de police dont la bienveillante protection avait jusqu'à ce jour préservé Mlle Lucienne.
Il sortait de la petite pièce du rez-de-chaussée qui servait aux époux Fortin de chambre, de bureau et de salle à manger....
A la lueur du bec de gaz qui éclairait la cour, il avait reconnu Marius de Trégars. Il vint à lui, et lui serrant la main:
--Eh bien! fit-il, vous savez....
--Oui.