L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble

Chapter 14

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--Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage à la mémoire d'un père, que de le venger des impostures dont il a été victime de son vivant.... Oui, madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un intérêt que vous allez comprendre.... J'avais déjà très-inutilement dépouillé plusieurs cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une année où mon père habitait Paris, des lettres attirèrent mon attention. Elles étaient écrites sur un papier grossier, d'une écriture toute primitive, et fourmillaient de fautes d'orthographe. Elles étaient signées tantôt Phrasie, tantôt marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers, 3, Paris-Grenelle.

D'un geste familier, Mme de Thaller remontait les épaulettes de sa robe de bal.

--Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voilà en pleine pastorale....

--Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait dû se passer.... Mon père avait rencontré une ouvrière d'une rare beauté, il s'en était épris, et comme il était tourmenté de la crainte de n'être aimé que pour son argent, il s'était fait passer pour un pauvre employé de ministère....

--Très-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.

Mais il n'était pas d'impertinence capable d'altérer le sang-froid de Marius de Trégars.

--Roman, peut-être, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour.... Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientôt dans une de ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de février 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, écrit-elle, à une de ses parentes qui demeure dans le Midi, près de Toulouse.... Ce fut cet événement, sans doute, qui décida mon père à se découvrir. Il avoue qu'il n'est pas un pauvre employé, mais bien le marquis de Trégars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitôt le ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abîme les mains, qu'elle a charmantes.... Résultat: moins de quinze jours après la naissance de sa fille, mon père installe sa jolie maîtresse, 87, rue de Bourgogne, sous le nom de Mme Devil; elle a un appartement ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une voiture....

Ce n'était plus des marques d'ennui, c'était des signes d'impatience, que donnait Mme de Thaller....

Son geste semblait dire:

--Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!

Impassible, M. de Trégars poursuivait:

--Libres désormais de se voir chaque jour, mon père et sa maîtresse cessent de s'écrire. Mais Mme Devil ne perd pas son temps. En moins de huit mois, de février à septembre, elle détermine mon père à disposer, non en sa faveur, elle est bien trop désintéressée pour cela, mais en faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En septembre, la correspondance reprend. Mme Devil découvre qu'elle n'est pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'écriture meilleure et l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leçons.

Elle se plaint de sa situation précaire et gémit de n'être qu'une fille entretenue; l'avenir l'épouvante, elle a soif de considération.... Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps où elle était ouvrière; pourquoi a-t-elle été si faible! Ah! qu'elle paye cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs débats et d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se présente pour elle un parti inespéré: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent mille francs, lui donnerait son nom et reconnaîtrait sa fille, sa pauvre chère petite fille adorée.... Longtemps mon père hésite, sa jolie maîtresse lui tient au coeur.... Mais elle le presse si vivement et avec une habileté si rare; elle lui démontre si bien que ce mariage assurera le bonheur de leur fille, que mon père se résout au sacrifice.... Et dans une note, en marge d'une dernière lettre, il écrit qu'il vient de donner deux cent mille francs à Mme Devil, qu'il ne la reverra plus, et qu'il retourne vivre en Bretagne, où il veut, à force d'économies, réparer la brèche qu'il vient de faire à sa fortune....

D'un ton léger:

--Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit Mme de Thaller.

--Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues années, mon père se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trégars. Mais l'ennui le prit à la longue, au fond de sa solitude; il revint à Paris.... Chercha-t-il à revoir son ancienne maîtresse? Je ne le crois pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutôt, sachant son arrivée, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la retrouvait plus séduisante que jamais, et d'après ce qu'elle lui écrivait, riche et considérée, car son mari était devenu un personnage. Elle eût été complétement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui eût été possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois, qui avait eu les prémices de son coeur, et auquel elle devait sa position....

J'ai cette lettre. L'écriture élégante, le style et la parfaite correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de Javelle.

Seulement, elle n'est pas signée. La petite ouvrière est devenue prudente; elle a beaucoup à perdre, elle craint de se compromettre....

A huit jours de là, par un billet laconique et qu'on jurerait arraché à la passion, elle supplie mon père de la venir voir chez elle.

Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit être la sienne, et qu'il se met à idolâtrer!...

Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de s'appartenir; son ancienne maîtresse peut disposer de sa fortune et de sa volonté!...

Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage des visites de mon père! Dans une lettre, qui est un chef-d'oeuvre de diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soupçons, écrit-elle, à quelles extrémités ne se porterait-il pas s'il venait à découvrir la vérité! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour mon père un moyen peut-être de justifier sa continuelle présence. Que ne s'associe-t-il avec ce jaloux....

C'est avec un empressement d'enfant que mon père saisit ce moyen unique. Mais il faut de l'argent. Il vend ses propriétés et annonce partout qu'il a de grandes idées financières et qu'il va décupler sa fortune.

Le voilà l'associé du mari de son ancienne maîtresse, lancé dans les spéculations, gérant d'une société. Il croit ses affaires excellentes, il est persuadé qu'il gagne un argent fou. Pauvre honnête homme! On lui prouve un matin qu'il est ruiné et de plus compromis. Et cela semble si bien la vérité, que j'interviens et que je paye les créanciers. Nous voilà dépouillés, mais l'honneur était sauf. A quelques semaines de là, mon père mourait désespéré....

Avec cet empressement qui trahit la joie d'échapper enfin à un gêneur impitoyable, la baronne de Thaller s'était à demi levée.

Un regard de M. de Trégars la cloua sur son fauteuil, lui glaçant aux lèvres la plaisanterie qui déjà y montait.

--Je n'ai pas achevé! dit-il d'un ton rude.

Et sans souffrir d'interruption:

--De cette correspondance, reprit-il, résultait la preuve irrécusable, flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps soupçonnée par mon vieil ami le général comte de Villegré. Il devenait évident pour moi, que mon pauvre père avait été joué comme un enfant, par cette maîtresse si jolie et tant aimée, et plus tard dépouillé par le mari de cette maîtresse. Je n'en étais pas plus avancé. Ignorant la vie de mon père et ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un détail précis, je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut à tout le moins un commencement de preuve matérielle.

La baronne s'était rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le mouvement des lèvres semblait dire:

--Vous êtes chez moi, la civilité a ses exigences, je vous subis, mais, en vérité, vous abusez.

Il poursuivait:

--A ce moment, j'étais encore une manière de sauvage, tout préoccupé de mes expériences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire.... J'étais indigné, je souhaitais ardemment retrouver et punir les misérables qui avaient dupé mon père et qui nous avaient dépouillés; mais je ne savais comment m'y prendre, ni où chercher des renseignements. L'impunité des misérables était peut-être assurée, sans un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai rendu un léger service autrefois, un soir d'émeute, qu'il était serré de fort près par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma situation, il s'y intéressa, me promit son concours et me traça ma conduite.

Mme de Thaller s'agitait sur son fauteuil.

--Je vous avouerai, commença-t-elle, que je ne suis pas absolument maîtresse de mon temps; je suis habillée, comme vous le voyez, et j'ai à sortir....

Si elle avait gardé l'espérance d'ajourner l'explication qu'elle sentait venir, elle dut la perdre, rien qu'à l'accent dont M. de Trégars l'interrompit:

--Vous sortirez demain!...

Et sans se hâter:

--Conseillé comme je viens de vous dire, continua-t-il, et armé de l'expérience d'un homme du métier, je me rendis à Grenelle, au nº 3 de la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contremaître d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis tantôt vingt-cinq ans. Dès mes premières questions, ils échangèrent un regard et se mirent à rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la marquise de Javelle. C'était, me répondirent-ils, une jeune blanchisseuse très-jolie, qui devait son surnom à sa beauté dédaigneuse, à ses idées ambitieuses et aussi à son état, où l'eau de javelle joue un rôle considérable. Elle avait demeuré pendant dix-huit mois sur le même palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer pour un employé, mais qui, d'après ce qu'elle leur avait confié, devait être un grand seigneur immensément riche, dont elle espérait tirer bon parti. Ils ajoutaient qu'elle était accouchée d'une fille, et que même ils l'avaient soignée pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la mère et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient entendu parler....

M. de Trégars s'arrêta, et après une pause:

--Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle était de Paris et n'avait pas de parents près de Toulouse. Lorsque je les ai quittés, ils m'ont dit: «Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'à lui parler du père et de la mère Chandour, et elle se rappellera bien de nous, allez!...»

Pour la première fois, Mme de Thaller eut un tressaillement. Mais ce fut presque imperceptible.

--De Grenelle, poursuivait M. de Trégars, c'est rue de Bourgogne, 87, que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y était la même qu'en 1853. Aussitôt je lui parlai de Mme Devil, elle me répondit qu'elle l'avait si peu oubliée qu'elle la reconnaîtrait entre mille. C'était, déclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle eût vues, et jamais en sa vie de portière, elle n'avait rencontré une locataire aussi généreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie Mme Devil, qui était une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui était le maître et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire. Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trégars. Du second, la dépense, la concierge n'avait jamais su que le prénom: Frédéric.... J'insistai pour savoir ce qu'était devenue Mme Devil, et j'appuyai mon insistance d'une nouvelle pièce de vingt francs. Mais la portière me jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.

Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire perdre ses traces, Mme Devil avait envoyé chercher un marchand de meubles et une marchande à la toilette, et elle leur avait vendu tout ce qu'elle possédait: son mobilier, son linge et jusqu'à ses nippes. En moins d'une heure, le marché avait été conclu, et elle était partie n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....

Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal, elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.

Après l'avoir considérée un moment avec une sorte de curiosité avide, Marius de Trégars reprit:

Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon ami, il hocha la tête: «Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais répondu: En voilà plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres de l'état civil nous livreront le dernier mot de cette énigme à demi déchiffrée. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres de l'état civil ont été incendiés.... Cependant, il ne faut pas perdre courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le réaliser.»

Dès le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garçon nommé Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entière confiance, car il m'était recommandé par un des hommes que j'aime et que j'estime le plus: le duc de Champdoce. Renonçant du premier coup à s'adresser aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une ténacité de sauvage suivant une piste, se mit à battre les quartiers de Grenelle, de Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Après huit jours d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de l'Université, laquelle se rappelait très-bien avoir accouché autrefois une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et surnommée la marquise de Javelle.

C'était même ce surnom singulier qui avait fixé sa mémoire. Et comme c'était une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre où je lus: «Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une fille, reçu cent francs....» Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme m'apprit qu'elle avait été chargée de présenter l'enfant à la mairie, et qu'elle l'y avait déclarée sous les noms d'Euphrasie-Césarine Taponnet, née d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un père inconnu. Enfin, persuadée que mes démarches avaient pour objet une reconstitution d'état civil, elle mettait à ma disposition et son livre de comptes et son témoignage....

Bandée outre mesure, l'énergie de la baronne commençait à la trahir, elle blémissait sous sa poudre de riz.

Toujours du même accent glacé:

--Vous devez le comprendre, disait Marius de Trégars, le témoignage de cette sage-femme, joint aux lettres que je possède, me met à même d'établir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille que mon père a eue de sa maîtresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il s'était mis à dépouiller les registres de mariages de toutes les paroisses de Paris, et dès la semaine suivante, il découvrait à Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet et du sieur Frédéric de Thaller....

Encore bien qu'elle dût s'attendre à ce nom, la baronne se dressa d'un bloc, livide, l'oeil hagard....

--C'est faux!... commença-t-elle d'une voix étranglée.

Un sourire d'ironique pitié effleurait les lèvres de Marius.

--Cinq minutes de réflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier, interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptêmes de cette même église, Victor Chupin a trouvé enregistré le baptême d'une fille du sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mêmes prénoms que la première: Euphrasie-Césarine.

Convulsivement, la baronne haussait les épaules. Accablée par l'évidence, elle essayait encore de payer d'audace....

--Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.

--Cela prouve, madame, l'intention bien arrêtée de substituer un enfant à l'autre; cela prouve qu'on a impudemment trompé mon père, lorsqu'on lui a fait croire que la seconde Césarine était sa fille, la fille en faveur de laquelle autrefois il avait disposé de plus de cinq cent mille francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa mère, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a lâchement abandonnée....

Éperdue de colère et de peur:

--Vous en avez menti! s'écria la baronne.

M. de Trégars s'inclina.

--La preuve que je dis vrai, fit-il froidement, je la trouverai à Louveciennes, et à l'_Hôtel des Folies_, boulevard du Temple, à Paris.

La nuit venait: un valet de pied entra, apportant des lampes qu'il posa sur la cheminée.

En tout, il ne resta pas une minute dans le petit salon bouton d'or, mais cette minute suffit à la baronne de Thaller pour ressaisir son sang-froid et rassembler ses idées.

Lorsque le valet se retira, elle avait pris un parti, avec cette promptitude des gens accoutumés aux situations extrêmes; elle renonçait à discuter.

Se rapprochant de M. de Trégars:

--Assez d'allusions comme cela, reprit-elle, parlons-nous franc et en face. Que voulez-vous?

Mais le changement était trop brusque pour n'éveiller pas les défiances de Marius.

--J'exige beaucoup de choses, répondit-il.

--Encore faut-il spécifier.

--Eh bien! je réclame d'abord les cinq cent mille francs dont mon père avait disposé en faveur de sa fille, de la fille que vous avez abandonnée....

--Et ensuite?

--Je veux de plus la fortune de mon père et la mienne, cette fortune dont M. de Thaller, avec votre assistance, nous a dépouillés....

--Est-ce au moins tout?

M. de Trégars secoua la tête.

--Ce n'est rien encore, répondit-il.

--Oh!...

--Il nous reste à nous occuper des affaires de Vincent Favoral.

Un avoué qui débat les intérêts d'un client dont il se soucie peu, n'est ni plus calme ni plus froid que ne l'était en ce moment Mme de Thaller.

--Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec une nuance d'ironie.

--Beaucoup, oui, madame.

--Je suis bien aise de l'apprendre.

--Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, où j'ai parlé à une demoiselle Zélie Cadelle.

Il pensait qu'à ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement. Point. D'un air de profonde surprise:

--Rue du Cirque, répéta-t-elle, comme si elle eût fait un prodigieux effort de mémoire, rue du Cirque!... Zélie Cadelle!... Décidément, je ne comprends pas.

Mais au coup d'oeil que lui jeta M. de Trégars, elle dut comprendre qu'elle ne lui arracherait pas aisément les détails qu'il s'était promis de taire.

--Je crois au contraire, prononça-t-il, que vous comprenez admirablement.

--Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....

--Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment dupés, les douze millions qui manquent à la caisse du _Crédit mutuel_.

Mme de Thaller éclata de rire.

--Rien que cela? fit-elle.

--Oui, rien que cela.

--Eh bien! mais il me semble que c'est à M. Favoral qu'il faut présenter vos réclamations. Vous avez le droit de courir après.

--C'est inutile....

--Cependant....

--Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emporté les millions....

--Qui donc les a?

--M. le baron de Thaller, sans doute.

De cet accent de pitié qu'on prend pour répondre à une proposition absurde:

--Vous êtes fou, mon pauvre marquis, dit Mme de Thaller.

--Vous ne le pensez pas.

--Si c'était mon dernier mot, cependant?

Il arrêta sur elle un regard où elle put lire une détermination irrévocable, et lentement:

--J'ai horreur du scandale, répondit-il, et, comme vous le voyez, je cherche à tout arranger sans bruit, sous le manteau de la cheminée, entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux tribunaux.

--Et des preuves?

--Soyez tranquille, j'en puis fournir à toutes mes allégations.

Nonchalamment la baronne s'était allongée sur un fauteuil.

--Peut-on les connaître? demanda-t-elle.

Cette imperturbable assurance de Mme de Thaller finissait par inquiéter Marius. Qu'espérait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue à une situation en apparence si désespérée?

Résolu à lui prouver qu'elle était perdue et qu'elle n'avait plus qu'à se rendre:

--Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos précautions sont bien prises. Mais quand la Providence s'en mêle, voyez-vous, la prudence humaine est bien peu de chose. Voyez plutôt ce qui arrive, pour votre première fille, celle que vous avez eue quand vous n'étiez encore que la marquise de Javelle.

L'ayant abandonnée avec des maraîchers de Louveciennes, auxquels vous aviez eu la prévoyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en être à tout jamais débarrassée, et lorsque mon père vous retrouvait, après des années de séparation, c'est sans l'ombre d'un soupçon qu'il acceptait comme sienne Mlle Césarine.... Mais voilà qu'un jour, près de la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui s'en allait dans Paris en quête d'une place qui lui donnât du pain... et il se trouve que cette malheureuse est votre première fille, celle à laquelle mon père, sur vos instances, avait assuré un capital de cinq cent mille francs. Vous en êtes-vous doutée sur le moment?

Je ne crois pas, car très-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas laissé votre adresse à un des sergents de ville témoins de l'accident. Mais à quelques jours de là, cette malheureuse vous ayant adressé de l'hôpital, où on l'avait transportée, une touchante supplique où elle vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne répondant pas, vous espériez que tout serait dit. Non. A quelques mois de là, elle se présentait ici, l'infortunée, M. de Thaller l'apercevait, il la devinait sous ses haillons, à sa ressemblance avec moi, et aussitôt, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur lui et recommandait à ses laquais de la chasser, si jamais elle se présentait.

Mais de cet instant, c'en était fait de votre sécurité, madame, et de celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour que cette malheureuse découvrît qui elle était et se dressât soudainement, réclamant sa fortune. Aussi, pour la faire disparaître, avez-vous tenté l'impossible. C'est un homme à vous, que vous lui dépêchez d'abord, et qui essaye de l'entraîner à New-York. Vous vous disiez: «Quand elle sera en Amérique, elle n'en reviendra pas.» Malheureusement pour votre tranquillité, les promesses les plus éblouissantes ne la décident pas à quitter Paris.

Vous cherchez autre chose alors, et l'idée vous vient de la signaler à la préfecture de police, au bureau des moeurs, espérant ainsi la pousser à l'abîme et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle était morte. On l'arrête, en effet, et elle serait perdue, sans un honnête homme, un officier de paix, qui prend en pitié sa jeunesse, qui s'assure qu'elle a été misérablement calomniée et qui la sauve. C'est une tentative avortée. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle déserte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est miraculeusement préservée.

Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la dénoncez; on la jette avec d'immondes pétroleuses dans les prisons de Versailles, et sans un ami dévoué, elle serait en Calédonie, à cette heure, ou au fond de quelque prison centrale....

Il s'arrêta, attendant une réponse, une protestation.

Et Mme de Thaller se taisant: