L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 12
Sous le prétexte que Césarine n'était encore qu'une gamine sans conséquence, Mme de Thaller la traînait partout, au bois, aux courses, en visite, au bal, aux eaux ou à la mer, au restaurant et dans les magasins, et à toutes les premières représentations du Palais-Royal et des Bouffes, des Délassements et des Variétés.
C'est donc au théâtre surtout que se paracheva l'éducation si heureusement commencée de Mlle de Thaller.
A seize ans, elle possédait à fond le répertoire de toutes les scènes de genre et disait avec des intonations surprenantes et des gestes stupéfiants les rondes à succès de Blanche d'Antigny et les couplets les plus salés de Thérésa. Avec une bien autre perfection que Silly, elle imitait Schneider et une débutante, Judic, qu'elle n'avait cependant vue encore que deux fois, aux Folies-Bergère, où la baronne l'avait conduite au bras de M. Costeclar.
Entre temps, elle étudiait les journaux de modes et formait son style à la lecture de la _Vie parisienne_, dont les articles les plus énigmatiques n'avaient pas d'allusions assez obscures pour échapper à sa pénétration.
Le plus légitime succès devait récompenser ses efforts.
Une nuit, au bal, chez M. Marcolet, il lui fut donné de recueillir la conversation de deux jeunes messieurs.
--Elle est épatante! disait l'un.
--Oui, répondait l'autre, elle a «du chien.»
Elle en tressaillit d'aise, et la vanité triomphante illumina son visage.
Pour avoir «du chien»--on ne disait pas encore «du zing,»--que n'eût-elle pas tenté, encouragée qu'elle était par la baronne!
Elle apprit à monter à cheval, fit des armes, s'exerça au pistolet et brilla au tir aux pigeons. Elle eut un livret pour inscrire ses paris, fit preuve «d'estomac» à Monaco au trente-et-quarante et connut le fin du baccarat. A Trouville, elle ébahissait les gens par la désinvolture de ses costumes de bain, et quand elle se voyait un cercle raisonnable de badauds, elle se jetait à l'eau avec une crânerie qui lui valait les applaudissements des maîtres baigneurs. Elle «grillait» volontiers une cigarette, vidait lestement une coupe de champagne, et une fois sa mère fut obligée de la rentrer coucher bien vite, parce qu'elle avait voulu tâter de l'absinthe et que sa conversation devenait par trop excentrique.
Grâce aux jeunes messieurs de la coulisse, qui formaient l'escadron d'escorte ordinaire de la baronne de Thaller, Mlle Césarine avait appris son Paris, et le monde qui s'amuse n'avait plus pour elle de mystères.
Elle était insatiable de renseignements, et s'il arrivait qu'on reculât devant une de ses questions par trop scabreuses:
--Baste! disait-elle, répondez-moi en javanais.
Car elle parlait le javanais--supérieurement, et pensait sans doute que ce spirituel argot a les priviléges du latin.
Aussi connaissait-elle toutes les demoiselles un peu en renom, depuis Jenny Fancy jusqu'à Rosa Mariolle, si délicatement surnommée Fleur de Bitume, et s'intéressait-elle passionnément à leurs faits et gestes, sachant au juste ce qu'elles dépensaient par an et à qui, comment c'était chez elles, si elles étaient drôles, où elles s'habillaient et ce que pouvaient valoir leurs diamants.
Un matin qu'elle montait à cheval au bois de Boulogne, surprise par la pluie, elle s'était réfugiée sous un chalet-abri; le hasard, l'instant d'après, y avait amené Cora Pearl; elle lui avait parlé la première; elles s'étaient entretenues longuement... et ç'avait été, de son aveu, une des plus délicates émotions qu'elle eût ressenties.
Avec un tel genre de vie, il était difficile que l'opinion ménageât éternellement Mme et Mlle de Thaller.
Il se trouva des sceptiques pour donner à entendre que cette inaltérable amitié de la mère et de la fille ressemblait fort à la liaison de deux femmes qu'unit la complicité d'un secret pareil.
Un boursier raconta qu'un soir, une nuit plutôt, car il était près de deux heures, passant devant le Moulin-Rouge, il en avait vu sortir la baronne et Mlle Césarine, accompagnées d'un gentleman de lui inconnu mais qui, très-certainement, n'était pas le baron de Thaller.
On avait attribué à un enfantillage devenu impossible à dissimuler certain voyage que la mère et la fille avaient fait en plein hiver, et qui n'avait pas duré moins de deux mois. Elles étaient allées en Italie, disaient-elles au retour, mais personne ne les y avait rencontrées.
Cependant, comme l'existence de Mme de Thaller et de Mlle Césarine était en somme celle de beaucoup de femmes qui passaient pour excessivement honnêtes, comme on n'articulait aucun fait positif et palpable, comme on ne citait aucun nom, quantité de gens haussaient les épaules et répondaient:
--Pures calomnies....
Et pourquoi pas, puisque le baron de Thaller, le véritable intéressé, se tenait pour satisfait!...
Aux amis assez mal avisés pour risquer certaines allusions aux bruits qui couraient, il répondait selon son humeur:
--Ma fille peut bien faire les quatre cents coups si bon lui semble, comme je donne un million de dot, elle trouvera toujours un mari!...
Ou encore:
--Et après? Les jeunes filles américaines ne jouissent-elles pas d'une liberté illimitée; ne les voit-on pas, journellement, faire des parties de campagne avec des jeunes gens, se promener et voyager seules, découcher des semaines entières?... En sont-elles moins honnêtes que nos filles, que nous tenons en chartre privée, en sont-elles de moins fidèles épouses et de moins excellentes mères de famille? L'hypocrisie n'est pas la vertu!
Jusqu'à un certain point, le directeur du _Crédit mutuel_ avait raison.
Déjà Mlle Césarine de Thaller avait eu à se prononcer sur plusieurs partis, en vérité fort convenables, qui s'étaient présentés.
Elle les avait carrément repoussés....
--Un mari!... avait-elle répondu à chaque fois, merci, il n'en faut pas, j'ai d'assez bonnes dents pour manger ma dot moi-même. Plus tard, nous verrons, quand il me sera venu des dents de sagesse, et que je serai lasse de ma bonne vie de garçon....
Elle ne semblait pas près de s'en lasser, encore bien qu'elle se prétendît revenue de toutes les illusions et absolument blasée, affirmant qu'elle avait épuisé toutes les sensations et que la vie ne lui pouvait désormais réserver aucune surprise.
C'était donc une des moindres excentricités de Mlle Césarine que son accueil à M. de Trégars, et cette fantaisie qui lui prenait, soudainement, d'appliquer à la situation une des rondes les plus idiotes de son répertoire:
Caissier t'as l'sac, Vite un p'tit bac...
Elle ne fit d'ailleurs pas grâce d'un couplet, et lorsqu'elle s'arrêta:
--Je vois avec plaisir, lui dit M. de Trégars, que le détournement dont votre père est victime n'altère en rien votre bonne humeur....
Elle haussa les épaules.
--Voulez-vous pas que je pleure, fit-elle, parce que les actionnaires du baron «Trois francs soixante-huit» sont volés! Consolez-vous, ils y sont habitués....
Et comme M. de Trégars ne répondait pas:
--Et dans tout cela, reprit-elle, je ne vois à plaindre que la femme et la fille de ce vieux gommeux de Favoral.
--Elles sont fort à plaindre, en effet.
--On dit la mère une bonne maman pot-au-feu.
--C'est une femme excellente.
--Et la fille? Costeclar en était toqué, dans le temps. Il faisait des yeux de carpe pâmée en nous disant à maman et à moi: «C'est un ange, mesdames, un ange!... Et quand je lui aurai donné un peu de chien!...» Est-elle vraiment si bien que cela?
--Elle est très-bien.
--Mieux que moi?
--Ce n'est pas la même chose, mademoiselle.
Mlle de Thaller avait daigné cessé de chanter, mais elle ne s'était pas éloignée du piano.
A demi tournée vers M. de Trégars, elle promenait distraitement une main sur le clavier, y plaquant un accord, de ci et de là, comme pour ponctuer ses phrases.
--Ah! très-joli! s'écria-t-elle, et du dernier galant surtout. Vrai, si vous risquez souvent des déclarations pareilles, les mères ont bien tort de vous laisser seul avec leurs filles....
--Vous m'avez mal compris, mademoiselle....
--Admirablement, au contraire. Je vous ai demandé si je suis mieux que Mlle Favoral, et délicatement vous m'avez répondu que ce n'est pas la même chose....
--C'est qu'en effet, mademoiselle, il n'y a pas de comparaison possible entre vous, qui êtes une riche héritière et dont la vie est un perpétuel enchantement, et une pauvre petite bourgeoise, bien humble, bien modeste, qui va en omnibus et qui fait ses robes elle-même....
Un dédaigneux sourire plissait les lèvres de Mlle Césarine.
--Pourquoi non! interrompit-elle. Les hommes ont de si drôles de goûts!...
Et se retournant brusquement, elle se mit à s'accompagner une ronde non moins fameuse que la première, et empruntée cette fois au troisième acte des _Petites Blanchisseuses_:
Qu'importe la qualité, La beauté seule a la pomme, Et les femmes, devant l'homme Réclament l'égalité...
Fort attentivement, M. de Trégars l'observait.
Il n'avait pas été dupe de la grande surprise qu'elle avait témoignée de le trouver installé dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Le cri de pensionnaire affarouchée qu'elle avait poussé était un trop flagrant démenti à son caractère résolu pour ne pas éveiller la défiance.
--Elle me savait ici, pensait Marius de Trégars, et c'est sa mère qui me l'a dépêchée. Mais pourquoi, dans quel but?...
Elle finissait:
--Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce Mme Favoral et sa fille, si modeste, dans un drôle de pétrin. Quelle dèche, marquis!...
--Elles ont du courage, mademoiselle.
--Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix superbe, à ce que son professeur a dit à Costeclar. Pourquoi n'entrerait-elle pas au théâtre? On gagne de l'argent, à jouer la comédie. Papa l'aidera, si elle veut. Il est très-influent dans les théâtres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de relations....
--Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....
--Ah! oui, Costeclar....
--D'autres encore....
--Pardon! il me semble que celui-là suffit pour commencer.... Il est galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est généreux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et les façons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort à la timide jeune personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....
Elle se reprit à chanter, avec une légère variante:
Manon, qui le mois passé, Portait le linge aux pratiques, Vit des gains problématiques D'un Costeclar insensé...
--Ah! cette grande fille rousse est terriblement agaçante! pensait M. de Trégars.
Mais comme il ne discernait pas encore clairement où elle en voulait venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.
Déjà elle s'était de nouveau détournée.
--Quelle drôle de tête vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard jaloux du bouillant Costeclar?
--Non, mademoiselle, non!...
--Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronnée? Elle le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous? Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque à gagner. Je sais bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?
--Gilberte.
--Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas qu'autrefois Mlle Gilberte avait envoyé ce cher Costeclar porter ses hommages à Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que maintenant.... C'est bête comme tout, mais il faut manger....
--Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de faim....
M. de Trégars, désormais, se croyait fixé.
Il lui paraissait manifeste qu'on avait eu vent, rue de la Pépinière, de ses intentions; que Mlle de Thaller lui avait été envoyée pour les pressentir, et qu'elle n'attaquait Mlle Gilberte que pour l'irriter et l'amener dans un moment de colère, à se déclarer.
--Baste! fit-elle, Mlle Favoral est comme toutes les autres, si elle avait à choisir entre l'aimable Costeclar et un réchaud de charbon, ce n'est pas le réchaud qu'elle choisirait.
De tout temps, Mlle Césarine avait eu le don de déplaire souverainement à Marius de Trégars, mais en cet instant, sans l'impérieux désir qu'il avait de voir le baron et la baronne de Thaller, il se serait retiré.
--Croyez-moi, mademoiselle, prononça-t-il froidement, ménagez une pauvre jeune fille que frappe le plus cruel malheur. Il peut vous arriver pis....
--A moi! Eh! que voulez-vous qui m'arrive?...
--Qui sait!...
Elle se dressa si brusquement que le tabouret du piano en fut renversé.
--Quoi que ce puisse être, s'écria-t-elle, d'avance je dis: tant mieux!...
Et comme M. de Trégars tournait la tête:
--Oui, tant mieux! répéta-t-elle, parce que ce serait un changement, et que j'en ai assez de la vie que je mène.... Ah! mais oui, j'en ai assez, j'en ai trop, parce que d'être éternellement et invariablement heureuse d'un même inaltérable bonheur, cela donne des nausées, à la fin!...
Et dire qu'il y a des idiots qui croient que je m'amuse et qui envient mon sort.... Dire que souvent, quand je passe en voiture dans les rues, j'entends des grisettes s'écrier en me regardant: «A-t-elle de la chance!» Petites bêtes! Je voudrais les voir à ma place!... Elles vivent, elles; leurs joies se succèdent sans se ressembler, elles ont des angoisses et des espérances, des hauts et des bas, des heures de pluie et des jours de soleil. Tandis que moi!... Toujours calme plat, toujours le baromètre au beau fixe.... Quelle scie! Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui? Juste la même chose qu'hier, et je ferai demain la même chose qu'aujourd'hui.
Un bon dîner, c'est excellent, mais toujours le même bon dîner, sans extra, sans supplément, pouah! Trop de truffes, je réclame un miroton! C'est que je sais la carte par coeur, voyez-vous. L'hiver: bal et théâtre; l'été: courses et bains de mer; été comme hiver, stations dans les magasins, promenades au bois, visites, essayages de robes, séances du coiffeur, adorations perpétuelles des amis de ma mère, tous gens de coeur et d'esprit, auxquels l'idée de ma dot donne la jaunisse.... Excusez-moi de bâiller à me décrocher la mâchoire, c'est que je songe à leurs conversations....
Et elle bâillait, en effet.
--Et penser, poursuivait-elle, que ce sera mon existence, jusqu'au jour où je me déciderai à choisir un mari!... car il faudra bien que j'en vienne là, moi aussi!... Le baron «Trois soixante-huit» me présentera un «gommeux» quelconque alléché par mon argent; je répondrai: «Autant lui qu'un autre,» et il sera admis à l'honneur de me faire sa cour.... Tous les matins il m'enverra un bouquet superbe; tous les soirs, après la Bourse, il m'arrivera ganté de frais, la bouche en coeur comme son gilet. Dans l'après-midi, il se prendra aux cheveux avec papa, au sujet de la dot.... Enfin, le grand jour arrivera. Vous voyez ça d'ici: messe en musique, dîner, bal, le baron «Trois soixante-huit» ne me fera pas grâce d'une cérémonie.... Le mariage de la fille du directeur du _Crédit mutuel_ doit fatalement être une réclame. Les journaux imprimeront le nom des témoins et des invités....
Il est vrai que papa aura un nez d'une aune, ayant eu, la veille, à verser la dot; maman aura la figure toute renversée par l'idée de devenir grand'mère; le marié sera d'une humeur massacrante, parce qu'il aura des bottes trop étroites, et moi j'aurai l'air d'une grue, parce que je serai en blanc, et que le blanc est une couleur bête qui ne me va pas du tout.... Charmante fête de famille!... Quinze jours après, mon mari aura de moi plein le dos et j'aurai de lui par dessus les yeux. Un mois plus tard, nous serons à couteaux tirés, il retournera à son cercle et chez ses maîtresses, et moi.... Ah! moi, j'aurai conquis le droit de sortir seule, et je recommencerai à aller au bois et au bal, aux eaux, aux courses, partout où va ma mère; je dépenserai un argent fou pour ma toilette et je ferai des dettes que papa payera.... Voilà la vie absurde que fatalement je dois mener.
Encore bien que de Mlle Césarine on pût s'attendre à tout, M. de Trégars, visiblement, était surpris....
Et elle, riant de sa surprise:
--Voilà le programme invariable, continua-t-elle, et voilà pourquoi je dis: tant mieux! à l'idée d'un changement, quel qu'il soit. Vous me reprochez de ne pas plaindre Mlle Gilberte, comment voulez-vous que je la plaigne, alors que je l'envie! Elle est heureuse, elle, son avenir n'est pas d'avance arrêté, tracé, fixé. Elle est pauvre, mais elle est libre. Elle a vingt ans, elle est jolie, elle a une voix admirable, elle peut entrer au théâtre demain, et être avant six mois une des comédiennes adorées de Paris.... Quelle existence alors!... Ah! c'est celle que je rêve, c'est celle que j'aurais choisie si j'avais été maîtresse de ma destinée....
Mais elle fut interrompue par le claquement de la porte qui s'ouvrait brusquement....
La baronne de Thaller entrait:
Comme elle devait, aussitôt le dîner, se rendre à l'Opéra, et ensuite à une soirée que donnait la vicomtesse de Bois-d'Ardon, elle était habillée.
Elle portait une robe audacieusement décolletée, de satin gris très-clair, coupée de bandes de taffetas cerise, encadrées de dentelle. Dans les cheveux, retroussés très-haut sur la nuque, elle avait un «puff» de fuschias, dont les branches flexibles, liées par un gros noeud de diamants, retombaient jusque sur ses épaules, blanches et fermes comme le marbre.
Mais, encore bien qu'elle se contraignît à sourire, sa physionomie n'était pas celle des jours de fête, et le regard était chargé de menaces, dont elle enveloppa sa fille et Marius de Trégars.
D'une voix dont elle essayait en vain de maîtriser le tremblement:
--C'est bien aimable à vous, marquis, commença-t-elle, de vous être rendu si vite à mon invitation de ce matin. Je suis véritablement désolée de vous avoir fait attendre, mais je m'habillais.... Après ce qui est arrivé à M. de Thaller, il faut absolument que je sorte, que je me montre, si je ne veux pas que demain nos ennemis s'en aillent raconter partout que je suis en Belgique à préparer les logements de mon mari....
Et tout de suite, changeant de ton:
--Mais que vous disait donc cette folle de Césarine? interrogea-t-elle.
C'est avec une stupeur profonde que M. de Trégars découvrait que l'entente cordiale qu'il soupçonnait entre la mère et la fille n'existait pas, en ce moment du moins.
Voilant d'un ton léger les conjectures étranges qu'éveillait en lui cette découverte inattendue:
--Mlle Césarine, répondit-il, qui est excessivement à plaindre, comme chacun sait, me disait ses malheurs....
Elle l'interrompit:
--Ne prenez pas la peine de mentir, monsieur le marquis, fit-elle, ce que je disais, maman le sait aussi bien que vous, car elle écoutait à la porte....
--Césarine!... s'écria Mme de Thaller.
--Et si elle est entrée comme cela, tout à coup, c'est qu'elle a jugé qu'il n'était que temps de couper court à mes confidences....
Un flot de pourpre montait au visage de la baronne.
--Cette petite devient folle! fit-elle.
Cette petite éclata de rire.
--Voilà comment je suis, reprit-elle. Il ne fallait pas m'envoyer ici... par hasard et malgré moi. Tu l'as voulu, ne t'en plains pas! Tu soutenais que je n'avais qu'à paraître, et que M. de Trégars, éperdu d'amour, allait tomber à mes pieds. Joliment! J'ai paru, et... tu as vu l'effet par le trou de la serrure?...
La face contractée, les yeux étincelants, tordant son mouchoir de dentelle entre ses mains chargées de bagues:
--C'est inouï! répétait Mme de Thaller. Elle perd la tête, décidément.
Saluant sa mère d'une révérence ironique:
--Merci du compliment! dit la jeune fille. Le malheur est que jamais je n'ai si complétement joui de tout ce que j'ai de bon sens, chère maman. Que me disais-tu, il n'y a qu'un instant: «Cours, le marquis de Trégars vient demander ta main, c'est une affaire convenue.» Et moi «Inutile de me déranger: Au lieu d'un million de dot, papa m'en donnerait deux, il m'en donnerait quatre, il me donnerait les milliards payés par la France à la Prusse, que M. de Trégars ne voudrait pas de moi pour femme...»
Et regardant Marius bien en face:
--N'est-ce pas, monsieur le marquis, interrogea-t-elle, que j'ai raison, et que vous ne voudriez de moi à aucun prix?... Voyons, la main sur la conscience, répondez....
La situation de M. de Trégars ne laissait pas que d'être embarrassante, entre ces deux femmes, dont la colère était pareille, quoiqu'elle se manifestât différemment. Évidemment, c'était une discussion entamée hors de sa présence, qui continuait.
--Je crois, mademoiselle, commença-t-il, que vous vous êtes calomniée à plaisir....
--Oh! je vous jure bien que non! reprit-elle. Et si maman n'était pas survenue, vous en auriez entendu bien d'autres.... Mais ce n'est pas répondre....
Et comme M. de Trégars se taisait, se retournant vers la baronne:
--Hein! tu vois, lui dit-elle. Qui était folle de nous deux? Ah! vous vous figurez, vous autres ici, que l'argent est tout, et que tout est à vendre, et que tout s'achète! Eh bien! non. Il y a encore des hommes, qui pour tout l'or du monde, ne donneraient pas leur nom à Césarine de Thaller. C'est bizarre, mais c'est comme cela, chère maman, et il faut en prendre son parti.
Et se retournant vers Marius, et appuyant sur chaque syllabe, comme si elle eût craint que l'allusion lui échappât:
--Les hommes dont je parle, ajouta-t-elle, épousent les filles qui sauraient mourir de faim....
Connaissant assez sa fille pour savoir qu'elle ne réussirait pas à lui imposer silence, la baronne de Thaller s'était laissée choir sur un fauteuil; elle eût voulu paraître ne pas écouter sa fille, ou du moins n'attacher aucune importance à ce qu'elle disait, mais à chaque moment un geste menaçant ou une exclamation sourde trahissait l'orage furieux qui grondait en elle.
--Va, pauvre folle! disait-elle. Va, continue....
Elle continuait en effet.
--Enfin, si M. de Trégars voulait de moi, c'est moi qui ne voudrais pas de lui, parce qu'alors....
Une fugitive rougeur colora ses pommettes, ses yeux hardis vacillèrent, et baissant la voix:
--Parce qu'alors, ajouta-t-elle, il ne serait plus ce qu'il est, parce que je sens bien que fatalement, je mépriserai le mari que papa m'achètera.... Et si je suis venue ici m'exposer à un affront que je prévoyais, c'est que je voulais m'assurer d'un fait qu'un mot de Costeclar, il y a quelques jours, m'avait laissé entrevoir, d'un fait que tu ne soupçonnes peut-être pas, chère mère, malgré ton étonnante perspicacité. J'ai voulu connaître le secret de M. de Trégars... et je le connais.
C'est avec un plan arrêté d'avance que Marius s'était présenté à l'hôtel de Thaller. Longtemps il avait réfléchi avant de décider ce qu'il ferait et ce qu'il dirait, et comment il entamerait la lutte décisive.
Ce qui arrivait lui démontrait l'inanité de ses conjectures, et par suite démolissait son plan.
S'abandonner au hasard des événements et en tirer parti le plus habilement possible était désormais le plus sage.
--Croyez-moi assez de pénétration, mademoiselle, prononça-t-il, pour avoir bien discerné vos intentions. Il n'était pas besoin de détours, parce que je n'ai rien à cacher. Vous n'aviez qu'à m'interroger, je vous aurais répondu franchement: «Oui, c'est vrai, j'aime Mlle Gilberte, et avant qu'il soit un mois, elle sera la marquise de Trégars...»
Mme de Thaller, à ces mots, s'était dressée, repoussant si violemment son fauteuil, qu'il roula jusqu'au mur.
--Vous épouseriez Gilberte Favoral, s'écria-t-elle, vous!
--Moi!
--La fille d'un caissier infidèle, d'un homme déshonoré que la justice poursuit et que le bagne attend!...
--Oui!
Et d'un accent qui fit passer un frisson sur les blanches épaules de la baronne de Thaller: