L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble

Chapter 11

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Qu'il prépare des fonds, car dès demain tous les gens qui ont de l'argent chez nous vont venir le retirer. Vous passerez ensuite à l'imprimerie, vous ferez décomposer mon article sur le _Crédit mutuel_, et vous le remplacerez par des nouvelles financières que vous couperez dans les journaux. Ne parlez pas de mon arrestation surtout, à moins que M. de Thaller ne l'exige. Allez, et que le _Pilote_ paraisse comme à l'ordinaire, c'est l'important....

Il avait, tout en parlant, allumé un cigare. L'homme de bien, victime de l'iniquité humaine, n'a pas une contenance plus ferme ni plus tranquille.

--La justice, dit-il au commissaire qui furetait dans les tiroirs du bureau, la justice ne sait pas l'irréparable mal qu'elle peut faire en arrêtant aussi légèrement un homme chargé comme je le suis d'immenses intérêts. C'est la fortune de dix ou douze mille petits capitalistes qu'elle compromet....

Déjà les témoins de l'arrestation s'étaient retirés un à un, pour en aller donner la nouvelle tout le long du boulevard, et aussi pour songer au parti à en tirer, car une nouvelle, à la Bourse, c'est de l'argent.

A leur tour, M. de Trégars et Maxence sortirent.

--Surtout, n'allez pas raconter ce que je vous ai dit! leur criait encore M. Saint-Pavin, au moment où ils passaient la porte.

M. de Trégars ne répondit pas. Il avait le visage contracté et les lèvres serrées d'un homme en train de peser quelque grave détermination sur laquelle il ne lui sera plus possible de revenir.

Une fois dans la rue, et lorsque déjà Maxence ouvrait la portière de leur fiacre:

--Nous allons nous séparer ici, lui dit-il, de cette voix brève qui annonce un parti définitivement arrêté. J'en sais assez, maintenant, pour me présenter chez M. de Thaller. C'est là, seulement, que je verrai comment frapper le coup décisif. Rentrez rue Saint-Gilles, rassurer votre mère et Gilberte; vous me verrez, je vous le promets, dans la soirée....

Et sans attendre une réplique, il s'élança dans le fiacre qui partit aussitôt.

Mais ce n'est pas rue Saint-Gilles que se rendit Maxence.

Il tenait à voir d'abord Mlle Lucienne, à lui apprendre les événements de cette journée, la plus remplie de son existence, à lui dire ses découvertes, ses étonnements, ses angoisses et ses espérances....

A sa grande surprise, il ne la trouva pas à _l'Hôtel des Folies_. Sortie en voiture à trois heures, lui dit la Fortin, elle n'était pas encore rentrée.

Elle ne pouvait tarder, il est vrai, car déjà le jour baissait.

Maxence ressortit donc pour aller à sa rencontre. Suivant le trottoir, il était arrivé à cet escalier qui rend impraticable une partie du boulevard du Temple, quand, au loin, sur la place du Château-d'Eau, il lui sembla apercevoir un tumulte inaccoutumé.

Presque aussitôt, des cris de terreur retentirent. Des gens affolés se mirent à fuir dans toutes les directions, et une voiture lancée à fond de train passa devant lui comme un éclair.

Mais si vite qu'elle eût passé, il avait eu le temps d'y reconnaître Mlle Lucienne, pâle et désespérément cramponnée aux coussins.

Éperdu, il se mit à courir de toutes ses forces.

Il était clair que le cocher n'était plus maître de ses chevaux, qui galopaient d'un galop furieux.... Un sergent de ville qui essaya de les arrêter fut renversé.... Dix pas plus loin, une roue de derrière de la voiture accrochant la roue d'une lourde charrette, volait en éclats, et Mlle Lucienne était lancée sur la chaussée, pendant que le cocher, précipité de son siége, roulait jusque sur le trottoir....

VIII

Le baron de Thaller était un homme trop pratique pour habiter la maison et même le quartier où étaient installés ses bureaux.

Vivre au centre de ses affaires, s'assujettir à l'incessant contact de ses employés, se résigner à l'espionnage et aux commentaires malveillants d'un monde de subordonnés, s'exposer de gaieté de coeur à des tracas de toutes les heures, à des sollicitations énervantes, aux réclamations et aux éternelles criailleries des actionnaires et des clients, fi! pouah! Plutôt renoncer au métier!

Aussi, le jour même où il avait établi le _Comptoir de crédit mutuel_ rue du Quatre-Septembre, M. de Thaller s'était-il acheté un hôtel rue de la Pépinière, à deux pas du faubourg Saint-Honoré.

C'était un hôtel tout battant neuf, dont les plâtres n'avaient pas été essuyés encore, et qui venait d'être bâti par un entrepreneur qui fut presque célèbre, vers 1856, au moment des grandes transformations de Paris, lorsque des quartiers entiers s'écroulaient sous le pic des démolisseurs ou surgissaient si vite que c'était à se demander si les maçons, au lieu de truelle, n'employaient pas la baguette d'un enchanteur.

Cet entrepreneur, nommé Parcimieux, venu du Limousin en 1860 avec ses outils pour toute ressource, avait en moins de six ans amassé, au bas mot, six millions.

Seulement, c'était un enrichi modeste et timide, qui mettait à dissimuler sa fortune et à n'offusquer personne, le même soin que les parvenus mettent à étaler leur argent et à éclabousser les gens.

Encore bien qu'il sût à peine signer son nom, il connaissait et mettait en pratique la maxime du philosophe grec, qui pourrait bien être le secret du bonheur: cache ta vie.

Et il n'était pas de ruses auxquelles il n'eût recours pour la cacher.

Au temps de sa plus grande prospérité, par exemple, ayant besoin d'une voiture, pour ses affaires autant que pour ses plaisirs, c'est le directeur des petites voitures, M. Ducoux, son compatriote, qu'il alla trouver.

--Pourriez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, me louer deux fiacres à l'année?

--Volontiers.

--C'est que je les souhaiterais dans de certaines conditions.

--Si elles sont exécutables....

--Je le crois.

--Veuillez donc me les exposer.

--Voici: quand je dis que je veux deux fiacres, j'entends deux voitures qui, extérieurement, soient en tout et pour tout pareilles aux grands fiacres que vous employez au service des chemins de fer, qui aient des lanternes semblables, un numéro, et même sur l'impériale cette galerie destinée à retenir les colis.... Quant à l'intérieur, ce serait une autre chanson: je le voudrais luxueux, sans être voyant, et qu'on y réunît tout ce que le progrès de la carrosserie a inventé de recherché et de confortable. Naturellement, il faudrait commander ces fiacres, mais je suis prêt à verser la somme nécessaire.

--C'est faisable, dit M. Ducoux.

--Pardon! je n'ai pas fini encore.... Je désirerais pour ces fiacres des chevaux de premier ordre, ne payant pas de mine, mais capables de m'enlever dix lieues en deux heures. Ils seraient harnachés comme les chevaux de la compagnie, ni mieux ni plus mal. Comme je ne regarderai pas au prix....

--Cela se peut encore....

--Excusez!... Je termine: je souhaiterais pour conduire mes fiacres deux cochers que vous auriez l'extrême obligeance de me trier sur le volet, parmi les meilleurs et les plus honnêtes de votre administration. Je les rétribuerais généreusement, à la condition de porter toujours l'uniforme de la compagnie et de se maintenir dans un état de malpropreté raisonnable....

M. Ducoux, qui avait été préfet de police, regardait son homme dans le blanc des yeux.

--En un mot, lui dit-il, vous vous proposez d'avoir chevaux et voitures sans qu'on puisse le soupçonner.

--Juste.

--Pourquoi?

--C'est que, répondit modestement l'entrepreneur, je serais désolé d'humilier mes confrères....

--Vous êtes donc bien riche?

--Monsieur, j'ai cent cinquante mille livres de rentes au moins, et je ne sais comment cela se fait, je gagne tout ce que je veux.

Moyennant vingt-cinq mille francs de première mise et une somme annuelle de tant, la convention fut conclue et signée séance tenante.

Et tant que M. Parcimieux resta dans les affaires, on ne le vit jamais rouler qu'en fiacre crotté. Les confrères disaient:

--Il a de la chance, mais il n'en abuse pas, c'est un homme de moeurs simples et de goûts modestes....

Ayant voiture, le digne entrepreneur voulut avoir maison montée,--une maison à lui, bâtie par lui.

C'étaient de bien autres précautions à prendre.

--Car, vous devez bien le penser, expliquait-il à ses amis, on ne gagne pas tout l'argent que j'ai gagné sans se faire des ennemis cruels, acharnés, irréconciliables. J'ai contre moi tous les hommes du bâtiment qui n'ont pas réussi, les sous-entrepreneurs que j'occupe, et qui prétendent que je spécule sur leur pauvreté, les milliers d'ouvriers que je fais travailler et qui m'accusent de les exploiter et de mettre leur sueur à la caisse d'épargne. Tous ces gens-là constituent une armée. Déjà ils m'appellent brigand, négrier, voleur, sangsue. Que serait-ce, s'ils me voyaient dans un bel hôtel à moi appartenant! Ils diraient que si je n'avais pas commis des crimes je n'aurais pas une si grosse fortune, et que je devrais me rappeler, avant de faire le seigneur, que j'ai porté «l'oiseau» comme les camarades, et que si on battait mes habits de drap d'Elbeuf, on ferait encore sortir la poussière des plâtres qui m'ont enrichi. Sans compter que me construire un superbe immeuble sur la rue, ce serait, en cas d'émeute, ouvrir des fenêtres aux pierres de tous les mauvais gars que j'ai employés....

Voilà quelles étaient les préoccupations de M. Parcimieux, lorsque, selon son expression, il se résolut à faire bâtir maison.

Un terrain était à vendre rue de la Pépinière, il en fit l'acquisition et acheta du même coup l'immeuble voisin, une vieille baraque qu'il fit démolir.

Cette opération le rendait maître d'un vaste emplacement, de médiocre largeur, mais très profond, puisqu'il s'étendait jusqu'à la rue de La Beaume.

Aussitôt les travaux commencèrent, sur un plan que son architecte et lui avaient mis six mois à mûrir.

A l'alignement de la rue s'éleva une maison d'apparences aussi modestes que possible, de deux étages seulement, avec une très-large et très-haute porte cochère pour le passage des voitures.

C'était le trompe-l'oeil--le fiacre banal à lanternes numérotées dissimulant le confortable du coupé de maître.

A l'abri de cette maison, véritable rideau de théâtre, entre une cour spacieuse et un vaste jardin, fut construit l'hôtel qu'avait rêvé M. Parcimieux, et ce fut une bâtisse véritablement exceptionnelle, tant par l'excellence des matériaux employés que par le soin qui présida aux plus infimes détails.

L'entrepreneur y déploya tout son savoir. Pas une pierre ne fut mise en place qu'il n'eût fait sonner, dont il n'eût étudié le grain. C'est d'Afrique, d'Italie et de Corse qu'il tira les marbres du vestibule et de l'escalier. Il fit venir des ouvriers de Rome pour les mosaïques. C'est à de véritables artistes qu'il confia la menuiserie et la serrurerie.

Répétant à qui voulait l'entendre qu'il travaillait pour un grand seigneur étranger, dont chaque matin il allait prendre les ordres, il pouvait s'abandonner à toutes ses fantaisies, sans craindre les railleries ni les réflexions malveillantes.

Et il fallait le voir se frotter les mains, lorsque conduisant quelqu'un de ses amis rue de la Pépinière, et s'arrêtant devant la maison de façade, il lui disait:

--Hein! se douterait-on qu'il y a de l'autre côté un des plus charmants petits hôtels de Paris? Bientôt nous pendrons la crémaillère....

Pauvre brave homme!... Le jour où le dernier ouvrier eut planté le dernier clou, une attaque d'apoplexie l'emporta, sans seulement lui laisser le temps de dire: Ouf!

Mais dès le surlendemain, de même qu'une bande de loups, fondaient à Paris tous ses parents du Limousin. Six millions tombés du ciel à partager! Il y eut procès. L'hôtel fut mis en vente à la chambre des notaires....

Déjà, à cette époque, M. de Thaller était un habile et patient guetteur d'affaires, professant cette théorie, parfaitement acceptée d'ailleurs, qu'il n'y a, pour s'enrichir, qu'à savoir profiter des folies d'autrui.

Il faut aussi de l'argent comptant. M. de Thaller en avait. Il se présenta à la vente, et l'hôtel lui fut adjugé moyennant deux cent soixante-quinze mille francs, le tiers environ de ce qu'il avait coûté.

Un mois après il y était installé, et il n'était bruit à la Bourse que des dépenses qu'il faisait pour se procurer un mobilier digne de l'immeuble. Le crédit d'un autre en eût souffert peut-être; le sien, non; sa réputation était établie de ne faire de folies que celles qui rapportent de l'argent.

Et cependant il n'était pas complétement satisfait de son acquisition. Il s'en fallait du tout au tout qu'il eût pour le luxe incognito la passion de M. Parcimieux.

Quoi! il possédait un de ces ravissants petits hôtels qui sont l'émerveillement et l'envie du passant, et cet hôtel était masqué par une construction mesquine qui semblait une maison de rapport.

--Il faudra pourtant que je fasse jeter bas cette bicoque, disait-il de temps à autre....

Puis il pensait à autre chose, et cette bicoque était encore debout le soir où, en quittant Maxence, M. de Trégars se présenta à l'hôtel de Thaller.

La leçon des valets avait été faite, car dès qu'apparut Marius sous le porche de la maison de façade, le concierge--non, le Suisse s'avança, l'échine en cerceau et la bouche fendue jusqu'aux oreilles par le plus obséquieux sourire.

Sans attendre une question:

--Monsieur le baron n'est pas encore rentré, dit-il, mais il ne saurait tarder, et certainement madame la baronne y est pour monsieur le marquis. Si donc monsieur le marquis veut bien prendre la peine de passer....

Et s'étant effacé, il frappa un coup sur l'énorme gong placé près de sa loge, un seul coup sec, destiné à réveiller les valets de pied du vestibule et à leur annoncer un visiteur d'importance.

Lentement, et non sans tout observer du coin de la paupière, M. de Trégars traversa la cour sablée de sable fin--on l'eût poudrée de sable d'or, si on l'eût osé--et tout entourée de corbeilles de bronze où s'épanouissaient d'admirables rhododendrons.

Il allait être six heures, le directeur du _Crédit mutuel_ dînait à sept, l'hôtel s'animait pour le service du soir.

On entendait piaffer les chevaux appelant la botte. Dans la sellerie, les gens préparaient les harnais. Des palefreniers, sous les remises, lustraient avec des peaux le glacis de la voiture qui devait, après le dîner, conduire Mme la baronne à l'Opéra.

Par les larges fenêtres de la salle à manger, on apercevait M. le maître d'hôtel présidant à la mise du couvert. M. le sommelier remontait de la cave chargé de bouteilles. Enfin, par les soupiraux du sous-sol, montaient les appétissants parfums de cuisines exquises.

De combien d'affaires fallait-il le tribut pour soutenir un train pareil, pour étaler ce luxe à faire blêmir d'envie un de ces principicules allemands qui ont échangé la couronne de leurs ancêtres contre une livrée prussienne, dorée avec l'or de la France--l'argent des autres.

Cependant, le coup frappé sur le gong par le Suisse avait produit son effet.

Devant M. de Trégars montant le perron, semblèrent s'ouvrir seules les portes du vestibule,--de ce vestibule qui était tout ce que Mlle Lucienne connaissait de l'hôtel de Thaller, et dont elle avait décrit à Maxence les splendeurs si surprenantes pour elle.

Il est de fait qu'il eût été digne de l'attention d'un artiste, si on lui eût laissé la simplicité grandiose et l'harmonie sévère qu'avait cherchées et obtenues l'architecte de M. Parcimieux.

Mais M. de Thaller, ainsi qu'il se plaisait à le dire, avait horreur de la simplicité. Et partout où il découvrait une place vide, large seulement comme la main, il y accrochait un tableau, un bronze, une faïence, n'importe quoi, n'importe comment.

Les deux valets de pied de service étaient debout quand M. de Trégars entra.

Sans lui rien demander:

--Que Monsieur le marquis daigne me suivre, dit le plus jeune.

Et ouvrant les portes de glace du fond, il se mit à précéder M. de Trégars le long d'un escalier à rampe de marbre, dont les élégantes proportions étaient absolument gâtées par une ridicule profusion «d'objets d'art» de toute nature et de toute provenance.

Cet escalier aboutissait à un vaste palier semi-circulaire, sur lequel, entre des colonnes de marbre précieux, ouvraient trois larges portes à huisserie et à entablement de bronze.

Le valet de pied ouvrit la porte du milieu qui donnait sur la galerie de tableaux du baron de Thaller, galerie célèbre dans le monde financier, et qui lui avait valu une réputation d'amateur éclairé.

Les soixante ou quatre-vingts toiles qui la composaient n'étaient pas, il s'en fallait, également remarquables; mais toutes portaient une signature illustre, certifiée authentique par les experts, toutes avaient été conquises à des prix ridicules au feu des enchères.

Car M. de Thaller avait précisément le goût aussi sûr et aussi pur que ses confrères et rivaux MM. les amateurs.

Le plus volontiers du monde, il donnait mille ou quinze cents louis d'un barbouillage quelconque, attribué par les truqueurs de la rue Drouot à Raphaël ou à Velasquez, à Murillo ou à Rembrandt....

Il n'eût pas donné cent sous d'un chef-d'oeuvre signé d'un peintre de génie, mais non coté encore à cette bourse pitoyable et grotesque, où des Auvergnats, jadis chaudronniers ou ferrailleurs, font et défont ce qu'ils appellent les réputations marchandes....

Mais M. de Trégars n'eut pas le temps de donner un coup d'oeil à cette galerie, que d'ailleurs il connaissait.

Le valet le fit entrer dans le petit salon de la baronne, un salon bouton d'or, rehaussé de crépines et de torsades de satin cramoisi.

--Que monsieur le marquis prenne la peine de s'asseoir, dit-il, je cours prévenir madame la baronne de la visite de monsieur le marquis....

C'est à pleine bouche, avec une pompe singulière, et comme s'il en eût rejailli sur lui quelque lustre, que le valet de pied prononçait ces titres nobiliaires. Néanmoins, il était manifeste que marquis sonnait à son oreille beaucoup mieux que baronne.

Resté seul, M. de Trégars s'assit.

Brisé par les émotions de la journée et par une contention d'esprit extraordinaire, il bénissait la destinée de lui accorder ce moment de répit, qui lui permettait, au moment d'une démarche décisive, de se recueillir et de rassembler tout ce qu'il avait d'énergie et de sang-froid.

Et, au bout de deux minutes, il était si profondément enfoncé dans ses réflexions, qu'il tressauta comme un dormeur brusquement éveillé, au claquement de la serrure d'une porte qui s'ouvrait.

Tout en même temps retentissait un léger cri de surprise:

--Ah!...

C'est qu'au lieu de Mme la baronne de Thaller, c'était sa fille, Mlle Césarine, qui entrait.

S'avançant jusqu'au milieu du salon, et répondant par un geste familier au très-respectueux salut de M. de Trégars:

--On prévient le monde, dit-elle. Je viens ici chercher ma mère et c'est vous que je trouve! Vous m'avez fait une peur! Quel trac, princesse!...

Et prenant la main du jeune homme et l'appuyant contre sa poitrine:

--Regardez comme mon coeur bat, ajouta-t-elle.

Plus jeune que Mlle Gilberte, Mlle Césarine de Thaller avait une réputation de beauté si solidement établie, que la discuter eût paru un crime à ses nombreux admirateurs.

Et véritablement, c'était une belle personne. Assez grande et bien découplée, elle avait de larges hanches, la taille large et souple comme une baguette d'acier et la gorge splendide. Son cou était un peu fort et un peu court, mais sur sa nuque robuste s'éparpillaient et bouclaient en mèches folles ces cheveux indisciplinés qui se dérobent au peigne.

Elle était blonde, ou plutôt rousse, mais de ce roux presque aussi foncé que l'acajou, que recherchait le Titien et que les belles Vénitiennes obtenaient par des pratiques passablement répugnantes, et en s'exposant, en plein midi, au soleil, sur la terrasse de leurs palais. Son teint avait les pâleurs dorées de l'ambre. Ses lèvres, rouges comme le sang, s'entr'ouvraient sur des dents éblouissantes. Dans ses grands yeux à fleur de tête, d'un bleu laiteux comme les ciels du Nord, riait l'éternelle ironie des âmes blasées qui ne croient plus à rien.

Plus soucieuse de sa renommée d'élégante que du bon goût, elle était vêtue d'une robe de nuance fausse gonflée d'un pouff extravagant et boutonnée de biais sur la poitrine, selon cette mode ridicule et disgracieuse imaginée par les femmes plates et bossues.

Se laissant choir sur un fauteuil et posant cavalièrement le pied sur une chaise, ce qui lui découvrait la jambe, qu'elle avait admirable:

--Savez-vous que c'est épatant de vous voir ici, dit-elle à M. de Trégars. Examinez un peu la tête que va faire, en vous apercevant, le baron «Trois francs soixante-huit.»

C'était son père qu'elle appelait ainsi, depuis le jour où il lui avait été révélé qu'il existe une monnaie allemande nommée thaler, qui représente trois francs soixante-huit centimes de la monnaie française. Et chacun autour d'elle d'admirer son esprit et son génie, et de rire....

--Vous savez, reprit-elle, que papa vient d'être refait?

M. de Trégars s'excusait en termes vagues, mais c'était une des habitudes de Mlle Césarine de n'écouter jamais les réponses qu'on faisait à ses questions.

--Favoral, poursuivit-elle, le caissier de papa, vient de se payer un courant d'air international!... Le connaissiez-vous?

--Fort peu....

--C'était un vieux, toujours vêtu comme un bedeau de campagne, et qui la faisait à celui qui tire à cinq.... Et le baron «Trois francs soixante-huit» qui donnait là-dedans, lui, un roublard! Car il y donnait. Il fallait voir sa figure de Monsieur qui a le feu à sa cheminée quand il est venu nous dire, à maman et à moi: Favoral m'emporte douze millions!...

--Il a emporté réellement cette somme énorme!...

--Pas intacte, bien entendu, vu que ce n'est pas d'avant-hier qu'il faisait des trous à la lune du _Crédit mutuel_.... Il y avait des années que cet aimable gommeux menait une existence... panachée, avec des dames un peu... drôles, vous savez.... Et comme il n'était pas précisément bâti pour être adoré au pair, dame!... ça coûtait bon aux actionnaires de papa. Mais, n'importe, il doit avoir levé un joli magot....

Et bondissant jusqu'au piano, et s'accompagnant avec une énergie à fêler les vitres, elle se mit à chanter le refrain, qui faisait alors fureur, de la ronde des _Demoiselles de Pantin_:

Caissier, t'as l'sac, Vite, un p'tit bac, Et puis, en rout' pour la Belgique...

Tout autre que Marius de Trégars eût été, sans nul doute, étrangement surpris des façons de Mlle de Thaller.

Mais il la connaissait depuis assez longtemps déjà, il savait son passé, ses habitudes, ses goûts et ses prétentions.

Jusqu'à quinze ans, Mlle Césarine était restée claquemurée dans un de ces aimables pensionnats parisiens où on initie les jeunes filles au grand art de la toilette, et d'où elles sortent armées de théories folâtres, sachant voir sans paraître regarder et mentir effrontément sans rougir, c'est-à-dire mûres pour le monde.

La directrice de ce pensionnat, une dame de la société qui avait eu des malheurs, et qui tenait bien plus de la couturière que de l'institutrice, disait de Mlle Césarine, qui lui payait trois mille cinq cents francs de pension:

--Elle donne les plus hautes espérances, et j'en ferai certainement une femme supérieure.

On ne lui en laissa pas le loisir.

La baronne de Thaller, un beau matin, découvrit qu'il lui était impossible de vivre sans sa fille, et que son coeur maternel était déchiré par une séparation qui allait à l'encontre des lois sacrées de la nature.

Elle la reprit donc, déclarant que rien désormais, pas même le mariage, ne l'en séparerait, et qu'elle achèverait elle-même l'éducation de cette chère enfant.

Dès ce moment, en effet, qui voyait la baronne apercevait, marchant dans son ombre, Mlle Césarine.

C'est un commode chaperon qu'une fillette de quinze ans, discrète et bien stylée, un chaperon qui permet à une femme de se montrer hardiment là où elle n'eût pas osé s'aventurer seule. Devant une mère suivie de sa fille, la médisance, déconcertée, hésite et se tait.