L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
Chapter 10
Maxence ne comprenait qu'une chose, c'est que M. de Trégars avait pénétré les desseins de M. Costeclar, et il ne pouvait assez admirer son sang-froid et son habileté à saisir une occasion unique.
--Heureusement il n'y a rien de fait! reprit le sieur Lattermann.
--Et qu'il est encore temps de revenir sur ce qui a été convenu, ajouta M. de Trégars.
Et s'adressant à M. Costeclar:
--Venez, ajouta-t-il, nous allons nous entendre avec monsieur....
Mais l'autre, qui se souvenait de la scène de la rue Saint-Gilles, et qui avait ses raisons pour craindre, eût sauté par la fenêtre plutôt.
--Je suis attendu, balbutia-t-il, entendez-vous tous les deux....
--Alors vous me laissez carte blanche.
Ah! si le brillant financier eût osé!... Mais il sentait rivés sur lui des yeux si menaçants, qu'il n'osa même pas hasarder un geste de dénégation....
--Ce que vous ferez sera bien fait! dit-il, de l'accent d'un homme qui se sent perdu....
Et pendant qu'il gagnait la porte, M. de Trégars entrait dans le cabinet du sieur Lattermann.
Il n'y resta que cinq minutes, et quand il rejoignit Maxence qu'il avait prié de l'attendre:
--Je crois que nous les tenons, lui dit-il en l'entraînant....
C'est chez M. Saint-Pavin que se rendaient M. de Trégars et Maxence, et ils y furent en moins de rien, car c'est à l'entrée de la rue Vivienne que sont installés les bureaux du _Pilote financier_,--au deuxième au-dessus de l'entre-sol, ainsi que l'indiquent un écusson cloué sur la porte et une main à l'index tendu peinte sur le mur de l'escalier.
Il n'est personne qui n'ait au moins aperçu un exemplaire de cette feuille, dont la vignette ingénieuse représente un hardi marin conduisant à pleines voiles un timide passager vers le port _Million_, à travers une mer orageuse, toute hérissée des écueils de la faillite et des récifs de la ruine.
Les bureaux du _Pilote_ sont moins ceux d'un journal que ceux de la première agence d'affaires venue.
De même que chez le sieur Lattermann, on y voit des employés griffonnant derrière des grillages, des guichets, une caisse, et, sur une immense ardoise, le cours, écrit à la craie, de la Rente et des valeurs françaises et étrangères.
C'est qu'en vérité, le _Pilote financier_ n'est que le porte-voix d'une usine de tripotages.
Comme il dépense chaque année une centaine de mille francs en publicité pour racoler des abonnés, comme d'autre part il ne coûte que trois francs par an, il est clair que ce n'est pas sur les abonnements qu'il réalise des bénéfices.
Il a d'autres sources de revenu. Ses courtages, d'abord. Car il vend et achète, et exécute, disent ses prospectus, «tous les ordres de Bourse généralement quelconques au mieux de l'intérêt du client.»
Et la besogne ne lui manque pas.
Les petits capitalistes de province ont des fantaisies singulières. Ils pourraient, lorsqu'ils ont des fonds disponibles, les porter à quelque banquier de leur ville, à un homme connu, dont ils savent la vie et la fortune, dont ils estiment le caractère et respectent la probité.
Mais non; ce serait trop simple et trop sûr.
Ils aiment mieux envoyer leur argent à Saint-Pavin, qu'ils ne connaissent ni d'Ève ni d'Adam, uniquement pour cette raison qu'un beau matin la poste leur a apporté gratis un numéro du _Pilote financier_, où ils ont lu que ledit Saint-Pavin est le premier homme du monde pour manoeuvrer les capitaux, en tirer des intérêts fabuleux et enrichir ses clients.
Et ils sont nombreux les gens que Saint-Pavin grise de ses articles, qu'il éblouit de ses chiffres, qu'il prend aux miroitements des primes et des reports.
--J'ai cinquante mille abonnés! dit-il fièrement.
Et c'est absolument exact. Il y a de par la France, cinquante mille bonnes âmes qui payent trois francs par an la prose de Saint-Pavin, et il en est bien sur ce nombre huit ou dix mille qui se laissent piloter par lui, vendant quand il conseille de vendre, achetant dès qu'il dit d'acheter....
Mais aux courtages opulents, il convient d'ajouter la réclame: autre mine.
Pas d'affaires sans le _Pilote financier_.
Six fois sur dix, le jour où une affaire s'organise, les organisateurs ont mandé Saint-Pavin. Honnêtes ou fripons, il leur faut passer par ses mains; ils le savent et s'y sont d'avance résignés.
--Nous avons compté sur vous, lui disent-ils.
Et lui:
--Quels avantages faites-vous?
On discute alors l'opération: ce que peut rapporter la société à lancer et ce qu'exige Saint-Pavin avant d'emboucher la trompette.
Si pour cent mille francs il promet des accès de lyrisme et de chauffer sa clientèle à blanc, pour cinquante mille il ne sera qu'enthousiaste. A vingt mille francs, il fera de l'affaire un éloge raisonnable; à dix mille, il gardera simplement la neutralité.
Et si ladite société refuse tout avantage au _Pilote_?
--Ah! prenez garde! dit Saint-Pavin.
Et dès le numéro suivant, il commence sa campagne.
Il est modéré, d'abord, et se réserve le moyen de revenir. Il n'émet que des doutes: «L'affaire, hum! il ne la connaît pas bien.... Elle est peut-être excellente, il se peut qu'elle soit détestable.... Le plus sûr est d'attendre, de voir venir...»
C'est la première sommation.
Si elle est infructueuse, il empoigne derechef sa bonne plume financière et accentue ses défiances.
Habile à éviter les procès en diffamation, il insinue que «les calculs ne sont peut-être pas exacts, qu'on a, oh! bien involontairement, enflé le chapitre des bénéfices probables et diminué celui des dépenses certaines...»
Il sait son métier, c'est incontestable, il s'entend à grouper les chiffres, à démontrer, selon les besoins de sa thèse, que deux et deux font trois ou font cinq.
Il est rare qu'avant le troisième article, la société visée ne mette pas les pouces:
--Nous nous rendons, voilà tant.
Et il faut le donner poliment, ce tant, avec des égards et comme chose due. Saint-Pavin est susceptible, à ses heures. Il se bat, il s'est battu. Il a rudement traîné sur le terrain le fils d'un financier puissant qui lui avait tendu dix mille francs au bout d'une paire de pincettes.
Si cependant la société tympanisée ne met pas les pouces, oh! alors, il devient terrible, il casse les vitres et n'ayant plus rien à espérer, il ne ménage rien.
Mais il est rare qu'il soit forcé d'en venir à ces extrémités.
Son influence est très-réelle, très-positive, et on le sait.
Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa clientèle la somme énorme de deux millions cinq cent mille francs, dont le dixième resta dans les caisses du _Pilote_.
Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il était l'unique propriétaire du journal qu'il rédige.
Il ne l'est pas, malheureusement.
Qu'une mésaventure advienne, qu'il faille répondre à la justice ou tenir tête à des clients trop durement étrillés, oh! il est seul en nom, seul responsable.
S'agit-il de partager les bénéfices? C'est une autre paire de manches, les commanditaires arrivent.
Car, hélas! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plutôt il n'est qu'un instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un oeil dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A Saint-Pavin le péril et la peine, à eux le profit. On tient en piètre estime le directeur du _Pilote financier_; mais eux, haut cotés sur la place, considérés, recherchés, décorés, ils avancent les lèvres d'un air d'insurmontable dégoût dès qu'on prononce devant eux le vilain mot de chantage.
--J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.
Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualités essentielles à la Bourse, la discrétion et le sang-froid.
Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace intérieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'échauffe pour tout de bon. Grand hâbleur, il finit si bien par prendre ses hâbleries au sérieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis personne dedans sans s'y être mis lui-même.
Jusqu'à ce point qu'au moment de l'emprunt de New-Sestos, ayant reçu pour ses articles dix mille francs de prime, il les plaça dans ledit emprunt; dupe des raisons qu'il avait accumulées depuis un mois pour démontrer les avantages de cette audacieuse piperie.
Avec ce tempérament, vivant dans ce milieu dangereux de gens qui souvent n'ont pas le sou, qui sont toujours sûrs de gagner leur million fin courant, Saint-Pavin se trouve avoir une existence singulière.
--C'est la misère, dit-il... tempérée par des pots-de-vin.
On l'a vu rouler voiture au commencement d'un mois, et le trente n'avoir plus de souliers à se mettre aux pieds.
Il était jeune alors. En vieillissant, ennuyé de ces alternatives de misère et de luxe, il a fini par adopter, pour ne s'en plus départir, le débraillé d'un homme revenu de toutes les illusions, et qui n'attache plus d'importance qu'aux jouissances positives et immédiates.
Son appartement est un taudis où on marche sur une litière de bouts de cigares, mais il mange dans les restaurants en renom, ne boit que du meilleur et ne fume que des havanes de choix.
Bon compagnon, d'ailleurs, obligeant à l'occasion, convive solide, causeur spirituel, d'une impudence rare et d'un cynisme renversant, il a fini par se faire admettre partout, en répétant toujours: «Je suis comme cela, et il faut me prendre comme je suis.»
Tout Paris le connaît, et il a beaucoup d'amis.
Aussi, les bureaux du _Pilote financier_ étaient-ils pleins, lorsque M. de Trégars et Maxence y arrivèrent, pleins de cette foule de gens qui vivent de la Bourse, spéculateurs, remisiers, intermédiaires, venus là aux nouvelles et pour discuter les fluctuations du jour et les probabilités du marché du soir....
--M. Saint-Pavin est occupé, leur dit un garçon de bureau taillé en force.
On entendait sa voix brutale, car il était, non pas dans son cabinet, mais dans le bureau même, derrière les grillages garnis de rideaux verts....
Bientôt il se montra, reconduisant un vieux bonhomme, qui semblait confondu de l'algarade, et auquel il criait:
--Non, monsieur, non, le _Pilote financier_ ne se charge pas d'exécutions pareilles, et je vous trouve bien hardi de me venir proposer des gredineries de deux sous....
Mais apercevant Maxence:
--M. Favoral!... fit-il. Parbleu! c'est ma bonne étoile qui vous amène.... Passez dans mon cabinet, cher monsieur, passez, nous allons rire!...
Beaucoup, parmi les gens qui se trouvaient dans les bureaux du _Pilote_, avaient un mot à dire à M. Saint-Pavin, un conseil à lui demander, un ordre à lui transmettre ou une nouvelle à lui communiquer.
Ils s'étaient donc avancés et l'entouraient, lui souriant et lui tendant amicalement la main.
Il les écartait avec sa brusquerie ordinaire.
--Tout à l'heure! Je suis occupé! Laissez-moi!
Et poussant Maxence vers la porte de son cabinet, qu'il venait d'ouvrir:
--Entrez donc, vous! faisait-il d'un ton d'impatience extraordinaire.
Mais M. de Trégars entrait aussi, et comme il ne le connaissait pas:
--Ah ça! qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il brutalement.
Maxence se retourna.
--Monsieur est mon meilleur ami, prononça-t-il, et je n'ai pas de secret pour lui....
--Qu'il passe donc; mais, sacrebleu! faisons vite.
Fort somptueux autrefois, le cabinet de M. le directeur du _Pilote financier_ était peu à peu tombé dans un état de sordide délabrement. Si le garçon de bureau avait reçu l'ordre de n'y jamais promener le plumeau ni le balai, il obéissait ponctuellement. Le désordre et la malpropreté y régnaient. Les cartons en lambeaux pendaient misérablement hors des cartonniers, et sur les larges divans séchait depuis des mois la boue des bottes de tous les visiteurs qui s'y étaient vautrés. Sur la cheminée, au milieu d'une demi-douzaine de verres crasseux, se dressait une bouteille de vin de Madère à moitié vide. Enfin, devant l'âtre, sur le tapis, et le long de tous les meubles, s'amoncelaient à profusion les bouts de cigares et de cigarettes....
Dès qu'il eut fermé au verrou la porte de son cabinet, venant se planter droit devant Maxence:
--Qu'est devenu votre père? demanda brusquement M. Saint-Pavin.
Maxence tressaillit. S'il s'attendait à une question, ce n'était certes pas à celle-là.
--Je l'ignore, répondit-il.
Le directeur du _Pilote_ haussa les épaules.
--Que vous répondiez cela au commissaire de police, dit-il, aux juges et à tous les ennemis de Favoral, je le comprends, c'est votre devoir. Qu'ils vous croient, je le comprends encore, parce qu'au fond, que leur importe! Mais à moi, qui suis un ami, sans que vous vous en doutiez, à moi qui ai des raisons de n'être pas crédule....
--Je vous jure que nous ne savons pas où il s'est réfugié.
Maxence disait cela d'un tel accent de sincérité, qu'il n'y avait pas à douter. Aussi, une vive surprise se peignit-elle sur les traits de M. Saint-Pavin.
--Quoi! fit-il, votre père a filé, comme cela, sans s'assurer le moyen d'avoir des nouvelles de sa famille....
--Oui.
--Sans dire un mot de ses intentions à votre mère, à votre soeur, à vous-même....
--Sans un mot.
--Sans laisser d'argent, peut-être....
--On n'a trouvé après son départ qu'une somme insignifiante, que le commissaire a tenu à laisser à ma mère.
Le directeur du _Pilote financier_ eut un geste d'ironique admiration.
--Allons, c'est complet, fit-il, et Vincent est décidément un homme très-fort!...
--Monsieur!...
--Ou plutôt, ses satanées femmes lui tenaient au coeur beaucoup plus qu'on ne le supposait.
Silencieux jusqu'alors et resté à l'écart, M. de Trégars s'avança.
--Quelles femmes? interrogea-t-il.
Le dépit de M. Saint-Pavin était manifeste.
--Est-ce que je le sais! répondit-il brutalement. Est-ce que personne jamais a rien su des affaires d'un mâtin plus hermétiquement boutonné dans sa redingote qu'un jésuite dans sa soutane!...
--M. Costeclar....
--Encore un joli coco, celui-là! Cependant, oui, il avait peut-être découvert quelque chose de l'existence de Vincent, car il le faisait drôlement aller. N'a-t-il pas dû épouser Mlle Favoral?...
--Même malgré elle, oui.
--Alors, vous avez raison, il avait surpris quelque chose. Mais si vous comptez sur lui pour vous apprendre quoi que ce soit, vous comptez sans votre hôte....
--Qui sait! murmura M. de Trégars.
Mais M. Saint-Pavin ne l'entendit pas.
En proie à une agitation surprenante, il arpentait son cabinet:
--Ah! ces hommes d'apparence froide, grondait-il, ces hommes à mine discrète, ces rogneurs de liards, ces calculateurs, ces moralistes, quand ils se mettent à faire des sottises!... Qui peut imaginer à quelle insanité on aura poussé celui-ci, et quel parti il aura pris, sous l'empire de quelque passion enragée....
Et frappant furieusement du pied, ce qui dégageait du tapis des nuages de poussière:
--Il faut pourtant que je le déniche, jurait-il, et, par le tonnerre du ciel! où qu'il se cache, je le dénicherai!...
C'est d'un oeil perspicace que M. de Trégars observait le directeur du _Pilote_.
--Vous avez donc, fit-il, un grand intérêt à le retrouver?
L'autre s'arrêta court:
--J'y ai l'intérêt, répondit-il, d'un homme qui se croyait un malin, et qui se voit joué comme un enfant et dupé comme un sot! D'un homme à qui on avait promis monts et merveilles, et qui voit sa situation menacée! D'un homme qui est las de travailler à la fortune d'une bande de brigands qui entassent millions sur millions et qui, pour toute récompense, lui offrent la police correctionnelle et la perspective d'une retraite à Poissy, pour ses vieux jours! L'intérêt, enfin, d'un homme qui veut se venger, et qui, par le saint nom de Dieu! se vengera....
--De qui?
--De M. le baron de Thaller, monsieur!
Et reprenant sa promenade:
--Comment a-t-il pu, poursuivait-il, contraindre Favoral à endosser la responsabilité de tout, et à disparaître? Quelle somme énorme lui a-t-il donnée?...
--Monsieur, interrompit vivement Maxence, mon père est parti sans un sou!...
M. Saint-Pavin éclata de rire.
--Et les douze millions, demanda-t-il, qu'en a-t-on fait? Pensez-vous qu'on les a distribués en bonnes oeuvres?
Et sans attendre d'autres objections:
--Cependant, continua-t-il, ce n'est pas avec de l'argent seulement qu'on peut décider un homme à se déshonorer et à se perdre pour un autre, à s'avouer voleur et faussaire, à braver le bagne, à tout abandonner, pays, famille, amis! Évidemment, le baron de Thaller avait d'autres moyens d'action, il tenait Favoral....
M. de Trégars l'arrêta.
--Vous parlez, lui dit-il, comme si vous étiez absolument sûr de la complicité de M. de Thaller....
--Parbleu!...
--Pourquoi ne le dénoncez-vous pas?
Le directeur du _Pilote_ eut un violent mouvement de recul.
--Fourrer, moi-même, le nez de la justice dans mes affaires! s'écria-t-il. Peste! comme vous y allez! A quoi cela m'avancerait-il, d'ailleurs? Ai-je des preuves à fournir de mes allégations! Croyez-vous donc que Thaller n'a pas pris ses précautions et ne m'a pas lié les mains? Qu'on se crève un oeil pour crever les deux yeux d'un ennemi, très-bien! Mais s'éborgner pour la gloire, ce serait trop bête. Sans Favoral, rien à faire....
--Supposez-vous donc que vous le décideriez à se livrer à la justice?...
--Non, mais à me fournir les preuves qui me manquent pour envoyer Thaller là où déjà ils ont envoyé ce pauvre Jottras....
Et s'animant de plus en plus:
--Mais ce n'est pas dans un mois qu'il me les faudrait, ces preuves, poursuivait M. Saint-Pavin, ni même dans quinze jours, mais demain, mais à l'instant même.... Avant la fin de la semaine, Thaller aura fait son coup, réalisé on ne sait combien de millions, et tout remis si bien en ordre, que la justice qui, en matière de finances, n'est pas de première force, n'y verra que du feu. Si Thaller va jusque-là, il est sauvé: le voilà sacré financier de premier ordre et hors d'atteinte. Alors, où ne montera-t-il pas! Déjà, il parle de se faire nommer député, et il raconte partout qu'il a trouvé pour épouser sa fille un gentilhomme qui porte un des plus vieux noms de France, le marquis de Trégars....
Montrant Marius:
--Mais c'est monsieur qui est le marquis de Trégars! s'écria Maxence.
Pour la première fois, M. Saint-Pavin prit la peine d'examiner son visiteur, et lui qui avait trop pratiqué la vie pour ne se pas connaître en hommes, il parut étonné....
--Veuillez m'excuser, monsieur, prononça-t-il avec une politesse fort éloignée de ses habitudes, et... permettez-moi de vous demander si vous soupçonnez les raisons qu'a M. de Thaller de tenir prodigieusement à vous avoir pour gendre....
--Je pense, répondit froidement M. de Trégars, que M. de Thaller serait heureux de m'enlever le droit de rechercher les causes de la ruine de mon père....
Mais il fut interrompu par un grand bruit de voix dans la pièce voisine, et presque aussitôt on frappa rudement à la porte, et quelqu'un dit:
--Au nom de la loi!...
Le directeur du _Pilote financier_ était devenu plus blanc que sa chemise.
Il dit:
--Voilà ce que je craignais; Thaller m'a gagné de vitesse!
Et encore:
--Je suis peut-être perdu!
Cependant, il ne perdit pas la tête.
D'un mouvement prompt comme la pensée, il sortit d'un tiroir une liasse de lettres qu'il lança dans la cheminée et auxquelles il mit le feu, en disant d'une voix enrouée par l'émotion et par la colère:
--On n'entrera pas qu'elles ne soient brûlées.
Mais elles mettaient à s'enflammer une lenteur désespérante.
Il faut avoir, en un moment critique, anéanti des documents compromettants, pour savoir avec quelles difficultés inouïes le papier en masse brûle. Du bois vert serait plus vite consumé.
Du dehors, on secouait la porte, et on criait:
--Ouvrez!
Agenouillé devant l'âtre, M. Saint-Pavin remuait et éparpillait ses paperasses.
--Et maintenant, lui dit M. de Trégars, hésiterez-vous à livrer à la justice le baron de Thaller?...
Il se retourna les yeux étincelants.
--Maintenant, répondit-il, si je veux être sauvé, il faut que je le sauve. Ne comprenez-vous pas qu'il me tient!...
Et voyant que les derniers feuillets de sa correspondance flambaient:
--Vous pouvez ouvrir à présent, dit-il à Maxence.
Maxence obéit, et un commissaire de police, ceint de son écharpe, se précipita dans le cabinet, pendant que ses hommes, non sans peine, contenaient la foule de la première pièce.
C'est qu'elle était terriblement émue, cette foule.
Il n'était pas un des boursiers qui s'y trouvait mêlé qui ne frémît d'une catastrophe dont vaguement il se sentait menacé dans l'avenir. Le terrain de la spéculation est si glissant, l'occasion si perfide! Il n'en était pas un qui, regardant Saint-Pavin, ne se dît intérieurement:
--Aujourd'hui, lui. Demain, moi, peut-être....
Le commissaire de police, cependant, un vieux routier, qui en était à sa centième expédition de ce genre, avait, d'un coup d'oeil, examiné le cabinet:
Apercevant dans la cheminée des débris carbonisés, sur lesquels voltigeait encore une flamme mourante:
--Voilà donc, dit-il, pourquoi on tardait tant à m'ouvrir?
Un sourire goguenard effleura les lèvres du directeur du _Pilote_.
--On a ses affaires personnelles, répondit-il, des affaires de femme....
--Ce sera une preuve morale contre vous, monsieur.
--Je la préfère à une preuve matérielle.
Ne daignant pas relever l'impertinence, le commissaire, d'un regard soupçonneux, toisait Maxence et M. de Trégars.
--Qui sont ces messieurs qui étaient enfermés avec vous? demanda-t-il à M. Saint-Pavin....
--Des visiteurs. Monsieur que voici, est M. Favoral....
--Le fils du caissier du _Crédit mutuel_?
--Précisément. Et Monsieur est M. le marquis de Trégars....
--En entendant frapper au nom de la loi, ces messieurs auraient dû ouvrir, grommela le commissaire.
Mais il n'insista pas.
Tirant de sa poche un papier, il le déplia, et le présentant au directeur du _Pilote financier_:
--Je suis chargé de vous arrêter, reprit-il. Voici le mandat d'amener.
D'un geste insouciant l'autre le repoussa.
--A quoi bon lire! fit-il. Quand j'ai appris l'arrestation de ce pauvre Jottras, j'ai compris ce qui me pendait au nez. Il s'agit, j'imagine du vol du _Crédit mutuel_?
--Précisément.
--J'y suis aussi absolument étranger que vous-même, monsieur, et je n'aurai pas de peine à le démontrer. Mais cela ne vous regarde pas, et vous allez, je suppose, apposer les scellés sur mes papiers....
--Sauf sur ceux que vous avez brûlés....
M. Saint-Pavin éclata de rire. Il avait repris son impudence et son sang-froid, et semblait aussi à l'aise que s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde.
--Me sera-t-il permis, demanda-t-il, de parler à mes employés, et de leur donner mes instructions?
--Oui, répondit le commissaire, mais en ma présence.
Appelés, les employés parurent; la consternation peinte sur le visage, mais la joie pétillant dans les yeux. Réellement, ils étaient ravis de la mésaventure de leur patron. De même que M. Saint-Pavin reprochait à M. de Thaller de spéculer sur lui, ils accusaient M. Saint-Pavin de les exploiter indignement.
--Vous voyez ce qui m'arrive, mes enfants, leur dit-il. Mais rassurez-vous, il en sera cette fois comme la dernière: avant quarante-huit heures, on aura reconnu l'erreur dont je suis victime ou je serai relâché sous caution. Quoi qu'il en soit, je puis compter sur vous, n'est-ce pas?...
Tous lui jurèrent qu'ils allaient redoubler de zèle.
Et alors, s'adressant à son caissier, qui était son homme de confiance et le bras droit des commanditaires:
--Quant à vous, Besnard, reprit-il, vous allez courir chez M. de Thaller et lui apprendre ce qui se passe.