L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 9

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Et depuis, il ne s'etait guere ecoule de journee qu'elle ne se dit que mieux pour elle eut valu mourir que de se river au cou cette chaine que la mort seule peut briser.

Donc, elle donnait raison a sa fille.

Et cependant, vingt annees d'esclavage avaient a ce point detendu les ressorts de son energie, que sous l'oeil de M. Costeclar la menacant de son mari, elle se troublait, ne sachant que balbutier de timides excuses. Et elle le laissa prolonger sa visite, son supplice a elle, par consequent, une grande demi-heure encore.

Puis, lorsqu'il fut parti:

--Ton pere et lui s'entendent, dit-elle a sa fille, ce n'est que trop visible. A quoi bon lutter?...

Une fugitive rougeur colora les joues palies de Mlle Gilberte. Depuis quarante-huit heures qu'elle s'epuisait a chercher une issue a une situation impossible, elle avait accoutume son esprit aux pires eventualites.

--Veux-tu donc que je deserte la maison paternelle? s'ecria-t-elle.

Mme Favoral faillit tomber a la renverse.

--Tu t'enfuirais, begaya-t-elle, toi!...

--Plutot que de devenir la femme de cet homme, oui!

--Et ou irais-tu, malheureuse enfant? et que deviendrais-tu?

--Je saurais gagner ma vie.

Tristement, Mme Favoral hochait la tete. Les memes soupcons qui deja l'avaient agitee tressaillaient en elle.

--Gilberte! supplia-t-elle, ne suis-je donc plus ta meilleure amie? ne me diras-tu pas a quelles sources tu puises ton courage et ta resolution?

Et comme la jeune fille se taisait:

--Dieu seul sait ce qui peut advenir! soupira la pauvre femme.

Il n'advint rien qui ne dut etre prevu. Quand M. Favoral rentra pour diner, il sifflait en tempete dans l'escalier. Il s'abstint d'abord de toute recrimination. Mais vers la fin du repas, de l'air le plus goguenard qu'il put prendre:

--Il parait, dit-il a sa fille, que tu as ete indisposee ce tantot?

Intrepidement, elle soutint son regard, et d'une voix ferme:

--Je le serai toujours, repondit-elle, quand M. Costeclar se presentera ici. Vous m'entendez, mon pere, toujours!...

Mais le caissier du _Credit mutuel_ n'etait pas de ces hommes dont la colere s'evapore en ironies. Se dressant tout a coup:

--Par le saint nom de Dieu! s'ecria-t-il, vous avez tort de vous jouer de mes volontes, car tous, tant que vous etes ici, je vous briserai comme je brise ce verre...

Et, d'un geste frenetique, il lanca le verre qu'il tenait a la main contre le mur ou il se brisa en mille pieces.

Plus tremblante que la feuille, Mme Favoral chancelait sur sa chaise.

--Mieux vaudrait la tuer d'un coup, dit froidement Mlle Gilberte, elle souffrirait moins.

C'est par un torrent d'invectives que repondit M. Favoral. Sa rage, comprimee depuis quatre jours, trouvant enfin une issue, s'epanchait en injures grossieres et en menaces insensees. Il parlait de jeter dehors, sur le pave, sa femme et ses enfants, ou de les prendre par la famine, ou d'enfermer sa fille dans une maison de correction. Jusqu'a ce qu'enfin, les expressions manquant a sa furie, hors de lui, il s'elanca dehors, en jurant que ce serait lui qui amenerait M. Costeclar et qu'alors on verrait...

--Eh bien! soit, nous verrons, dit Mlle Gilberte.

Immobile a sa place et blanc comme une statue de platre, Maxence avait assiste a cette scene lamentable. Une lueur de bon sens l'eclairant, il avait impose silence a son indignation. Il avait compris qu'au premier mot qu'il prononcerait, toute la fureur de son pere se tournerait contre lui. Et alors, qu'arriverait-il? Les plus effroyables drames qu'ait vu se denouer la cour d'assises souvent, n'ont pas eu d'autre origine.

--Non, ce n'est plus tenable! prononca-t-il.

Meme au temps de ses plus grandes folies, Maxence avait toujours eu pour sa soeur une fraternelle affection. Il l'admirait depuis le jour ou elle s'etait dressee devant lui pour lui reprocher ses desordres. Il lui enviait son calme inalterable, sa patiente tenacite et cette energie tranquille qui ne se dementait jamais.

--Patiente, ma pauvre Gilberte, lui dit-il; le jour, je l'espere, n'est pas eloigne ou il me sera donne de commencer a m'acquitter de tout ce que tu as fait pour moi. Je n'ai pas perdu mon temps, depuis que tu m'as rendu la raison. J'ai pris un arrangement avec mes creanciers. On m'a trouve une position qui n'est pas brillante, mais qui est assez avantageuse pour que je puisse, avant peu, t'offrir, ainsi qu'a notre mere, une retraite paisible.

--Mais c'est demain, interrompit Mme Favoral, c'est demain, Maxence, que ton pere ramenera M. Costeclar. Il l'a dit, il le fera...

Il le fit, en effet, et sur les deux heures, M. Favoral et son protege arrivaient rue Saint-Gilles, dans ce coupe a deux chevaux qui mettait en emoi tous les voisins.

Seulement, les mesures de Mlle Gilberte etaient prises. Elle etait au guet, et des qu'elle entendit le roulement de la voiture, elle courut a sa chambre, se deshabilla en un tour de main et se mit au lit.

Et lorsque son pere vint la chercher, la voyant couchee, il demeura beant et tout decontenance sur le seuil de la porte.

--Tu viendras cependant au salon! dit-il d'une voix sourde.

--C'est qu'alors vous m'y porterez telle que je suis, repondit-elle, d'un ton de defi, car certainement je ne me leverai pas.

Pour la premiere fois depuis son mariage, M. Favoral rencontrait dans sa maison une volonte plus inflexible que la sienne, et une plus indomptable opiniatrete. Il en etait confondu; il menacait sa fille de ses poings crispes, mais il ne decouvrait aucun moyen de la contraindre a lui obeir. Il etait force de se rendre, de ceder...

--Ceci se payera avec le reste! gronda-t-il en se retirant.

--Je ne crains rien au monde, mon pere, dit la jeune fille.

C'etait presque vrai, tant le souvenir de Marius de Tregars enflammait son courage.

Deux fois deja elle avait eu de ses nouvelles par le signor Gismondo Pulci, lequel ne tarissait plus des qu'il entamait le chapitre de ce nouvel eleve, auquel il avait deja donne deux lecons.

--C'est le plus galant homme qui soit au monde! s'ecriait-il, l'oeil brillant d'enthousiasme, et le plus brave, et le plus genereux et le meilleur, et nulle qualite ne lui manquera, de celles qui peuvent orner une creature de Dieu, quand je lui aurai enseigne l'art divin. Aussi, n'est-ce pas avec un peu d'or meprisable qu'il pense reconnaitre mes soins. Pour lui, je suis un second pere, et c'est avec la confiance d'un enfant qu'il m'explique ses travaux et ses entreprises...

Ainsi, par le vieux maestro, Mlle Gilberte apprit que l'article du journal etait a peu pres exact, et que M. de Tregars et M. Marcolet s'etaient associes pour exploiter de compte a demi certaines decouvertes recentes qui promettaient, dans un avenir prochain, des benefices considerables.

--C'est pour moi seule, cependant, se repetait la jeune fille, qu'il se jette ainsi dans la melee des affaires, qu'il devient apre au gain autant que ce M. Marcolet lui-meme.

Et, au plus fort des persecutions de son pere, elle s'applaudissait de ce qu'elle avait fait et de sa hardiesse a remettre sa destinee aux mains d'un inconnu. Le souvenir de Marius etait devenu son refuge, l'element de tous ses reves et de toutes ses esperances, sa vie, enfin. C'est a Marius qu'elle pensait, quand sa mere la surprenant les yeux perdus dans le vide, lui demandait: "A quoi penses-tu?" Et a chaque avanie qu'elle endurait, son imagination le parait d'une qualite nouvelle, et elle s'attachait a lui d'une etreinte plus desesperee.

--Quelle serait sa douleur, se disait-elle, s'il venait a apprendre a quels assauts je suis en butte!

Aussi, se gardait-elle bien d'en rien laisser penetrer au signor Gismondo Pulci, affectant au contraire, en sa presence, la plus inalterable serenite.

Pourtant, ses inquietudes etaient cruelles, depuis qu'elle observait une nouvelle et bien incroyable transformation de son pere.

Cet homme si violent et si roide, qui se flattait de n'avoir jamais plie, qui se vantait de n'avoir rien jamais oublie ni pardonne, ce tyran domestique devenait un personnage debonnaire.

Il n'avait reparle de l'expedient imagine par Mlle Gilberte que pour en rire, disant que c'etait un bon tour, et qu'il le meritait bien.

Car il se repentait amerement, protestait-il, de ses brutalites passees.

Il avouait que le mariage de M. Costeclar et de sa fille lui tenait au coeur, mais il reconnaissait avoir employe le plus sur moyen de le faire manquer.

Il eut du, confessait-il humblement, attendre tout du temps et des circonstances, des excellentes qualites de M. Costeclar et du bon sens de sa fille cherie, de sa belle fillette...

Plus que de toutes les violences, Mme Favoral etait epouvantee de cette bonhomie douceatre:

--Mon Dieu! soupirait-elle, que nous reserve-t-il encore!...

XVII

Mais le caissier du _Credit mutuel_ ne menageait aux siens aucune surprise nouvelle. Si les moyens differaient, c'etait toujours le meme but qu'il poursuivait avec une tenacite d'insecte. Ou les rigueurs avaient echoue, il pensait reussir par la douceur, et voila tout.

Seulement, il etait trop neuf a ce role d'hypocrites mansuetudes, pour tromper personne. A tout moment se denouait son masque de souriante debonnairete. La griffe percait sous son patelinage, et sa voix tremblait de colere contenue au plus attendrissant de ses phrases mielleuses.

Il se bercait, d'ailleurs, d'etranges illusions.

Parce que quarante-huit heures durant il avait joue au bonhomme, parce qu'un dimanche il avait conduit sa femme et sa fille en voiture au bois de Vincennes, parce qu'il avait donne a Maxence un billet de cent francs, il s'imaginait que c'etait fini, et que le passe etait efface, oublie, pardonne.

Et attirant Gilberte sur ses genoux:

--Eh bien! fillette, disait-il, tu vois que je ne t'importune plus, et que je te laisse bien libre!... Je suis plus raisonnable que toi!

Mais, d'un autre cote, et selon une expression qui lui echappa plus tard, il essayait de tourner l'ennemi.

Il faisait tout pour repandre et accrediter dans le quartier le bruit du mariage de Mlle Gilberte avec un financier colossalement riche, ce jeune homme si elegant qu'on voyait venir dans un coupe a deux chevaux. Et Mme Favoral ne pouvait plus entrer chez un fournisseur sans qu'on la complimentat, a mots couverts, d'avoir trouve, pour sa fille, un si magnifique etablissement.

On devait en parler bien haut, puisque l'echo des cancans arriva jusqu'aux oreilles distraites du signor Gismondo Pulci.

Un jour, interrompant brusquement la lecon:

--Vous vous mariez, signora? demanda-t-il.

Le jeune fille tressaillit.

Ce qu'avait appris le vieil Italien, il ne tarderait pas a l'apprendre a Marius. Il etait donc urgent de le detromper.

--Il a, en effet, ete question d'un mariage, cher maestro, repondit-elle.

--Ah! ah!

--Seulement mon pere ne m'avait pas consultee. Ce mariage, je vous le jure, n'aura pas lieu.

Elle s'exprimait d'un ton de si ardente conviction que le bonhomme en etait tout ebahi, ne soupconnant guere que ce n'etait pas a lui que s'adressait ce desaveu si energique.

--Ma destinee est irrevocablement fixee, ajouta Mlle Gilberte. Je ne consulterai, pour me marier, que les inspirations de mon coeur.

Cependant, c'etait contre elle comme une conjuration. M. Favoral avait reussi a interesser au succes de ses desseins ses hotes habituels, non M. et Mme Desclavettes, seduits des le premier soir, mais M. Chapelain et le papa Desormeaux lui-meme. De sorte que c'etait a qui pretendrait faire entendre raison a cette "chere enfant," et l'eclairer de ses conseils.

--Il faut, disait-elle a son frere, que notre pere ait, a cette alliance, un interet bien plus considerable encore qu'il ne l'a laisse entrevoir.

C'etait absolument l'avis de Maxence.

--Il faut aussi, ajoutait-il, que notre pere soit furieusement riche. Car, ne t'y trompe pas, ce n'est pas uniquement pour tes yeux bleus, que ce Costeclar s'obstine a venir ici deux fois la semaine, empocher une nouvelle avanie. Quelle dot enorme espere-t-il donc? Je veux lui parler, moi, et tacher de voir le fond de son sac.

Mais la confiance de Mlle Gilberte etait mediocre en la diplomatie de son frere.

--De grace, suppliait-elle, ne te mele pas de cette affaire.

--Si, si, ne crains rien, je serai prudent.

Sa resolution prise, Maxence se mit en sentinelle, et des le surlendemain, au moment ou M. Costeclar descendait de voiture devant la porte, il alla droit a lui:

--J'aurais a vous parler, monsieur, dit-il.

Si maitre de soi que fut le brillant financier, il dissimula mal une surprise qui ressemblait fort a une legere frayeur.

--Je monte chez vos parents, monsieur, repondit-il, et en attendant votre pere, avec lequel j'ai rendez-vous, je suis tout a vos ordres...

--Non, interrompit Maxence, ce que j'ai a vous dire ne doit etre entendu que de vous seul. Il est, ici pres, un endroit ou nous ne serons pas interrompus...

Et il entraina M. Costeclar jusqu'a la place Royale.

Une fois la:

--Vous tenez beaucoup a epouser ma soeur, monsieur... commenca-t-il.

Pendant le trajet, M. Costeclar s'etait remis. Il avait recouvre son assurance. Toisant Maxence d'un regard fort peu amical:

--C'est mon plus ardent et mon plus cher desir, monsieur, repondit-il.

--Soit. Mais vous avez du voir le peu de succes, pour ne pas dire plus, de vos assiduites...

--Helas!

--Et peut-etre jugerez-vous comme moi qu'il serait d'un galant homme de se retirer devant des... repugnances si positives.

Un mauvais sourire errait sur les levres blemes de M. Costeclar.

--Est-ce mademoiselle votre soeur, monsieur, interrogea-t-il, qui vous a charge de cette communication?

--Non, monsieur.

--Connaissez-vous a mademoiselle votre soeur une inclination qui soit un obstacle a la realisation de mes esperances?

--Monsieur!...

--Permettez!... Ce que je dis la n'a rien d'offensant. Il se pourrait fort bien qu'avant le jour ou j'ai eu l'honneur de lui etre presente, mademoiselle votre soeur eut deja fixe son choix.

Il parlait si haut que Maxence, vivement, jeta les yeux autour de lui, pour voir s'il n'etait personne a portee d'entendre. Il n'apercut qu'un jeune homme que semblait absorber la lecture d'un journal.

--Enfin, monsieur, reprit-il, que repondriez-vous, si moi, le frere de la jeune fille que vous pretendez epouser malgre elle, je vous sommais de cesser vos assiduites.

Ceremonieusement, M. Costeclar s'inclina.

--Je vous repondrai, monsieur, prononca-t-il, que l'assentiment de votre pere me suffit. Ma recherche n'a rien que d'honorable. Il se peut que j'aie deplu a mademoiselle votre soeur; c'est un malheur, mais il n'est pas irreparable. Quand elle me connaitra mieux, j'ose esperer qu'elle reviendra sur d'injustes preventions. Je persisterai donc.

Maxence n'insista pas. Si irrite qu'il fut du sang-froid de M. Costeclar, il n'entrait pas dans ses vues de pousser plus loin.

--Il sera toujours temps, pensait-il, de recourir aux grands moyens.

Mais en rapportant a Mlle Gilberte cette conversation:

--Il est clair, disait-il, qu'il y a entre notre pere et cet homme une communaute d'interets dont le sens m'echappe. Quelles affaires brassent-ils ensemble? En quoi ton mariage peut-il les servir ou leur nuire? Il faudrait voir, s'informer, tacher de decouvrir ce qu'est au juste ce Costeclar, que Dieu confonde!

Il se mit en campagne le jour meme, et n'eut pas beaucoup a courir.

M. Costeclar etait une de ces personnalites qui ne s'epanouissent qu'a Paris, qui ne se rencontrent qu'a Paris, non plus que les chevaux de fiacre et les demoiselles a chignon jaune.

Il connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait.

Il etait bien connu a la Bourse et au passage de l'Opera, dans tous les grands restaurants dont il tutoyait les garcons, au controle des theatres, a toutes les agences de poules, et au _Cercle Europeen_, autrement dit _Club des Nomades_ dont il faisait partie.

Il s'occupait d'operations de Bourse, c'etait sur. On le disait interesse pour un tiers dans une charge d'agent de change. Il faisait beaucoup d'affaires avec M. Jottras de la maison Jottras et frere, et avec M. Saint-Pavin, le directeur d'un journal tres-repandu: _Le Pilote financier_.

Ah! on savait encore qu'il avait, rue Vivienne, un magnifique appartement, et qu'il avait successivement honore de sa liberale protection Mlle Sydney, des Varietes, et Mme Jenny Fancy, une dame d'un certain age deja, mais posee de telle sorte qu'elle rendait a ses amants en notoriete, ce qu'ils lui donnaient en bon argent.

Voila ce que Maxence apprit du premier coup. Quant a des details plus precis, impossible d'en obtenir. A ses questions pressantes sur les antecedents de M. Costeclar:

--C'est un fort honnete homme, repondaient les uns.

--C'est un simple faiseur, affirmaient les autres.

Mais tous s'accordaient a dire que c'etait un "malin" qui ferait "son affaire," et qui la ferait sans passer par la police correctionnelle...

Comment notre pere et un tel homme peuvent-ils etre si intimement lies? se demandaient Maxence et sa soeur.

Et ils se perdaient en conjectures, lorsque tout a coup, et a une heure ou jamais il ne mettait les pieds chez lui, M. Favoral parut.

Jetant une lettre sur les genoux de sa fille:

--Voila ce que je recois de Costeclar, dit-il d'une voix rauque. Lis.

Elle lut:

"Permettez-moi, cher ami, de vous rendre votre parole. Par suite de circonstances absolument independantes de ma volonte, je me vois contraint de renoncer a l'honneur d'entrer dans votre famille."

Qu'etait-il arrive?

Debout, au milieu du salon, le caissier du _Credit mutuel_ tenait, courbes sous son regard, sa femme et ses enfants, Mme Favoral toute frissonnante, Maxence, dont la stupeur ecarquillait les yeux, et Mlle Gilberte, qui n'avait pas trop de toute sa volonte pour comprimer l'explosion d'une joie immense.

Tout, en M. Favoral, cependant, trahissait bien plus l'effarement d'un desastre que la rage d'une deception.

Jamais sa famille ne l'avait vu ainsi, bleme, la cravate denouee, les cheveux colles aux tempes par la sueur...

--M'expliquerez-vous cette lettre? demanda-t-il enfin.

Et comme personne ne repondait, il la reprit, cette lettre, sur la table ou Mlle Gilberte l'avait posee, et il se mit a la relire, scandant chaque syllabe, comme s'il eut espere decouvrir a chaque mot une signification cachee.

--Qu'avez-vous dit a Costeclar, reprit-il, que lui avez-vous fait pour lui inspirer une telle determination?

--Rien, repondirent Maxence et Mlle Gilberte.

L'espoir d'etre enfin delivree de cet homme donnait presque du courage a Mme Favoral.

--Il a sans doute compris, fit-elle timidement, qu'il ne triompherait pas des repugnances de notre fille...

Mais son mari l'interrompit.

--Non! prononca-t-il. Costeclar n'est pas un garcon a se preoccuper des caprices ridicules d'une petite fille. Il y a autre chose, mais quoi? Voyons, si vous le savez, les uns ou les autres, si vous le soupconnez seulement, dites, parlez!... Vous devez bien voir que mon anxiete est affreuse.

C'etait la premiere fois qu'il laissait ainsi paraitre quelque chose de ce qui se passait en lui; la premiere fois qu'il se plaignait.

--Il n'y a que M. Costeclar, mon pere, dit Mlle Gilberte, qui puisse vous donner les explications que vous nous demandez.

D'un geste decourage, le caissier du _Credit mutuel_ branlait la tete.

--Crois-tu donc, repondit-il, que je ne l'ai pas deja interroge? C'est en arrivant au bureau, ce matin, que j'ai trouve sa lettre. Aussitot, j'ai couru chez lui, rue Vivienne. Il venait de sortir, et c'est en vain que je suis alle le demander chez Jottras et au _Pilote financier_. Ce n'est qu'a la Bourse, apres trois heures de courses, que je l'ai rejoint. Mais je n'ai obtenu de lui que des reponses evasives et des explications qui n'en sont pas. Parbleu! il n'a pas manque de me dire que, s'il se retire, c'est qu'il est desespere des rigueurs de Gilberte.

Mais ce n'est pas vrai, je le sais, j'en suis sur, je l'ai lu dans ses yeux. Deux fois il a remue les levres comme pour tout avouer... et puis, rien, il s'est tu. Et plus j'insistais, et plus il me semblait mal a l'aise, embarrasse, inquiet, emu; plus il me faisait l'effet d'un homme sous le coup de menaces qu'il n'ose pas braver...

Il dardait sur ses enfants un de ces regards obstines qui cherchent la verite au fond des consciences.

--Si c'est vous qui l'avez eloigne, reprit-il, avouez-le moi franchement, et je vous jure de ne pas vous adresser un reproche.

--Ce n'est pas nous.

--Vous ne l'avez pas menace?

--Non!

M. Favoral paraissait atterre.

--Vous me trompez sans doute, dit-il, et je le souhaite. Malheureux! vous ne savez pas ce que peut vous couter cette rupture!

Et, au lieu de retourner a son bureau, il alla s'enfermer dans cette petite piece qu'il appelait son cabinet de travail. Et il n'en sortit qu'a cinq heures, tenant sous le bras une liasse enorme de papiers et disant qu'il etait inutile de l'attendre pour diner, qu'il ne rentrerait que fort avant dans la nuit, si meme il rentrait, force qu'il allait etre de regagner sa journee perdue.

--Qu'a votre pere, mes pauvres enfants? s'ecria Mme Favoral, jamais je ne l'ai vu ainsi.

--Eh! repondit Maxence, la rupture de Costeclar fait sans doute manquer quelque combinaison!

Mais cette explication ne le contentait pas plus qu'elle ne satisfaisait sa mere. Lui aussi, il se sentait le coeur serre par l'apprehension vague de quelque malheur. Mais lequel? Tous les elements faisaient defaut a ses conjectures. Non plus que sa mere, il ne savait rien des affaires du caissier du _Credit mutuel_, de ses relations, de ses interets, de sa vie meme, hors de la maison.

Et la mere et le fils se perdaient en suppositions aussi vaines que s'ils eussent cherche la solution d'un probleme sans en posseder les termes.

D'un mot, Mlle Gilberte eut pu, croyait-elle, les eclairer.

A la surete du coup, a la foudroyante promptitude du resultat, elle pensait reconnaitre Marius de Tregars.

Elle reconnaissait l'homme qui ne parle pas, qui agit.

Informe de ce qui se passait, il etait alle droit a M. Costeclar, et de gre, ou de force, il lui avait arrache la promesse de se retirer d'abord, puis le serment de garder le secret du motif de sa retraite.

Et l'orgueil de la jeune fille se delectait de cette victoire, de cette preuve d'energie puissante de l'homme qu'a l'insu de tous elle avait choisi. Elle se plaisait a se representer Marius de Tregars et M. Costeclar en presence, l'un imperieux et hautain, autant qu'elle l'avait vu tremblant et emu, l'autre plus humble encore qu'il n'etait arrogant pres d'elle.

--Ce qui est sur, se repetait-elle, c'est que je suis sauvee!

Et elle eut voulu etre au lendemain, pour annoncer son bonheur au tres-involontaire et tres-inconscient complice de Marius, le digne maestro Gismondo Pulci.

Le lendemain, M. Favoral semblait avoir pris son parti de l'ecroulement de ses projets, et le samedi suivant, c'est du ton de la plaisanterie qu'il racontait que Mlle Gilberte l'emportait et qu'elle avait trouve le moyen de congedier son amoureux.

Mais si on l'observait attentivement, on decouvrait en lui les symptomes de soucis devorants. Des rides profondes se creusaient le long de ses tempes, ses yeux se cernaient; une continuelle tension d'esprit contractait ses traits. Souvent, pendant le diner, il demeurait des minutes entieres immobile, la fourchette en l'air, puis il murmurait:

--Comment cela va-t-il finir?

Parfois, le matin, avant son depart pour le bureau, M. Jottras, de la maison Jottras et frere, et M. Saint-Pavin, le directeur du _Pilote financier_, le venaient visiter. Ils s'enfermaient et restaient des heures en conference, parlant si bas qu'on n'entendait meme pas un vague murmure a travers la porte.

--Votre pere a de graves sujets d'inquietude, mes enfants, disait Mme Favoral, vous pouvez me croire, moi qui depuis vingt ans epie notre sort sur sa physionomie.

Mais les evenements politiques suffisaient a expliquer toutes les inquietudes.