L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 8
--Si je te disais que j'y ai un interet puissant, qu'il est indispensable au succes de vastes combinaisons...
Mlle Gilberte se redressa.
--Je vous repondrais, s'ecria-t-elle, qu'il ne me convient pas de servir d'arrhes a vos combinaisons... Ah! il s'agit... d'une affaire, d'une entreprise, de quelque grosse speculation, et vous donnez votre fille en guise de pot-de-vin, par dessus le marche... Eh bien! non. Vous pouvez dire a votre associe que l'affaire est manquee!...
A chaque mot grandissait la colere de M. Favoral.
--Je saurai bien te faire plier, interrompit-il.
--Me briser, peut-etre. Me faire plier, jamais.
--Eh bien! nous verrons. Vous verrez, Maxence et toi, s'il n'est pas de moyens pour un pere de soumettre ses enfants revoltes contre son autorite!...
Et sentant qu'il n'etait plus maitre de lui, il sortit en jurant a faire tomber le crepi des murs de l'escalier.
Maxence fremissait d'indignation.
--Jamais, prononca-t-il, jamais comme en ce moment je n'avais compris l'infamie de ma conduite. Avec un pere tel que le notre, Gilberte, je devrais etre ton defenseur. Et je me suis ote jusqu'au droit d'intervenir. Mais laisse faire, avec la volonte que j'ai, il ne me faudra pas bien du temps pour tout reparer...
Restee seule, l'instant d'apres, Mlle Gilberte s'applaudissait de sa fermete.
--Marius serait content de moi, pensait-elle...
La recompense ne devait pas se faire attendre. On sonnait a la porte. C'etait son vieux professeur, le signor Gismondo Pulci, qui venait lui donner sa lecon quotidienne.
La joie la plus vive eclatait sur son visage plus ride qu'une pomme a Paques, et les plus magnifiques esperances riaient dans ses yeux.
--Je savais bien, signora, s'ecria-t-il, des le seuil, que les anges portent bonheur! De meme que tout vous reussit, tout doit reussir a ceux qui vous approchent.
Elle ne put s'empecher de sourire de l'a-propos du compliment.
--Il vous arrive quelque chose d'heureux, cher maitre? demanda-t-elle.
--C'est-a-dire que je suis sur le chemin de la fortune et de la gloire, repondit-il. Ma renommee s'etend, les eleves se disputent mes lecons...
Mlle Gilberte connaissait trop l'exageration toute italienne du digne maestro, pour s'etonner.
--Ce matin, poursuivit-il, visite par l'inspiration, je m'etais leve de bonne heure, et je travaillais avec une facilite merveilleuse, quand on frappa a ma porte. Je ne me souviens pas que personne y ait frappe, depuis le jour ou votre excellent pere est venu me chercher. Surpris, je dis cependant d'entrer, et je vois paraitre un grand et robuste jeune homme, a l'air fier et intelligent...
Le jeune fille tressaillit.
--Marius! lui criait une voix.
--Ce jeune homme, continuait le vieil Italien, avait entendu parler de moi et venait solliciter des lecons. Je l'interrogeai et des les premiers mots je reconnus que son education avait ete effroyablement negligee, qu'il ignorait les plus vulgaires notions de l'art divin, et que c'est a peine s'il savait distinguer un diese d'un soupir. C'etait vraiment l'A, B, C, qu'il venait me demander de lui enseigner. Tache laborieuse! Besogne ingrate! Mais il temoignait tant de honte de son ignorance et un si grand desir de s'instruire, que j'en etais emu. Puis, sa physionomie me prevenait en sa faveur, j'avais remarque le timbre de sa voix d'un metal superieur, enfin il m'offrait soixante livres par mois... Bref, il est mon eleve.
Tant bien que mal, Mlle Gilberte abritait sa rougeur derriere un cahier de musique.
--Nous sommes restes plus de deux heures a causer, disait le bon et naif maestro, et je lui crois de tres-grandes dispositions. Malheureusement, il ne peut prendre lecon que deux fois la semaine. Quoique gentilhomme, il travaille, et quand il s'est degante pour me remettre un mois d'avance, j'ai vu qu'une de ses mains etait noircie et comme brulee par quelque acide. Mais n'importe, signora, soixante livres par mois, avec ce que me donne votre digne pere, c'est la fortune. La fin de ma carriere n'aura pas les privations du debut. Le lever du jour aura ete sombre, mais le coucher du soleil sera beau...
Ainsi, plus de doutes pour la jeune fille, M. de Tregars avait trouve ce moyen d'avoir de ses nouvelles et de lui donner des siennes...
L'impression qu'elle en ressentit ne contribua pas peu a lui donner la patience d'endurer l'obstinee persecution de M. Favoral, lequel, deux fois par jour, ne manquait pas de lui repeter:
--Apprete-toi a recevoir convenablement mon protege, samedi. Je ne l'ai pas invite a diner, il passera seulement la soiree avec nous.
Et il prenait pour un commencement de soumission le ton froid avec lequel elle lui repondait:
--Croyez bien que cette presentation est inutile.
Aussi, le fameux jour venu, disait-il a ses hotes du samedi, M. et Mme Desclavettes, M. Chapelain et le papa Desormeaux:
--Eh! eh!... Vous allez sans doute voir un futur gendre.
A neuf heures, on venait de passer au salon, quand un roulement de voiture reveilla la rue Saint-Gilles.
--Le voila! s'ecria le caissier du _Credit mutuel_.
Et ouvrant une fenetre:
--Gilberte, ajouta-t-il, viens vite voir sa voiture et ses chevaux.
Elle ne bougea pas, mais M. Desclavettes et M. Chapelain accoururent. Il faisait nuit, malheureusement, et de tout l'equipage on n'apercevait que les lanternes, brillant comme des soleils.
Presque aussitot, la porte du salon s'ouvrit, et la servante qui avait ete stylee a l'avance, annonca:
--Monsieur Costeclar.
Se penchant a l'oreille de Mme Favoral assise pres d'elle sur un canape:
--Ah! il est tres-bien, ce jeune homme, murmura Mme Desclavettes, il est vraiment fort bien.
Positivement, il croyait l'etre. Geste, attitude, sourire, tout en M. Costeclar trahissait la parfaite satisfaction de soi et l'assurance de l'homme blase par le succes.
Sa tete, fort petite, n'avait plus guere de cheveux, mais ils etaient artistement ramenes vers les tempes, separes par le milieu et coupes courts autour du front. Son teint plombe, sa levre bleme et son oeil morne n'annoncaient pas precisement une richesse exageree du sang, mais il avait un grand diable de nez tranchant et recourbe comme une serpe, et sa barbe, de couleur indecise, taillee a la Victor-Emmanuel, faisait le plus grand honneur au perruquier qui la cultivait.
Meme quand on le voyait pour la premiere fois, on s'imaginait le reconnaitre, tant il ressemblait a trois ou quatre cents de ses pareils qui se croisent chaque jour dans les parages du cafe Riche, et qu'on rencontre partout ou court la foule qui a la pretention de s'amuser, a la Bourse ou au bois, aux premieres representations, juste assez caches pour etre bien vus au fond des avant-scenes garnies de demoiselles a chignons surprenants; aux courses, dans les voitures ou l'on boit du vin de Champagne a la sante du vainqueur.
Il avait, pour la circonstance, arbore avec son plus grand air le costume de rigueur: l'habit noir a larges manches, la chemise decolletee et le gilet en coeur retenu vers le nombril par un unique bouton.
--Tout a fait un homme du monde! dit encore Mme Desclavettes.
M. Favoral s'etait precipite a sa rencontre, mais il lui epargna, en se hatant, la moitie du chemin, et lui prenant les deux mains:
--Vous ne sauriez croire, cher ami, commenca-t-il, combien je suis sensible a l'honneur que vous me faites, en me recevant au milieu de votre aimable famille et de vos respectables amis...
Et il saluait a la ronde, en s'exprimant ainsi d'un ton sec ou percait la condescendance d'un grand seigneur en visite chez des bourgeois.
--Je veux vous presenter a ma femme, interrompit le caissier du _Credit mutuel_.
Et l'entrainant vers Mme Favoral:
--Monsieur Costeclar, chere amie, fit-il, l'ami dont nous nous sommes si souvent entretenus.
M. Costeclar s'inclinait, bombant les epaules, arrondissant en cerceau sa maigre echine et laissant pendre ses bras en avant:
--Je suis trop l'ami de ce cher Favoral, madame, prononca-t-il, pour ne pas vous connaitre des-longtemps, pour ignorer vos merites et ne pas savoir qu'il vous doit ce bonheur paisible dont il jouit et que chacun lui envie...
Debout, pres de la cheminee, les hotes ordinaires du samedi suivaient avec le plus vif interet les evolutions du pretendant.
Deux d'entre eux, M. Chapelain et le papa Desormeaux etaient fort a meme de le juger a sa valeur, mais en affirmant qu'il gagnait cent mille ecus par an, M. Favoral lui avait, en quelque sorte, jete sur les epaules ce fameux manteau ducal qui cachait toutes les gibbosites.
--Il a la langue bien pendue, souffla la bonhomme Desclavettes a l'oreille de M. Desormeaux.
D'un coup de coude le chef de bureau lui imposa silence. C'etait pour lui le moment le plus interessant.
Sans attendre la reponse de sa femme, M. Favoral venait d'attirer son protege devant Mlle Gilberte.
--Chere fille, dit-il, monsieur Costeclar, l'ami dont je t'ai parle.
M. Costeclar s'inclina plus bas et bomba encore ses epaules, mais la jeune fille le toisa d'un regard si glacial, que sa langue, toute bien pendue qu'elle fut, restait comme gelee dans sa bouche, et qu'il ne trouvait rien a balbutier, sinon:
--Mademoiselle..., l'honneur..., le plus humble de vos admirateurs...
Heureusement, Maxence etait debout a trois pas; il se rejeta sur lui, et lui saisissant la main, qu'il secoua:
--J'espere, cher monsieur, dit-il, que nous serons bientot amis intimes. Votre excellent pere, dont vous etes la plus chere preoccupation, m'a bien souvent parle de vous. Les evenements, a ce qu'il m'a confie, n'ont pas jusqu'ici repondu a vos desirs. Bast! c'est un mince malheur a votre age. Ce n'est pas du premier coup, a notre epoque, qu'on trouve sa voie, celle qui mene a la fortune. Vous trouverez la votre. De ce moment, je mets a vos ordres mon influence et mon savoir-faire, et si vous voulez me prendre pour guide...
Maxence avait retire sa main.
--Je vous suis fort oblige, Monsieur, repondit-il froidement, mais je me tiens pour content de mon sort et me crois assez grand pour marcher seul...
Tout autre que M. Costeclar eut ete un peu decontenance. Il l'etait si peu que c'etait a croire qu'il avait ete prevenu et s'attendait a cet accueil.
Il pirouetta sur les talons et s'avanca vers les amis de M. Favoral avec un sourire trop avenant pour qu'on n'y lut pas son desir de conquerir leur suffrage.
On etait alors aux premiers jours de juin 1870. Nul encore ne pouvait prevoir les effroyables desastres dont devait etre marquee la fin de cette annee fatale. Et cependant, la France etait en proie a cet indefinissable malaise qui precede les grandes convulsions sociales. Le plebiscite n'avait pas retabli la confiance ebranlee. Chaque jour les rumeurs les plus inquietantes circulaient, et c'est avec une sorte de passion qu'on recherchait les nouvelles.
Or, M. Costeclar etait excellemment renseigne.
Il avait du, en venant, toucher au boulevard des Italiens, le terrain beni ou chaque soir la petite Bourse travaille a la prosperite financiere du pays. Il avait traverse le passage de l'Opera qui est, comme chacun sait, l'entrepot des informations les plus exactes et les plus sures. Donc on pouvait le croire.
Il s'etait adosse a la cheminee, et s'emparant de la conversation, il parlait, il parlait...
Etant a la hausse, il voyait tout en beau. Il croyait a l'eternite du second Empire. Il chantait les louanges du nouveau cabinet. Il etait pret a verser tout son sang pour Emile Olivier.
Des gens se plaignaient bien, avouait-il, du ralentissement et de la difficulte des affaires, mais ces gens, a son avis, n'etaient que des baissiers. Jamais les affaires n'avaient ete si brillantes. En aucun temps la prosperite n'avait ete si grande. Les capitaux affluaient. Les institutions de credit prosperaient. Toutes les valeurs montaient. Toutes les poches etaient pleines a craquer...
Et les autres ecoutaient, etonnes de cette intarissable faconde, de ce "bagout" plus paillete d'or que l'eau-de-vie de Dantzig, dont les commis-voyageurs de la Bourse grisent leurs pratiques...
Tout a coup:
--Mais vous m'excuserez, dit-il, en se precipitant vers l'autre bout du salon...
C'est que Mme Favoral venait de se lever et de sortir, pour commander a sa bonne de servir le the.
La place etait libre au pres de Mlle Gilberte, M. Costeclar s'y precipitait.
--Il sait son metier, grommela M. Desormeaux.
--Assurement, dit M. Desclavettes, si j'avais en ce moment des fonds disponibles...
--Je m'estimerais heureux de l'avoir pour gendre, declara M. Favoral.
Il y tachait de son mieux. Venu pour faire sa cour, il la faisait. Interloque par le premier regard de Mlle Gilberte, il avait retrouve toute sa verve.
C'est son portrait qu'il esquissait d'abord.
Il venait d'atteindre la trentaine, et avait experimente le fort et le faible de la vie. Il avait eu des succes, mais il s'en etait degoute. Ayant sonde le vide de ce qu'on appelle le plaisir, il ne souhaitait plus rien que rencontrer une compagne dont les vertus et les graces fixeraient le bonheur a son foyer...
Il ne pouvait pas ne pas remarquer l'air distrait de la jeune fille, mais il avait, pensait-il, des moyens de forcer son attention.
Et il poursuivait, disant qu'il se sentait du bois dont on fait les maris-modeles. D'avance son plan etait fait. Sa femme serait libre. Elle aurait ses chevaux et sa voiture a elle, sa loge aux Italiens et a l'Opera, et un compte ouvert chez Worth et Van Klopen. Quant aux diamants, il en faisait son affaire. Il tenait a ce que le luxe de sa femme fut remarque et meme cite dans les journaux.
Posait-il les termes d'un marche?
C'etait, en ce cas, si brutalement, que Mlle Gilberte toute ignorante qu'elle fut de la vie, se demandait dans quel monde ce pouvait bien etre qu'il avait eu des succes.
Et revoltee:
--Malheureusement, dit-elle, la Bourse est perfide, et tel qui roule aujourd'hui voiture n'aura pas de souliers demain.
M. Costeclar s'inclina en souriant.
--Precisement, fit-il, un mariage met a l'abri de tels revers.
--Ah!
--Il n'est pas un homme dans les affaires, qui, en se mariant, ne reconnaisse a sa femme une fortune... raisonnable. Je reconnaitrai a la mienne six cent mille francs.
--De sorte que s'il vous survenait un... accident?
--Nous jouirions de trente mille livres de rentes a la barbe des creanciers...
Toute rouge de honte, la jeune fille se redressa.
--Mais alors, dit-elle, ce n'est pas une femme que vous cherchez, monsieur, c'est un complice!...
Il fut sauve de l'embarras d'une reponse, par la servante qui entrait portant le the. Il en accepta une tasse. Et apres deux ou trois anecdotes, jugeant avoir assez fait pour une premiere fois, il se retira, et l'instant d'apres on entendit le roulement de sa voiture, lancee au galop.
XVI
Ce n'est point a la legere que M. Costeclar avait pris le parti de se retirer, malgre les vives instances de M. Favoral.
Si infatue qu'il fut de ses merites, il avait ete contraint de se rendre a l'evidence, et de reconnaitre qu'il n'avait pas precisement reussi pres de Mlle Gilberte.
Mais il savait, d'autre part, qu'il avait pour lui le maitre de la maison, et il se flattait d'avoir produit sur les invites la meilleure impression.
--Donc, s'etait-il dit, si je pars le premier, on va chanter mes louanges, chapitrer la petite personne et lui faire entendre raison.
Le calcul ne manquait pas de justesse.
Mme Desclavettes avait ete completement subjuguee par les grandes manieres de ce pretendant, et M. Desclavettes ne craignait pas d'affirmer qu'il avait rarement rencontre quelqu'un qui lui plut davantage.
Les autres, M. Chapelain et le papa Desormeaux ne partageaient sans doute pas cet optimisme, mais les cent mille ecus annuels de M. Costeclar alteraient etrangement leur clairvoyance.
S'ils avaient cru decouvrir en lui certains cotes inquietants, ils avaient pleine et entiere confiance en la prudente sagacite de leur ami Favoral. Le methodique et meticuleux caissier du _Credit mutuel_ n'etait pas suspect d'enthousiasme, et s'il ouvrait les portes de sa maison a un jeune homme, et s'il tenait tant a l'avoir pour gendre, c'est qu'evidemment il avait pris ses renseignements...
Enfin, il est de ces demeles de famille dont les gens senses se gardent comme de la peste, et lorsqu'il s'agit de mariage, surtout, c'est etre bien hardi que de prendre parti pour ou contre.
Il ne se trouva donc, a elever la voix, que Mme Desclavettes.
Prenant entre les siennes les mains de Mlle Gilberte:
--Laissez-moi vous gronder, chere petite, dit-elle, d'avoir ainsi accueilli un pauvre jeune homme qui ne cherchait qu'a vous plaire.
Hormis sa mere, trop faible pour prendre sa defense, et son frere, a qui il etait interdit d'intervenir, la jeune fille vit bien que dans le salon tout le monde, ouvertement ou tacitement, etait contre elle.
L'idee lui traversa l'esprit de repeter la, hardiment devant tous, ce que deja elle avait dit a son pere, qu'elle etait resolue a ne se point marier, et qu'elle ne se marierait pas, n'etant pas de ces pauvres jeunes filles sans energie, qu'on habille de blanc et qu'on traine a la mairie malgre elles.
Cette declaration hardie souriait a son caractere. Elle fut retenue par la perspective d'une scene terrible et peut-etre degradante. Les plus intimes amis de la maison en ignoraient les plaies les plus douloureuses. Devant ses amis, M. Favoral dissimulait, adoucissant sa voix et se fardant d'un sourire bonhomme. Fallait-il, tout a coup, reveler la verite?...
--C'est un enfantillage que de s'exposer a decourager un brave garcon qui gagne cent mille ecus par an, poursuivait l'ancienne marchande de bronzes, a qui une telle conduite semblait un abominable crime de lese-argent.
Mlle Gilberte avait degage ses mains.
--Vous ne l'avez pas entendu, madame, dit-elle.
--Pardonnez-moi, j'etais tout pres, et involontairement...
--Vous avez entendu ses... propositions?
--Parfaitement. Il vous promettait une voiture, une loge a l'Opera, des diamants, la liberte. N'est-ce pas le reve de toutes les jeunes filles!...
--Ce n'est pas le mien, madame...
--Bon Dieu! que pouvez-vous souhaiter de mieux? Il ne faut pas demander au mariage plus qu'il ne peut donner...
--Ce n'est pas cela que je lui demanderais.
D'un ton de paternelle indulgence, que dementait son regard:
--Elle est folle! dit M. Favoral.
Des larmes d'indignation roulaient dans les yeux de Mlle Gilberte.
--Madame Desclavettes, s'ecria-t-elle, oublie quelque chose. Elle oublie que ce monsieur a ose me dire qu'il se proposait de reconnaitre a la femme qu'il epouserait une grosse fortune, qui serait ainsi soustraite a ses creanciers dans le cas ou il viendrait a faire de mauvaises affaires.
Elle pensait, en sa naivete, qu'un cri d'indignation allait s'elever.
Au lieu de cela:
--Eh bien! n'est-ce pas naturel? fit l'ancien marchand de bronzes.
--Il me semble plus que naturel, insista Mme Desclavettes, qu'un homme tienne a preserver de la ruine sa femme et ses enfants.
--Parbleu! dit M. Favoral.
S'avancant resolument vers son pere:
--Avez-vous donc pris de telles precautions, vous? demanda Mlle Gilberte.
--Non! repondit le caissier du _Credit mutuel_.
Et apres un moment d'hesitation:
--Mais moi, ajouta-t-il, je n'ai pas de risques a courir. Dans les affaires, et lorsqu'on peut etre ruine par un mouvement de Bourse, on serait bien fou de ne pas assurer du pain aux siens, et de ne pas, surtout, s'assurer a soi-meme les moyens de recommencer. Le baron de Thaller n'a pas agi autrement, et s'il lui survenait une catastrophe, Mme de Thaller aurait encore une telle fortune et de quoi doter les siens...
M. Desormeaux etait peut-etre le seul a ne pas admettre couramment cette theorie, et ne pas se rendre a cette raison, pourtant si decisive: "Cela se fait!"
Mais il etait philosophe, et pensait que c'est une duperie que de n'etre pas de son temps. Il se contenta donc de dire:
--Hum! les creanciers de M. de Thaller ne trouveraient peut-etre pas cette facon de proceder parfaitement reguliere.
M. Chapelain riait.
--Alors ils plaideraient, fit-il. On peut toujours plaider. Seulement, quand les actes sont bien faits...
Mlle Gilberte etait consternee. Elle songeait a Marius de Tregars se depouillant de la fortune de sa mere pour payer les dettes de son pere.
--Que dirait-il, pensait-elle, s'il entendait emettre de telles opinions.
Le caissier du _Credit mutuel_ poursuivait:
--Assurement, je blame toute espece de fraude. Mais je pretends et je soutiens qu'un homme qui a travaille vingt ans pour donner une belle dot a sa fille, a bien le droit d'exiger de son gendre certaines mesures conservatrices, qui garantissent un argent qui est sien, en definitive, et qui ne doit profiter qu'aux siens.
Cette declaration devait clore la soiree. Il se faisait tard. Les hotes du samedi se haterent d'endosser leurs pardessus. Et tout en se retirant:
--Concoit-on cette petite Gilberte! disait Mme Desclavettes. Ah! si j'avais une fille, je ne lui passerais pas de semblables fantaisies. Mais sa pauvre mere est si incroyablement faible!
--Mais ce cher Favoral est ferme pour deux, interrompit M. Desormeaux. Et il est plus que probable qu'il est en train, en ce moment meme, de relever sa fille du peche de paresse.
Eh bien! pas du tout! Si profondement irrite que dut etre M. Favoral, ni ce soir-la, ni le lendemain, il ne fit la plus lointaine allusion a ce qui s'etait passe.
Le lundi, seulement, avant de partir pour son bureau, enveloppant sa femme et sa fille de son plus mauvais regard:
--M. Costeclar nous doit une visite, dit-il, et il se peut qu'il se presente en mon absence. Je veux qu'il soit recu, et je vous defends de sortir pour vous enlever tout pretexte de lui refuser la porte. Je pense qu'il ne se trouvera, dans ma maison, personne d'assez hardi pour mal recevoir un homme qui me plait, et que j'ai choisi pour gendre...
Mais etait-il possible, etait-il probable, que M. Costeclar se hasardat a une telle demarche, apres l'accueil de Mlle Gilberte, le samedi soir?
--Non, mille fois non! affirmait Maxence a sa mere et a sa soeur; ainsi, vous pouvez etre tranquilles...
Elles l'etaient presque, en verite, quand l'apres-midi meme, un rapide roulement de voiture attira Mme Favoral a la fenetre.
Un coupe attele de deux chevaux gris s'arretait devant la porte...
--Ah! c'est lui! dit-elle a sa fille.
Mlle Gilberte avait legerement pali.
--Il n'y a pas a hesiter, repondit-elle, il faut que tu le recoives, maman.
--Et toi?
--Je resterai dans ma chambre.
--Penses-tu donc qu'il ne te demandera pas?
--Tu lui repondras que je suis souffrante. Il comprendra...
--Mais ton pere, malheureuse enfant, ton pere!...
--Je ne reconnais pas a mon pere le droit de disposer de ma personne contre mon gre. J'execre cet homme, qu'il me destine. Voudrais-tu donc me voir sa femme, me savoir vouee au plus intolerable supplice? Non, il n'est pas de violence au monde capable de m'arracher mon consentement. Ainsi, chere mere, fais ce que je te demande. Mon pere dira tout ce qu'il voudra, je prends tout sur moi!
Il n'y avait pas a discuter, on sonnait. Mlle Gilberte n'eut que le temps de s'echapper par une des portes du salon, pendant que M. Costeclar entrait par l'autre.
S'il avait assez de perspicacite pour deviner ce qui venait de se passer, il n'en laissa rien paraitre; il s'assit, et ce n'est qu'apres avoir parle un moment de choses indifferentes qu'il demanda des nouvelles de Mlle Gilberte.
--Elle est un peu... indisposee, balbutia Mme Favoral.
Il ne sembla pas surpris. Seulement:
--Ce cher Favoral, dit-il, sera encore plus peine que moi, quand je lui apprendrai ce contre-temps.
Mieux que toute autre mere, Mme Favoral devait comprendre, approuver et servir les invincibles repugnances de Mlle Gilberte.
A elle aussi, quand elle etait jeune fille, son pere un jour, etait venu dire: Je t'ai decouvert un mari.
Elle l'avait accepte les yeux fermes. Toute froissee et meurtrie d'outrages quotidiens, elle s'etait refugiee dans le mariage comme dans un port de salut.