L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 7
Mais je ne suis pas de ces reveurs qui confient leur destinee aux ailes des chimeres. Avant de rien entreprendre, je resolus de m'informer. Helas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes beaux reves s'envolerent.. Je sus qu'elle etait riche, tres-riche meme. On m'apprit que son pere etait un de ces hommes dont l'integre probite s'enveloppe de formes austeres et dures. Il devait sa fortune, m'affirma-t-on, a son seul travail, mais aussi a des prodiges d'economie et aux plus severes privations. On me dit qu'il professait un culte pour cet argent qui lui avait tant coute, et que jamais certainement il n'accorderait sa fille a un homme sans fortune.
Il etait inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes pensees, de mes esperances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A l'instant, je vis s'ouvrir un abime entre moi et celle que j'aime plus que la vie, mais moins que ma dignite. Quand on s'appelle Genost de Tregars, on nourrit sa femme, fut-ce en servant les macons. Et la pensee de devoir une fortune a celle que j'epouserais me la ferait prendre en execration...
Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et il doit vous souvenir que vous me repondiez que j'etais singulierement outrecuidant de me revolter ainsi d'avance, parce que bien certainement un millionnaire ne donne pas sa fille a un noble ruine, aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets, a un pauvre diable de chercheur qui batit les chateaux de son avenir sur la solution d'un probleme inutilement poursuivi par les plus beaux genies...
C'est alors que mon desespoir m'inspira une resolution extreme, folle sans doute, et a laquelle pourtant, vous, le comte de Villegre, le vieil ami de mon pere, vous avez consenti a vous preter...
Je me dis que je m'adresserais a elle, a elle seule, et qu'elle saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspire.
Je me dis que j'irais a elle, et que je lui dirais:
"Voici qui je suis et ce que je suis... Par pitie, accordez-moi trois ans de repit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible. En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main... De ce jour j'abandonne mon oeuvre pour des travaux d'une utilite immediate. L'industrie a des tresors pour les inventeurs... Mon Dieu! si vous pouviez lire dans mon ame, vous ne me refuseriez pas ce repit que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grace, un seul... C'est l'arret de ma destinee que j'attends!..."
Trop grand etait le desarroi de la pensee de Mlle Gilberte, pour qu'elle songeat a s'offenser de cette demarche etrange...
Elle se dressa toute frissonnante, et s'adressant a Mme Favoral:
--Viens, maman, dit-elle, viens, je sens que j'ai pris froid... Je veux rentrer... reflechir... Demain, oui, demain, nous reviendrons!...
Si abimee en ses meditations que fut Mme Favoral, et a mille lieues de la situation presente, il etait impossible qu'elle ne remarquat pas le trouble affreux de sa fille, l'alteration de ses traits et l'incoherence de ses paroles.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle tout inquiete, que me dis-tu?
--Je me sens souffrante, repondit la jeune fille d'une voix a peine distincte, tres souffrante... viens, rentrons!...
Elles s'eloignerent, en effet, et a peine a la maison Mlle Gilberte se refugia dans sa chambre. Elle avait hate d'etre seule, pour se ressaisir elle-meme, pour rassembler ses idees, plus eparpillees que les feuilles seches par un vent d'orage.
C'etait un evenement enorme qui venait de tomber soudainement dans sa vie si monotone et si calme, un evenement inconcevable, inoui, et dont les consequences devaient peser sur tout son avenir.
Etourdie encore, elle se demandait presque si elle n'etait pas le jouet d'une hallucination, et si reellement il s'etait trouve un homme pour concevoir et executer ce projet audacieux, de venir, sous l'oeil de sa mere, lui dire son amour et lui demander en echange un engagement solennel.
Mais ce qui la stupefiait bien plus encore, ce qui la confondait, c'etait d'avoir endure une telle tentative.
Quelle influence despotique subissait-elle donc! A quels sentiments indefinissables avait-elle obei!
Si encore elle n'eut fait que tolerer! Mais elle avait fait plus, elle avait encourage. Retenir sa mere qui voulait rentrer, et elle l'avait retenue, n'etait-ce pas dire a cet inconnu:
--Poursuivez, je le permets, j'ecoute.
Il avait poursuivi, en effet.
Et elle, au moment de s'eloigner, elle s'etait engagee formellement a reflechir, et a revenir le lendemain a une heure convenue, rendre une reponse. Elle avait donne un rendez-vous, en un mot.
C'etait a mourir de honte. Et comme si elle eut eu besoin du bruit de ses paroles pour se convaincre de la realite du fait, elle se repetait a voix haute:
--J'ai donne un rendez-vous, moi, Gilberte, a un homme que mes parents ne connaissaient pas, et dont hier encore j'ignorais le nom!...
Pourtant, elle ne pouvait prendre sur elle de s'indigner de l'imprudente hardiesse de sa conduite. L'amertume des reproches qu'elle s'adressait n'etait pas sincere. Et elle le sentait si bien, qu'a la fin:
--C'est une hypocrisie indigne de moi, s'ecria-t-elle, puisque maintenant encore, et sans l'excuse de la surprise, je n'agirais pas autrement.
C'est que plus elle reflechissait, moins elle parvenait a decouvrir l'ombre seulement d'une intention offensante dans tout ce qu'avait dit Marius de Tregars. Par le choix de son confident: un vieillard, un ami de sa famille, un homme d'une haute honorabilite, il avait, autant qu'il etait en lui, fait excuser la temerite de la demarche et sauve le plus scabreux de la situation. Et il etait impossible de douter de sa sincerite, de suspecter la loyaute de ses intentions.
Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti extreme adopte par M. de Tregars etait comprehensible.
Par son orgueil a elle-meme, elle s'expliquait son orgueil a lui.
Pas plus que lui, a sa place, elle n'eut voulu s'exposer a l'humiliation d'un refus assure.
Des lors, qu'y avait-il de si extraordinaire a ce qu'il vint a elle directement, a ce que franchement et loyalement il lui exposat sa situation, ses projets et ses esperances?...
--Mon Dieu! se disait-elle, epouvantee de cet examen de conscience et des sentiments qu'elle decouvrait tout au fond de son ame, mon Dieu! je ne me reconnais plus! Ne voila-t-il pas que je l'approuve!...
Eh bien! oui, elle l'approuvait, attiree, seduite par l'etrangete meme de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite de Marius de Tregars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus legitimes a l'honneur de son nom, et se condamnant a vivre de son travail.
--Celui-la, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en etre fiere!...
Involontairement, elle le comparait aux seuls hommes qu'elle connut: a M. Favoral, dont l'apre lesine avait ete le desespoir des siens; a Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses desordres avec le prix du travail de sa mere et de sa soeur...
Combien autre etait Marius! S'il etait pauvre, c'est qu'il le voulait bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait. Elle etait sure que dans le delai qu'il demandait, il saurait conquerir cette fortune devenue necessaire. Il se presenterait alors, hautement; il l'arracherait a ce milieu d'apres convoitises et de debats mesquins ou elle semblait condamnee a vivre, elle serait la marquise de Tregars.
--Pourquoi donc ne pas repondre: oui? pensait-elle, avec les emotions poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il possede.
Et quelle partie pour Mlle Gilberte, et quel enjeu!
Si elle allait s'etre trompee? Si Marius n'etait qu'un de ces miserables qui ont eleve la seduction a la hauteur d'un art! S'appartiendrait-elle apres avoir repondu? Savait-elle a quels hasards l'exposait un tel engagement? N'allait-elle pas courir les yeux bandes vers ces perils decevants ou une jeune fille laisse sa reputation quand elle sauve son honneur!...
L'idee lui venait bien de consulter sa mere. Mais elle savait la timidite craintive de Mme Favoral, et qu'elle etait aussi incapable de donner un conseil que de faire prevaloir sa volonte. Elle serait effrayee, approuverait tout, et a la premiere alerte avouerait tout...
--Suis-je donc si faible et si veule, pensait la jeune fille, que je ne sache pas, quand il s'agit de moi seule, prendre seule une determination!...
Il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, mais au matin sa resolution etait prise.
Et vers une heure:
--Ne sortons-nous pas? demanda-t-elle a sa mere.
Mme Favoral hesitait:
--Ces premieres belles journees sont perfides, objecta-t-elle, tu as eu froid hier...
--J'etais vetue trop legerement... Aujourd'hui j'ai pris mes precautions.
Elles se mirent donc en route, munies de leur ouvrage, et vinrent s'etablir sur leur banc accoutume.
Avant meme de franchir la grille, Mlle Gilberte avait reconnu Marius de Tregars et le comte de Villegre, se promenant dans une des contre-allees. Bientot, comme la veille, ils allerent prendre deux chaises et s'installerent pres du banc.
Jamais le coeur de la jeune fille n'avait battu avec une telle violence. Prendre une resolution est bien, mais encore faut-il avoir la force de l'executer. Et elle en etait a se demander s'il lui serait possible d'articuler une syllabe.
Enfin, rassemblant tout son courage:
--Tu ne crois pas aux reves, toi, maman? interrogea-t-elle.
Sur ce sujet, pas plus que sur quantite d'autres, Mme Favoral n'avait d'opinion.
--Pourquoi, fit-elle, me demandes-tu cela?
--C'est que j'en ai eu un, etrange, et qui m'a bouleversee.
--Oh!...
--Il m'a semble, que tout a coup, un jeune homme que je ne connaissais pas se dressait devant moi... Il eut ete bien heureux, me disait-il, de demander ma main, mais il ne l'osait pas, etant tres-pauvre... Et il me suppliait d'attendre trois ans, pendant lesquels il ferait fortune...
Mme Favoral souriait.
--C'est tout un roman, dit-elle.
--Mais ce n'etait pas un roman, dans mon reve, interrompit vivement Mlle Gilberte... Ce jeune homme s'exprimait d'un accent de conviction si profonde, qu'il m'etait comme impossible de douter de lui-meme, je me disais qu'il serait incapable de cette odieuse lachete d'abuser de la credulite confiante d'une pauvre fille...
--Et que lui as-tu repondu?...
En derangeant presque imperceptiblement sa chaise, Mlle Gilberte pouvait, de l'angle de la paupiere, apercevoir M. de Tregars. Evidemment, il ne perdait pas une des paroles qu'elle adressait a sa mere. Il etait plus blanc qu'un linge, et son visage trahissait une affreuse anxiete.
Cela lui donna l'energie de dompter les dernieres revoltes de sa conscience.
--Repondre etait penible, prononca-t-elle, et cependant j'ai ose lui repondre. Je lui ai dit: "Je vous crois et j'ai foi en vous. Loyalement et fidelement j'attendrai votre succes. Mais jusque-la, nous devons etre l'un pour l'autre des etrangers. Ruser, tromper et mentir serait indigne de nous. Vous ne voudriez pas exposer a un soupcon celle qui doit etre votre femme!"
--Tres-bien! approuva Mme Favoral, seulement je ne te croyais pas si romanesque...
Elle riait, la bonne dame, mais non si haut que Mme Gilberte n'entendit la reponse de M. de Tregars.
--Comte de Villegre, disait-il, mon vieil ami, recevez le serment que je fais devant Dieu de consacrer ma vie a celle qui n'a pas doute de moi. Nous sommes aujourd'hui le 4 mai 1870; le 4 mai 1873, j'aurai reussi, je le sens, je le veux, il le faut...
XV
C'en etait fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-meme irrevocablement. Prospere ou miserable, sa destinee desormais dependait d'un autre. Le branle donne a la roue, elle ne devait plus esperer en regler la direction, pas plus qu'on ne peut pretendre maitriser la course de la bille d'ivoire lancee sur le plateau de la roulette.
Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup, l'avait enveloppee, ressentait-elle un etonnement immense mele d'apprehensions inexpliquees et de vagues terreurs.
Rien de change, en apparence, autour d'elle. Pere, mere, frere, amis, gravitaient mecaniquement dans leur orbe accoutume. Les memes faits quotidiens se repetaient monotones et reguliers comme le tic-tac de la pendule.
Et pourtant un evenement etait survenu, plus prodigieux pour elle qu'un deplacement de montagnes.
Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait a repeter a mi-voix:
--Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!
Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait le secret qui palpitait en elle.
La singularite de la situation etait bien faite d'ailleurs pour la troubler et confondre son esprit.
Dominee par les circonstances, elle avait, au mepris de toutes les idees recues et des plus vulgaires convenances, ecoute les promesses passionnees d'un inconnu, et elle lui avait engage sa vie. Et le pacte conclu et solennellement jure, ils s'etaient separes, sans savoir quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.
--Et cependant, se disait la pauvre jeune fille, devant Dieu, M. de Tregars est mon fiance... Il est mon fiance, et jamais directement nous n'avons echange un mot. Si nous venions a nous rencontrer dans le monde, il nous faudrait feindre de ne pas nous connaitre. S'il passe pres de moi dans la rue, il n'a pas le droit de me saluer. Je ne sais ou il est, ni ce qu'il devient, ni ce qu'il fait!...
Elle ne l'avait plus revu, en effet; il n'avait pas donne signe de vie, tant fidelement il se conformait a la volonte qu'elle avait exprimee. Et peut-etre du fond du coeur, et sans se l'avouer, l'eut-elle souhaite moins scrupuleux. Peut-etre n'eut-elle pas ete bien irritee de le voir quelquefois, comme jadis, se glisser a son passage, sous les vieilles arcades de la rue des Vosges.
Mais tout en souffrant de cette separation, elle en concevait du caractere de Marius une estime plus haute. Car elle etait bien sure qu'il souffrait autant et plus qu'elle de la contrainte qu'il s'imposait.
Aussi, occupait-il constamment sa pensee. Elle ne se lassait pas de repasser dans son esprit tout ce qu'il avait raconte de son passe; elle cherchait a se rappeler ses moindres paroles, et jusqu'aux inflexions de sa voix.
Et, a force de vivre ainsi avec le souvenir de Marius de Tregars, elle se familiarisait avec lui, dupe a ce point de l'illusion de l'absence, qu'elle finissait par se persuader qu'elle le connaissait mieux de jour en jour.
Deja, pres d'un mois s'etait ecoule, quand, une apres-midi encore, en arrivant a la place Royale, elle le reconnut, debout, pres de ce banc ou ils avaient si etrangement echange leurs promesses.
Et il la vit bien venir, lui aussi, elle le comprit a son geste. Mais quand elle ne fut plus qu'a quelques pas, il s'eloigna rapidement, laissant sur le banc un journal plie.
Pour bien peu, Mme Favoral l'eut rappele, afin de le lui rendre. Mlle Gilberte l'en dissuada.
--Bast! laisse donc, maman, dit-elle, est-ce que cela vaut la peine?... Et d'ailleurs ce monsieur est trop loin, maintenant...
Mais tout en preparant la tapisserie qu'elle brodait, avec cette dexterite qui jamais ne fait defaut aux jeunes filles les plus naives, elle glissa le journal dans son panier a ouvrage.
N'etait-elle pas sure qu'il avait ete laisse la pour elle!
Aussi, a peine rentree, courut-elle s'enfermer dans sa chambre, et apres d'assez longues recherches a travers les colonnes, elle lut:
"Un des plus riches et des plus intelligents industriels de Paris, M. Marcolet, vient de se rendre acquereur, a Grenelle, des vastes terrains de la succession Lacoche. Il se propose d'y construire une fabrique de produits chimiques dont la direction serait confiee a M. de T..."
"Quoique fort jeune encore, M. de T... s'est fait un nom par ses remarquables travaux sur l'electricite. Peut-etre etait-il a la veille de resoudre le probleme si controverse de la locomotion par l'electricite, quand la ruine de son pere vint arreter ses etudes.
"C'est a l'industrie qu'il demande aujourd'hui le moyen de poursuivre ses couteuses experiences. Il n'est pas le premier a s'engager dans cette voie. N'est-ce pas a l'invention de l'injecteur qui porte son nom, que l'ingenieur Giffard doit la fortune qui lui permet de continuer a chercher la direction des ballons? Pourquoi M. de T..., qui a le meme courage, n'aurait-il pas le meme bonheur?..."
--Ah! il ne m'oublie pas, se dit Mlle Gilberte, emue jusqu'aux larmes par cet article, qui n'etait cependant qu'une reclame redigee a l'insu de M. de Tregars par M. Marcolet lui-meme.
Elle etait encore sous cette impression, songeant que deja Marius etait a l'oeuvre, lorsque son pere lui annonca qu'il avait decouvert un mari, lui signifiant d'avoir a le trouver a son gout, puisque lui, le maitre, il le jugeait convenable.
De la l'energie de ses refus.
Mais de la aussi l'imprudente vivacite qui avait eclaire Mme Favoral et qui lui faisait dire:
--Tu me caches quelque chose, Gilberte?...
Jamais la jeune fille n'avait ete aussi cruellement embarrassee qu'elle l'etait en ce moment, par cette perspicacite si soudaine et si imprevue.
Devait-elle se confier a sa mere?
Elle n'y avait en verite aucune repugnance, bien certaine d'avance de l'inepuisable indulgence de la pauvre femme, sans compter qu'il lui eut ete bien doux d'avoir enfin quelqu'un a qui parler de Marius.
Mais elle savait que son pere n'etait pas homme a renoncer a un projet concu par lui. Elle savait qu'il reviendrait a la charge obstinement, sans paix ni treve. Or, comme elle etait resolue a resister avec une non moins implacable opiniatrete, elle prevoyait des luttes terribles, toutes sortes de violences et de persecutions.
Informee de la verite, Mme Favoral aurait-elle la force de resister a ces orages de tous les jours? Un moment ne viendrait-il pas, ou, sommee par son mari d'expliquer les refus de sa fille, menacee, terrifiee, elle confesserait tout?...
D'un coup d'oeil, Mlle Gilberte evalua le danger, et puisant dans la necessite une audace bien eloignee de son caractere:
--Tu te trompes, chere mere, dit-elle, je ne t'ai rien cache.
Peu convaincue, Mme Favoral hochait la tete.
--Alors, fit-elle, tu cederas.
--Jamais.
--Il est donc une raison que tu ne me dis pas...
--Aucune, sinon que je ne veux pas te quitter. As-tu pense, parfois, a ce que serait ton existence, si je n'etais plus la?... T'es-tu demande ce que tu deviendrais entre mon pere, dont le despotisme se fera plus lourd avec l'age, et mon frere?...
Toujours empressee a defendre son fils:
--Maxence n'est pas mechant, interrompit-elle... Va, il saura bien me recompenser des quelques chagrins qu'il me cause...
La jeune fille eut un geste de doute.
--Je le souhaite, chere mere, dit-elle, et de toutes les forces de mon ame, mais je n'ose l'esperer... Son repentir, ce soir, etait grand et sincere, mais se le rappellera-t-il demain?... Ne sais-tu pas, d'ailleurs, que le parti de mon pere est bien pris de se separer de Maxence?... Te vois-tu seule ici, avec mon pere!...
A cette seule perspective, Mme Favoral frissonna.
--Je ne souffrirais pas longtemps, murmura-t-elle.
Mlle Gilberte l'embrassa.
--Eh! c'est parce que je veux que tu vives pour etre heureuse, s'ecria-t-elle, que je refuse de me marier. Ne faut-il pas que tu aies ta part de bonheur en ce monde. Va, laisse-moi faire. Sais-tu quels dedommagements l'avenir te reserve? D'ailleurs, ce parti que mon pere m'a choisi ne me convient pas. Un homme de Bourse, qui ne penserait qu'a l'argent, qui verifierait mes comptes de menage, comme papa verifie les tiens, ou qui me chargerait de diamants et de cachemires comme Mme de Thaller, pour servir d'enseigne a sa boutique?... Non, je n'en veux pas! Ainsi, mere cherie, sois brave, prends bien le parti de ta fille, et nous serons vite debarrassees de cet epouseur.
--Oh! ton pere te l'amenera, il l'a dit.
--Eh bien! s'il revient trois fois, il aura du courage...
Mais la porte du salon s'ouvrit brusquement.
--Qu'est-ce que vous complotez encore? cria la voix irritee du maitre. Et toi, madame Favoral, pourquoi ne viens-tu pas te coucher?...
La pauvre esclave obeit sans mot dire. Et tout en regagnant sa chambre:
--De tristes jours se preparent, pensait Mlle Gilberte. Mais bast! quand je souffrirais un peu, ne serais-je pas bien a plaindre? Est-ce que Marius se plaint, lui qui renonce pour moi a ses plus cheres esperances, lui qui, si fier et si desinteresse, se fait l'employe de M. Marcolet et ne se preoccupe plus que de gagner de l'argent!
Les tristes previsions de Mlle Gilberte ne devaient que trop se realiser.
Lorsque M. Favoral se montra, le lendemain matin, il avait le front assombri et les levres contractees de l'homme qui a passe la nuit a ruminer un plan dont il ne s'ecartera pas.
Au lieu de partir pour son bureau sans mot dire a personne, selon son habitude, il appela au salon sa femme et ses enfants.
Et apres avoir soigneusement pousse le verrou des portes, s'adressant a Maxence:
--Vous allez, lui commanda-t-il, me dresser la liste de vos creanciers... Tachez de n'en oublier aucun, et que ce soit pret le plus tot possible.
Mais Maxence n'etait plus le meme.
A la suite des reproches si terribles et si merites de sa soeur, une revolution salutaire s'etait operee en lui. Pendant cette nuit qui venait de s'ecouler, il avait reflechi a sa conduite, depuis quatre ans; et il en avait ete consterne et epouvante. Son impression avait ete celle de l'ivrogne, qui, revenu a la raison, se rememore les actes ridicules ou degradants qui lui ont ete inspires par l'alcool, et, confus et humilie, se jure de ne plus boire.
Ainsi Maxence s'etait fait le serment, et en se jurant bien que ce ne serait pas un serment d'ivrogne, de changer de vie. Et son attitude et son regard annoncaient la fierte des grandes resolutions.
Au lieu de baisser la tete sous le regard irrite de M. Favoral, et de balbutier des excuses et de vagues promesses:
--Vous donner la liste que vous me demandez, est inutile, mon pere, repondit-il. Je suis d'age a porter la responsabilite de mes actes. Je saurai reparer mes folies. Ce que je dois, je le payerai. Aujourd'hui meme je verrai mes creanciers et je prendrai des arrangements avec eux.
--Bien, Maxence! s'ecria Mme Favoral ravie.
Mais il n'etait pas de retour possible, avec le caissier du _Comptoir de credit mutuel_.
--Voila de belles paroles! ricana-t-il, seulement je doute que les tailleurs et les chemisiers consentent a s'en payer. C'est pourquoi j'exige cette liste...
--Cependant...
--C'est moi qui payerai. Je n'entends pas que la scene d'hier, a mon bureau, se renouvelle. Il ne peut pas etre dit que mon fils est un faiseur de dupes au moment ou je trouve pour ma fille un parti inespere...
Et se tournant vers Mme Gilberte:
--Car je te suppose revenue a des idees plus raisonnables? prononca-t-il.
La jeune fille secoua la tete.
--Mes idees sont ce qu'elles etaient hier soir.
--Ah! ah!
--Ainsi, je vous en supplie, mon pere, n'insistez pas. A quoi bon des luttes et des dechirements? Vous devez me connaitre assez pour savoir que, quoi qu'il arrive, je ne cederai pas.
M. Favoral, en effet, avait pu constater la fermete de sa fille, puisqu'en plusieurs circonstances deja, il avait du, selon son expression, baisser pavillon devant elle. Mais il ne pouvait se persuader qu'elle lui resisterait, quand il imposerait sa volonte d'une certaine facon.
--J'ai donne ma parole, fit-il.
--Mais je n'ai pas donne la mienne, mon pere...
Il s'animait, ses petits yeux etincelaient, ses pommettes s'empourpraient.
--Et si je te disais, reprit-il, faisant du moins a sa fille l'honneur de maitriser sa colere, si je te disais que je trouve a ce mariage des avantages immenses, positifs, immediats...
--Oh! interrompit-elle, revoltee, oh! de grace...