L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 6

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--Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus aujourd'hui meme me presenter leurs factures? Car ils ont ose venir a l'administration, a mon bureau. Ils s'etaient donne rendez-vous, pensant ainsi m'intimider plus surement. Je leur ai repondu que vous etes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela, ils sont devenus insolents et ils se sont mis a parler si haut, que leur voix retentissait jusques dans les pieces voisines. M. de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor. Entendant le bruit d'une discussion, il a pense que j'etais aux prises avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entre, comme c'est son droit. Alors, j'ai bien ete force de tout avouer...

Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de ses grelots.

Et de plus en plus hors de soi:

--C'est bien la, continuait-il, ce que voulaient vos creanciers. Ils pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un chantage comme un autre, et tres a la mode maintenant. On ouvre un compte a un mauvais drole, et quand le compte est raisonnablement gros, on va le porter a la famille, en disant: "De l'argent, ou je fais du scandale." Pensez-vous que ce soit a vous qui etes sans le sou qu'on a fait credit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche a moi que l'on croit riche. On vous ecoulait a des prix exorbitants tout ce qu'on voulait, et c'etait sur moi qu'on comptait pour solder des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante francs et des montres de six cents francs...

Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier.

--Je payerai tout ce que je dois, dit-il.

--Vous?

--Je vous en donne ma parole.

--Et avec quoi, s'il vous plait?

--Avec mes appointements.

--Vous en avez donc?

Maxence rougit.

--J'ai ce que je gagne chez mon patron, repondit-il.

--Quel patron?

--L'architecte chez lequel m'a place M. Chapelain...

D'un geste menacant M. Favoral l'arreta:

--Epargnez-moi vos mensonges, prononca-t-il, je suis mieux informe que vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron, excede de votre paresse, vous a chasse honteusement...

Honteusement etait de trop. Le fait est que Maxence retournant a son travail un beau matin, apres une absence de cinq jours, avait trouve un remplacant.

--Je chercherai une autre place, dit-il.

C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les epaules.

--Et en attendant, il faudra que je paye, s'ecria-t-il. Savez-vous de quoi me menacent vos creanciers? De m'intenter un proces. Ils le perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils esperent que je reculerai devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de deposer une plainte au parquet. Ils pretendent que vous les avez audacieusement escroques, que les objets que vous leur achetiez n'etaient nullement pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre a vil prix, afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve, assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous etes alle tout droit au Mont-de-Piete engager une montre et une chaine qu'il venait de vous livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout cela devant mon directeur, devant M. de Thaller.

J'ai du recourir a mon garcon de bureau pour les mettre dehors. Mais quand ils ont ete partis, M. de Thaller m'a donne a entendre qu'il souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma consideration ne resisterait pas a deux scenes pareilles. Quelle confiance accorder a un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes! Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions a un homme dont le fils aurait ete traine sur les bancs de la police correctionnelle! C'est-a-dire que je suis a votre merci. C'est-a-dire que mon honneur, ma situation et ma fortune dependent de vous. Tant qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai condamne a les payer.

Rassemblant son courage:

--Vous avez ete parfois bien dur pour moi, mon pere, commenca Maxence, et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous jure que desormais vous n'avez rien a craindre de moi...

M. Favoral ricanait.

--Je ne crains rien, prononca-t-il. Je connais des moyens positifs de me mettre a l'abri de vos folies. Je les emploierai...

--Je vous affirme, mon pere, que ma resolution est bien prise.

--Oh! dispensez-moi de vos repentirs periodiques...

Mlle Gilberte s'avanca.

--Je me porte garant, dit-elle, des resolutions de Maxence...

Son pere ne la laissa pas poursuivre.

--Assez, interrompit-t-il durement. Mele-toi de tes affaires, Gilberte. J'ai a te parler, a toi aussi...

--A moi, mon pere...

--Oui.

Il fit trois ou quatre tours de long en large dans le salon, comme pour laisser a son irritation le temps de se calmer, puis venant se planter debout et les bras croises devant sa fille:

--Tu as dix-huit ans, reprit-il, c'est-a-dire qu'il est temps de songer a ton etablissement. Il se presente pour toi un parti...

Elle tressaillit, et reculant, plus rouge qu'une pivoine:

--Un parti! repeta-t-elle, d'un ton de surprise immense.

--Oui, et qui me convient...

--Mais je ne veux pas me marier, mon pere...

--Toutes les jeunes filles disent cela, et des qu'il se presente un pretendant elles sont enchantees. Le mien est un garcon de vingt-six ans, tres-bien de sa personne, aimable, spirituel, qui a eu de grands succes dans le monde...

--Mon pere, je vous affirme que je ne veux pas quitter ma mere...

--Naturellement... C'est un homme intelligent, et un travailleur obstine, promis, de l'avis de tous, a une immense fortune. Bien qu'il soit riche deja, car il est un des principaux interesses d'une charge d'agent de change, il fait avec l'ardeur d'un pauvre diable le metier de remisier. On me dirait qu'il gagne cent mille ecus par an que je n'en serais pas surpris. Sa femme aura voiture, loge a l'Opera, des diamants et des toilettes autant que Mme de Thaller...

--Eh! que m'importent de telles choses!

--C'est entendu. Je te le presenterai samedi...

Mais Mlle Gilberte n'etait pas de ces jeunes filles qui, par timidite, par faiblesse, se laissent engager contre leur volonte, et engager si avant que plus tard elles ne peuvent plus reculer. Une discussion devant avoir lieu, elle preferait la subir immediatement.

--Une presentation est absolument inutile, mon pere, declara-t-elle resolument.

--Parce que?

--Je vous l'ai dit, je ne veux pas me marier.

--Et si je veux, moi.

--Je suis prete a vous obeir en tout, sauf en cela...

--En cela comme en tout le reste! interrompit le caissier du _Credit mutuel_ d'une voix tonnante...

Et enveloppant sa femme et ses enfants d'un regard gros de defiances et de menaces:

--En cela, comme en tout, repeta-t-il, parce que je suis le maitre et que je saurai le montrer. Oui, je vous le montrerai, car je suis las de voir ma famille liguee contre mon autorite...

Et il sortit en fermant la porte si violemment, que les cloisons en tremblerent.

--Tu as tort de tenir ainsi tete a ton pere, ma fille, murmura la faible Mme Favoral.

Le fait est que la pauvre femme ne comprenait pas que sa fille put repousser l'unique moyen qu'elle eut de rompre avec la plus triste des existences.

--Laisse-toi toujours presenter ce jeune homme, dit-elle. Il se peut qu'il te plaise...

--Je suis sure qu'il ne me plaira pas...

Elle dit cela d'un tel accent, que Mme Favoral en fut soudainement eclairee.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, Gilberte, ma fille cherie, aurais-tu donc un secret que ta mere ne connait pas?

XIV

Oui, Mlle Gilberte avait son secret.

Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, et de ceux qui, selon l'expression des bonnes femmes, doivent rejouir les anges.

Le printemps de cette annee ayant ete d'une rare clemence, Mlle Favoral et sa fille avaient pris l'habitude d'aller chaque jour respirer le grand air a la place Royale.

Elles emportaient leur ouvrage, crochet ou tapisserie, de sorte que cette distraction salutaire ne diminuait en rien le produit de leur semaine.

C'est pendant ces promenades que Mlle Gilberte avait fini par remarquer un jeune homme, un inconnu, qu'elle rencontrait, toujours au meme endroit.

De haute taille et robuste, il avait grand air sous ses modestes vetements, dont la proprete recherchee trahissait une gene qui veut etre respectee. Il portait toute sa barbe, et son visage intelligent et fier etait eclaire par de grands yeux noirs, de ces yeux dont le regard droit et clair deconcerte les coquins et les fourbes.

Jamais, en passant pres de Mlle Gilberte, il ne manquait de baisser ou de detourner legerement la tete, et malgre cela, et malgre l'expression de respect qu'elle avait surprise sur son visage, elle ne pouvait s'empecher de rougir.

--Ce qui est absurde, pensait-elle, car enfin que m'importe ce jeune homme!...

L'infaillible instinct, qui est l'experience des jeunes filles inexperimentees, lui disait que ce n'etait pas le hasard seul qui placait cet inconnu sur son passage. Elle voulut cependant en avoir le coeur net.

Elle sut si bien s'y prendre avec sa mere, que tous les jours de la semaine qui suivit, le moment de leur promenade fut change. Tantot elles sortaient des midi, tantot passe quatre heures.

Quelle que fut l'heure, toujours Mlle Gilberte, en depassant la rue des Minimes, apercevait son inconnu sous les arcades, arrete a la vitre de quelque magasin de bric-a-brac et epiant du coin de l'oeil.

Paraissait-elle, il quittait son poste et hatait assez le pas pour la croiser devant la grille de la place.

--C'est une persecution! se disait Mlle Gilberte.

Comment donc n'en parla-t-elle pas a sa mere? Pourquoi donc ne lui confia-t-elle rien le jour ou, s'etant mise par hasard a la fenetre, elle vit le "persecuteur" passant devant la maison, le nez en l'air?

--Est-ce que je deviens folle! se disait-elle, serieusement irritee contre elle-meme. Je ne veux plus penser a lui.

Elle y pensait pourtant, quand une apres-midi que sa mere et elle travaillaient, assises sur le banc qu'elles avaient choisi, elle vit son inconnu venir s'installer non loin d'elles.

Il etait accompagne d'un homme age, a tournure militaire, portant de longues moustaches blanches et ayant a la boutonniere la rosette de la Legion d'honneur.

--Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant un pretexte pour demander a sa mere de changer de place.

Mais deja le jeune homme et le vieillard avaient installe leurs chaises et s'etaient assis de facon a ce que Mlle Gilberte ne perdit pas un mot de ce qu'ils allaient dire.

Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.

--Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-meme, mon cher comte, commenca-t-il: vous qui avez ete le meilleur ami de mon pauvre pere, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'etais enfant, et qui ne m'avez jamais perdu de vue...

--C'est-a-dire que je reponds de toi corps pour corps, mon garcon, interrompit le vieux. Mais, continue...

--J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Tregars. Ma famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'alliee de toutes les grandes familles.

--Parfaitement exact! declara le bonhomme.

--Malheureusement ma fortune n'est pas a la hauteur de ma noblesse. Lorsque ma mere mourut en 1856, mon pere, qui l'adorait, en concut un tel chagrin, que le sejour de notre chateau de Tregars, ou il avait passe toute sa vie, lui parut insupportable.

Il vint a Paris, ce qui n'offrait nul inconvenient, puisqu'alors nous etions riches, et il se lia avec des gens qui ne tarderent pas a lui inoculer la fievre du moment. On lui prouva qu'il etait fou de conserver des terres qui lui rapportaient a grand'peine quarante mille francs par an, et dont il trouverait aisement plus de deux millions, lesquels, places seulement a cinq, lui constitueraient cent mille livres de rentes. Il vendit donc tout, a l'exception de notre domaine patrimonial de Tregars, sur la route de Quimper a Audierne, et se lanca dans la speculation.

Il fut assez heureux, d'abord. Mais il etait trop probe et trop loyal pour etre heureux longtemps. Une affaire a laquelle il s'interessa au commencement de 1869 tourna mal. Ses associes s'enrichirent; lui, je ne sais comment, fut ruine et faillit etre compromis. Il en mourut de douleur moins d'un mois apres.

De la tete, le vieux soldat approuvait.

--Bien, mon garcon, dit-il, seulement tu es trop modeste, et il est une circonstance importante que tu negliges.

Tu avais le droit, lors des mauvaises affaires de ton pere, de reclamer et de garder la fortune de ta mere, c'est-a-dire une trentaine de mille livres de rentes. Non-seulement tu ne l'as pas fait, mais tu as tout abandonne aux creanciers, mais tu as vendu, pour leur en donner le prix, le domaine de Tregars, a l'exception du vieux chateau et de son parc, de telle sorte que ton pere est mort ruine, mais ne devant pas un sou. Et cependant, tu savais comme moi que ton pere a ete trompe et depouille par des miserables, qui depuis, roulent carrosse, et auxquels, si la justice s'en melait, il serait peut-etre encore possible de faire rendre gorge...

Le front penche sur sa tapisserie, Mlle Gilberte semblait travailler avec une incomparable ardeur.

La verite est qu'elle ne savait comment dissimuler la rougeur de ses joues et le tremblement de ses mains. Elle avait comme un nuage devant les yeux, et c'est au hasard qu'elle poussait son aiguille.

A peine lui restait-il assez de presence d'esprit pour repondre a Mme Favoral, laquelle ne s'apercevait de rien, et lui adressait de temps a autre la parole.

C'est que le sens de cette scene etait trop clair pour lui echapper.

--Ils se sont entendus, pensait-elle. C'est pour moi seule qu'ils parlent...

Le jeune homme, Marius de Tregars, poursuivait:

--Je mentirais, mon vieil ami, si je vous disais que je fus insensible a notre ruine. Si philosophe qu'on soit, ce n'est pas sans serrement de coeur qu'on passe d'un hotel somptueux a une triste mansarde. Mais ce qui me desolait plus que tout le reste, c'est que je me voyais force de renoncer a des travaux qui avaient fait la joie de ma vie, et sur lesquels je fondais les plus magnifiques esperances. Une vocation positive, exaltee par les hasards de mon education, m'avait pousse vers les sciences physiques.

Depuis plusieurs annees, j'avais applique tout ce que j'ai d'intelligence et d'energie a des etudes sur l'electricite. Faire de l'electricite un moteur incomparable remplacant la vapeur, tel etait le but que je poursuivais sans relache. Deja, vous le savez, j'avais, quoique bien jeune, obtenu des resultats dont le monde savant s'etait emu. Il m'avait semble entrevoir le mot d'un probleme dont la solution changerait la face du globe... La ruine etait l'aneantissement de mes esperances, la perte totale du fruit de mes travaux... C'est que mes experiences etaient couteuses, c'est qu'il fallait de l'argent, et beaucoup, pour payer les produits qui m'etaient indispensables et faire fabriquer les appareils que j'imaginais...

Et j'allais etre reduit a gagner mon pain de chaque jour...

J'etais bien pres du desespoir, lorsque je rencontrai un homme que j'avais vu chez mon pere autrefois, et qui m'avait paru s'interesser a mes recherches. C'est un speculateur, nomme Marcolet. Mais ce n'est pas a la Bourse qu'il travaille. L'industrie est la foret de Bondy ou il opere. Il achete les bles en herbe et engrange les moissons d'autrui. Sans cesse a la piste des chercheurs obstines qui crevent de faim dans leurs greniers, il leur apparait aux heures de crise supreme. Il les plaint, il les encourage, il les console, il les aide, et il est bien rare qu'il ne reussisse pas a devenir proprietaire de leur decouverte. Parfois il se trompe. Alors il en est quitte pour passer par profits et pertes quelques billets de mille francs. Mais s'il a vu juste, c'est par centaines de mille francs que se chiffrent les benefices. Et combien de brevets exploite-t-il ainsi! De combien d'inventions recueille-t-il les resultats, qui sont une fortune, dont les inventeurs n'ont pas de souliers aux pieds! Car tout lui est bon, et c'est avec la meme avidite qu'il defend un sirop contre la toux dont il a achete la formule a un pauvre diable de pharmacien, et une piece de machine a vapeur dont le brevet lui a ete vendu par un mecanicien de genie.

Et cependant Marcolet n'est pas un mechant homme. Voyant ma situation, il me proposa, moyennant une somme de [note du transcripteur: texte manque] par an, d'entreprendre certaines etudes de chimie industrielle qu'il m'indiqua. J'acceptai. Des le lendemain, je louai, rue des Tournelles, un rez-de-chaussee ou j'installai mon laboratoire, et je me mis a l'oeuvre... Voila un an de cela.

Marcolet doit etre content. Deja, je lui ai trouve pour la teinture de la soie une nuance nouvelle dont le prix de revient est presque nul... Moi, je vivais, ayant reduit mes besoins au strict necessaire, consacrant tout ce que mon travail me rapporte, a poursuivre le probleme dont la decouverte serait pour moi la gloire et la fortune...

Palpitante d'une inexprimable emotion, Mlle Gilberte ecoutait ce jeune homme, un inconnu pour elle, l'instant d'avant, et dont maintenant elle savait la vie comme si elle l'eut vecue tout entiere pres de lui.

Car l'idee, certes, ne lui venait pas de suspecter sa sincerite.

Aucune voix, jamais, n'avait vibre a son oreille comme cette voix dont les sonorites graves et emues eveillaient en elle des sensations etranges et des legions de pensees qu'elle ne soupconnait pas.

Elle s'etonnait de l'accent de simplicite dont il parlait de l'illustration de sa famille, de son opulence passee, de sa pauvrete presente, de ses obscurs travaux et de ses hautes esperances.

Elle admirait le dedain superbe de l'argent qui eclatait en chacune de ses paroles.

Il etait donc un homme, au moins, qui le meprisait, cet argent, devant lequel jusqu'ici elle avait vu a plat ventre dans la boue, tous les gens qu'elle connaissait...

Mais apres un moment de silence, toujours s'adressant en apparence a son vieux compagnon, Marius de Tregars poursuivait:

--Je le repete, parce que c'est l'expression de la verite, mon vieil ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes les facultes de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne soupconnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'etais ruine, c'etait uniquement par un acte de ma volonte. J'eprouvais des jouissances positives a me repeter que moi, le marquis de Tregars, j'avais eu cent mille livres de rentes, et a sortir l'instant d'apres pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitiere mes provisions de la journee.

J'etais fier de penser que c'etait a mon travail seul, a la besogne que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon oeuvre. Et des sommets ou m'emportait l'aile de la science, je prenais en pitie votre existence moderne, cette melee ridicule et tragique de passions, d'interets et de convoitises, ce combat sans merci ni treve dont la loi est: Malheur aux faibles! ou quiconque tombe est foule aux pieds!...

Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal eteint sous ses cendres, se reveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse... J'ai eu des heures de delire, de decouragement et de detresse, ou ma solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui souleve des montagnes, la foi en moi et en mon oeuvre... Et bientot apaise, je m'endormais dans la pourpre de l'esperance, voyant tout au fond de l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succes...

Telle etait exactement ma situation, quand une apres-midi du mois de fevrier, apres une experience sur laquelle j'avais beaucoup compte, et qui venait d'echouer miserablement, je vins sur cette place respirer quelques bouffees d'air pur.

Il faisait une journee de printemps, tiede et toute ensoleillee. Les pierrots pepiaient sur les branches gonflees de seve, des bandes d'enfants couraient le long des allees en poussant des cris joyeux.

Je m'etais assis sur un banc, ruminant les causes de ma deconvenue, lorsque deux femmes passerent pres de moi, l'une agee deja, l'autre toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est a peine si j'avais eu le temps de les entrevoir.

Mais la demarche de la jeune fille et la noble simplicite de son maintien m'avaient frappe a ce point que je me levai et que je me mis a la suivre, avec l'intention de la depasser et de revenir ensuite sur mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus ebloui. Au moment ou mes yeux rencontrerent les siens, une voix au dedans de moi s'eleva, me criant que c'etait fini desormais, et que ma destinee etait fixee...

--Et il m'en souvient, mon cher garcon, fit le vieux soldat, d'un ton d'amicale raillerie, car tu vins me rendre visite le soir meme, toi que je n'avais pas vu depuis des mois.

Marius de Tregars ne releva pas l'observation.

--Et cependant, continua-t-il, vous savez que je ne suis pas homme a subir une premiere impression. Je luttai. Avec une sombre energie je m'efforcai d'ecarter cette image radieuse que j'emportais en mon ame, qui ne me quittait plus, qui me poursuivait au plus fort de mes etudes. Tentatives inutiles! Ma pensee ne m'obeissait plus, ma volonte m'echappait. C'etait bien un de ces amours qui s'emparent de l'etre entier, qui dominent tout, et qui font de la vie une ineffable felicite ou un supplice sans nom, selon qu'ils sont heureux ou malheureux.

Ah! que de journees alors j'ai passees, a attendre et a epier celle que j'avais ainsi entrevue et qui ignorait jusqu'a mon existence, dont cependant elle etait l'arbitre! Et quelles palpitations insensees, quand apres des heures d'impatiences devorantes, je voyais, au detour de la rue, flotter un pli de sa robe. Je la revis souvent, toujours avec la meme femme agee, sa mere. Elles avaient adopte sur cette place, un banc, toujours le meme, et elles travaillaient a des ouvrages de couture avec une assiduite qui me donnait a penser qu'elles vivaient de leur travail...

Brusquement, il fut interrompu par son compagnon.

Le vieux gentilhomme craignit que l'attention de Mme Favoral ne fut a la fin eveillee par des allusions trop directes.

--Prends garde, garcon! dit-il a demi-voix, non si bas, toutefois, que Mlle Gilberte ne l'entendit.

Mais il eut fallu bien autre chose pour distraire Mme Favoral de ses tristes reflexions. Elle songeait a une scene qui avait eu lieu entre son mari et son fils. Elle pensait que Maxence lui avait demande de l'argent la veille, et qu'elle n'en avait plus guere. Justement elle venait d'achever sa bande de tapisserie, et desolee de perdre une minute:

--Peut-etre serait-il temps de rentrer, dit-elle a sa fille, je n'ai plus rien a faire.

Mlle Gilberte tira de son panier a ouvrage un morceau de canevas, et le donnant a sa mere:

--Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix troublee. Restons encore un peu...

Et Mme Favoral s'etant remise a l'oeuvre, Marius de Tregars reprit:

--La pensee que celle que j'aimais etait pauvre m'enchantait. N'etait-ce pas un rapprochement deja, que cette communaute de situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je travaillerais pour elle et pour sa mere, et qu'elles me devraient une aisance honorable, mais modeste comme nos gouts...