L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 5
La somme de liberte qui lui etait laissee lui suffisait. Son pere ne lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoue, en sa qualite de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pieces de cent sous a ces vingt francs, Maxence se declarait satisfait.
Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son temperament fougueux, n'etait fait pour cette existence paisible, pour cette besogne toujours la meme, que ne passionnaient ni les difficultes a vaincre, ni les rivalites d'amour-propre, ni les satisfactions du resultat obtenu.
Bientot il se lassa.
Il avait retrouve a l'Ecole de Droit d'anciens camarades de l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui, par consequent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux cours qu'a la brasserie de la Source ou a la Closerie des Lilas.
Il envia leur vie joyeuse, leur liberte sans controle, leurs plaisirs faciles, leur chambre meublee, et jusqu'a la gargote ou ils prenaient a credit tout ce qu'on voulait bien leur donner, reservant l'argent de leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.
Mais Mme Favoral n'etait-elle pas la?...
Elle avait tant travaille, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle Gilberte etait presque une jeune fille, elle avait tant economise, tant grappille, que sa reserve, malgre le nombre des emprunts, s'elevait a une somme assez forte.
Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot a dire. Il les voulut souvent.
Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottee au ratelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de diner et s'exerca le soir a _effacer_ des bocks. L'audace lui venant, il dansa a Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut une maitresse.
Si bien qu'une apres-midi, que M. Favoral avait ete appele par une affaire de l'autre cote de l'eau, il se trouva nez a nez avec son fils, lequel s'avancait, le cigare a la bouche, ayant au bras une demoiselle superieurement peinte et harnachee d'une toilette a faire cabrer les chevaux de fiacre.
C'est dans un etat d'indicible fureur qu'il regagna la rue Saint-Gilles.
--Une femme! s'ecriait-il d'un accent de pudeur revoltee. Une drolesse! lui! mon fils!...
Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier mouvement fut de recourir a la correction d'autrefois.
Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.
A la vue de la canne levee sur lui, il devint plus blanc que sa chemise, et l'arrachant des mains de son pere, il la brisa sur son genou, en jeta violemment les morceaux a terre et s'elanca dehors.
--Il ne remettra plus les pieds ici! s'ecriait le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, jete hors de lui par un acte de resistance qui lui semblait inoui. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hotel venu. Je ne veux plus le voir!...
Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se trainerent a ses pieds, avant d'obtenir qu'il revint sur sa determination.
--Il nous deshonorera tous! repetait-il, ne comprenant pas que c'etait lui qui avait, en quelque sorte, pousse Maxence dans la voie funeste ou il etait engage, oubliant que les severites absurdes du pere preparent les complaisances perilleuses de la mere; ne voulant pas s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux siens la patee et la niche, et qu'un pere est mal venu a se plaindre qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.
Enfin, apres les plus violentes recriminations, il pardonna--en apparence du moins.
Mais les ecailles lui etaient tombees des yeux. Il courut aux informations et decouvrit des choses enormes.
Il sut par Me Chapelain, adroitement questionne, que Maxence restait des semaines entieres sans paraitre a l'etude. Si l'avoue ne s'etait pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermee par les supplications de Mme Favoral, et il n'etait pas fache, ajoutait-il, d'un aveu qui soulageait sa conscience.
Ainsi, le caissier surprit une a une toutes les fredaines de son fils. Il apprit qu'il etait presque inconnu a l'Ecole de Droit, qu'il passait ses journees dans les cafes, et que le soir, pendant qu'il le croyait endormi, il s'echappait pour courir les theatres et les bals.
--Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont ligues contre moi, le maitre!... Eh bien! nous verrons!
XI
De cet instant, la guerre fut declaree.
De ce jour, commenca rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui attendent encore leur Moliere, drames d'une vulgarite desesperante et d'un affadissant realisme, poignants neanmoins, car il s'y depense une energie farouche, des larmes et du sang.
M. Favoral se croyait bien sur de l'emporter. N'avait-il pas la clef de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire a une epoque ou tout finit par de l'argent.
Cependant, d'irritantes inquietudes le travaillaient.
Lui, qui venait d'eventer tant de choses qu'il ne soupconnait meme pas la veille, il ne pouvait decouvrir ou son fils puisait l'argent qu'il laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.
Il s'etait assure que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne pouvait pas etre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il alimentait ses fredaines.
Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises separement a un savant interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire. La servante, habilement questionnee, n'avait rien dit qui put mettre sur la trace de la verite.
Il y avait donc la un mystere. Et la constante preoccupation de M. Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses rares apparitions au logis, c'est-a-dire pendant le diner.
A la seule facon dont il degustait sa soupe, il etait aise de voir qu'il se demandait si c'etait bien de vraie soupe et si on ne lui en faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette question incessamment posee dans son esprit:
--On me vole, evidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?
Et il devenait defiant, tatillon et meticuleux comme jamais il ne l'avait ete. C'est avec les plus injurieuses precautions qu'il repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir chez l'epicier un livre dont il soldait lui-meme le total tous les mois; il se faisait representer les bulletins de la boucherie. Il s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitiere s'assurer qu'on ne l'avait pas trompe.
Tant d'efforts n'aboutissaient a rien.
Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en poche deux ou trois pieces de cinq francs.
--Ou les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.
--Je les economise sur mes appointements, repondit hardiment le jeune homme.
Exaspere, M. Favoral eut voulu interesser a ses investigations l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M. Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa femme et sa fille:
--Ces sacrees femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les fournisseurs, qui ne sont que des filous patentes, et il ne se mange rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.
M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes admirait sincerement un homme qui avait du moins le courage de sa ladrerie.
Mais M. Desormeaux ne machait jamais son opinion:
--Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour accepter a diner dans une maison dont le maitre passe son temps a supputer ce que coute chaque bouchee que machent les convives!
M. Favoral rougit.
--Ce n'est pas la depense que je deplore, repondit-il, mais la duplicite. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'etre pas reduit a liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais a ma femme le double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement.
Mais c'etait une lecon.
Il dissimula, desormais, et ne parut plus occupe qu'a soumettre son fils a un regime de son invention et dont la rigueur excessive eut jete hors de ses gonds le garcon le plus froid.
Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduite tant a l'Ecole de Droit qu'a l'etude. Il lui traca l'itineraire de ses courses et lui en mesura la duree a quelques minutes pres. Aussitot apres le diner, il le renfermait a double tour dans sa chambre et ne manquait jamais, en rentrant a dix heures, de s'assurer de sa presence.
C'etaient les meilleures mesures qu'il put prendre pour exalter encore l'aveugle tendresse de Mme Favoral.
En apprenant que Maxence avait une maitresse, elle avait ete rudement atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une secrete jalousie qu'une mere decouvre qu'une femme lui a ravi le coeur de son fils. Elle n'avait pas ete sans lui garder une certaine rancune de desordres que dans sa candeur elle n'avait pas soupconnes.
Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il etait l'objet.
Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des persecutions. Le soir, apres le depart de son mari, elle allait avec Gilberte s'etablir dans le couloir qui precedait la chambre de Maxence, et elles causaient avec lui a travers la porte. Jamais elles n'avaient tant travaille pour la merciere de la rue Saint-Denis. Elles se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs.
Mais la patience de Maxence etait a bout, et, un matin, il declara resolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'etait trompe sur sa vocation, et qu'il n'etait pas de puissance humaine capable de le forcer a retourner chez M. Chapelain.
--Et ou irez-vous? s'ecria son pere. Me croyez-vous d'humeur a fournir eternellement a vos besoins...
Il repondit que c'etait precisement pour se suffire et conquerir son independance qu'il etait resolu a quitter une position qui, apres deux ans, lui rapportait vingt francs par mois.
--Il me faut un metier ou on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration financiere.
C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette idee.
--Pourquoi, en effet, dit-elle a son mari, pourquoi ne placerais-tu pas notre fils au _Comptoir de credit mutuel_? La, il serait sous tes yeux. Intelligent comme il est, pousse par toi et par M. de Thaller, il arriverait vite a de bons appointements.
M. Favoral froncait les sourcils.
--C'est ce que je ne ferai jamais, prononca-t-il. Je n'ai pas en mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer a ce qu'il compromette la consideration que j'ai su conquerir.
Et devoilant jusqu'a un certain point le secret de sa conduite:
--Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses, ne saurait trop veiller sur sa reputation. La confiance est chose fragile, en un temps ou on ne voit que des caissiers sur la route de la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai un fils tel que le mien...
Mme Favoral insistait, neanmoins. Il prit un brusque parti:
--Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans pour se creer une position. Ce delai ecoule, bonsoir, il ira loger et manger ou il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus...
C'est avec une sorte de frenesie que Maxence abusa de cette liberte, et en moins de quinze jours il dissipa les economies de trois mois de sa mere et de sa soeur.
Ce temps passe, il reussit, M. Chapelain aidant, a se caser chez un architecte.
C'etait s'engager dans une impasse et se condamner a rester toute sa vie commis. Mais l'avenir ne l'inquietait guere. Pour le present, il etait enchante de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois cent soixante-quinze francs.
Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lanca-t-il dans cette vie de plaisirs frelates, ou tant de malheureux ont laisse non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mene droit en police correctionnelle.
Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le cafe Riche, le ventre vide et le cure-dents aux levres. Il devint l'habitue de ces estaminets du boulevard, ou des filles platrees sourient aux passants. Il frequenta les tables d'hote suspectes ou l'on taille le baccarat sur une nappe tachee de vin et ou la police fait des descentes periodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit ou, apres boire, on se jette les bouteilles a la tete.
Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles, et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis tout a coup, a l'heure ou il savait son pere absent, il reparaissait, et tirant sa mere a part:
--J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix honteuse.
Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans lui representer timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu...
Jusqu'a ce qu'enfin, un soir, a une derniere demande:
--Helas! repondit-elle desesperee, je n'ai plus rien, et c'est seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas patienter jusque-la!...
Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les devouements aveugles font les egoismes feroces. Il voulait que sa mere descendit emprunter a un fournisseur. Elle hesitait. Il eleva la voix.
Alors Mlle Gilberte parut.
--N'aurais-tu donc pas de coeur, decidement, dit-elle... Il me semble que si j'etais homme, ce ne serait pas a ma mere et a ma soeur de travailler!...
XII
Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans.
Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les admirables proportions de sa taille et avait cette grace qui resulte de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne frappait pas au premier abord, mais bientot un charme penetrant et indefinissable se degageait de toute sa personne, et on ne savait qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des rondeurs divines de son col, de sa demarche aerienne ou de l'ingenuite placide de ses attitudes.
On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la regularite manquait a ses traits, mais sa physionomie mobile, ou se traduisaient tous les mouvements de son ame, avait d'irresistibles seductions.
Ces grands yeux, d'un bleu changeant, a reflets de velours, avaient des profondeurs inouies et une incroyable intensite d'expression, l'imperceptible tressaillement de ses narines roses revelait une indomptable fierte, et le sourire errant sur ses levres disait son immense dedain de tout ce qui est petit et mesquin.
Mais sa beaute, c'etait sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on l'eut dite poudree d'une poussiere de diamant; si epaisse et si longue que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses meches jusqu'a la racine...
Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas a la voix de son pere.
Le savant despotisme qui avait dompte Mme Favoral, l'avait revoltee et son energie s'etait trempee au meme regime d'oppression qui avait enerve le caractere de Maxence.
Pendant que sa mere et son frere mentaient avec cette impudeur tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicite, Gilberte gardait un silence farouche. Et si la complicite lui etait imposee par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque parole lui coutait un si penible effort que son visage en etait tout altere.
Jamais, lorsqu'il ne s'etait agi que d'elle, jamais elle n'avait daigne mentir.
Intrepidement, et quoi qu'il en put resulter:
--Voila ce qui est, disait-elle.
Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empecher de la respecter, jusqu'a un certain point, et quand il etait en belle humeur, il l'appelait l'imperatrice Gilberte.
Pour elle seule, il avait quelque deference et des attentions. Il moderait, quand elle le regardait, la brutalite de son langage. Il lui apportait quelques fleurs tous les samedis.
Il lui avait meme accorde un professeur de piano, lui qui declarait qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrement: la couture et la cuisine.
Mais elle avait tant insiste, qu'il avait fini par lui decouvrir dans une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux maitre Italien, le signor Gismondo Pulci, sorte de genie meconnu, pour qui trente francs par mois furent une fortune, et qui s'eprit pour son eleve d'une sorte de fanatisme religieux.
Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu ecrire une note, il fixa toutes les melodies que chantait la passion dans son cerveau fele, et il s'en trouva d'admirables. Il revait de composer pour elle un opera qui transmettrait aux generations les plus reculees le nom de Gismondo Pulci.
--La signora Gilberte est la deesse de la musique elle-meme, disait-il a M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient encore son affreux accent.
Le caissier du _Comptoir de credit mutuel_ haussait les epaules, repondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses journees a faire chanter aux pieces d'or leur emouvante chanson.
Ce qui n'empeche que sa vanite semblait se delecter, quand, le samedi, apres le diner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme Desclavettes, tout en dissimulant un baillement, s'ecriait:
--Ah! cette chere enfant jouit d'un remarquable talent.
Donc, l'influence de la jeune fille etait positive, et c'est a ses prieres seules, et non a celles de sa femme, que M. Favoral avait accorde a diverses reprises la grace de Maxence.
Il lui eut accorde bien autre chose, si elle l'eut voulu. Mais elle eut ete obligee de demander, d'insister, de prier.
--Et c'est humiliant, disait-elle.
Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que certainement son pere ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles.
Mais elle:
--J'aurais moins de deplaisir a porter des haillons qu'a essuyer un refus, repondait-elle. Mes robes me suffisent...
Avec un tel caractere, enveloppe cependant d'une douceur resignee et d'un inalterable sang-froid, elle imposait beaucoup a sa mere et a son frere. Ils admiraient en elle une energie dont ils se sentaient incapables.
Aussi, Maxence fut-il comme etourdi, quand survenant, elle se mit a lui reprocher d'une voix indignee la bassesse de sa conduite et ses incessantes obsessions.
--Je ne savais pas... commenca-t-il, devenu plus rouge que le feu.
Elle l'ecrasa d'un regard ou le dedain se melait a la pitie, et d'un accent de hautaine ironie:
--En verite, fit-elle, tu ne sais pas d'ou provient l'argent que tu arraches a notre mere!...
Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que deformees legerement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main droite dont l'annulaire etait tordu par le fil, sa main gauche dont l'index etait tatoue et comme ronge par l'aiguille:
--Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mere et moi passons a travailler toutes nos journees et une partie des nuits!...
Baissant le front il se taisait.
--S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais pas ainsi. Mais regarde notre mere. Vois ses pauvres yeux troubles et rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu'a ce moment, c'est que je ne desesperais pas encore de ton coeur, c'est que j'esperais qu'a la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien! Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les coups?...
--Gilberte! balbutiait le pauvre garcon, Gilberte...
Elle lui coupa la parole.
--De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans treve, il te faut de l'argent d'ou qu'il vienne et quoi qu'il coute!... Si, du moins, quelque sentiment avouable justifiait tes depenses, si tu avais l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, fut-il absurde, ardemment poursuivi!... Mais je te mets au defi de nous avouer a quels plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres economies. Je te defie de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir, de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mere s'abaissat jusqu'a mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait confier le secret de notre opprobre!...
Emue de l'humiliation affreuse de son fils:
--Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral.
La jeune fille eut un geste indigne.
--Lui, malheureux! s'ecria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que direz-vous surtout, vous, ma mere! Malheureux, lui, un homme, qui a la liberte et la force, a qui le monde est ouvert a deux battants, qui peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'etais un homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en connais, et il y a longtemps, o mere cherie, que je t'aurais vengee de mon pere et que j'aurais commence a te payer de tout ce que tu as fait pour moi.
Mme Favoral sanglotait.
--Je t'en conjure, murmura-t-elle, epargne-le.
--Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui declarer que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse a un travail de mercenaire. C'est pour toi, mere adoree, pour que tu aies cette joie de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie...
Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait.
Cette humiliation epouvantable, il sentait qu'il ne la meritait que trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants.
Et comme son coeur ne s'etait pas gate encore au contact de ses compagnons de plaisir, comme il etait faible plutot que mauvais, comme les sentiments qui sont l'honneur et la fierte d'un homme n'etaient pas morts en lui:
--Ah! tu es une brave soeur, Gilberte, s'ecria-t-il, et c'est bien ce que tu viens de faire. Tu as ete dure, mais non autant que je le merite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une honte a moi d'avoir ainsi lachement abuse de vous...
Et portant a ses levres les mains de sa mere:
--Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne a qui te fait le serment de racheter son passe et de devenir ton soutien au lieu de t'etre un ecrasant fardeau...
Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un sifflet...
--Mon mari! s'ecria Mme Favoral. Votre pere, mes enfants!...
--Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte.
--N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la preuve qu'il est furieux!... Quelle epreuve est-ce encore qui nous menace!...
XIII
Mme Favoral parlait par experience. Elle avait appris a ses depens que le sifflet de son mari, bien plus surement que le cri des goelands, presageait la tempete. Et elle avait, ce soir-la, plus de raisons qu'a l'ordinaire de craindre.
Derogeant a toutes ses habitudes, M. Favoral n'etait pas rentre diner et avait envoye un de ses garcons de bureau du _Credit mutuel_ dire qu'on ne l'attendit pas.
Bientot son passe-partout grinca dans la serrure, la porte s'ouvrit, il entra, et apercevant son fils:
--Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'ecria-t-il, avec un ricanement qui etait, chez lui, la derniere expression de la colere.
Mme Favoral fremit. Encore sous l'impression de la scene qui venait d'avoir lieu, le coeur gros encore et les yeux pleins de larmes, Maxence ne repondit pas.
--C'est une gageure, sans doute, reprit le pere, et vous tenez a savoir jusqu'ou peut aller ma patience.
--Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme.
--L'argent que vous preniez, je ne sais ou, vous fait defaut, sans doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des dettes de tous cotes, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut etre vetu a la derniere mode, porter chaine d'or au gousset, et alors on fait des dupes...
--Je n'ai jamais fait de dupes, mon pere.