L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 4

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Alors, timidement et avec des precautions infinies, elle se mit a expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait aucune confiance, que M. Jottras lui avait semble un personnage tres-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que la jeune baronne, enfin, lui avait donne d'elle la plus singuliere idee...

M. Favoral n'en voulut pas ecouter davantage.

--C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute societe, s'ecria-t-il.

--Pardon, autrefois, du vivant de ma mere...

--Eh! il ne venait que des marchands chez ta mere...

La pauvre femme baissait la tete:

--Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec ces nouveaux amis, reflechis, consulte...

Il finit par eclater de rire.

--N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soiree, et si j'ai lieu de regretter mon argent!...

VIII

Quand, au lendemain de ce diner, qui devait faire epoque dans sa vie, Mme Favoral se reveilla, son mari etait deja debout et, un crayon a la main, il alignait des additions.

L'enchantement s'etait dissipe comme les fumees du vin de Champagne, et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front.

S'apercevant que sa femme l'observait:

--Cela coute gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.

A l'entendre, on eut cru, positivement, que Mme Favoral seule, a force d'obsessions, l'avait decide a cette depense qu'il paraissait regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant que, bien loin de le pousser, elle avait essaye de le retenir, lui repetant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait pas...

--Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.

--Tu ne me l'as pas dit...

--Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes amis te deplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais a la baronne de Thaller. Mais je suis le maitre, et ce que j'ai resolu sera. J'ai signe, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te defends de revenir sur ce sujet.

Sur quoi, s'etant habille avec beaucoup de soin, il decampa en disant qu'il etait attendu pour dejeuner, par Saint-Pavin, le publiciste financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frere.

Une femme adroite ne se fut pas tenue pour battue et eut eu facilement raison de ce despote dont l'intelligence n'etait pas le fort. Mais Mme Favoral etait trop fiere pour etre adroite, et d'ailleurs, les ressorts de sa volonte avaient ete brises par l'oppression successive d'une maratre odieuse et d'un maitre brutal. Son renoncement a tout etait complet. Blessee, elle gardait le secret de la blessure, baissait la tete et se taisait.

Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'ecoula pres d'une semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hotes.

C'est par un journal qu'avait oublie au salon M. Favoral, qu'elle apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une societe par actions, le _Comptoir de credit mutuel_, au capital de plusieurs millions.

Au-dessous de l'annonce imprimee en enormes caracteres, venait un long article, ou il etait demontre que la societe nouvelle etait en meme temps une oeuvre patriotique, et une institution de credit de premier ordre, qu'elle repondait a des besoins urgents, qu'elle etait appelee a rendre a l'industrie des services inappreciables, que ses benefices etaient assures et que souscrire des actions, c'etait simplement tirer sur la fortune a courte echeance.

Un peu rassuree deja par la lecture de cet article, Mme Favoral le fut tout a fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de surveillance. Presque tous etaient titres et decores de quantite d'ordres, et les autres, les simples roturiers, etaient tous des banquiers, des dignitaires ou meme d'anciens ministres.

--Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose imprimee.

Et nulle objection ne lui vint, quand a peu de jours de la, son mari lui dit:

--J'ai la situation que je desirais. Je suis caissier principal de la Societe dont M. de Thaller est le directeur.

Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'etait cette societe, des avantages qu'elle lui faisait, pas un mot.

A sa facon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait etre bien traite, et il la confirma dans cette opinion en lui accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la depense journaliere de la maison.

--Il faut, declara-t-il, en cette occasion memorable, savoir, quoi qu'il en coute, faire honneur a sa position sociale.

Pour la premiere fois de sa vie, il semblait preoccupe du qu'en dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un quartier ou l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde s'y connait. Il recommanda a sa femme de veiller soigneusement a sa mise et a celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se creer des relations et inaugura ses diners du samedi, ou vinrent assidument M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoue, le papa Desormeaux et quelques autres.

Pour lui, il adopta peu a peu les habitudes dont il ne devait plus se departir, et dont la regularite chronometrique lui valut le surnom dont il etait fier, de Bureau-Exactitude.

Quant au reste, jamais homme, a un pareil degre, ne se desinteressa de sa femme et de ses enfants.

Sa maison n'etait pour lui qu'une hotellerie ou il venait prendre son repas du soir et dormir. Jamais il ne songea a demander a sa femme l'emploi de ses journees, ni a quoi elle s'occupait en son absence.

Pourvu qu'elle ne lui reclamat pas d'argent, et qu'elle fut la quand il rentrait, il etait content.

Bien des femmes, a l'age de Mme Favoral, auraient etrangement use de cette indifference injurieuse, et de cette absolue liberte.

Si elle en profita, ce fut uniquement pour obeir a une de ces inspirations qui ne peuvent naitre qu'au coeur d'une mere.

L'augmentation du budget du menage etait relativement considerable, mais si exactement calculee, qu'elle n'en etait pas maitresse d'un centime de plus. C'est avec un veritable desespoir qu'elle songeait que ses enfants auraient a endurer les humiliantes privations qui avaient desole son existence. Ils etaient trop jeunes encore pour souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs desirs s'eveilleraient et elle serait dans l'impossibilite de leur accorder les plus innocentes satisfactions.

A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idee desolante, elle se souvint d'une amie de sa mere, qui avait rue Saint-Denis un important etablissement de lainage et de mercerie. La etait peut-etre la solution du probleme. Elle se rendit chez cette digne femme, et sans meme avoir besoin de lui confesser toute la verite, elle en obtint divers petits travaux, mal retribues, comme de juste, mais qui, moyennant une severe application, pouvaient rapporter de huit a douze francs par semaine.

Des lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail comme d'une mauvaise action.

Elle connaissait assez son mari pour etre certaine qu'il s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'ecrier qu'il depensait cependant assez pour que sa femme n'en fut pas reduite au metier d'ouvriere.

Mais aussi, quelle joie, le jour ou elle cacha tout au fond d'un tiroir la premiere piece de vingt francs gagnee par elle, une belle piece d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait pas, et qu'elle pouvait depenser a sa guise sans avoir a en rendre compte.

Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit tresor grossir, malgre les emprunts qu'elle lui faisait, tantot pour donner a Maxence un jouet dont il avait envie, tantot pour ajouter un ruban a la toilette de Gilberte.

Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette voie douloureuse ou elle se trainait depuis tant d'annees. Les heures, entre ses deux enfants, s'envolaient legeres et rapides comme des secondes. Si toutes les esperances de la jeune fille et de la femme avaient ete fletries avant d'eclore, les joies de la mere, du moins, ne lui manqueraient pas.

C'est que si le present suffisait a ses modestes ambitions, l'avenir avait cesse de l'inquieter.

Jamais il n'avait ete question entre elle et son mari de leurs hotes d'une soiree, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de credit mutuel_, mais il n'avait pas ete sans laisser echapper de ci et de la quelques exclamations qu'elle enregistrait precieusement, et qui trahissaient des affaires prosperes.

--Ce Thaller est un rude matin! s'ecriait-il, et qui a une chance infernale!

Et d'autres fois:

--Encore deux ou trois operations comme celle que nous venons de reussir, et nous pourrons fermer boutique!...

Que conclure de la, sinon qu'il marchait a grands pas vers cette fortune, objet de toutes ses convoitises.

Deja, dans le quartier, il avait cette reputation qui est le commencement de la richesse, d'etre tres-riche. On l'admirait de tenir sa maison avec une economie severe, car on estime toujours un homme qui a de l'argent de ne le point depenser.

--Ce n'est pas lui, bien sur, qui mangera ce qu'il a, repetaient les voisins.

Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'a l'aise. Quand M. Desclavettes et M. Chapelain s'etaient bien plaints, l'un de sa boutique et l'autre de son etude, ils ne manquaient pas d'ajouter:

--Vous riez de nos plaintes, vous qui etes lance dans les grandes affaires ou l'on gagne ce qu'on veut.

Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacites financieres. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.

M. Desormeaux disait:

--Oh! il s'y entend.

Et Mme Favoral se plaisait a se persuader que, sous ce rapport au moins, son mari etait un homme remarquable. Elle attribuait a des preoccupations superieures son mutisme et ses distractions. De meme qu'il lui avait appris a l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il etait millionnaire.

IX

Mais le repit accorde par la destinee a Mme Favoral touchait a son terme, les epreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais, occasionnees par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'etait un brave petit garcon, d'une intelligence eveillee, travaillant a ses heures, mais d'une inconcevable etourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait dompter.

A l'institution Massin, ou on l'avait place, il faisait blanchir les cheveux de ses maitres d'etudes, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne se signalat par quelque mefait nouveau.

Un pere comme tous les autres se fut mediocrement inquiete des fredaines d'un ecolier, qui etait en definitive des premiers de sa classe et dont les professeurs eux-memes, tout en se plaignant, disaient:

--Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence etait mis en retenue et accable de pensums, il se pretendait atteint dans sa consideration et declarait que son fils le deshonorait.

S'il tombait a la maison un bulletin portant cette mention: "conduite execrable", il entrait dans des fureurs ou il semblait ne plus posseder son libre arbitre.

--A votre age, disait-il au gamin epouvante, je travaillais dans une fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de l'education qui m'a manque? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en fut tenu a ces admonestations, qui par leur exageration meme manquaient le but!

Mais il etait d'avis que les moyens mecaniques sont necessaires, pour graver profondement les reprimandes dans la cervelle des jeunes gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups, s'acharnant d'autant plus que le gamin, devore d'amour-propre, se fut laisse hacher plutot que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La premiere fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie d'une de ces coleres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent plus. Etre battue lui eut paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'a ce jour, il lui avait ete impossible d'aimer un mari tel que le sien. De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles etreintes passionnees elle le serrait sur son coeur apres ces scenes desolantes, de quels baisers elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses delirantes elle s'efforcait de lui faire oublier les brutalites paternelles. Avec lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'ecriait, en menacant le vide de ses poings crispes: "Lache! tyran! bourreau!..." La petite Gilberte melait ses larmes aux leurs. Et presses l'un contre l'autre, ils deploraient leur destinee, maudissant l'ennemi commun, le chef de la famille.

C'est ainsi que s'ecoula la jeunesse de Maxence, entre des exagerations egalement funestes, entre les brutalites revoltantes de son pere et les gateries dangereuses de sa mere, prive de tout par l'un et par l'autre comble.

Car Mme Favoral avait trouve l'emploi de ses humbles economies.

Si jamais l'idee n'etait venue au caissier du _Comptoir de credit mutuel_, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop faible mere lui eut cree des besoins d'argent pour avoir cette joie de les satisfaire.

Elle, qui avait devore tant d'humiliations en sa vie, elle n'eut pu supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et reduit a reculer devant ces menues depenses qui sont la vanite des ecoliers.

--Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui glissant dans la main quelques pieces de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait a son cadeau la recommandation de n'en rien laisser deviner au pere ne comprenant pas qu'elle dressait ainsi Maxence a la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour reparer les breches faites a son tresor, elle travaillait jusqu'a se gater la vue, avec une si apre ardeur, que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle n'employait pas des ouvrieres. Elle ne se faisait aider que par Gilberte, qui des l'age de huit ans savait deja se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prevision de depenses croissantes, elle descendait a des expedients qui, jadis, pour elle-meme, lui eussent paru indignes et deshonorants. Elle vola le menage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint a se confier a sa domestique et a faire de cette fille la complice de ses manoeuvres. Elle s'ingeniait a servir a M. Favoral des diners ou l'excellence de la sauce l'empechait de remarquer l'absence du poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires, c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappille une douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier a ses yeux, de ces sophismes qui jamais ne font defaut a la passion.

Au debut, Maxence etait trop jeune pour se preoccuper des sources ou sa mere puisait l'argent qu'elle prodiguait a ses fantaisies d'ecolier.

Elle lui recommandait de se cacher de son pere, il se cachait et trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'age.

Le moment arriva ou il ouvrit les yeux sur le regime auquel etait soumise la maison paternelle. Il y vit cette economie inquiete qui semble denoncer la gene, et les apres discussions que soulevait l'emploi inconsidere d'une piece de vingt francs. Il vit sa mere realiser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvrete de sa toilette et recourir a la plus savante diplomatie quand elle souhaitait acheter une robe neuve a Gilberte.

Et lui, malgre tout, se trouvait avoir a sa disposition autant d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient pour etre les plus opulents et les plus genereux.

Inquiet, il interrogea.

--Eh! que t'importe! lui repondit sa mere, toute rougissante et toute embarrassee, voila-t-il pas un grave sujet de preoccupation!

Et comme il insistait:

--Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutume qu'il etait a toujours entendre crier misere, et comme il fixait sur elle de grands yeux surpris:

--Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois, c'est que cela convient a ton pere, qui veut amasser une fortune plus grande encore.

Ce n'etait pas une reponse, et cependant Maxence n'en demanda pas plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse patiente des jeunes gens armes d'une idee fixe.

Deja, a cette epoque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et meme parmi ses amis, la reputation d'etre pour le moins millionnaire. Le _Comptoir de credit mutuel_ avait pris des developpements considerables; il avait du, pensait-on, en profiter largement, et les benefices avaient du grossir vite entre les mains d'un homme aussi habile que lui et dont la severe economie etait celebre.

Voila ce qu'on dit a Maxence, mais non sans lui donner ironiquement a entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-meme, qu'il avait interroge assez adroitement, lui dit en lui frappant amicalement sur l'epaule:

--S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune homme, tachez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en fournira.

De telles reponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le probleme qui troublait Maxence.

Il observa, il epia, et enfin il en arriva a acquerir la certitude que l'argent qu'il depensait etait le produit du travail de sa mere et de sa soeur...

--Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'ecria-t-il en se jetant au cou de sa mere, pourquoi m'avoir expose aux regrets amers que j'eprouve en ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payee. Elle admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonte de son coeur.

--Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mere, le travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il etait consterne de sa decouverte.

--N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidele a cet engagement qu'il venait de prendre. Mais a dix-sept ans, les resolutions ne sont pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaca. Il s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint a prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa mere et a se prouver que se priver d'un plaisir c'etait l'en priver elle-meme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il reprit ses habitudes...

Il touchait alors a la fin de ses etudes.

--Voila le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carriere et de se suffire a soi-meme.

X

Pour s'inquieter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu les avertissements paternels.

Les ecoliers modernes sont precoces, ils savent le fort et le faible de la vie, et quand ils abordent le baccalaureat, ils sont bien desenchantes deja, ayant use leurs illusions derriere leur pupitre, pendant les longues etudes du soir.

Et il serait difficile qu'il en fut autrement. Au fond des lycees, fatalement se retrouve l'echo des preoccupations et le reflet des moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent. En meme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont macules, les eleves rapportent, les soirs de sortie, leur provision d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journee, dans leur famille ou chez leur correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables appetits de luxe, de bien-etre, de jouissances, de plaisirs, le dedain des labeurs patients, le mepris des convictions austeres, d'apres besoins d'argent, la volonte de parvenir a tout prix et la resolution de violenter la fortune a la premiere bonne occasion.

Assurement on a dissimule devant eux, mais ils ont l'entendement subtil.

Leur pere leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de respectable en ce monde que le travail et la probite, mais ils ont surpris ce meme pere saluant a peine un pauvre diable d'honnete homme, et s'inclinant jusqu'a terre devant quelque gredin fletri par trois jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent a conclure, car il n'est tels que les jeunes gens pour etre logiques et deduire d'un fait ses dernieres consequences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose, mais quoi? Et c'est alors que, pendant les recreations, leur imagination s'exerce a chercher cette fameuse profession, jusqu'ici introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberte en meme temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre eplucher et discuter toutes les carrieres qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si quelque naif s'avise de citer un de ces emplois modestes ou l'on gagne au debut cent cinquante francs! c'est a peine ce que depense tel externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en retard.

Maxence n'etait ni meilleur ni pire que les autres. De meme que les autres, il s'ingenia a decouvrir le metier ideal qui enrichit son homme en l'amusant.

Sous pretexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre, calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'apres un journal ce que gagnent Corot ou Gerome, Ziem, Daubigny et quelques autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et d'ecrasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appreciait que les vignettes bleues de la banque de France.

--Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! declara-t-il, d'un ton qui n'admettait pas de replique.

Maxence eut ete volontiers ingenieur, car l'ingenieur est a la mode. Mais les examens de l'Ecole polytechnique sont roides. Ou officier de cavalerie. Mais les deux annees de Saint-Cyr manquent de gaiete. Ou chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par etre surnumeraire.

Apres avoir longtemps hesite entre le droit et la medecine, il finit par reconnaitre qu'il voulait etre avocat, influence surtout par les joyeuses legendes du quartier latin.

Ce n'etait pas precisement le reve de M. Vincent Favoral.

--Cela va couter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'etait berce de cette fausse esperance que son fils, au sortir du lycee, entrerait immediatement dans une maison de commerce ou il gagnerait de quoi se suffire.

Battu en breche par sa femme, cependant, et sollicite par ses amis, il ceda.

--Soit, dit-il a Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il ne peut me convenir que tu gaspilles tes journees a flaner dans les estaminets de la rive gauche, tu travailleras en meme temps chez un avoue. Des samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avoue, Maxence ne l'avait pas prevu, et il faillit reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prevoyait devoir etre aussi exigeante que celle du college.

Pourtant, ne decouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentree venue, il prit sa premiere inscription et fut installe a un pupitre chez Me Chapelain, dont l'etude etait alors rue Saint-Antoine.

La premiere annee, tout alla passablement.