L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 3

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Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son pere la prit a part.

--Je suis resolu a me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te pourvoir d'un mari. T'en ayant cherche un, je l'ai trouve. Dame! il n'est peut-etre pas tres-brillant; mais c'est, a ce qu'il parait, un brave garcon, travailleur, econome et qui fera son chemin. J'avais reve mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal; bref, n'ayant a te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas le droit d'etre tres-difficile... Demain, je t'amenerai mon candidat.

Et le lendemain, en effet, cet excellent pere presentait a sa fille M. Vincent Favoral.

Il ne lui plut pas, mais elle n'eut pas ose dire qu'il lui deplaisait.

C'etait, a vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes tellement effaces, qu'on ne decouvre en eux aucun relief ou accrocher une sympathie ou une aversion.

Vetu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, reserve, mediocrement intelligent et fort defiant de soi. Il avouait n'avoir recu qu'une education des plus imparfaites et se declarait tres-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possedait guere que sa profession. Il etait alors chef de la comptabilite d'une importante fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille francs par an.

La jeune fille n'hesita pas.

Tout lui paraissait preferable a l'incessant contact d'une femme qu'elle abhorrait et qu'elle meprisait.

Elle donna son consentement. Et vingt jours apres la premiere entrevue, elle etait Mme Favoral...

Helas! six semaines ne s'etaient pas ecoulees, que deja elle savait sa destinee et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.

Non que son mari fut mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais il s'etait assez decouvert pour qu'elle put le juger. C'etait un de ces redoutables egoistes qui sterilisent tout autour d'eux, comme ces noyers a l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur dissimulait un entetement stupide, sa douceur une volonte de fer.

S'il s'etait marie, c'est qu'il avait pense qu'une femme est un rouage necessaire, c'est qu'il souhaitait un interieur pour y commander, c'est que surtout il avait ete seduit par une dot de vingt mille francs.

Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile s'agitaient d'apres convoitises. Il voulait etre riche.

Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent vite, comme il n'etait aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un moyen d'arriver a la fortune: economiser, se priver, liarder, entasser sou sur sou.

Sa profession de comptable lui fournissait quantite d'exemples de la puissance financiere du sou quotidiennement place de facon a produire son maximum de rendement.

Si son oeil bleu s'animait, c'etait lorsqu'il calculait ce que serait a l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eut place a cinq pour cent, l'annee de la naissance du Christ.

Pour lui, c'etait sublime. Il ne concevait rien au dela. Un sou!... Il eut voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les evolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler, produire, s'enfler, grossir, et devenir, apres des siecles, millions et centaines de millions...

En depit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage, accorde a sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de temps a autre une piece de cinq francs et la menait a la campagne le dimanche.

C'etait la lune de miel, et ainsi qu'il le declara lui-meme, cette vie de prodigalites ne pouvait pas durer.

Sous un futile pretexte, la petite bonne fut renvoyee. Il serra les cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimees.

A l'economie succeda l'apre lesine qui compte les grains de sel du pot-au-feu, qui pese le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle de la veillee.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme comme une servante dont on suspecte la probite et comme un enfant dont on craint l'etourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la journee, et chaque soir il s'etonnait qu'elle n'en eut pas mieux tire parti. Il l'accusait de se laisser betement voler, ou meme de s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'etre follement depensiere, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un homme qui avait dissipe une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral etait au plus mal avec son beau-pere. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui avaient ete verses, et c'est inutilement qu'il reclamait le reste. Les affaires du marchand de soieries etaient devenues detestables, il allait etre force de deposer son bilan; les huit mille francs semblaient serieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette deception. Il ne cessait de lui dire qu'elle s'etait entendue avec son pere pour le duper, le depouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eut su ou se refugier, elle eut fui cet interieur ou chacun de ses jours n'etait qu'un long supplice. Mais ou aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations, a cette epoque ou elle n'avait pas vingt ans, et ou on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-etre eut-elle succombe, lorsqu'elle s'apercut qu'elle etait enceinte. Un an, jour pour jour, apres son mariage, elle accoucha d'un fils qui recut le nom de Maxence.

L'arrivee de ce fils n'avait que mediocrement rejoui le comptable. C'etait, avant tout, un sujet de depenses. Il lui avait fallu donner une trentaine de francs a une sage-femme et debourser pres du double pour la layette. Puis un enfant desorganise toutes les habitudes, et il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'a la vie. Il voyait son menage trouble, l'heure de ses repas derangee, son importance diminuee, son autorite meme meconnue.

Mais qu'importait a sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler? Mere, elle defiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un etre sur lequel reporter toutes ses tendresses brutalement refoulees. Il etait une ame ou elle regnait. Quelle avanie n'eut pas effacee un sourire de son fils?

Avec l'admirable instinct des egoistes, M. Favoral comprit si bien ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop se plaindre de ce que coutait le petit garcon. Il prit son parti en brave. Et meme, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte, lui naquit, au lieu de gemir:

--Bast! dit-il, le bon Dieu benit les grandes familles.

VI

Mais a cette epoque, deja, la situation de Vincent Favoral s'etait singulierement modifiee.

La revolution de 1848 venait d'eclater. La fabrique du faubourg Saint-Antoine, ou il etait employe, fut obligee de fermer ses portes.

Un soir, en rentrant pour diner a l'heure accoutumee, il annonca qu'il venait d'etre congedie.

Mme Favoral fremit a l'idee des deboires que cette funeste nouvelle semblait lui presager.

--Qu'allons-nous devenir? murmura-t-elle, imaginant ce que pourrait etre son mari, prive de ses appointements et desoeuvre.

Il haussa les epaules. Visiblement il etait excite, ses pommettes etaient rouges, ses yeux brillaient.

--Bast! fit-il, nous ne mourrons pas de faim pour cela.

Et comme sa femme l'examinait toute ebahie.

--Quand tu me regarderas, poursuivit-il, c'est comme cela. Il y en a qui se donnent le genre de vivre en rentiers, et qui n'ont pas ce que nous possedons.

C'etait, depuis six ans passes qu'il etait marie, la premiere fois qu'il parlait de ses affaires autrement que pour gemir et se plaindre, pour accuser le sort et maudire la cherte de toutes choses. La veille encore, il se declarait ruine par l'achat d'une paire de souliers pour Maxence. Et le changement etait si soudain et si grand que c'etait a ne savoir que croire et a se demander si le chagrin de se trouver sans place ne lui troublait pas l'esprit.

--Voila bien les femmes! continua-t-il en ricanant. Le resultat les eblouit, car elles ne comprennent rien aux moyens employes pour l'atteindre. Suis-je donc un imbecile? M'imposerais-je des privations de toutes sortes, si cela devait n'aboutir a rien? Parbleu! j'aime le luxe, moi aussi, et les bons diners au restaurant; et les spectacles et les parties fines a la campagne. Mais je veux etre riche. Du prix de toutes les jouissances que je ne me suis pas donnees, je me suis fait un capital dont le revenu nous fera manger tous. Eh! eh! voila la puissance du petit sou qu'on met a l'engrais!...

En se couchant ce soir-la, Mme Favoral etait plus gaie qu'elle ne l'avait ete depuis la mort de sa mere. Elle n'en voulait presque plus a son mari de sa sordide lesine. Elle lui pardonnait les humiliations dont il l'avait abreuvee. Elle se disait:

--Eh bien! soit. J'aurai vecu miserablement, j'aurai endure des souffrances sans nom, mais du moins mes enfants seront riches, la vie leur sera douce et facile.

Le lendemain, l'exaltation de M. Favoral etait completement dissipee. Manifestement, il regrettait ses confidences.

--On aurait tort de s'en prevaloir pour tout mettre au pillage, declara-il rudement. D'ailleurs, j'ai beaucoup exagere.

Et il partit en quete d'une place.

En trouver une lui devait etre difficile. Les lendemains de revolution ne sont pas precisement propices a l'industrie. Pendant que les partis s'agitaient a la Chambre, il y avait sur le pave vingt mille employes qui, chaque matin, en se levant, se demandaient ou ils dineraient le soir.

Faute de mieux, Vincent Favoral accepta de tenir les livres de droite et de gauche, une heure de ci, une heure de la, deux fois par semaine dans une maison, quatre fois dans une autre.

Il y gagnait autant et plus qu'a sa fabrique, mais le metier ne lui convenait pas. Ce qu'il fallait a son temperament, c'etait le bureau d'ou l'on ne bouge pas, l'atmosphere alourdie par le poele, le pupitre use par les coudes, le fauteuil a rond de cuir, la manchette de lustrine qu'on passe sur l'habit. Cela le revoltait, d'avoir, dans la meme journee, affaire en quatre ou cinq maisons differentes et d'etre oblige de marcher une heure par les rues pour aller donner, a l'autre bout de Paris, une heure de travail. Il se trouvait desoriente, comme le serait le cheval qui, depuis dix ans, tourne un manege, si on le forcait de trotter droit devant soi.

Aussi, un matin, planta-t-il tout la, jurant qu'il preferait rester les bras croises et qu'on en serait quitte pour mettre un peu moins de beurre dans la soupe et un peu plus d'eau dans le vin jusqu'a ce qu'il retrouvat une place a sa convenance et selon ses gouts.

Il sortit neanmoins, et resta dehors jusqu'a l'heure du diner. Et il en fut de meme le lendemain et les jours suivants.

Il decampait des qu'il avait a la bouche la derniere bouchee du dejeuner, rentrait vers six heures, dinait a la hate et repartait pour ne plus reparaitre que vers minuit. Il avait des heures de gaiete delirante et des moments d'affreux abattement. Parfois il paraissait horriblement inquiet.

--Que peut-il faire? pensait Mme Favoral.

Elle osa le lui demander, un matin qu'il etait de belle humeur.

--Eh bien! quoi? repondit-il, ne suis-je pas le maitre? je fais des affaires a la Bourse.

Il ne pouvait rien avouer qui effrayat autant la pauvre femme.

--Ne crains-tu pas, objecta-t-elle, de perdre tout ce que nous avons si peniblement amasse? Nous avons des enfants...

Il ne la laissa pas poursuivre.

--Me prends-tu pour un bambin! s'ecria-t-il, ou te fais-je l'effet d'un monsieur si facile a duper! Occupe-toi d'economiser dans ton menage, et ne te mele pas de ma conduite...

Et il continua, et ses operations devaient etre heureuses, car jamais il n'avait ete si facile a vivre. Toutes ses allures changeaient. Il s'etait fait faire des vetements par un bon tailleur, on eut dit qu'il avait des pretentions a l'elegance. Il abandonna la pipe et s'accoutuma a ne fumer que des cigares. Il s'ennuya de donner chaque matin l'argent du menage et prit l'habitude de le remettre toutes les semaines, le dimanche. Marque de confiance enorme, ainsi qu'il le fit remarquer a sa femme. Aussi la premiere fois:

--Prends bien garde, lui dit-il, de te trouver sans un centime des jeudi.

Il devenait aussi plus communicatif. Souvent, pendant le diner, il racontait ce qu'il avait entendu pendant la journee, des anecdotes, des cancans. Il enumerait les personnes avec lesquelles il avait cause. Il nommait quantite de gens qu'il appelait ses amis, et dont Mme Favoral gardait soigneusement les noms dans sa memoire.

Il en etait un surtout qui semblait lui inspirer un profond respect, une admiration sans bornes, et sur le compte duquel il ne tarissait pas. C'etait, disait-il, un homme de son age, M. de Thaller, le baron de Thaller...

--Celui-la, repetait-il, est veritablement fort, il a des idees, il est riche, il ira loin; ce serait un grand bonheur s'il voulait s'occuper de moi...

Jusqu'a ce qu'enfin, un jour:

--Tes parents ont ete fort riches autrefois? demanda-t-il a sa femme.

--Je l'ai entendu dire, repondit-elle.

--Ils depensaient beaucoup, n'est-ce pas? ils avaient des amis, ils donnaient de grands diners...

--Ils recevaient assez souvent...

--Tu te rappelles ce temps-la?

--Assurement.

--De sorte que s'il me plaisait de recevoir quelqu'un, ici, quelqu'un... d'important, tu saurais faire les choses convenablement, de facon a ce qu'on ne se moquat pas de nous?

--Je le crois.

Il demeura un moment silencieux, en homme qui reflechit avant de prendre un grand parti, puis:

--Je veux donner a diner a quelques personnes, dit-il.

C'etait a n'en pas croire ses oreilles. Jamais il n'avait recu a sa table qu'un employe de sa fabrique, nomme Desclavettes, lequel venait d'epouser la fille et le magasin d'un marchand de bronzes.

--Est-ce possible! fit Mme Favoral.

--C'est ainsi. Reste a savoir ce que me couterait un diner dans le grand genre, tout ce qu'il y a de mieux.

--Cela depend du nombre des convives...

--J'aurai trois ou quatre personnes.

La pauvre femme se livra a un assez long calcul, puis, timidement, car la somme lui semblait formidable:

--Je pense, commenca-t-elle, qu'avec une centaine de francs...

Son mari se mit a siffler.

--Il faudra cela rien que pour les vins, interrompit-il. Me prends-tu pour un sot? Mais, tiens, ne comptons pas. Fais comme faisaient tes parents quand ils faisaient le mieux, et si c'est bien, je ne me plaindrai pas de la depense. Prends une bonne cuisiniere, loue un garcon qui sache bien servir a table...

Elle etait confondue, et cependant elle n'etait pas au bout de ses surprises.

Bientot M. Favoral declara que la vaisselle du menage n'etait pas de mise et qu'il acheterait un service. Il decouvrait cent emplettes a faire et jurait qu'il les ferait. Il hesita un instant a renouveler le meuble du salon, qui etait pourtant assez convenable, etant un present de son beau-pere.

Et son inventaire termine:

--Et toi, demanda-t-il, quelle robe mettras-tu?

--J'ai ma robe de soie noire...

Il l'arreta.

--C'est-a-dire que tu n'en as pas, fit-il. Tres-bien. Tu vas aller aujourd'hui meme t'en acheter une tres-belle, magnifique et tu la donneras a faire a une grande couturiere... Et par la meme occasion, tu acheteras des petits costumes pour Maxence et pour Gilberte... Voici un billet de mille francs...

Decidement abasourdie:

--Qui donc veux-tu inviter? interrogea-t-elle.

--Le baron et la baronne de Thaller, repondit-il avec une emphase pleine de conviction. Ainsi tache de te distinguer. Il y va de notre fortune...

VII

Qu'un interet considerable s'attachat a ce diner, c'est ce dont Mme Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succeder sans que la fabuleuse liberalite de son mari se dementit un instant.

Dix fois par apres-midi, il rentrait pour apprendre a sa femme le nom d'un mets qu'on avait prononce devant lui, ou pour la consulter au sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir a la vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des vins de crus fantastiques, de ces vins que les negociants fabriquent a l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulieres, prealablement enduites d'une poussiere seculaire et de toile d'araignee.

Il fit passer un long examen a la cuisiniere que Mme Favoral avait arretee, et exigea qu'elle lui enumerat les maisons ou elle avait cuisine. Il voulut absolument que le garcon qui devait servir a table lui montrat l'habit noir qu'il endosserait.

Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la cuisine a la salle a manger, inquiet, agite, incapable de rester en place. Il ne respira qu'apres avoir vu la table dressee et toute chargee du service qu'il avait achete, et d'une superbe argenterie qu'il etait alle louer lui-meme.

Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraiche toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf habilles:

--C'est parfait, s'ecria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.

Ils arriverent a sept heures moins quelques minutes, dans deux voitures, dont la magnificence etonna la rue Saint-Gilles.

Et les presentations terminees, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable satisfaction de voir s'asseoir a sa table le baron et la baronne de Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M. Jules Jottras, de la maison Jottras et frere.

C'est avec une ardente curiosite, que Mme Favoral observait ces gens, que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la premiere fois.

M. de Thaller, qui n'avait guere plus de trente ans alors, n'avait deja plus d'age. Froid, gourme, visant evidemment au genre anglais, il s'exprimait en phrases breves avec un tres-sensible accent etranger. Rien a surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombe, l'oeil d'un bleu terne et le nez tres-mince. Ses rares cheveux etaient etales sur son crane avec une laborieuse symetrie, et sa barbe rousse, touffue et bien soignee, paraissait le preoccuper beaucoup.

M. Saint-Pavin n'avait point ces facons empesees. Neglige dans sa mise, il manquait de tenue. C'etait un robuste gaillard, brun et barbu, a la levre epaisse, a l'oeil saillant et brillant, etalant sur la nappe de larges mains ornees aux phalanges de bouquets de poil, parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...

Pres de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant a une gravure de modes, ne resplendissait guere. Mievre, blond, bleme, quasi imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence inconsciente, un cynisme douceatre et un ricanement dont les hoquets secouaient le binocle qu'il portait plante sur le nez. Mais c'est surtout Mme de Thaller qui inquietait Mme Favoral.

Vetue avec une magnificence d'un gout au moins contestable, tres-decolletee, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues a tous les doigts, la jeune baronne etait insolemment belle, d'une beaute provoquante jusqu'a la brutalite. Avec des cheveux d'un noir bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une blancheur nacree, des levres plus rouges que le sang et de grands yeux qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbes. C'etait la poesie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle, par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La voix etait vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot a double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le cou et avancant la gorge...

Tout a ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.

Il ne songeait qu'a charger les assiettes et a remplir les verres, se plaignant qu'on ne mangeat pas, qu'on ne but rien, demandant avec inquietude si ce qu'on servait n'etait pas bon, si son vin etait mauvais, tourmentant le garcon qui servait jusqu'a lui faire perdre la tete.

Il est sur que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appetit.

Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'a lui tenir tete et a lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.

Il avait la joue fort enluminee, quand, ayant verse a la ronde du vin de Champagne, il leva son verre couronne de mousse, en s'ecriant:

--Je bois au succes de l'affaire!

--Au succes de l'affaire! repondirent les autres en trinquant...

Et quelques moments apres, on passa au salon pour prendre le cafe.

Ce toast n'avait pas ete sans inquieter Mme Favoral. Mais il lui fut impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise par Mme de Thaller, laquelle l'entraina pres d'elle sur le canape, sous pretexte que deux femmes ont toujours des secrets a echanger, alors meme qu'elles se voient pour la premiere fois.

La jeune baronne etait de premiere force sur les articles mode et toilette, et c'est avec une volubilite etourdissante qu'elle demandait a Mme Favoral le nom de sa couturiere et de sa modiste, et a quel joaillier elle donnait ses diamants a remonter.

Cela ressemblait si bien a une plaisanterie, que la pauvre menagere de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empecher de sourire, tout en repondant qu'elle n'avait pas de couturiere et que n'ayant pas de diamants, un joaillier lui etait completement inutile.

L'autre declarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est un malheur qui depasse tout! Et vite, elle en prenait texte, charitablement, pour enumerer les parures de son ecrin, les dentelles de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eut ete impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le sien venait de lui faire present d'un coupe capitonne de satin jaune qui etait un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement. Elle passait ses journees a courir les magasins et a se promener au bois. Tous les soirs elle avait, a son choix, le spectacle et le bal, l'un et l'autre souvent. Les theatres de genre etaient ceux qu'elle preferait. Assurement l'Opera et les Italiens sont bien plus distingues, mais elle ne pouvait se tenir d'y bailler...

Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants, protestait-elle, c'etait son faible, sa passion. Elle avait, elle-meme, une petite-fille de dix-huit mois, nomme Cesarine, dont elle raffolait; et que certainement elle eut amenee, et elle n'eut pas craint de gener...

Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de Mme Favoral. "Oui, non," repondait-elle, sans trop savoir a quoi elle repondait.

Le coeur serre d'une apprehension vague, elle n'avait pas trop de toute son attention pour observer son mari et ses hotes.

Debout pres de la cheminee, le cigare aux dents, ils causaient avec une certaine animation, mais a voix trop basse pour qu'elle put bien saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole, qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne parlait que d'articles a publier, d'actions a lancer, de dividendes a distribuer et de benefices certains a recueillir.

Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et a un moment elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on fait quand on echange une parole.

Onze heures sonnerent.

M. Favoral pretendait obliger ses hotes a accepter encore une tasse de the ou un verre de punch, mais M. de Thaller declara qu'il avait a travailler, et que sa voiture etant arrivee, il allait partir.

Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de Saint-Pavin et de M. Jottras.

Et quand M. Favoral, les portes fermees, se retrouva avec sa femme:

--Eh bien! s'ecria-t-il tout vibrant de vanite satisfaite, que dis-tu de nos amis?

Certes, l'opinion de la pauvre femme etait faite. Elle n'osa pas la formuler.

--Ils m'ont surpris, repondit-elle.

Il bondit sur ce mot.

--Je voudrais bien savoir pourquoi?