L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 22
--Eh! monsieur, m'ecriai-je, qui donc peut s'attaquer a moi qui ne suis rien? J'ai beau chercher, je ne me vois pas un ennemi!...
Et comme je n'avais pas a douter de sa bienveillance, tout de suite, je lui dis ce que je suis et tous les hasards de ma vie.
--Vous etes une fille naturelle, reprit-il, des que j'eus fini, et vous avez ete lachement abandonnee; cela seul suffirait a justifier toutes les suppositions. Vous ne connaissez pas vos parents, mais il se peut qu'ils vous connaissent, eux, et que jamais ils ne vous aient perdue de vue. Votre mere, a ce que vous croyez, etait une ouvriere? soit! Mais votre pere? Savez-vous quels interets votre existence menace? savez-vous quel echafaudage de mensonges et d'infamies votre apparition renverserait?
J'ecoutais, bouche beante.
Jamais de telles conjectures ne m'avaient traverse l'esprit, et si je doutais de leur vraisemblance, il me fallait bien reconnaitre qu'elles etaient admissibles.
--Enfin, que dois-je faire? demandai-je.
L'officier de paix hocha la tete.
--En verite, ma pauvre enfant, me repondit-il, je ne sais trop que vous dire. La police n'a pas la puissance de Dieu. Elle ne peut rien pour prevenir le crime concu dans la cervelle d'un scelerat inconnu.
J'etais epouvantee, il le vit et eut pitie:
--A votre place, ajouta-t-il, je changerais de domicile. Peut-etre un demenagement lestement execute fera-t-il perdre votre piste aux miserables acharnes apres vous. Et surtout, donnez-moi votre nouvelle adresse. Tout ce qui est en mon pouvoir pour vous proteger et assurer votre securite, je le ferai...
Et cet homme excellent a tenu sa parole, et une fois encore, je lui ai du mon salut. C'est lui, a cette heure, qui est le commissaire de police de notre quartier, et c'est lui qui a mis a la raison Mme Fortin.
Je me hatai du reste de suivre ses conseils, et des le surlendemain j'etais installee ici, dans la chambre que j'occupe encore.
Craignant d'etre epiee, avant de demenager, et quoiqu'il m'en coutat, j'avais annonce a ma patronne que je la quittais, la priant, si quelqu'un venait aux informations, de repondre que je m'etais decidee a partir pour l'Amerique.
Je ne tardai pas a retrouver de l'ouvrage, chez un couturier tres a la mode, et que vous devez connaitre de nom: Van Klopen. Ce ne fut pas pour longtemps.
La guerre venait d'etre declaree. Tous les jours le telegraphe annoncait une nouvelle defaite. Les Prussiens approchaient. La Republique fut proclamee.
Puis, le siege commenca. Deja depuis une quinzaine, M. Van Klopen avait ferme ses ateliers et quitte Paris.
J'avais quelques economies, grace a Dieu, et je les menageais comme des naufrages menagent leurs derniers vivres, quand, au moment ou je m'y attendais le moins, un peu d'ouvrage m'arriva.
C'etait un dimanche, et j'etais descendue sur le boulevard, quand plusieurs bataillons de la garde nationale vinrent a passer.
Debout sur le bord du trottoir, je les regardais defiler, lorsque tout a coup, je vis une des cantinieres qui marchaient derriere la musique s'arreter et accourir vers moi, les bras ouverts...
C'etait mon ancienne amie des Batignolles, qui m'avait reconnue.
Elle se jeta a mon cou, et comme immediatement nous etions devenues le centre d'un groupe de cinq cents badauds:
--Il faut que je te parle, me dit-elle. Si tu demeures aux environs, allons chez toi. Tant pis pour le service!
Je l'amenai ici, et aussitot elle se mit a s'excuser en pleurant de sa conduite passee, me suppliant de lui rendre mon amitie. Comme je l'avais prevu, il y avait longtemps qu'elle avait oublie le calicot, cause de notre rupture, et c'est avec le dernier mepris qu'elle en parlait. En ce moment, elle aimait pour tout de bon, declarait-elle, un tapissier-decorateur qui etait capitaine de la garde nationale. C'etait a lui qu'elle devait d'etre cantiniere, et elle m'offrait une situation pareille, si le coeur m'en disait.
Mais le coeur ne m'en disait pas. Et comme cependant, je me plaignais de ne pouvoir trouver de travail, elle me jura qu'elle m'en aurait, par son capitaine, qui etait un homme tres-influent.
Par lui, en effet, j'obtins quelques douzaines de vareuses. C'etait assurement fort mal paye, mais le peu que je gagnais etait toujours autant de moins a prendre sur mes pauvres ressources.
A cela, je dus de ne pas trop souffrir pendant le siege.
Mes ennemis avaient-ils perdu ma piste ou avaient ils quitte Paris? Le fait est que nulle tentative nouvelle ne trahit leur haine, en un moment ou il me semblait que cependant elle eut eu beau jeu.
Apres l'armistice, malheureusement, M. Van Klopen n'etant pas de retour encore, il me fut impossible de me procurer de l'ouvrage; mes economies etaient epuisees, et je serais morte de faim pendant la Commune, sans mon amie des Batignolles.
A diverses reprises, elle m'apporta un peu d'argent et des provisions.
Elle avait abandonne son baril de cantiniere et se croyait fermement appelee aux plus hautes destinees politiques.
Son capitaine etait devenu colonel, il allait, m'assurait-elle, etre nomme membre du gouvernement, et il lui avait promis de l'epouser...
L'entree des troupes dans Paris vint mettre fin a son reve eblouissant.
Un soir, je la vis arriver bleme de peur. Elle se supposait tres-gravement compromise et me suppliait de la cacher.
Pendant quatre jours, je lui donnai l'hospitalite. Le cinquieme, au moment ou nous allions nous mettre a table pour diner, des agents envahirent ma chambre, et nous montrant un mandat d'amener, nous commanderent de les suivre.
Tel etait, en prononcant ces derniers mots, l'accent de Mlle Lucienne, que Maxence, instinctivement, se dressa, comme s'il l'eut vue menacee d'un grand danger et qu'il eut voulu la defendre.
Elle le remercia d'un regard, et sans s'interrompre et toujours plus vite:
--Il n'y avait pas a resister, dit-elle, ni a discuter, ni a protester. Mon amie, stupide de terreur, s'etait affaissee sur une chaise. Moi, je ne perdis pas la tete. Pendant que les agents se livraient dans ma chambre a de minutieuses et bien inutiles investigations, je decidai l'un d'eux a courir prevenir mon ami l'officier de paix.
Il etait chez lui, par grand hasard, et en apprenant ce qui se passait, il se hata de venir a mon secours.
Sur le moment, son intervention ne pouvait me servir. Les agents lui declarerent que leurs ordres etaient formels et qu'ils devaient nous conduire directement a Versailles.
--Eh bien! me dit-il, je vous accompagnerai.
Ma situation etait grave, il le reconnut des les premieres demarches qu'il fit le lendemain. Mais il discerna, du meme coup et nettement cette fois, une nouvelle manoeuvre des miserables qui avaient jure ma perte.
J'avais ete denoncee, en meme temps, au prefet de police et a l'autorite militaire, comme etant restee, jusqu'aux dernieres heures de la lutte, au service de la Commune. On affirmait que j'avais fait partie d'une bande d'ignobles incendiaires et qu'on m'avait reconnue derriere une barricade, faisant le coup de feu.
J'avais ete epiee, evidemment, et l'idee de cette infamie avait ete suggeree par mes relations avec mon amie des Batignolles, plus terriblement compromise encore qu'elle ne l'avait cru, la pauvre fille, puisque son colonel avait ete pris les armes a la main, qu'il etait convaincu de pillage et de meurtre, et qu'elle etait accusee de complicite.
C'etait chez moi, pretendaient les delateurs, qu'elle avait cache le produit de ses vols, et ils ajoutaient que dix temoins, au besoin, affirmeraient l'avoir vue entrer a l'_Hotel des Folies_, pliant sous le faix d'enormes paquets.
De la, les perquisitions obstinees des agents, le jour de notre arrestation.
C'est d'ailleurs avec une infernale perfidie que la denonciation nous confondait, mon amie et moi, attribuant a l'une les actes de l'autre, m'imputant a moi tout ce qu'elle avait pu faire de criminel.
Et les provisions qu'elle m'avait apportees, et sa presence chez moi apres la lutte, donnaient a la calomnie toutes les apparences de la verite.
On m'a conte qu'en ces heures sinistres, des laches immondes se trouverent, qui profitant de l'effarement des esprits, essayerent d'assouvir leurs haines et de se defaire de leurs ennemis. J'ai oui dire que la police fut surprise par un tel debordement de denonciations, que le coeur lui en leva, et qu'elle fut obligee de menacer les delateurs de les rechercher et de les poursuivre.
Isolee comme je l'etais, sans ressources, je devais perir et je perissais, certainement, sans le devouement de mon ami l'officier de paix, sans sa situation particuliere surtout, qui lui ouvrit immediatement la porte de tous les bureaux et du cabinet meme de mes juges.
Il reussit a demontrer que j'etais victime d'une tenebreuse intrigue, que je n'etais pas restee un seul jour hors de chez moi, que j'etais innocente, enfin, de tout ce dont on m'accusait.
Et apres quarante-huit heures de detention, qui me parurent un siecle, je fus remise en liberte...
A la porte, je trouvai l'homme qui venait de me sauver.
Il m'attendait, mais il ne me permit pas de lui exprimer la reconnaissance dont mon coeur debordait.
--Vous me remercierez, interrompit-il brusquement, quand je l'aurai merite. Je n'ai rien fait pour vous, que n'eut fait, a ma place, le premier honnete homme venu. Ce que je veux, c'est decouvrir quels interets vous menacez, sans vous en douter, et qui doivent etre considerables, si j'en juge par la passion et la tenacite qu'on met a vous poursuivre. Ce que je pretends, c'est mettre la main sur les laches gredins que vous genez si fort...
Je secouai la tete.
--Vous ne reussirez pas, lui dis-je.
--Qui sait! J'ai fait, dans ma vie, plus difficile que cela, et plus fort!...
Et tirant a demi de sa poche, et me montrant un large pli:
--Ceci, me dit-il, est la denonciation sur laquelle vous avez ete arretee. J'ai obtenu qu'on me la confiat. J'en ai attentivement etudie l'ecriture, et je me suis assure qu'elle n'est pas contrefaite. C'est un element, cela. C'est le moyen, toujours a ma portee, de verifier mes soupcons, le jour ou il m'en viendra. Patience! Nous avons du temps devant nous...
C'est l'avenue de Paris que nous suivions, en causant ainsi, car il me conduisait au chemin de fer.
--Nous allons nous quitter, continuait-il, mais avant, ecoutez mes instructions et tachez de ne vous en point ecarter.
Vous allez rentrer a Paris et reprendre vos occupations ordinaires. Repondez vaguement aux questions qui vous seront adressees, et surtout, ne parlez pas de moi. Il faut continuer a habiter l'_Hotel des Folies_. Il est dans mon quartier, d'abord, dans ma sphere d'action, ce qui est tres-important, et de plus les proprietaires se sont mis dans le cas de n'oser pas me desobeir quand je leur commanderai quelque chose. A moins d'un incident imprevu et grave, ne venez jamais a mon bureau; notre succes serait fort aventure si on soupconnait l'interet que je vous porte.
Apres ce dernier echec, vos ennemis vont, j'imagine, se tenir en repos quelques jours, mais ils ne tarderont pas, j'en suis sur, a chercher une occasion meilleure et a vous faire epier. Soyez sur vos gardes, guettez du coin de l'oeil, et si vous surprenez quelque chose de suspect, n'en laissez rien paraitre, mais ecrivez-moi. Je vais, de mon cote, organiser autour de vous une surveillance occulte. Si je parviens a empoigner un des gredins charges de vous observer, l'affaire est dans le sac, car il faudra bien qu'il me dise qui le paye...
Nous arrivions a la gare.
--Et maintenant, ajouta cet honnete homme, assez cause! Au revoir, et bon courage...
Malheureusement, il n'avait pas songe a m'offrir un peu d'argent, je n'avais pas ose lui en demander; il me restait huit sous en poche, et je ne savais que trop que je ne trouverais rien chez moi. C'est donc a pied que je rentrai a Paris.
La Fortin me recut a bras ouverts. Avec moi lui revenait l'espoir d'une creance de cent et quelques francs dont elle avait deja fait son deuil.
Elle avait d'ailleurs a m'annoncer la meilleure des nouvelles.
Un des garcons de magasin de M. Van Klopen etait venu, en mon absence, me prier de passer a l'atelier. Si fatiguee que je fusse de la route que je venais de faire, j'y courus.
Je trouvai M. Van Klopen fort triste. Il etait de retour depuis l'avant-veille, et deja criait misere. Plus de bals, plus de fetes, plus d'assauts d'elegance au bois. C'etait la fin du monde, declarait-il. Et pour comble, ses principales clientes, ses preferees, celles qui lui devaient le plus d'argent, etaient toutes absentes, et les quelques maris chez lesquels il s'etait presente, sa facture a la main, l'avaient mis a la porte.
Il etait cependant resolu a lutter, me dit-il, et il voulait m'employer, non plus comme ouvriere, mais comme essayeuse, aux appointements de cent vingt francs par mois.
Je n'etais pas dans une situation a consulter mes gouts. C'etait a prendre ou a laisser; je pris, et essayeuse je suis encore.
Chaque matin, en arrivant a l'atelier, je quitte le costume modeste que vous me voyez, et je revets une sorte de livree qui appartient a M. Van Klopen: d'amples jupons et une robe de soie noire.
Je n'ai plus alors qu'a m'asseoir et a attendre.
Une cliente se presente-t-elle, qui desire un pardessus, un manteau, "une confection" quelconque:
--Mademoiselle Lucienne? crie M. Van Klopen.
J'arrive, j'endosse un vetement; par l'effet qu'il produit sur moi, l'acheteuse juge de l'effet qu'il produira sur elle. M. Van Klopen debite son boniment, et c'est a qui des deux me fera mouvoir:
--Marchez, mademoiselle... Pas si vite... Veuillez reculer... Tournez-vous... Avancez un peu... Tenez-vous plus droite... Le vetement est delicieux... Il est decidement fort laid, faites-m'en voir un autre.
Et il y a des jours ou il vient cinquante clientes, et ou pour chacune d'elles, il me faut essayer deux, trois, quatre et jusqu'a dix vetements.
C'est atrocement ridicule toujours, c'est souvent humiliant. Il y a des femmes qui oublient que je suis une femme comme elles, et non pas une mecanique, ou qui s'imaginent que l'impertinence est une preuve de distinction.
Il y en a qui me parlent comme elles ne parleraient pas a leur servante, et qui ont des exigences ineptes, le degout de tout, et des fantaisies impossibles.
Il en vient de laides, de vieilles, de difformes, qui s'etonnent que le meme manteau qui va bien sur mes epaules, aille mal sur leur dos, qui s'en indignent, qui s'en prennent a moi, qui m'accusent de m'entendre avec Van Klopen pour les voler et les tromper.
Que de fois, apres de telles seances, dans les premiers jours surtout, j'etais tentee de rendre a Van Klopen sa robe de soie!
Mais j'avais perdu mon independance superbe, l'audace et l'insouciance qui etaient toute ma fortune.
Les conjectures de mon ami l'officier de paix s'agitaient incessamment dans mon cerveau, et plus je les examinais, plus je les trouvais vraisemblables. Depuis qu'il me semblait avoir decouvert un mystere dans ma vie, moi si positive autrefois, je me bercais de chimeres. J'attendais, a breve echeance, un evenement extraordinaire, une revanche de la destinee... Et je restais.
Je n'etais pas au bout de mes peines.
Mais depuis qu'il etait question du sieur Van Klopen, Maxence croyait voir se dementir l'assurance hautaine de Mlle Lucienne et son imperturbable sang-froid.
Geste, attitude, regard, tout en elle trahissait l'embarras d'une situation qu'on juge ridicule, et la confusion d'un aveu qui peut preter a la raillerie.
Moitie souriant, d'un sourire un peu force, et moitie attristee:
--Mais est-il bien sense, poursuivit-elle, apres les epreuves atroces de ma premiere jeunesse, de tant prendre au serieux mes contrarietes actuelles!... J'ai un emploi, des vetements, un abri, du pain... Pourquoi me plaindre!... Et cependant, il me semble qu'aux heures sombres de ma vie, lorsque j'avais froid et que j'avais faim, je souffrais moins, en mon corps, que je ne souffre maintenant en mon ame, de certains froissements de mon amour-propre... Du moins, ce n'etait pas la meme souffrance...
C'est avec la plus extreme surprise, que Maxence la considerait.
Elle rougissait, sa voix se troublait, elle hesitait, elle cherchait ses mots...
Jusqu'a ce qu'enfin, secouant la tete, comme quelqu'un qui s'encourage:
--Decidement, c'est trop niais, reprit-elle. On ne doit rougir que de ce qui est honteux. Il n'y a rien d'humiliant a etre pauvre, et a faire ce qu'on peut pour vivre.
Ce que je faisais chez Van Klopen m'etait excessivement penible, et, cependant, il ne tarda pas a me demander quelque chose de plus penible encore.
Petit a petit, les fuyards du siege et de la Commune etaient revenus. Paris se repeuplait, les hotels se rouvraient, les etrangers affluaient, le bois de Boulogne devaste revoyait autour du lac une partie de ses hotes d'autrefois. Mais le luxe ne reprenait pas.
M. Van Klopen se desolait. Les commandes ne lui manquaient pas, mais quelles commandes! Des robes severes, des costumes de la plus extreme simplicite, des vetements de couleur sombre, sur lesquels il avait bien du mal a gagner vingt-cinq pour cent.
Souvent il en gemissait devant moi, disant que la France etait perdue, si elle laissait echapper le sceptre de la mode et des elegances feminines.
Il ne cessait de me parler du bon temps, du temps ou certaines de ses clientes depensaient chez lui jusqu'a trente mille francs par mois, ou il etait du meilleur ton, en revenant du bois, de monter chez lui, causer un instant chiffon et boire un verre de madere et meme un verre d'absinthe.
Alors, toutes les semaines, il "creait" quelque mode nouvelle, quelque disposition bizarre, quelque complication de toilette bien savante et bien couteuse.
Et il n'etait pas embarrasse pour lancer dans le monde et faire adopter ses creations les plus excentriques. Toujours, parmi ses clientes, les plus jeunes, les plus charmantes et les plus haut titrees, il s'en trouvait qui etaient criblees de dettes, et qui, en echange d'un renouvellement de billet, consentaient a s'affubler des costumes les plus risques, et a les montrer et a les produire.
--Voila les bonnes petites femmes qu'il me faudrait, disait-il, pour lancer les autres et les remettre en gout, et malheureusement elles ne sont pas rentrees, et leurs maris abusent des evenements pour les confiner a la campagne et faire des economies...
Ou voulait en venir M. Van Klopen? Je declare que je ne le soupconnais pas du tout. Ce que voyant:
--Il n'y a que vous, ma chere, me dit-il un jour, qui puissiez me tirer de la. Vous n'etes vraiment pas mal, et je suis sur qu'en grande toilette, nonchalamment etendue sur les coussins d'un huit ressorts, vous feriez tant d'effet, que toutes les femmes en seraient jalouses, et voudraient vous ressembler... Il n'en faut qu'une, vous le savez, pour donner le bon exemple...
Brusquement Maxence se leva, et se frappant le front:
--Je comprends! s'ecria-t-il.
Mais la jeune fille poursuivait:
--Je crus que M. Van Klopen plaisantait. Jamais il n'avait ete plus serieux, et pour me le prouver, il se mit a m'expliquer ce qu'il attendait de moi. Je pouvais, selon lui, remplacer les clientes qui avaient ete ses courtieres. Il me confectionnerait de ces toilettes qui forcent l'attention, et deux ou trois fois la semaine, je m'installerais dans une belle voiture qu'il me louerait, et j'irais me montrer au Bois.
La proposition me revolta.
--Jamais! lui dis-je.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai trop le respect de moi pour consentir jamais a faire de ma personne une reclame vivante...
Il haussait les epaules.
--Vous avez tort, fit-il. Vous n'etes pas riche, et je vous donnerais vingt francs par promenade. A huit par mois, ce serait cent soixante francs ajoutes a vos appointements.
Et avec un sourire honteux:
--Sans compter, ajouta-t-il, que je vous fournis la une occasion unique de fortune. Jolie comme vous etes, et inconnue, vous serez remarquee. Il n'en faut pas tant pour tourner la tete d'un millionnaire...
J'etais indignee.
--Quand ce ne serait, m'ecriai-je, que pour la raison que vous me dites, je refuse!...
Il ne se tenait point pour battu.
--Vous n'etes qu'une sotte, ma chere, me dit-il, et comme, si vous n'acceptez pas, vous cesserez de faire partie de ma maison, je pense que vous reflechirez.
C'etait tout reflechi, et je ne songeais qu'a me mettre en quete d'un autre patron, quand mon ami, l'officier de paix, m'ecrivit de passer a son bureau.
Je m'y rendis, et apres m'avoir amicalement fait asseoir:
--Eh bien, me demanda-t-il, quoi de nouveau?
--Rien. Je ne me suis pas apercue que l'on m'ait epiee.
Il fit claquer sa langue d'un air mecontent.
--Pas plus que vous, gronda-t-il, mes agents n'ont rien surpris. Et, cependant, il est clair que vos ennemis ne vous ont pas lachee comme cela. Nous avons affaire a des malins. S'ils font les morts, c'est qu'ils meditent quelque mauvais coup. Lequel? c'est ce que je veux savoir, et je le saurai; je suis tetu, je ne suis pas Breton pour rien, et je n'ai pas encore jete ma langue aux chiens. Deja, j'ai un indice. A force de me creuser la cervelle, j'y ai trouve une idee qui serait excellente, si je decouvrais un moyen de vous meler a ce qu'on appelle le beau monde...
Je lui expliquai, bien vite, qu'etant chez M. Van Klopen, un des premiers couturiers de Paris, j'y voyais, forcement, beaucoup de femmes de la plus haute societe.
--Cela ne suffit pas! dit-il.
Alors, les propositions de M. Van Klopen me revinrent a l'esprit, et je les lui exposai.
Il bondit sur sa chaise.
--Voila l'affaire! s'ecria-t-il, et la preuve manifeste que la chance est pour nous. Il faut accepter...
Ce n'est pas a cet homme excellent que je pouvais taire mes repugnances, que la reflexion avait fort accrues.
--Qu'adviendra-t-il, lui dis-je, si je me resigne a ce role odieux que M. Van Klopen me propose? Je ne le sais que trop. Lui-meme, en croyant m'eblouir, m'en a montre les dangers. Obligee d'etaler des toilettes combinees pour forcer l'attention, forcement je serai remarquee. Je ne me serai pas montree au bois quatre fois, seule, au fond de ma voiture de louage, que chacun s'imaginera deviner quel metier j'y viens faire. Nul assurement ne soupconnera la verite. On me prendra pour une creature perdue. Je serai obsedee d'offres avilissantes, poursuivie, traquee. Certes, je suis sure de moi; je serai toujours mieux gardee par mon orgueil que par la plus attentive des meres. Mais je serai montree au doigt, et c'en sera fait de ma reputation...
Je ne parvins pas a le convaincre.
--Je sais que vous etes une honnete fille, me dit-il, mais pour cela, precisement, que vous importe ce que dira le monde, toute cette cohue de gens que vous ne connaissez pas? Le monde!... vous comprendrez ce que vaut son estime quand vous aurez vu a quelles gens il l'accorde, quand vous saurez que ce sont les plus effrontes et les plus hypocrites, les plus tares et les plus laches, qui constituent entre eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les imbeciles, et qui s'appelle l'opinion. Votre avenir est en jeu. Je vous le repete, il faut accepter...
--Si vous me le commandez, dis-je...
--Oui, je vous le commande, et je vais vous expliquer pourquoi...
Pour la premiere fois, Mlle Lucienne eut une reticence. Les explications de l'officier de paix, elle ne les dit pas.
Et apres une pause d'un instant:
--Vous savez le reste, mon voisin, dit-elle, puisque vous m'avez vue dans ce role inepte et ridicule de reclame vivante, d'annonce, de mannequin de modes.
Et les resultats ont ete ce que j'avais prevu... Trouvez donc quelqu'un qui croie a mon honnetete!... Vous avez entendu la Fortin, ce soir? Vous-meme, mon voisin, pour quelle femme m'avez-vous prise?
Et cependant vous auriez du surprendre quelque chose de ma souffrance et de mon humiliation, le jour ou vous m'observiez si attentivement, au bois de Boulogne...
Maxence tressauta.
--Quoi! s'ecria-t-il, vous savez?...