L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 21

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Le plus brievement qu'il me fut possible, je redigeai l'histoire de ma vie, depuis le jour ou j'avais ete abandonnee chez les maraichers de Louveciennes, j'y joignis l'expose fidele de ma situation et j'adressai le tout a Mme de Thaller.

--Vous allez la voir arriver des demain, me disaient les bonnes religieuses.

Elles se trompaient, Mme de Thaller ne vint ni le lendemain, ni les jours suivants.

Et j'etais encore a attendre une reponse d'elle, quand, un mois plus tard, le medecin declara que j'etais tout a fait retablie et signa mon bulletin de sortie.

Je n'en fus pas trop affectee.

J'avais fait, en ces derniers temps, la connaissance d'une ouvriere, qui avait du entrer a Lariboisiere a la suite d'une chute, et qui occupait le lit le plus rapproche du mien.

C'etait une jeune fille d'une vingtaine d'annees, tres-douce, tres-obligeante, et dont l'aimable physionomie m'avait seduite tout d'abord.

De meme que moi, elle etait sans famille. Mais elle etait riche, elle, immensement riche! Elle possedait un petit mobilier, une machine a coudre qui lui avait coute trois cents francs, et en vraie fille de Paris, elle savait cinq ou six metiers, dont le moins lucratif lui rapportait encore vingt-cinq a trente sous par jour, aux epoques du chomage.

En moins d'une semaine, nous fumes amies.

Et lorsque etant guerie, elle quitta l'hopital:

--Croyez-moi, me dit-elle, quand a votre tour vous sortirez, ne vous mettez pas en peine d'une place. Venez me trouver. Je puis vous loger. Je vous montrerai ce que je sais, et si vous etes travailleuse, vous gagnerez tres-bien votre vie, et vous serez libre...

C'est donc chez cette amie, qu'en sortant de Lariboisiere, je me rendis tout droit, portant noue dans un mouchoir mon mince bagage, une robe et quatre chemises que m'avaient donnees les bonnes soeurs.

Elle demeurait aux Batignolles, au dernier etage d'une immense maison divisee en une infinite de petits logements.

Et tout en montant son roide escalier, le coeur me battait bien fort, car je n'avais guere d'illusions, et je me demandais si elle n'aurait pas oublie ses promesses, et comment elle allait me recevoir.

Elle me recut comme une soeur.

Et apres m'avoir fait admirer son logement, deux petites mansardes ou eclatait la plus admirable proprete:

--Tu verras, me dit-elle, en m'embrassant, que nous serons tres-heureuses ici!...

La nuit s'avancait. Il y avait longtemps deja que le sieur Fortin etait monte eteindre le gaz de l'escalier. Un a un s'etaient tus les derniers bruits de l'_Hotel des Folies_. Rien ne troublait plus le silence que, par intervalles, le roulement lointain de quelque fiacre attarde, traversant le boulevard.

Mais ni Maxence ni Mlle Lucienne ne s'apercevaient du vol des heures.

Pour eux, le present n'existait plus.

Peu a peu, la jeune fille s'etait laissee gagner a l'irresistible interet du souvenir. Elle revivait en quelque sorte cette vie d'epreuves dont elle deroulait les phases navrantes, et de nouveau elle etait poignee par les emotions d'autrefois.

Quant a Maxence, jamais il n'avait oui rien de tel.

Jamais il ne s'etait imagine que de telles existences, qui echappent a toute classification sociale, s'agitent dans les bas-fonds de la plus methodique et de la mieux ordonnee, en apparence, des civilisations.

La fatigue, cependant, alterait le timbre si pur de la voix de Mlle Lucienne.

Elle se versa un verre d'eau qu'elle vida d'un trait.

Et tout de suite:

--Jamais encore, reprit-elle, je n'avais ete remuee d'une sensation si douce. J'avais les yeux pleins de larmes, mais de larmes de reconnaissance et de joie. Apres tant d'annees d'isolement et d'abandon, rencontrer une telle amie, si genereuse et si devouee, c'etait trouver une famille. Et durant quelques semaines, je crus que la destinee, a la fin, se lassait.

Mon amie etait une tres-habile ouvriere, mais je ne manquais ni d'intelligence ni d'adresse, ma bonne volonte etait incomparable; il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour me montrer tout ce qu'elle savait.

C'etait a un bon moment; l'ouvrage ne manquait pas. En travaillant douze heures, la bienheureuse machine a coudre aidant, nous arrivions a gagner six, sept et jusqu'a huit francs par jour. C'etait la fortune.

Et nous etions d'autant plus riches que mon amie s'entendait merveilleusement a administrer nos finances.

Livree a elle-meme depuis l'age de treize ans, habituee a ne compter que sur elle seule, elle avait de la vie une experience dont j'etais confondue. De ce Paris ou elle etait nee, elle savait tout, elle connaissait tout. Personne mieux qu'elle ne pouvait debattre ses interets, defendre son droit, se faire rendre justice. Rien ne l'etonnait, nul ne l'intimidait. Sa science des details materiels de l'existence etait inconcevable. Impossible de la duper. Et quand elle avait depense une de nos pieces de cinq francs, je pouvais etre tranquille, elle en avait tire le meilleur et le plus utile parti.

Eh bien! cette fille si laborieuse et si econome, n'avait meme pas la plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.

Je n'avais pas idee d'une si complete absence de sens moral, d'une si inconsciente depravation, d'une impudeur si effrontement naive.

La regle de sa conduite, c'etait sa fantaisie, son instinct, le caprice du moment.

Elle avait des cotes que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait, par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaille, et elle faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers a sa machine le dimanche, mais le lundi, elle se fut laisse couper le bras plutot que de faire un point.

Elle aimait les longues stations dans les cafes, les melodrames entremeles de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties de canot a Asnieres, et surtout, et avant tout, le bal.

Elle etait comme chez elle a l'Elysee-Montmartre et au Chateau-Rouge; elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait, ce dont elle etait extraordinairement fiere, et quantite de gens la tutoyaient.

Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'etant pas precisement naive, ni genee par les scrupules de mon education, je fus tellement consternee de l'incroyable desordre de sa vie, que je ne pus m'empecher de lui en faire quelques representations.

Elle se facha tout rouge.

--Tu fais ce qui te plait, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me convient.

C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son influence, jamais elle ne m'engagea a suivre son exemple. Ivre de liberte, elle respectait la liberte des autres. Alors que ma conduite eut du lui paraitre l'amere critique de la sienne, elle la trouvait toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, ou on m'attaqua un peu vivement, elle me defendit vigoureusement.

--Laissez-la, disait-elle, chacun a son idee, n'est-ce pas?

Mais la societe qu'elle recherchait me repugnait, et j'eprouvais pour ce qu'elle appelait le plaisir un insurmontable degout. Peu a peu je sortais plus rarement avec elle. Lorsqu'elle s'en allait le lundi, je restais a la maison, lisant quelque roman que j'allais louer au cabinet de lecture de la rue des Dames, ou passant l'apres-midi avec un de nos voisins.

C'etait un vieux musicien, si pauvre que, plus d'une fois, sans nous, il serait peut-etre mort de faim tout seul dans sa mansarde. Mais il possedait un piano, et me faisait de la musique. Il savait, paroles et musique, des operas entiers, qu'il me chantait avec un accent si comique, que parfois j'eclatais de rire, mais avec une telle intensite d'expression que, par moments, je ne pouvais retenir mes larmes. Il m'appelait sa madone brune et voulait m'apprendre a chanter, pretendant qu'il ferait de moi une grande actrice. Pauvre bonhomme! qui sait ce qu'il est devenu?...

Enfin! une fois encore j'etais a flot, et je possedais bien plus de nippes que n'en contenait la malle qui m'avait ete volee.

Je trouvais cette vie bonne, et je la menerais encore, si mon amie, un beau jour, ne s'etait eprise follement d'un jeune homme dont elle avait fait la connaissance a l'Elysee.

Il etait calicot de son etat, assez bien de sa personne, et toujours mis avec une extreme recherche, mais pretentieux et commun, egoiste, sot et fat au dela de toute expression.

Il me deplaisait, et je ne le cachais guere, et cependant mon amie s'imagina que je le lui enviais et que j'avais forme le dessein de le lui ravir.

J'essayai de lui demontrer son erreur, en vain. La jalousie ne raisonne pas.

C'etait chaque jour quelque scene nouvelle et de plus en plus violente, et quand elle avait la tete montee, elle s'en allait racontant partout que c'etait une indignite, que ma sagesse n'etait qu'une abominable hypocrisie, qu'elle m'avait ramassee au coin d'une borne, logee, nourrie, vetue, et que pour la recompenser je pretendais lui ravir son amant. Elle jurait qu'elle me marquerait de ses ongles, et que certainement, quelque jour elle me jetterait du haut en bas de l'escalier.

Je n'avais pas le courage de lui en vouloir, car veritablement elle souffrait beaucoup, et je ne pouvais oublier l'immense service qu'elle m'avait rendu.

Mais je compris que la vie commune etait desormais impossible et qu'il ne me restait plus qu'a me chercher un asile.

Mon amie ne m'en laissa pas le temps.

Rentrant un lundi soir, sur les onze heures, elle me signifia d'avoir a deguerpir sur-le-champ. J'essayai quelques observations, elle m'accabla d'injures. Pour rester il eut fallu engager une lutte degradante, je cedai, et quoique de beaucoup la plus forte, je sortis.

Je passai cette nuit-la sur une chaise, chez notre vieux voisin.

Mais le lendemain, ce fut bien une autre explication encore, lorsque j'allai demander a mon ancienne amie de me donner mes effets. Elle pretendait tout garder, et je fus obligee, quoiqu'il m'en coutat, de recourir a l'intervention du commissaire de police.

Il me donna raison. Mais les bons moments etaient passes. La chance propice ne me suivit pas dans la miserable maison garnie ou je louai une chambre. Je n'avais pas les relations de mon amie avec quantite d'entrepreneurs, et je ne possedais pas une machine a coudre. A peine en travaillant quinze ou seize heures arrivais-je a gagner trente sous par jour. Ce n'etait pas assez pour me nourrir et payer mon logement qui me coutait vingt-cinq francs par mois.

Pour comble, l'ouvrage me manqua. Loque a loque, tout ce que je possedais prit le chemin du Mont-de-Piete.

Et par un triste jour de decembre, chassee de mon garni, je me trouvai sur le pave, n'ayant pour toute fortune qu'une piece de dix sous.

Jamais je ne m'etais vue si bas, et le decouragement s'en melant, et la lassitude de la lutte, je ne sais a quelles extremites je me serais decidee, quand le souvenir me revint de cette dame si riche, dont les chevaux m'avaient renversee au coin du boulevard.

J'avais garde sa carte de visite.

Sans hesiter, j'entrai dans une cremerie, ou je demandai une plume et du papier, et surmontant les dernieres revoltes de mon orgueil, j'ecrivis:

"Vous souvient-il, madame, d'une pauvre fille que votre voiture a failli ecraser? Une fois deja, elle s'est adressee a vous, et vous ne lui avez pas repondu.

Elle est aujourd'hui sans asile et sans pain, et vous etes sa supreme esperance..."

Ces quelques lignes mises sous enveloppe, je courus a l'adresse indiquee, et j'y trouvai un hotel magnifique, precede d'une vaste cour.

Chez le concierge ou j'entrai, cinq ou six domestiques causaient, qui me toiserent en ricanant, quand je leur demandai de porter ma lettre a Mme le baronne de Thaller...

L'un d'eux pourtant eut pitie:

--Venez avec moi, me dit-il, venez!...

Il me fit traverser la cour, et m'ayant fait entrer dans le vestibule:

--Donnez-moi votre lettre, ajouta-t-il, et attendez-moi ici.

De meme que la premiere fois, au nom de Mme de Thaller, Maxence ouvrait la bouche pour formuler les reflexions qui lui traversaient l'esprit...

Mais, ainsi que la premiere fois, Mlle Lucienne lui imposa silence.

Et continuant:

--De ma vie, dit-elle, je n'avais rien vu d'aussi magnifique que ce vestibule de l'hotel de Thaller, avec ses hautes colonnes, son pave de marbres de toutes les couleurs, ses statues, ses larges caisses de bronze pleines de fleurs les plus rares, et ses banquettes de velours ou des valets en grande livree baillaient a se demettre la machoire.

J'etais un peu intimidee, je l'avoue, de tout ce luxe, et je demeurais piteusement plantee sur mes pieds, lorsque, tout a coup, les valets se dresserent respectueusement.

Une des portes du fond venait de s'ouvrir, livrant passage a un homme d'un certain age deja, grand, mince, vetu a la derniere mode, et portant de longs favoris roux qui lui descendaient jusqu'au milieu de la poitrine...

--Le baron de Thaller! murmura Maxence.

La jeune fille ne releva pas l'interruption.

--L'attitude des domestiques, poursuivit-elle, m'avait revele le maitre.

Je m'inclinais devant lui, rouge et toute honteuse, lorsque m'apercevant, il s'arreta court, tressaillant de la tete aux pieds.

--Qui etes-vous? me demanda-t-il brusquement.

J'attribuais sa stupeur au triste etat de ma toilette, que les splendeurs qui m'environnaient faisaient paraitre plus miserable et plus delabree. Et d'une voix a peine intelligible je commencai:

--Je suis une pauvre fille, monsieur...

Mais il m'interrompit.

--Au fait! Que voulez-vous?

--J'attends une reponse a une requete que je viens de faire presenter a madame la baronne...

--A quel sujet?

--Un jour, monsieur, j'ai ete renversee par la voiture de madame la baronne. J'ai ete grievement blessee, il a fallu me porter a l'hopital...

Il y avait comme de l'effarement dans le regard que cet homme tenait obstinement rive sur moi.

--Alors, c'est vous, reprit-il, qui, une fois deja, avez fait parvenir a ma femme une longue lettre?

--Oui, monsieur.

--Vous y racontiez votre vie?...

--En effet.

--Vous y disiez que vous n'avez pas de famille, ayant ete abandonnee par votre mere chez des maraichers de Louveciennes?

--C'est la verite.

--Que sont devenus ces maraichers?

--Ils sont morts.

--Comment s'appelait votre mere?

--Je ne l'ai jamais su.

A la stupeur premiere de M. de Thaller succedait visiblement une vive irritation. Mais plus ses facons etaient hautaines et brutales, mieux je reprenais mon sang-froid.

--Et vous voulez des secours? reprit-il.

Je me redressai, et le regardant bien dans les yeux:

--Pardon! dis-je, c'est une legitime indemnite que je reclame.

En verite, il me sembla que ma fermete l'inquietait.

Avec une precipitation febrile, il se mit a fouiller ses poches.

Il en retira pele-mele tout ce qu'elles contenaient d'or et de billets de banque, et me le mettant dans la main, sans compter:

--Tenez, me dit-il, prenez! Etes-vous contente?

Je lui fis remarquer qu'ayant fait remettre une lettre a Mme de Thaller, il etait convenable d'attendre sa reponse. Mais il ne voulut pas me le permettre. Et me poussant vers la porte, qu'un valet venait d'ouvrir:

--Allez, disait-il, soyez tranquille, je dirai a ma femme que je vous ai vue, retirez-vous...

Je me retirai, en effet, et je n'avais pas fait dix pas dans la cour, que je l'entendis crier a ses domestiques:

--Vous voyez bien cette mendiante? Le premier de vous qui lui laisserait franchir le seuil de ma porte, serait chasse a l'instant...

Une mendiante, moi! Ah! le miserable! Je me retournai pour lui jeter son aumone a la face, mais deja il avait disparu et je ne trouvai devant moi que les visages stupidement gouailleurs des valets.

Je sortis donc. Mais a mesure que la marche dissipait ma colere, je m'applaudissais d'avoir ete empechee de suivre l'inspiration de mon orgueil blesse.

--Pauvre fille! me disais-je, ou en serais-tu a cette heure? Tu n'aurais plus qu'a choisir entre le suicide et la plus vile debauche; tandis que te voici desormais au-dessus de la misere.

Je passais alors devant l'etablissement d'un petit traiteur. J'y entrai. J'avais grand faim, n'ayant pour ainsi dire rien pris depuis plusieurs jours. J'avais hate aussi de compter mon tresor.

Le baron de Thaller m'avait donne neuf cent trente francs.

Je n'en revenais pas, de me voir en possession d'un telle somme, qui depassait de beaucoup mes ambitions les plus hautes et qui me semblait inepuisable. J'en avais comme des eblouissements.

--Et cependant, pensais-je, si M. de Thaller eut eu aussi bien dix mille francs dans ses poches, il me les eut donnes de meme.

Comment expliquer cette etrange generosite? D'ou venait sa stupeur, en m'apercevant, puis sa colere, son trouble et cette hate de se debarrasser de moi? Comment un homme qui devait avoir la tete pleine des plus grands soucis, s'etait-il si parfaitement souvenu de moi et de la lettre que j'avais ecrite a sa femme? Pourquoi, apres s'etre montre si liberal, m'avait-il si severement consignee a sa porte?

C'est en vain que je me torturais l'esprit a chercher une explication a une chose inexplicable.

Je finis par me dire que sans doute je m'etais abusee, que j'avais mal vu, que j'avais pris pour des realites les chimeres de mon imagination.

Et je ne me preoccupai plus que de l'emploi de ma soudaine fortune.

Le jour meme, je me louai une petite chambre, rue du Faubourg Saint-Denis, ou je m'achetai une machine a coudre. Et des la fin de la semaine, j'avais de l'ouvrage devant moi pour plusieurs mois...

Ah! cette fois, il me semblait bien que je n'avais plus rien a redouter de la destinee, et c'est d'un oeil tranquille que j'envisageais l'avenir.

Je travaillais d'un tel coeur, que j'en etais arrivee, au bout d'un mois, a gagner de quatre a cinq francs par jour, quand une apres-midi, je vis arriver chez moi un gros homme, tres-bien mis, a l'air loyal et bon enfant, et qui s'exprimait assez difficilement en francais.

Il etait Americain, me dit-il, et m'etait adresse par la patronne pour laquelle je travaillais. Ayant besoin d'une habile ouvriere parisienne, il venait me proposer de le suivre a New-York, ou il m'assurerait une brillante position.

Mais je connaissais plusieurs pauvres filles, qui sur la foi de promesses eblouissantes s'etaient expatriees. Une fois a l'etranger, elles avaient ete miserablement abandonnees, et en avaient ete reduites, pour ne pas mourir de faim, aux plus epouvantables expedients.

Je refusai donc, en avouant les raisons de mon refus.

Mon visiteur aussitot se recria. Pour qui donc le prenais-je? C'etait la fortune que je repoussais. Il me garantissait a New-York le logement, la table et des appointements de deux cents francs par mois. Il prenait a sa charge tous les frais de voyage et de deplacement. Et pour me prouver la purete de ses intentions, il etait pret, declarait-il, a signer un traite et a me verser une somme de mille francs.

Dame! c'etait si seduisant que ma resolution chancela.

--Eh bien! lui dis-je, accordez-moi vingt-quatre heures de reflexion. Je veux consulter ma patronne.

Il en parut extremement contrarie, mais ne pouvant me faire revenir sur cette determination, il me quitta en me promettant de revenir le lendemain chercher ma reponse definitive.

Aussitot, je courus chez ma patronne. Elle ne comprit rien a ce que je lui contais; elle ne m'avait envoye personne; elle ne connaissait aucun Americain...

Je ne le revis plus, comme de raison, et cette aventure singuliere ne laissait pas que de me tracasser un peu, quand un soir de la semaine suivante, comme je rentrais chez moi, vers onze heures, deux agents de police m'arreterent, et malgre mes protestations, me conduisirent au poste, ou je fus enfermee avec une douzaine de malheureuses qu'on venait de prendre sur le boulevard.

Je passais la nuit a pleurer de honte et de colere, et je ne sais trop tout ce qui serait advenu, si l'officier de paix qui m'interrogea le matin ne s'etait trouve un homme juste et bon.

Des que je lui eus expose que j'etais victime de la plus humiliante erreur, il envoya un agent aux renseignements, et la preuve lui ayant ete fournie que j'etais une ouvriere honnete, et vivant de son travail, il me dit que j'etais libre.

Cependant, avant de me laisser sortir:

--Prenez garde, mon enfant, me dit-il, c'est sur une declaration formelle, et qui a tous les caracteres d'une parfaite authenticite, que vous avez ete arretee. Donc, vous avez des ennemis, des gens qui ont un interet quelconque a se debarrasser de vous.

Visiblement, Mlle Lucienne etait ecrasee de fatigue; la voix lui manquait. Mais c'est inutilement que Maxence la conjura de prendre quelques moments de repos.

--Non, repondit-elle, mieux vaut en finir...

Et, faisant un effort, elle reprit, se hatant de plus en plus:

--Je rentrai chez moi toute bouleversee des avertissements de l'officier de paix. Je ne suis pas lache, mais c'est une chose terrible que de se savoir incessamment menacee d'un danger inconnu, mysterieux, qu'on ne peut imaginer, contre lequel on ne peut rien.

Et mes inquietudes etaient d'autant plus grandes, qu'il me semblait discerner une relation frappante entre l'infame delation dont je venais d'etre victime, et l'etrange demarche de ce soi-disant Americain qui avait essaye de m'emmener a New-York.

C'est en vain, cependant, que je fouillais mon passe, je n'y decouvrais personne qui eut a ma perte un interet quelconque.

Ceux-la seuls ont des ennemis qui ont eu des amis.

Je n'avais jamais eu qu'une amie: cette bonne fille des Batignolles, qui dans un acces de jalousie absurde m'avait jetee hors de chez elle.

Etait-ce elle que je devais accuser? Evidemment non! Je la connaissais assez pour la savoir incapable de rancune, assez pour etre persuadee que depuis longtemps deja elle devait avoir oublie le calicot vainqueur qui avait ete cause de notre rupture.

Fallait-il m'en prendre aux neveux de ma vieille bienfaitrice, a ces gens avides et sans scrupules qui m'avaient chassee de la Jonchere? Plusieurs lettres de moi a leur parente avaient du leur rappeler mon existence. Mais que pouvaient-ils craindre de moi?

L'officier de paix s'etait-il donc amuse de ma simplicite? Pourquoi? Dans quel but? C'etait inadmissible. Et d'ailleurs il m'avait remis sa carte, en me disant de me recommander de lui en cas de malheur.

Mais il pouvait s'etre trompe.

Si improbable que ce fut, je cherchais a me le persuader. Et comme les semaines se succedaient sans amener de nouvel incident, comme j'avais toujours beaucoup d'ouvrage et que je gagnais assez d'argent pour faire des economies, je me rassurai, petit a petit, et je negligeai les precautions dont je m'etais entouree dans les commencements.

J'en etais venue a rire de mes terreurs, quand un jour que ma patronne avait a livrer une commande importante et tres-pressee, elle m'envoya chercher.

Nous n'eumes termine notre besogne que bien apres minuit.

Elle voulait me faire coucher chez elle, mais il eut fallu dedoubler un lit et deranger toute la maison.

--Baste! lui dis-je, ce ne sera pas la premiere fois que je traverserai Paris au beau milieu de la nuit.

Je partis donc, et je m'en allais pressant le pas, quand, de l'angle d'une rue obscure, un homme s'elanca sur moi, me terrassa, me frappa, et m'eut infailliblement tuee, sans deux braves bourgeois qui accoururent au seul cri que je poussai.

L'homme s'enfuit, et j'en fus quitte pour une blessure tellement legere, que je pus regagner mon domicile a pied.

Mais le lendemain, des le matin, je courus chez l'officier de paix.

Il m'ecouta d'un air grave, et quand j'eus acheve:

--Comment etiez-vous vetue? me demanda-t-il.

--Tout de noir, repondis-je, comme une ouvriere, bien modestement...

--N'aviez-vous rien sur vous qui put tenter la cupidite d'un voleur?

--Rien: pas de bijoux, pas de chaine de montre, pas meme de boucles d'oreilles.

Il froncait les sourcils.

--Alors, prononca-t-il, ce n'est pas un crime fortuit, c'est une tentative nouvelle des gens qui deja se sont attaques a vous.

Telle etait bien mon opinion. Et cependant: