L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 20

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Le temps etait froid et sombre. De gros nuages charges de neige semblaient toucher la cime depouillee des arbres de l'avenue. Les passants etaient rares.

En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans doute ce que je faisais la, et longtemps apres m'avoir depassee, ils retournaient encore la tete.

Je pleurais.

Je sentais vaguement que, sans le soupconner, ma pauvre bienfaitrice m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait desaccoutumee de la misere et privee de cette experience que donne la lutte de chaque jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis, et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations genereuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau, en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du coeur, elle avait decuple en moi la faculte de souffrir. Pauvre chere maitresse! Elle m'avait desarmee, et le combat recommencait.

Il me montait des nausees a la gorge en songeant a ce que j'avais subi chez ma maitresse blanchisseuse, et a l'idee de ce que me reservait l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.

La Seine etait proche. Pourquoi n'y pas courir? Pourquoi n'y pas terminer cette existence de misere que j'entrevoyais!

Voila quelles etaient mes reflexions, quand une femme de Rueil, qui etait marchande des quatre saisons et que je connaissais de vue, vint a passer, poussant sur le pave boueux sa petite charrette de legumes.

M'apercevant, elle s'arreta, et adoucissant sa voix rauque:

--Que faites-vous la, ma mignonne? me demanda-t-elle.

Maitrisant a grand'peine mes sanglots, je lui exposai en peu de mots ma situation. Elle en parut plus surprise que touchee.

--Voila ce que c'est que la vie, me dit-elle, on a des hauts et des bas.

Et s'approchant:

--Que vas-tu faire? interrogea-t-elle.

Cette familiarite soudaine eut suffi pour m'eclaircir sur l'horreur de ma chute. Elle m'avait dit: vous, d'abord; sachant ma detresse, elle me tutoyait.

--Je ne sais pas, repondis-je.

Apres un petit moment de reflexion:

--Tu ne peux pas rester la, reprit-elle, les gendarmes t'arreteraient. Viens avec moi, nous nous consulterons a la maison et je te donnerai des conseils.

J'etais a une de ces heures d'effondrement ou on est sans force comme sans volonte. A quoi bon reflechir, d'ailleurs, et que vouloir! Avais-je a choisir entre les partis a prendre? Enfin, les offres de cette femme me paraissaient une derniere faveur de la destinee.

--Je ferai ce que vous voudrez, madame, lui dis-je.

Aussitot, elle chargea mon petit bagage sur sa charrette; nous nous mimes en route et nous ne tardames pas a arriver "chez elle."

Ce qu'elle nommait ainsi, etait une sorte de cave, plus basse d'un bon pied que la rue, eclairee uniquement par une porte vitree ou plusieurs carreaux casses avaient ete remplaces par du papier. La malproprete y etait revoltante, et la puanteur soulevait l'estomac. De tous cotes s'elevaient des tas de legumes, de choux, de pommes de terre et d'oignons. Dans un coin pourrissait un monceau de haillons sans nom qu'elle appelait son lit. Au milieu se dressait un petit poele de fonte, dont le tuyau, ronge par la rouille, laissait echapper la fumee.

--Te voila toujours un domicile, me dit-elle.

Je l'aidai a decharger sa charrette. Elle bourra le poele de charbon de terre, et tout de suite, elle declara qu'elle voulait passer l'inspection de mes nippes.

Mes malles furent ouvertes, et c'est avec des exclamations d'etonnement que la marchande des quatre saisons etalait et maniait mes robes, mes jupons, mes chemises, mes bas...

--Matin! ricanait-elle, tu te mettais bien!

Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de defiances s'eveillaient en moi. Il me semblait qu'elle considerait tout ce que j'avais comme une trouvaille inesperee. Ses mains avaient des fremissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possedais, et elle m'attira au jour pour mieux examiner et evaluer mes boucles d'oreilles.

Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, resolue a dissimuler au moins ma piece de vingt francs qui constituait toute ma fortune, je repondis effrontement:

--Non!

--C'est facheux! grommela-t-elle.

Mais elle voulait connaitre mon histoire, et je fus obligee de la lui raconter. Une seule chose la surprit: mon age. Et, dans le fait, n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.

Lorsque j'eus acheve:

--N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te voila, du moins, assuree de manger tous les jours. Car je me charge de toi. Je me fais vieille, tu m'aideras a pousser ma brouette. Si tu es aussi futee que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.

Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment resister?

Elle etendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et des le lendemain, vetue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans des sabots qu'elle etait allee m'acheter et qui me meurtrissaient affreusement, il me fallut m'atteler a la charrette, avec une bretelle de cuir qui me dechirait les epaules et la poitrine.

C'etait une abominable creature, que cette marchande, et je ne tardai pas a reconnaitre que son visage repoussant ne trahissait que trop ses ignobles instincts. Apres avoir mene une existence inavouable, vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repoussee de tous, tombee dans la plus crapuleuse misere, elle avait adopte ce metier de revendeuse des quatre saisons, et elle l'exercait juste assez pour se gagner sa ration de pain de chaque jour.

Enragee de son sort, c'etait pour elle comme une revanche que d'avoir a sa discretion une pauvre jeune fille telle que moi, et elle prenait un detestable plaisir a m'accabler de mauvais traitements, ou a essayer de me salir l'imagination par les plus immondes propos...

Ah! si j'avais su comment fuir, et ou me refugier! Mais, abusant de mon ignorance de la vie, cette execrable femme m'avait persuade qu'au premier pas que je ferais seule, je serais arretee par la gendarmerie.

Et je ne voyais personne au monde a qui demander protection. Et je commencais a apprendre que la beaute, pour une pauvre fille, est un present fatal...

Le temps passait, et je restais.

Petit a petit, l'atroce megere avait vendu tout ce que je possedais, robes, linge, bijoux, et j'en etais reduite a des haillons presque aussi miserables que ceux d'autrefois, quand j'etais apprentie.

Chaque matin, par la pluie ou le vent, par le soleil ou la gelee, nous partions, roulant notre charrette, et nous nous en allions, criant nos legumes, tout le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu'a Port-Marly, dans les villages, et a la porte des maisons de campagne.

Je ne decouvrais pas de fin a cette effroyable vie, quand un soir, le commissaire de police se presenta a notre taudis et nous commanda de le suivre.

Il nous conduisit en prison, et je me trouvai jetee au milieu d'une centaine de femmes, dont la figure, les paroles, les gestes, la colere ou la gaiete me faisaient peur.

La marchande des quatre saisons avait commis un vol, et j'etais accusee de complicite. Il me fut facile, heureusement, de demontrer mon innocence. Et, au bout de quinze jours, un geolier m'ouvrit la porte, en me disant:

--Allez, vous etes libre!

Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir ete, lui aussi, malheureux.

Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles choses pouvaient-elles avoir lieu a deux pas de Paris, en pleine civilisation, au milieu d'une societe qui juge son organisation trop parfaite pour consentir a la modifier!

Hatant son debit, la jeune fille continuait:

--C'etait vrai, j'etais libre. Mais que faire de ma liberte? Voila ce que je me demandais, en m'en allant a travers les rues de Paris, car c'est a Paris que j'avais ete emprisonnee. Bientot, la peur me prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me suivaient d'un regard soupconneux, lorsque je passais pres d'eux, vetue de loques, la tete couverte d'un mauvais madras.

Je me hatai de gagner la barriere, puis la grande route.

Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je serais moins abandonnee et plus en surete, dans un pays familier ou tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois, poussant ma petite charrette. J'esperais aussi que je trouverais un abri dans le logement que j'avais occupe avec la marchande des quatre saisons.

Ce dernier espoir devait etre decu. Aussitot apres notre arrestation, le proprietaire du taudis en avait enleve et jete au fumier tout ce qu'il contenait et l'avait loue a une espece de mendiant hideux, lequel, lorsque je me presentai, me proposa en ricanant de devenir sa menagere.

Je m'enfuis en courant.

Certes, la situation etait plus affreuse que le jour ou j'avais ete chassee de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de nouveau la misere et retrempe mon energie.

Je retirai d'un pli de ma robe, ou je la tenais constamment cousue, la piece de vingt francs que je possedais, et comme j'avais faim, j'entrai chez une espece de marchand de vins-logeur, ou j'avais mange quelquefois.

Ce logeur etait un brave homme. Lorsque je lui eus expose ma situation, il m'offrit de rester chez lui en attendant mieux. Les consommateurs affluant le dimanche et le lundi, il etait oblige de prendre, ces jours-la, une servante de renfort. Il me proposait d'etre cette servante, me promettant en echange le logement et un repas par jour.

Il ajoutait que le reste du temps je trouverais a m'employer dans une fabrique de parfumerie, dont le contremaitre etait son client.

J'acceptai. Nous etions au samedi. Des le lendemain, j'entrepris cette rude besogne de servante d'auberge, resignee d'avance a toutes les brutalites, et ce qui est pis, aux ignobles galanteries des ivrognes.

Je parlai aussi au contre-maitre, et des le lundi, je fus admise a la fabrique, et occupee, avec une quinzaine d'autres ouvrieres, a coller des etiquettes, et a envelopper des savons ou de la poudre de riz.

Ce n'est guere penible, en apparence; ce ne l'est pas du tout en realite, quand on a l'habitude. Mais il faut l'habitude. Vivre continuellement au milieu des parfums les plus violents donne, dans les commencements, des maux de tete terribles, et chaque soir je rentrais avec la fievre, et malade de tels vertiges, que je ne pouvais plus ni manger ni dormir.

Ce n'etait pas la le pis. Les autres ouvrieres, mes camarades, etaient presque toutes perdues de moeurs, et affectaient un cynisme qui depassait de beaucoup celui des ivrognes que je servais le lundi. J'eus l'imprudence de laisser voir l'insurmontable degout que m'inspiraient leurs propos et leurs chansons ehontees. Des lors, je devins une mijauree, on declara que je "faisais ma tete," on decida qu'il fallait m'aguerrir, et ce fut a qui tacherait de me revolter par les pires obscenites. J'ai vu d'autres ateliers depuis; dans presque tous, c'est ainsi.

Je tins bon, cependant.

Je gagnais quarante sous par jour, j'etais logee et nourrie gratis, mes pourboires du lundi et du dimanche s'elevaient souvent a cinq francs; en moins de trois mois j'avais pu me vetir decemment, me commencer un trousseau, et je voyais avec une immense fierte grossir dans un coin de mon tiroir un petit pecule.

Je commencais a respirer, quand tout a coup, la fabrique ferma. Le fabricant avait fait faillite.

D'un autre cote, les affaires du marchand de vins avaient pris un developpement si considerable, qu'un garcon lui devenait necessaire et qu'il m'engagea a chercher fortune ailleurs. Je cherchai.

Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des bourgeois de Bougival, ou je serais tres-bien, affirmait-elle. Surmontant mes repugnances, je m'y presentai, et je fus accueillie. Je devais gagner trente francs par mois.

La place eut pu n'etre pas rude. Les maitres n'etaient que trois, le mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le pere et le fils, qui etaient employes a Paris, partaient par le premier train et ne rentraient plus que pour diner, vers six heures. Je restais donc seule avec la femme, toute la journee. C'etait, malheureusement, une personne d'un caractere difficile, acariatre et froidement mechante. Comme jusqu'alors elle s'etait servie elle-meme, et que j'etais la premiere domestique qu'elle eut, elle etait tourmentee d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par son despotisme, ses exigences et ses dedains, montrer une immense superiorite. Elle etait de plus d'une defiance extraordinaire, persuadee que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle n'imaginat quelque pretexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.

Ayant eu la naivete de lui dire que j'avais ete blanchisseuse, elle en abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison, et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop de charbon.

Je ne me deplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais, sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que je prenais plaisir a orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y passais des soirees delicieuses, a coudre ou a lire...

Mais la chance etait contre moi.

J'avais plu au fils de la maison, et il avait resolu de faire de moi sa maitresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une trop cruelle experience pour ne l'avoir pas devine tout d'abord, et j'opposai la plus froide reserve aux prevenances par lesquelles il esperait m'amadouer. Il n'en fut pas decourage, et bientot ses persecutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre a ma patronne.

Elle m'ecouta d'un air goguenard, et quand j'eus acheve:

--Vous etes degoutee, ma mie! me dit-elle simplement.

J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme eut trouve commode et peut-etre economique, que moi, sa servante, sous son toit, je devinsse la maitresse de son fils. Et cependant, elle avait un grand renom d'honnetete, et elle ne cessait de parler de la severite de ses principes.

Mon persecuteur sut-il ce que m'avait repondu sa mere? Je le crois, car de ce moment il devint plus hardi. Il ne menagea plus rien, et je ne tardai pas a comprendre que je n'etais plus en surete dans ma chambre. Il venait, la nuit, frapper a ma porte, et une fois qu'il la fit sauter d'un coup d'epaule, il me fallut crier au secours de toutes mes forces pour me debarrasser de lui.

Pour la premiere fois, l'imperturbable sang-froid de la jeune fille se dementait.

Sa voix tremblait de ressentiment au souvenir de l'injure, sa joue s'empourprait, ses yeux etincelaient.

Apres une pose d'un moment:

--Le lendemain, poursuivit-elle, je quittai cette maison funeste. C'est en vain que je cherchai a me placer a Bougival. Sentant le tort que leur ferait la verite si elle venait a etre connue, mes patrons prirent l'avance en me calomniant. Tirant parti de l'histoire de mon arrestation, que je leur avais contee, ils repondaient aux gens qui allaient aux renseignements, que j'etais une creature perdue, et que j'avais deja subi des condamnations pour vol.

Je ne pouvais lutter. Je resolus de chercher une place a Paris.

J'etais exasperee, je roulais dans mon esprit toutes sortes de projets de vengeance, mais j'etais sans inquietude. Je possedais une grosse malle pleine de bons effets et cent francs d'economies...

Sur l'indication qu'une servante m'avait donnee, j'allai tout droit, en arrivant a Paris, m'adresser a un bureau de placement de la rue du Faubourg-Saint-Martin.

J'y fus recue a bras ouverts, par une vieille femme extremement affable, qui, apres m'avoir bien examinee et questionnee, me promit une condition merveilleuse, et m'engagea en attendant, a prendre pension chez elle.

Dans le fait, sa maison n'etait qu'un hotel garni, et nous etions la une soixantaine de domestiques sans place, qu'elle mettait coucher dans d'immenses dortoirs. Le prix de la nourriture etait en apparence modique; mais comme, dans ce prix, n'etaient compris ni le vin, ni le dessert, ni quantite d'autres choses, on se trouvait, en definitive, depenser plus que dans un hotel passable.

Elle vendait aussi a ses pensionnaires de l'absinthe, du cafe et de la biere, et les soirees se passaient en bavardages interminables, car c'etait a qui se vanterait de bons tours joues aux maitres, et les vieilles, les rouees, enseignaient aux plus jeunes l'art d'exploiter habilement les maitres, de faire danser l'anse du panier et chanter les fournisseurs...

Cependant, le temps passait, et cette fameuse condition qui m'etait tant promise ne se trouvait pas. Chaque matin, la placeuse me remettait un certain nombre d'adresses, j'y courais, mais regulierement on debutait par me poser des questions si etranges, que je m'enfuyais rouge de colere et de honte, et qu'a la fin des soupcons me vinrent. Une vieille cuisiniere que je consultai acheva de m'eclairer. Je compris l'infame trafic de cette placeuse, et la source la plus claire de ses benefices. Sur-le-champ, je la payai et je la quittai.

Mais comme je m'en allais en quete d'un logement, suivie d'un commissionnaire qui portait ma malle, en arrivant au coin du boulevard, je ne sus eviter une voiture de maitre qui arrivait lancee au grand trot, et je fus renversee et foulee aux pieds des chevaux.

Sans permettre que Maxence l'interrompit:

--J'avais perdu connaissance, poursuivit Mlle Lucienne. Lorsque je revins a moi, j'etais assise dans la boutique d'un pharmacien, et trois ou quatre personnes s'empressaient autour de moi.

Je n'avais pas de fracture mais seulement des contusions tres-graves, qui me faisaient beaucoup souffrir, et une large blessure a la tete.

C'etait un medecin qui passait, un vieillard decore, qui m'avait donne les premiers soins. Il me dit de marcher, mais il me fut impossible de me dresser seulement sur mes pieds.

Alors, il me demanda ou je demeurais, pour m'y faire reconduire, et il me fallut avouer que j'etais une pauvre servante sans place, et que je n'avais pas de domicile, ni personne pour me soigner.

--Cela etant, dit le docteur au pharmacien, nous allons l'envoyer a l'hopital.

Et ils commanderent a un employe d'aller chercher un fiacre.

Au dehors, pendant ce temps, la foule s'etait amassee, et je voyais, aux carreaux, se coller le visage des curieux. On etait indigne, et le pharmacien plus que les autres, de la froide indifference de la personne qui se trouvait dans la voiture qui m'avait renversee. C'etait une femme, et j'avais eu le temps de l'entrevoir au moment ou je roulais sous les pieds de ses chevaux.

Elle n'avait meme pas daigne descendre, racontaient les gens qui m'entouraient.

Appelant les sergents de ville qui s'etaient hates d'accourir, elle leur avait donne son nom et son adresse, en ajoutant, assez haut pour etre entendue des badauds:

--Je suis trop pressee pour m'arreter. Mon cocher est un maladroit que je vais chasser en rentrant. Qu'on donne a cette fille les soins necessaires. Je suis prete a payer tout ce qu'on me reclamera.

Elle avait aussi remis une de ses cartes pour moi. Un sergent de ville entra me la donner, et je lus: _Baronne de Thaller_.

--C'est encore heureux pour vous, ma pauvre fille, me dit le medecin. Cette dame est la femme d'un banquier tres-riche. Ce vous sera une protection toute trouvee, pour le jour ou vous serez retablie.

Le fiacre venait d'arriver; on m'y porta, et une heure plus tard j'etais admise d'urgence a l'hopital Lariboisiere et couchee dans un bon lit bien blanc de la salle Sainte-Therese.

Et ma malle! ma malle qui renfermait tout ce que je possedais, tous mes effets, et pour comble de malheur, le reste de mon argent...

Je la redemandai, le coeur gros d'inquietude. Personne ne l'avait vue, ni n'en avait entendu parler. Le commissionnaire m'avait-il perdue, dans la bagarre, ou avait-il lachement profite de l'accident pour me voler? C'etait difficile a decider.

Les bonnes soeurs me promirent qu'on allait faire des recherches, et que certainement la police saurait retrouver cet homme, que j'avais pris aux environs du bureau de placement.

Mais toutes ces assurances ne me consolerent pas. Ce coup m'accablait. La fievre me prit, et pendant plus de quinze jours il me fut impossible de lier deux idees et on desespera de moi.

Je m'en tirai, mais ma convalescence devait etre longue. Pendant plus de deux mois je trainai, avec des alternatives de mieux et de plus mal...

Eh bien! telles avaient ete mes miseres depuis deux ans, que ce triste sejour dans un hopital etait pour moi comme une halte dans une oasis, apres une longue marche dans les sables.

Les bonnes soeurs m'avaient prise en amitie, et quand mon etat le permettait, je les aidais aux menus travaux de la lingerie, ou je les accompagnais a la chapelle.

J'aurais voulu ne les quitter jamais.

Je frissonnais, en songeant au jour ou je serais guerie, et ou l'on me renverrait. Que deviendrais-je? Car ma malle n'avait pas ete retrouvee, et j'etais denuee de tout...

Et cependant j'avais a l'hopital plus d'un sujet de sombres reflexions.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, les salles etaient ouvertes au public, et je voyais arriver les visiteurs, les mains chargees d'oranges et de ces menus objets dont l'administration permet l'introduction. Il n'etait pas une malade qui ne recut, ces jours-la, un parent ou un ami...

Moi, rien, personne, jamais!...

Je me trompe pourtant. Je commencais a me retablir, quand, un dimanche, je vis s'arreter au chevet de mon lit, un vieil homme, tout vetu de noir, d'aspect inquietant, portant des lunettes bleues et tenant sous le bras un enorme portefeuille, tout gonfle de paperasses.

--Vous etes bien mademoiselle Lucienne? me demanda-t-il.

--Oui, repondis-je toute surprise.

--C'est bien vous qui avez failli etre ecrasee par une voiture, a l'angle du faubourg Saint-Martin et du boulevard?

--Oui.

--Savez-vous a qui appartenait cet equipage?

--A la baronne de Thaller, a ce qu'on m'a dit.

Il parut un peu etonne, mais tout de suite:

--Avez-vous fait ou fait faire des demarches pres de cette dame? interrogea-t-il.

--Aucune.

--Vous a-t-elle donne signe de vie?

--Non.

Le sourire lui revint aux levres.

--Heureusement pour vous, je suis la! me dit-il. Plusieurs fois deja je me suis presente, vous etiez trop souffrante pour m'entendre. Maintenant que vous allez mieux, ecoutez-moi.

Et la-dessus, ayant pris une chaise, il s'assit et se mit a m'expliquer sa profession.

Il etait homme d'affaires, et avait pour specialite les accidents. Des qu'il en arrivait un, il en etait prevenu par les relations qu'il avait a la prefecture de police. Aussitot il se mettait en quete de la victime, la rejoignait, soit chez elle, soit a l'hopital, et lui offrait ses services.

Moyennant une raisonnable remuneration, il se chargeait, s'il y avait lieu, d'obtenir des dommages-interets. Il intentait des proces au besoin, et quand la cause lui semblait imperdable, il en faisait les avances.

Il m'affirmait, par exemple, que mon droit etait indiscutable, que la baronne de Thaller me devait une indemnite, et qu'il se faisait fort de lui tirer quatre ou cinq mille francs pour le moins. Je n'avais qu'a lui donner ma procuration...

Mais en depit de ses instances, je repoussai ses offres, et il se retira tres-mecontent en me disant que je ne tarderais pas a m'en repentir...

A la reflexion, en effet, je regrettai d'avoir suivi la premiere inspiration de mon orgueil, et d'autant plus vivement que les bonnes soeurs que je consultai, me dirent toutes que j'avais eu tort et que ma reclamation n'eut ete que legitime.

Alors, sur leurs conseils, je pris une autre voie, qui, tout aussi surement, estimaient-elles, devait me mener au but.