L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 2
Rapidement et solidement, Maxence avait lie bout a bout quatre draps, qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la fenetre, et, en examinant la cour de la maison voisine:
--Personne, dit-il. Tout le monde dine. Nous reussirons.
M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse emotion decomposait ses traits. Arretant un long regard sur sa femme et sur ses enfants:
--Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!...
--Ne craignez rien, mon pere, prononca Maxence. Je suis la. Ni ma mere ni ma soeur ne manqueront de rien...
--Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!...
Et d'une voix etouffee:
--Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre devouement... Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence desolee, une jeunesse sans plaisirs. Je vous ai impose toutes les epreuves de la pauvrete, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et un nom deshonore...
--Hatez-vous, mon pere, interrompit Mlle Gilberte.
Il semblait ne pouvoir se decider.
--C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner ainsi. Quelle separation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme vous le pensez. J'ai ete trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins vous saviez la verite! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous reverrons plus...
Desesperement, sa femme s'attachait a lui.
--Ne parle pas ainsi, disait-elle. Ou que tu trouves un asile, j'irai te rejoindre. La mort seule doit nous separer. Eh! que m'importe ce que tu as fait et ce que dira le monde? Je suis ta femme. Nos enfants viendront avec moi. Nous passerons en Amerique, s'il le faut; nous changerons de nom, nous travaillerons...
On entendait a la porte exterieure des coups de plus en plus rudes, et la voix de M. Desormeaux essayant de gagner encore quelques instants.
--Il n'y a pas a hesiter, dit Maxence.
Et triomphant des dernieres resistances de son pere, il lui attacha autour des reins l'extremite des draps.
--Je vais vous laisser glisser, pere, lui disait-il, et, des que vous aurez touche le sol, vous deferez le noeud... Prenez garde aux fenetres du premier... Defiez-vous du concierge, et, une fois dans la rue, surtout, ne marchez pas trop vite... Gagnez le boulevard, ou vous serez plus vite perdu dans la foule.
Les coups a la porte redoublaient. On allait l'enfoncer evidemment, si M. Desormeaux ne se decidait pas a ouvrir.
La lumiere fut eteinte. Aide de sa fille, M. Favoral se hissa sur l'appui de la fenetre, pendant que Maxence retenait les draps a deux mains.
--Je t'en conjure, Vincent, insista encore Mme Favoral, ecris-nous. Mon Dieu! je ne vivrai pas, tant que je ne te saurai pas en surete...
Maxence, doucement, lachait les draps; en deux secondes, M. Favoral eut atteint le pave de la cour.
--J'y suis!... fit-il.
Le jeune homme se hata de remonter les draps qu'il jeta sous le lit. Mais Mlle Gilberte etait restee a la fenetre assez pour reconnaitre la voix de son pere demandant le cordon et pour entendre se refermer la lourde porte de la maison voisine.
--Sauve! dit-elle.
Il etait temps. M. Desormeaux venait d'etre contraint de ceder, le commissaire de police entrait...
III
Ce ne sont pas, d'ordinaire, les premiers venus, les commissaires de police de Paris, et si Polichinelle les rosse, c'est qu'il leur a plu d'etre rosses.
Sous leur titre modeste se dissimulent la plus grave peut-etre des magistratures, presque la seule que connaisse le peuple, un pouvoir enorme et une influence si decisive que l'homme d'Etat le plus sense du regne du tyran Louis-Philippe, osait dire un jour a la tribune: "Donnez-moi a Paris vingt bons commissaires de police, et je vous supprime tout gouvernement; benefice net, cent millions."
Parisien par excellence, le commissaire a eu le temps d'etudier le pave de sa ville, lorsqu'il n'etait encore qu'officier de paix. L'envers sombre des plus brillantes existences n'a plus de mysteres pour lui. Les confidences les plus etranges, il les a recues. Il a ecoute les aveux les plus inouis. Il sait jusqu'ou l'humanite peut descendre, et ce qu'il y a d'aberrations au fond des cerveaux en apparence les plus sains. L'ouvriere que son mari bat et la grande dame que son mari vole se sont adressees a lui. C'est lui qu'ont ete chercher le boutiquier que sa femme trompe et le millionnaire victime d'un chantage. A son bureau, confessionnal laique, toutes les passions fatalement aboutissent. C'est chez lui que se lave en famille le linge sale de deux millions d'habitants.
Un commissaire de police de Paris qui, apres dix ans d'exercice, garderait une illusion, croirait a quelque chose au monde ou s'etonnerait de quoi que ce soit, ne serait qu'un imbecile.
S'il peut encore etre emu, c'est un brave homme.
Celui qui se presentait chez M. Favoral etait d'un certain age deja, plus froid que glace, et neanmoins bienveillant, de cette bienveillance banale qui effraie, comme la politesse des bourreaux au moment de la toilette.
Il ne lui fallut qu'un regard de ses petits yeux clairs pour dechiffrer la physionomie de tous ces bourgeois, debout autour de la table bouleversee.
Et clouant d'un geste, sur le seuil, les agents qui l'accompagnaient:
--Monsieur Vincent Favoral? demanda-t-il.
Les hotes du caissier, M. Desormeaux excepte, etaient frappes d'hebetement. A chacun d'eux il semblait qu'il rejaillissait quelque chose sur lui de la honte de cette invasion policiere. Les dupes qu'on surprend dans les tripots clandestins ont de ces attitudes humiliees.
Enfin, non sans effort:
--M. Favoral n'est plus ici, repondit M. Chapelain, l'ancien avoue.
Le commissaire de police tressaillit.
Tandis qu'on parlementait avec lui a travers la porte, il avait bien compris qu'on ne cherchait qu'a gagner du temps, et s'il n'avait pas fait sauter la serrure d'un coup d'epaule, c'est qu'il etait retenu par le nom de M. Desormeaux qu'il connaissait, et encore plus par le titre de M. Desormeaux, chef de bureau au ministere de la justice.
Mais ses soupcons n'allaient pas au dela de la destruction de quelques papiers compromettants. Et en realite:
--Vous avez fait evader M. Favoral, messieurs? dit-il.
Personne ne repondit.
--C'est un aveu, fit-il. Tres-bien. Par ou s'est-il enfui?
Toujours pas de reponse. M. Desclavettes eut ajoute quelque chose de plus aux quarante-cinq mille francs dont il venait d'apprendre la perte, pour etre, avec Mme Desclavettes, a cent lieues de la.
--Ou est Mme Favoral? reprit le commissaire de police, visiblement bien renseigne. Ou sont Mlle Gilberte et M. Maxence Favoral?
Le silence persista. Nul dans la salle a manger ne savait ce qui avait pu se passer de l'autre cote, et le moindre mot pouvait etre une trahison.
Alors, le commissaire s'impatienta.
--Prenez une lampe, dit-il aux agents restes sur la porte, et eclairez-moi, nous allons bien voir...
Et sans l'ombre d'une hesitation, car, de meme que les filles et les voleurs, les hommes de la police semblent avoir ce privilege d'etre partout chez eux, il traversa le salon et arriva a la chambre de Mlle Gilberte juste comme la jeune fille se retirait de la fenetre.
--Ah! c'est par la qu'il s'est echappe! s'ecria-t-il.
Et il s'y precipita a son tour, et y resta accoude assez de temps pour bien examiner le terrain et se rendre compte de la situation de l'appartement.
--C'est evident, dit-il enfin, cette fenetre donne sur une cour voisine...
Il disait cela a un de ses agents, lequel ressemblait furieusement au domestique questionneur de l'apres-midi.
--Au lieu de recueillir tant de renseignements oiseux, ajouta-t-il, que ne vous informiez-vous exactement des issues de la maison...
Il etait joue, et cependant il n'en temoignait ni depit, ni colere. Il ne semblait nullement songer a faire courir apres le fugitif. Sur le visage de Maxence et de Mlle Gilberte, et encore plus dans les yeux de Mme Favoral, il avait lu que pour le moment ce serait inutile.
--Examinons toujours les papiers, reprit-il.
--Les papiers de mon mari, reprit Mme Favoral, sont tous dans son cabinet.
--Veuillez m'y conduire, madame.
La piece que M. Favoral appelait fastueusement son cabinet, etait une petite piece carrelee, blanchie a la chaux et eclairee par un jour de souffrance.
Il ne s'y trouvait, en fait de meubles, qu'un vieux bureau a coulisses, une petite armoire grillee, quelques planches ou etaient entasses des cartons et des paquets de journaux, et deux ou trois chaises de bois blanc.
--Ou sont les clefs? demanda le commissaire de police.
--Mon pere les a toujours sur lui, monsieur, repondit Maxence.
--Qu'on aille chercher un serrurier.
Plus forte que la peur, la curiosite avait attire tous les hotes du caissier du _Comptoir de credit mutuel_, M. Desormeaux, M. Chapelain, M. Desclavettes lui-meme, et debout, dans le cadre de la porte, ils suivaient tous les mouvements du commissaire qui, en attendant le serrurier, examinait a la volee les liasses de papiers laissees a decouvert sur le bureau.
Au bout d'un moment, n'y tenant plus:
--Serait-il indiscret, fit timidement l'ancien marchand de bronzes, de demander de quoi est accuse ce pauvre Favoral?
--De detournements, monsieur.
--Et... la somme est-elle importante?
--Si elle etait faible, j'aurais dit: de vol. On ne detourne qu'a partir d'une certaine somme.
Irrite de l'air sardonique du commissaire:
--C'est que, reprit M. Chapelain, Favoral a ete notre ami... Et si, pour le tirer d'un mauvais pas, il ne s'agissait que de se cotiser...
--Il s'agit de dix ou douze millions, messieurs!
Etait-ce possible? Etait-ce meme vraisemblable? Comment imaginer tant de millions glissant entre les mains du methodique caissier de M. de Thaller?...
--Ah! monsieur, s'ecria Mme Favoral, si je pouvais etre rassuree, je le serais par l'enormite de la somme! Mon mari etait un homme de gouts simples et moderes...
Le commissaire de police hochait la tete.
--Il est de ces passions, prononca-t-il, que rien ne trahit exterieurement. Le jeu est plus terrible que le feu. Apres un incendie, on retrouve du moins des debris carbonises. Que reste-t-il d'une partie perdue? On peut jeter des fortunes au gouffre de la Bourse, sans qu'il en reste une trace...
La malheureuse femme n'etait pas convaincue.
--Je jurerais, monsieur, protesta-t-elle, que je connaissais l'emploi de chacune des heures de la vie de mon mari.
--Ne jurez pas, madame...
--Tous nos amis vous diront combien mon mari etait parcimonieux...
--Ici, madame, pour vous, pour vos enfants, je le crois et je le vois, mais ailleurs?
Il fut interrompu par l'arrivee du serrurier, lequel n'en eut pas pour deux minutes a crocheter les serrures du vieux bureau.
Mais c'est vainement que le commissaire de police fouilla tous les tiroirs. Il n'y rencontrait rien que ces paperasses inutiles dont se font des reliques les gens pour lesquels l'ordre devient une religion. Il n'y trouvait rien que des lettres sans interet, des factures de vingt ans, des notes, jusqu'a des bulletins de boucherie.
--C'est perdre son temps que de chercher quelque chose ici, grommelait-il.
Et dans le fait, il allait renoncer a ses perquisitions, quand une liasse plus mince que les autres attira son attention. Il coupa le fil qui la retenait, et presque aussitot:
--Je le savais parbleu! bien! s'ecria-t-il.
Et tendant un papier a Mme Favoral:
--Lisez, je vous prie, madame, dit-il.
C'etait une facture. Elle lut:
"Vendu a M. Favoral un cachemire des Indes, ci: huit mille cinq cents francs.
"Pour acquit: Forbe et Towler."
--Serait-ce donc vous, madame, interrogea le commissaire, qui avez use ce chale magnifique?...
La pauvre femme etait confondue:
--Madame de Thaller depense beaucoup, balbutia-t-elle. Souvent mon mari a ete charge pour elle d'emplettes importantes.
--Souvent, en effet, interrompit le commissaire de police, car voici bien d'autres factures acquittees: des boucles d'oreilles, seize mille francs; un bracelet, trois mille francs; un meuble de salon, un cheval, deux robes de velours... Si ce n'est pas les dix millions, c'en est toujours une partie.
IV
Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police, ou n'etait-il guide que par le flair particulier des hommes de sa profession, et l'habitude de tout soupconner, meme ce qui est invraisemblable?
Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue.
Les agents qui l'avaient accompagne et qui l'aidaient dans ses recherches, echangeaient des clignements d'yeux et ricanaient stupidement. La situation leur semblait plaisante.
Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux lui-meme, auraient vainement cherche des termes pour traduire l'immensite de leur etonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami, payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces presents princiers? A une maitresse, a quelqu'une de ces redoutables creatures, qu'on se represente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les monstres au fond de leur caverne...
Mais comment imaginer le methodique caissier du _Comptoir de credit mutuel_ emporte par une de ces passions insensees qui ne raisonnent plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!...
Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue Saint-Gilles, a la tete d'un autre menage, et menant ailleurs, dans un des quartiers brillants de Paris, une de ces existences echevelees qui epouvantent les familles?...
Comprenait-on le meme homme econome jusqu'a l'avarice et prodigue jusqu'a la folie, tempetant lorsque sa femme depensait quelques centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et collectionnant enfin dans le meme tiroir les factures du bijoutier et les bulletins de la boucherie!...
--C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M. Desormeaux.
Maxence, lui, fremissait de colere.
Affaissee sur une chaise, pres du bureau, Mlle Gilberte pleurait.
Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui osat defendre quand meme, et de toute son energie, l'homme dont elle portait le nom. Qu'il eut detourne des millions, elle l'admettait. Qu'il l'eut trompee et trahie si indignement, qu'il l'eut si miserablement prise pour dupe pendant des annees, cela lui semblait insense, monstrueux, impossible.
Et, pourpre de honte:
--Vos soupcons s'evanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire, si vous me permettiez de vous retracer notre existence.
Mis en gout par sa premiere trouvaille, il poursuivait plus minutieusement ses perquisitions, denouant les liens de toutes les liasses.
--Inutile, madame, repondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et vous ne savez rien.
--Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement reglee que M. Favoral.
--En apparence, vous avez raison. Regler son desordre, d'ailleurs, est une des particularites de notre temps. On ouvre des credits a ses passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies. C'est methodiquement qu'on opere. On detourne des millions pour suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un homme soigneux, on conserve les factures acquittees...
--Eh! Monsieur, je vous ai deja dit que je ne perdais pas mon mari de vue...
--Naturellement.
--Chaque matin, a neuf heures precises, il sortait d'ici pour se rendre chez M. de Thaller.
--Tout le quartier le sait, madame.
--A cinq heures et demie il rentrait.
--C'est encore bien connu.
--Le soir, apres son diner, il allait faire une partie, mais c'etait son unique distraction, et toujours a onze heures il etait couche.
--Parfaitement exact.
--Eh bien! alors, monsieur, ou donc M. Favoral eut-il pris le temps de s'abandonner aux desordres dont vous l'accusez?
Imperceptiblement le commissaire de police haussait les epaules.
--Loin de moi, madame, prononca-t-il, la pensee de suspecter votre bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait depense a ceci ou a cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir detournees! Mais que prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral etait tres-habile et tres maitre de soi. Avait-il dejeune, quand il vous quittait a neuf heures? Non. Ou donc, je vous prie, dejeunait-il? Au restaurant? Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu'a cinq heures et demie, puisque son travail ne le retenait a son bureau que jusqu'a trois heures? Est-ce bien au cafe Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, a ce qu'il pretendait, une ou deux fois par mois? Tantot c'etait un emprunt, tantot une liquidation ou une repartition de dividendes, dont il etait charge. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dinerait dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit dans son bureau, et vous etiez vingt-quatre ou quarante-huit heures sans le voir. Assurement cette double existence devait lui peser lourdement; mais il lui etait defendu de rompre avec vous, sous peine d'etre, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilite de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous ne connaissez pas et qui a devore des sommes enormes. Plus il etait ici apre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son menage de la rue Saint-Gilles lui etait un brevet d'impunite. Le voyant si econome on le croyait riche. On ne se defie pas des gens qui semblent ne rien depenser. Chacune des privations qu'il vous imposait augmentait son renom de probite austere et l'elevait au-dessus du soupcon...
De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral.
--Pourquoi ne pas me dire toute la verite? balbutia-elle.
--Parce que je l'ignore, madame, repondit le commissaire, parce que ce ne sont la que des presomptions... J'ai vu bien des exemples de semblables calculs...
Et regrettant peut-etre de s'etre tant avance:
--Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la pretention d'etre infaillible...
Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu'a examiner le tiroir qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et en menue monnaie, sept cent dix-huit francs.
Ayant compte cette somme, le commissaire la tendit a Mme Favoral en disant:
--Ceci vous revient, madame...
Mais instinctivement elle retira la main.
--Jamais! fit-elle.
Le commissaire eut un geste bienveillant.
--Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette petite somme vous appartient bien legitimement. Vous n'avez pas de fortune personnelle...
L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas eclater en sanglots, n'etait que trop visible.
--Je ne possede rien au monde, monsieur, repondit-elle d'une voix entrecoupee... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne m'en disait rien et je n'aurais pas ose le questionner... Seul, il disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il jugeait necessaire pour les depenses de la semaine et je lui en rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile... Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai recu dimanche dernier, il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune...
Positivement le commissaire etait emu.
--Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas hesiter... Il faut vivre...
Maxence s'avanca.
--Ne suis-je pas la, monsieur? interrompit-il.
Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave:
--Je crois, en effet, monsieur, repondit-il, que vous ne laisserez manquer de rien votre mere ni votre soeur... Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on se cree des ressources... Les votres, si on ne m'a pas trompe, sont plus que bornees, en ce moment...
Et comme le jeune homme rougissait et ne repondait pas, il remit les sept cents francs a Mlle Gilberte, en disant:
--Prenez, mademoiselle, votre mere vous le permet.
Sa besogne etait achevee. Apposer les scelles sur le cabinet de M. Favoral fut l'affaire d'un instant.
Faisant signe alors a ses agents de sortir, et pret a se retirer lui-meme:
--Que les scelles ne vous inquietent pas, madame, dit le commissaire de police a Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la piece.
Il sortit, et des que la porte se fut refermee sur lui:
--Eh bien!... s'ecria M. Desormeaux.
Mais personne ne lui repondit. Les hotes de cette maison ou venait d'entrer le malheur avaient hate de s'eloigner. Certes, la catastrophe etait terrible et imprevue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?...
Donc, apres quelques protestations banales et de ces promesses qui n'engagent a rien, ils se retirerent, et tout en descendant l'escalier:
--Le commissaire a trop bien pris l'evasion de Vincent, disait M. Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper...
V
Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui etait permis de s'abandonner sans reserve a l'exces du plus affreux desespoir.
Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant a elle Maxence et Gilberte:
--Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!
Non moins desesperes qu'elle, ils s'efforcaient d'adoucir sa douleur, de lui rendre le courage de porter cette ecrasante epreuve, et agenouilles a ses pieds, et lui embrassant les mains:
--Ne te restons-nous pas, mere? repetaient-ils.
Mais elle ne semblait pas les entendre:
--Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!... qu'avais-je a attendre ou a esperer de la vie? Tandis que toi, Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'etais sans reproches!... Mais non. C'est a ma faiblesse et a ma lachete qu'est due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai paye de votre avenir la paix de mon interieur. J'ai oublie que d'etre mere, cela impose des devoirs sacres...
Mme Favoral etait alors une femme de quarante-trois ans, aux traits fins et doux, a la physionomie adorable de bonte, et dont toute la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de distinction.
Heureuse, elle eut ete belle encore, de cette beaute automnale dont la maturite a les splendeurs des fruits savoureux de l'arriere-saison.
Mais elle avait tant souffert!... A la morne paleur de son teint, au pli rigide de ses levres, aux tressaillements nerveux qui la secouaient, on devinait toute une existence d'ameres deceptions, de luttes devorantes et d'humiliations fierement dissimulees.
Tout semblait pourtant lui sourire, au debut de la vie.
Elle etait fille unique, et ses parents, de riches marchands de soieries, l'avaient elevee comme une fille d'archiduchesse destinee a quelque prince souverain.
Mais a quinze ans, elle avait perdu sa mere, et son pere n'avait pas tarde a se degouter de son foyer desert et a chercher au dehors une diversion a ses regrets.
Son pere etait un esprit faible, un de ces hommes d'avance designes pour les roles de dupes eternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup d'amis. Ayant tate des plaisirs faciles, il y prit gout. Il s'amusa, il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.
Et, dix-huit mois apres la mort de sa femme, il avait deja devore une partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante, que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa maison.
En province, ou tout le monde se connait, de telles infamies sont presque impossibles. Elles ne sont pas tres-rares a Paris, ou on est comme perdu dans la foule, et ou manque le frein de l'opinion du voisin.
Deux annees durant, la pauvre jeune fille, condamnee a subir cette maratre illegitime, endura un supplice sans nom.