L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 19
--Vous voyez donc bien! Non, certes, ce n'est pas a vous que s'adressaient mes paroles, mais a l'homme qui a paye la Fortin. Il attendait sur le boulevard le resultat de la manoeuvre qui allait, pensait-il, me mettre a sa discretion. Bien vite il est venu a moi, lorsque je suis sortie, et jusqu'au bureau du commissaire de police, il m'a poursuivie comme il me poursuit partout, depuis un mois, de ses galanteries ecoeurantes et de ses degradantes propositions.
L'oeil etincelant de colere:
--Ah! si j'avais su! s'ecria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...
Elle sourit de sa vehemence.
--Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbeciles, du coeur aux laches, de la delicatesse aux goujats?...
--J'aurais chatie le miserable insulteur...
Elle eut un geste d'insouciance superbe:
--Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce que je n'y suis pas tellement accoutumee que je ne les sens plus! J'ai dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail. Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'age de huit ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le loyer du taudis ou je couche. Comprenez-vous ce que j'ai endure, a quelles ignominies j'ai ete exposee, quels pieges m'ont ete tendus, et comment il m'est arrive de ne devoir mon salut qu'a la force brutale? Et cependant, je ne me plains pas, puisqu'a travers tout, j'ai pu garder la fierte de moi et rester sage quand meme!
Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.
Et comme Maxence la considerait d'un air d'ebahissement immense:
--Cela vous parait drole, reprit-elle, ce que je vous dis la. Une fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, tres-jolie, en plein Paris, etre sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y croyez, vous vous dites: "La belle fichue avance!" Et, vrai, vous avez raison, car je vous demande un peu a qui cela importe? si je travaille seize heures par jour pour rester honnete, qui m'en sait gre et qui m'en estime? Eh bien! c'est une idee a moi! Et n'allez pas vous imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidite ou l'ignorance.
Ah! bien oui! je ne crois a rien, je n'ai peur de rien, et je sais tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux et les plus depraves. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas ete tentee, quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au theatre!... Il y a eu des moments ou j'ai eu faim et ou j'ai eu froid, et ou, faute de savoir ou coucher, j'ai erre toute la nuit dans les rues, comme un chien perdu! Il y a eu des heures ou il me venait comme des nausees de toute cette misere, et ou je me disais que, puisqu'il etait dans ma destinee de mourir a l'hopital, autant valait y aller gaiement!... Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, marche de ma personne, me vendre!...
Elle frissonna et d'une voix sourde:
--J'aimerais mieux mourir! dit-elle.
XXVIII
Il etait bien difficile de concilier de telles paroles avec certaines circonstances de l'existence de Mlle Lucienne, avec ses promenades autour du lac, par exemple, avec cette voiture de chez Brion qui venait la prendre plusieurs fois la semaine, avec ses toilettes, chaque fois renouvelees, et toujours plus excentriques et plus voyantes.
Mais Maxence n'y songeait pas.
Ce qu'elle lui disait, il le tenait pour absolument vrai et indiscutable.
Et il se sentait penetre d'une admiration presque religieuse pour cette jeune fille si belle, et d'une energie toute virile, qui seule dans la vie, a travers les hasards, les tentations et les perils de Paris, avait su se suffire, se proteger et se defendre.
--Et cependant, fit-il, sans vous en douter, vous aviez un ami pres de vous!...
Elle tressaillit, et un pale sourire effleura ses levres. Elle n'ignorait pas ce que peut etre l'amitie d'un garcon de vingt-cinq ans pour une fille de dix-huit.
--Un ami!... murmura-t-elle.
Sa pensee, Maxence la saisit, et dans toute la sincerite de son ame:
--Oui, un ami, repeta-t-il, un camarade, un frere!...
Et croyant l'emouvoir et gagner sa confiance:
--Je saurais vous comprendre, ajouta-t-il, car moi aussi, j'ai ete bien malheureux.
Il s'abusait singulierement.
Elle le regarda d'un air etonne, et lentement:
--Vous, malheureux! prononca-t-elle; vous qui avez une famille, des parents, une mere qui vous adore, une soeur...
Moins emu, Maxence se fut demande comment elle savait cela, et il en eut conclu qu'elle s'etait preoccupee de lui, puisqu'elle etait allee sans doute aux informations.
--Vous etes un homme, d'ailleurs, poursuivit-elle, et je ne comprends pas qu'un homme se plaigne. N'avez-vous pas la liberte, la force et le droit de tout entreprendre et de tout oser? Le monde n'est-il pas ouvert a votre activite et a votre ambition? Une femme subit sa destinee, un homme fait la sienne.
C'etait heurter les plus cheres pretentions de Maxence, qui, tres-serieusement, pensait avoir epuise les rigueurs de l'adversite.
--Il est des circonstances... commenca-t-il.
Mais elle haussa doucement les epaules et l'interrompant:
--N'insistez pas, fit-elle, ou je croirais que vous manquez d'energie. Que parlez-vous de circonstances? Il n'en est pas de si contraires, dont on ne triomphe. Que voudriez-vous donc? Etre ne avec cent mille livres de rentes, et n'avoir plus qu'a vous laisser vivre au gre de votre caprice de chaque jour, desoeuvre, rassasie, a charge a vous-meme, inutile ou nuisible a autrui? Ah! moi, si j'etais homme, c'est une destinee plus haute que je reverais. Je voudrais etre ne aux Enfants-Trouves, sans nom, et de par ma volonte, mon intelligence, mon travail, me faire quelque chose et quelqu'un; je voudrais partir de rien et arriver a tout.
D'un mouvement superbe, elle se redressait, les yeux etincelants, les narines fremissantes...
Mais presque aussitot, baissant la tete:
--Le malheur est que je ne suis qu'une femme, ajouta-t-elle, et vous qui vous plaignez, si vous saviez...
Elle s'assit, et le coude sur la petite table, le front dans la main, elle demeura perdue dans ses meditations, l'oeil fixe, comme si elle eut suivi dans l'espace toutes les phases des dix-huit annees de sa vie.
Il n'est pas d'energie qui ne se detende a un moment donne, pas de volonte qui n'ait son heure de defaillance, et si ferme que fut Mlle Lucienne, et si energique, elle avait ete profondement touchee de l'action de Maxence.
Trouvait-elle donc enfin, sur son chemin, le compagnon que souvent elle avait reve, aux heures desesperees de solitude et d'abandon?
Au bout d'un moment, elle releva la tete et, plongeant dans les yeux de Maxence un regard qui le fit tressaillir comme le choc d'une batterie electrique:
--Sans doute, reprit-elle, d'un ton d'insouciance un peu force, vous vous dites que vous avez une etrange voisine... Eh bien! comme entre voisins il est bon de se connaitre, avant de me juger, ecoutez-moi...
La recommandation etait inutile. C'est de toute la puissance de son attention que Maxence ecoutait.
--C'est dans un village des environs de Paris, a Louveciennes, commenca la jeune fille, que j'ai ete elevee. Ma mere m'y avait mise en nourrice chez d'honnetes maraichers, pauvres et charges de famille.
Au bout de deux mois, n'entendant pas parler de ma mere, ils lui ecrivirent. Elle ne repondit pas.
Ils se rendirent alors a Paris, a l'adresse qu'elle leur avait donnee. Elle venait de demenager et on ne savait ce qu'elle etait devenue.
C'etait fini, ils n'avaient plus a compter sur un centime pour les soins qu'ils me donnaient. Ils me garderent, cependant, se disant qu'un enfant de plus ne les appauvrirait pas beaucoup.
Je ne sais donc rien de mes parents que par ces braves maraichers, et comme j'etais tout enfant encore, lorsque j'ai eu le malheur de les perdre, tout ce qu'ils m'en avaient appris est reste tres-vague dans ma memoire.
Je me rappelle cependant que, d'apres eux, ma mere etait une tres-jeune ouvriere, d'une rare beaute, et que vraisemblablement elle n'etait pas la femme de mon pere.
Il me souvient encore que peu de temps avant sa mort, ma bonne maraichere ayant eu occasion de passer une journee a Paris, elle rentra furieuse, disant qu'elle venait de rencontrer ma mere, en toilette magnifique, etalee dans une superbe voiture a deux chevaux, que c'etait invraisemblable, et que cependant c'etait vrai, qu'elle en etait sure, qu'elle l'avait tres-bien reconnue, et qu'il fallait que ma mere n'eut pas plus de coeur qu'un rocher pour oublier sa fille, alors qu'elle avait fait fortune.
Si on m'a dit autrefois le nom de ma mere ou de mon pere, si je l'ai su, je ne me le rappelle plus.
Moi-meme, je n'avais pas de nom. Mes parents adoptifs m'appelaient la Parisienne.
Je n'en etais pas moins heureuse chez ces honnetes gens, et traitee absolument comme leurs propres enfants. L'hiver, ils m'envoyaient a l'ecole.
L'ete, j'aidais a sarcler le jardin, je conduisais un mouton ou deux le long des routes, ou l'on m'envoyait au bois Brule, dans la foret de Marly ou sous les chataigneraies de la Celle-Saint-Cloud, cueillir des violettes et des fraises qu'une de nos voisines, le dimanche, allait vendre a Bougival.
Ce fut le temps le plus heureux, ou plutot le seul temps heureux de ma vie, le seul vers lequel se refugie ma pensee, lorsque je me sens gagnee par le decouragement.
Helas! je n'avais que huit ans, lorsque dans la meme semaine, le pauvre maraicher et sa femme furent emportes presque soudainement par la meme maladie: une fluxion de poitrine.
Par une matinee glaciale de decembre, dans cette maison que venait de visiter la mort, nous nous trouvames six enfants dont l'ainee n'avait pas onze ans, pleurant de chagrin, de peur, de faim et de froid.
Ni le maraicher, ni sa femme n'avaient de parents, et ils ne laissaient rien que quelques miserables meubles dont la vente suffit a peine a payer leur enterrement. Les deux plus jeunes enfants furent conduits a l'hospice. Des voisins se chargerent des autres.
Ce fut une maitresse blanchisseuse de Marly qui me prit. J'etais tres-grande et tres-forte pour mon age, elle fit de moi son apprentie.
Ce n'etait pas une mechante femme, et meme d'apres certains traits qui me reviennent a la memoire, je serais tentee de croire qu'elle avait bon coeur, mais elle etait d'une violence extraordinaire, brutale, et plus dure que son battoir. Elle m'accablait de travail, et d'un travail souvent au-dessus de mes forces.
Cinquante fois le jour, il me fallait aller de la riviere a la maison, portant sur l'epaule d'enormes paquets de serviettes ou de draps mouilles, tordre, etendre, et ensuite courir jusqu'a Rueil chercher le linge sale chez les pratiques.
Je ne me plaignais pas, j'etais deja trop fiere pour me plaindre; mais quand on me commandait quelque chose qui me semblait par trop injuste, je refusais obstinement d'obeir et alors j'etais rouee de coups.
Malgre tout, je me serais peut-etre attachee a ma patronne, si elle n'eut pas eu la degoutante habitude de boire. Chaque semaine, regulierement, le jour ou elle reportait le linge a Paris, c'etait le mercredi, elle s'enivrait.
Et alors, selon qu'avec le vin la gaiete lui montait au cerveau, ou la colere, c'etaient au retour des plaisanteries ignobles ou des scenes atroces.
Quand elle etait en cet etat, elle me faisait horreur. Et un mercredi, que je laissai trop voir mon degout, elle me frappa si rudement qu'elle me cassa le bras.
Il y avait vingt mois que j'etais chez elle.
Le mal qu'elle m'avait fait la degrisa subitement. Elle eut peur et se mit a m'accabler de caresses, me conjurant de ne rien dire a personne. Je le lui promis et je tins fidelement parole.
Mais il avait fallu chercher un medecin. La scene avait eu des temoins qui parlerent. L'histoire se repandit de proche en proche, tout le long de la Seine, jusqu'a Bougival et jusqu'a Rueil.
Si bien qu'un matin, le brigadier de gendarmerie se presenta a la maison, et que je ne sais trop ce qui serait advenu, si je ne lui avais pas soutenu _mordieus_ que c'etait en tombant dans l'escalier que je m'etais fait mal.
Ce dont Maxence ne revenait pas, c'etait de l'accent naturel et simple de Mlle Lucienne. Nulle emphase. A peine une apparence d'emotion. On eut jure que c'etait d'une autre qu'elle disait la vie.
Elle poursuivait cependant:
--Grace a mes denegations obstinees, ma patronne ne fut pas inquietee. Mais la verite etait connue, et sa reputation, qui deja n'etait pas bonne, en devint tout a fait mauvaise. On s'interessa a moi. Les memes gens qui, vingt fois, sans sourciller, m'avaient vue porter des charges de linge a me rompre la poitrine, ce qui etait terrible, se mirent a me plaindre prodigieusement d'avoir eu un bras casse, ce qui n'etait rien.
Cela en vint a ce point que plusieurs de nos pratiques s'entendirent pour me faire sortir d'une maison, ou, disait-on, je finirais par succomber sous les mauvais traitements.
Et apres beaucoup de demarches, on finit par decouvrir a La Jonchere une vieille dame israelite, tres-riche, veuve et sans enfants, qui consentait a se charger de moi.
J'hesitai d'abord a accepter les offres qui m'etaient faites.
Mais ayant reconnu que ma patronne, depuis qu'elle m'avait blessee, me prenait de plus en plus en aversion, je me decidai a la quitter.
C'est le jour ou je fus presentee a ma nouvelle maitresse, que je decouvris que je n'avais pas de nom.
Apres m'avoir longuement examinee, tournee et retournee, fait marcher et m'asseoir:
--Maintenant, me demanda-t-elle, comment t'appelles-tu?
J'ouvris de grands yeux, car en verite, j'etais alors comme une sauvage, n'ayant pas meme la plus vague notion des choses les plus simples de la vie.
--Je m'appelle la Parisienne, repondis-je.
Elle eclata de rire, ainsi qu'une autre vieille dame de ses amies, qui assistait a ma presentation, et il me souvient que mon petit orgueil s'offensait beaucoup de leur hilarite. Je croyais qu'elles se moquaient de moi.
--Ce n'est pas un nom, me dirent-elles enfin, c'est un sobriquet...
--Je n'en ai pas d'autre.
Elles parurent confondues, repetant a satiete que c'etait inoui, qu'on n'avait pas idee d'une chose pareille dans la banlieue de Paris, et, seance tenante, elles se mirent a me chercher un nom.
--Ou es-tu nee? me demanda ma nouvelle maitresse.
--A Louveciennes.
--Eh bien! dit l'autre, il faut l'appeler Louvecienne.
Une longue discussion s'en suivit, qui m'irritait si fort, que j'avais envie de m'enfuir, et enfin il fut convenu que je m'appellerais non pas Louvecienne, mais Lucienne,--et Lucienne je suis restee.
Il ne fut pas question de bapteme, puisque ma nouvelle maitresse etait juive.
C'etait une femme excellente, bien que le chagrin qu'elle avait ressenti de la perte de son mari eut quelque peu trouble ses facultes.
Des qu'il fut decide que je lui restais, elle voulut passer en revue mon trousseau. Je n'en avais pas a lui montrer, ne possedant au monde que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'etais restee chez ma maitresse blanchisseuse, j'avais acheve d'user ses vieilles robes et je trainais aux pieds les savates que les ouvrieres m'abandonnaient. Jamais je n'avais porte d'autre linge que celui que j'empruntais d'autorite aux pratiques, systeme economique etabli chez beaucoup de blanchisseuses.
Consternee de mon denuement, ma nouvelle maitresse envoya chercher une couturiere, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vetir et me changer.
Depuis la mort des pauvres maraichers qui m'avaient elevee, c'etait la premiere fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en tirer un service.
J'en fus emue jusqu'aux larmes, et dans l'exces de ma reconnaissance, il m'eut ete doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.
Ce sentiment me donna la constance de supporter sans degout son caractere. Il etait difficile. Elle avait des manies singulieres, des fantaisies deconcertantes et des exigences ridicules souvent ou exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.
Comme elle avait deja deux domestiques, une cuisiniere et une femme de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions determinees. Je l'accompagnais a la promenade et quand elle sortait en voiture, j'aidais a la servir a table et a l'habiller, je ramassais son mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatiere, qu'elle egarait continuellement.
Ma docilite lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre a meme de lui faire la lecture, elle me fit apprendre a lire, car c'est a peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de francais, de geographie et d'histoire.
La femme de chambre, d'un autre cote, avait ete chargee de me montrer a coudre, a broder, et a executer tous les petits ouvrages de femme, et elle apportait d'autant plus d'interet a ses lecons, que petit a petit elle se debarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.
J'aurais ete heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchere, si on n'y eut pas trop completement oublie mon age. J'etais naturellement serieuse et reservee, comme tous les enfants qui ont ete aux prises avec la misere, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, des que je me permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que n'aurais-je pas donne, pour qu'il me fut permis de courir et de jouer avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur la grande route!...
Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je ne devais pas tarder a l'apprendre cruellement a mes depens...
De mois en mois, ma vieille maitresse s'attachait a moi davantage et s'ingeniait a me donner des preuves de son attachement. Je mangeais a table avec elle, au lieu de la servir comme au debut. Elle m'avait fait habiller de facon a pouvoir m'emmener et me presenter partout.
Elle s'en allait repetant a tout venant qu'elle m'aimait comme sa fille, qu'elle m'etablirait et que bien certainement elle me laisserait une partie de sa fortune.
Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait a Paris, des hommes de Bourse, que je voyais de temps a autre a La Jonchere.
Ils n'avaient guere fait attention a moi, jusque-la. Ces propos leur ouvrant les yeux, ils discernerent le chemin que j'avais fait dans la coeur de leur parente, et leur cupidite s'alarma.
Tremblant de voir leur echapper un heritage qu'ils consideraient comme leur, ils se liguerent contre moi, resolus a couper court aux genereuses velleites de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyat.
Mais c'est en vain que pendant pres d'une annee leur haine s'epuisa en savantes manoeuvres.
L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacite, j'avais penetre leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces. C'etait un interet dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prevenance.
Ils ne venaient guere a La Jonchere qu'une fois par semaine, j'y etais toujours, je luttais avec succes. A diverses reprises, j'avais entendu ma bienfaitrice leur defendre de lui parler de moi, et meme les menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient a la tourmenter a mon sujet.
Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre vieille maitresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais precisement parce qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait folle.
Ses nieces etaient venues s'installer autour de son lit, defense expresse m'etait faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait deja plus faire prevaloir sa volonte.
Les parents avaient compris leur avantage, et que c'etait la une occasion sans pareille d'en finir avec moi.
Gagnes d'avance, evidemment, les medecins declarerent a ma pauvre bienfaitrice que l'air de La Jonchere lui etait fatal, et que son unique chance de salut etait d'aller s'etablir a Paris, chez un de ses neveux. On l'y porterait a bras, ajoutaient-ils, elle se retablirait tres-vite et elle irait ensuite consolider sa convalescence dans quelque ville du Midi.
Son premier mot fut pour moi. Elle ne voulait pas se separer de moi, protestait-elle, et tenait absolument a m'emmener.
Ses neveux gravement lui representerent que c'etait impossible, qu'il ne fallait pas songer a s'embarrasser de moi, que le plus simple etait de me laisser a La Jonchere, et que d'ailleurs ils se chargeaient de me trouver une bonne condition.
La malade lutta longtemps, et avec un courage dont je ne l'aurais pas crue capable. Dix fois, en voyant ce qu'elle souffrait de ce cruel debat, je fus sur le point d'y mettre fin en m'enfuyant. L'amour-propre me retint, et non certes la cupidite.
Mais les autres l'obsedaient. Les medecins ne cessaient de lui repeter qu'ils ne repondaient de rien, si on ne suivait pas leurs avis. Elle avait peur de mourir...
Elle ceda en pleurant...
Des le matin, le lendemain, une sorte de litiere portee par huit hommes s'arreta devant la porte. Ma pauvre maitresse y fut couchee, et on l'emporta, sans m'avoir permis de l'embrasser une derniere fois.
Deux heures apres, la cuisiniere et la femme de chambre etaient congediees.
Quant a moi, le neveu qui avait promis de s'occuper de mon sort, me mit une piece de vingt francs dans la main, en me disant:
--Voici vos huit jours; faites immediatement un paquet de vos hardes, et filez!...
Il etait bien difficile, il etait impossible meme, que Mlle Lucienne ne fut pas profondement emue, tandis qu'elle remuait ainsi les cendres de son passe. Il n'en paraissait rien, cependant, et c'est a peine si par moments on pouvait discerner une legere alteration de sa voix.
Maxence, lui, eut vainement essaye de dissimuler l'interet passionne qu'il prenait a ces confidences inattendues, et a quel point elles le troublaient.
--N'avez-vous donc jamais revu votre bienfaitrice? interrogea-t-il.
--Jamais! repondit la jeune fille. Toutes mes demarches pour arriver jusqu'a elle ont ete infructueuses. Elle n'habite plus Paris. Je lui ai ecrit, mes lettres sont restees sans reponse. Lui sont-elles parvenues? Je ne le crois pas. Quelque chose me dit qu'elle ne m'a pas oubliee...
Pendant quelques minutes elle garda le silence, comme si elle eut essaye de ressaisir quelque chose des sensations qu'elle avait eprouvees au temps dont elle parlait. Puis:
--C'est ainsi, brutalement, reprit-elle, que je fus chassee. Prier eut ete inutile, je le compris, et d'ailleurs je n'ai jamais su implorer personne.
Je me hatai d'empiler dans deux malles et dans des cartons tout ce que je possedais, tout ce que je tenais de la generosite de ma pauvre maitresse, et avant le moment fixe, j'etais prete.
Deja la cuisiniere et la femme de chambre s'etaient eloignees. L'homme qui me traitait si cruellement m'attendait.
Il m'aida a transporter dehors, sur la route, mes cartons et mes malles. Apres quoi, les volets ayant ete tires, il ferma la porte a double tour et mit la clef dans sa poche.
L'omnibus americain passait. Il l'arreta d'un signe. Et avant d'y monter:
--Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.
C'etait le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.
J'ai eu, depuis, des epreuves plus terribles, et je me suis trouvee dans des situations bien autrement desesperees, mais je ne me rappelle pas avoir jamais eprouve un decouragement pareil a celui qui m'aneantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant ou aller ni que devenir.
Je m'etais assise sur une de mes malles.