L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 18

Chapter 183,942 wordsPublic domain

C'est a peine si Maxence connaissait M. Saint-Pavin pour l'avoir vu trois ou quatre fois rue Saint-Gilles, et il execrait M. Costeclar.

Pourtant, il avanca.

La voiture de Mlle Lucienne etait prise dans la file, il etait certain de la rejoindre quand bon lui semblerait, et il se trouvait dans une de ces dispositions d'esprit ou toute occasion parait bonne d'echapper a ses reflexions, ou on decouvre du charme au visage d'un ennemi, ou on ecoute avec interet l'inepte bavardage d'un sot.

--C'est un miracle, que de vous rencontrer ici, mon cher Maxence!... s'ecria M. Costeclar, assez haut pour faire tourner la tete a plusieurs personnes.

Occuper autrui de soi, quand meme et a n'importe quel prix, etait la grande preoccupation de M. Costeclar.

On le devinait rien qu'a sa mise, a la cambrure de son chapeau, aux rayures eclatantes de sa chemise, a son col ridicule, a ses manchettes exagerees, a ses bottes, a ses gants, a sa canne, a tout enfin!...

--Si vous nous voyez sur nos jambes, ajouta-t-il, c'est que nous avons tenu a marcher un peu. Ordonnance du docteur, mon tres-cher! Ma voiture est la-bas, tenez, derriere ces arbres; reconnaissez-vous mes pommeles?...

Et il tendait sa canne dans la direction, comme s'il se fut adresse non pas seulement a Maxence, mais a tous les gens qui passaient.

--C'est bon, va! on sait que tu as une voiture, interrompit M. Saint-Pavin.

Le directeur du _Pilote financier_ etait le vivant contraste de son compagnon.

Encore plus debraille que M. Costeclar n'etait tire a quatre epingles, il etalait cyniquement une cravate roulee en corde sur une chemise de deux ou trois jours, une redingote toute blanche de duvet et de peluche, des bottines boueuses, bien qu'il n'eut pas plu depuis plusieurs jours, et de grandes mains rouges d'une surprenante malproprete.

Il n'en etait que plus fier. Et c'est cranement qu'il portait sur l'oreille un chapeau que n'avait pas touche la brosse depuis le jour ou il etait sorti du magasin du chapelier.

--Ce diable de Costeclar, poursuivit-il, il ne veut pas croire qu'il y a en France un certain nombre de gens qui vivent et qui meurent sans avoir eu jamais ni coupe, ni cheval, ce qui est avere, cependant. Ces fils de famille qui ont trouve dans leurs langes cinquante ou soixante mille livres de rentes sont tous les memes...

L'intention blessante etait manifeste, mais M. Costeclar n'etait pas homme a se facher de si peu.

--Tu es de mechante humeur, mon tres-cher, dit-il. Le directeur du _Pilote financier_ eut un geste menacant.

--Eh bien! oui, repondit-il, je suis de mauvaise humeur, comme un homme qui depuis dix ans bat la grosse caisse a la porte de toutes vos sacrees baraques financieres, et qui ne fait pas ses frais. Oui, voila dix ans que je m'enroue a clamer votre boniment: "Entrez, mesdames et messieurs, et pour chaque piece de vingt sous que vous nous confierez, nous vous rendrons un ecu de six francs... Entrez, suivez le monde, passez au bureau, voila l'heure et le moment!..." On entre, on passe au bureau, vous recevez des montagnes de pieces de vingt sous, vous ne rendez jamais rien, ni ecus de six francs ni seulement un centime, le tour est fait, le public est refait, vous roulez voiture, vous suspendez des diamants aux oreilles de vos maitresses... et moi, l'organisateur du succes, moi dont les reclames fouillent les poches les mieux closes et font tressaillir les vieux louis jusqu'au fond des bas de laine, j'en suis reduit a faire ressemeler mes bottes. Vous me marchandez mon existence! Vous rechignez des que je vous parle de payer les grosses caisses crevees a votre service...

Il parlait si haut, que trois ou quatre curieux s'etaient arretes.

Mais que lui importait!

Et de son terrible accent gascon:

--Mais j'en ai assez, continua-t-il, de ce metier de dupe! Et un de ces quatre matins, au lieu de ces blagues qui ont fait votre fortune, je vais me mettre a imprimer la verite toute vive et toute nue. Ah! vous ne voulez pas me payer! Eh bien! le public me payera, lui, pour savoir au juste ce que sont toutes vos boutiques, et ce qu'il risque a s'y aventurer!

Sans etre un grand clerc, Maxence comprenait fort bien qu'il etait arrive au plus fort d'une apre discussion d'argent entre ces deux messieurs.

Serre de trop pres, et croyant ainsi gagner du temps, M. Costeclar l'avait appele, mais l'autre n'etait pas d'un caractere a se laisser fermer la bouche par un tiers...

Saluant donc:

--Excusez-moi, messieurs, dit le jeune homme, de vous avoir interrompus...

Mais M. Costeclar le retint.

--Je ne vous lache pas, declara-t-il, vous allez venir avec nous prendre un verre de madere a la Cascade...

Et s'adressant au directeur du _Pilote_:

--Allons, tais-toi, lui dit-il, tu auras ce que tu demandes.

--Vrai?

--Tu as ma parole.

--J'aimerais mieux un petit bout d'engagement.

--Je te le signerai ce soir.

--Oh! alors, en avant les grands moyens! Tu me diras des nouvelles de mon numero de dimanche.

La paix etait faite, et c'est le plus amicalement du monde que ces messieurs continuerent leur promenade le long de l'allee des pietons.

--Ainsi, disait M. Costeclar a Maxence, vous ne venez pas souvent au bois?...

--Jamais. Je n'en ai ni le temps ni les moyens...

--Eh bien! c'est un tort, interrompit M. Saint-Pavin.

Et s'arretant brusquement:

--Oui, c'est un tort, insista-t-il, car le spectacle est curieux et vaut la peine d'etre medite. Regardez bien, monsieur Favoral, et de tous vos yeux! Regardez-moi ces voitures de toutes sortes, ces livrees, ces cavaliers, ces chevaux, ces femmes en toilettes magnifiques, tout ce luxe, tout cet etalage!... C'est ici que se depense une bonne partie de cet argent des autres qu'on se dispute si chaudement a la Bourse. C'est ici, que moi qui suis un philosophe, je viens chercher le pourquoi d'un tas de petites infamies, le secret de filouteries inexplicables, la raison de ces ruines soudaines dont vous parlent les journaux... C'est ici que les heureux du jeu s'etalent et brillent... C'est pour s'y etaler et y briller qu'on joue... Demandez a Costeclar pourquoi il va fonder une societe au capital de je ne sais combien de millions? Il vous repondra que c'est pour construire un chemin de fer. Eh bien! pas du tout. C'est pour avoir la gloire de payer cette Victoria a caisse bleue, tenez, la-bas, a la demoiselle qui s'y vautre, et qui n'est autre que Jenny Fancy. Elle n'est plus jeune, vous le voyez, ni jolie, ni gracieuse; elle est plus sotte que vous ne le sauriez imaginer... Mais elle est illustre. Elle a ete la maitresse du comte Hector de Tremorel, qui s'est suicide, apres avoir empoisonne un de ses amis et assassine la veuve de cet ami, qu'il avait epousee...

La Victoria a caisse bleue passait.

Du haut des coussins, Mme Fancy adressa a M. Costeclar un geste amical.

Et lui:

--Tu as beau plaisanter, dit-il a Saint-Pavin, Fancy est encore une des femmes les plus remarquables de Paris...

--Combien te coute-t-elle? ricana le directeur du _Pilote_.

Et tout de suite, s'adressant a Maxence:

--Ouvrez les yeux et les oreilles, continua-t-il, soyez juge, et dites-moi si Fancy n'a pas ici des rivales dont les titres priment les siens. Par exemple, c'est pour cette blonde si maigre, la, dans ce huit ressorts, que le notaire Couquart s'est brule la cervelle, apres avoir rafle un million a ses clients. C'est pour cette autre si platree que d'Ernauton a tue son beau-frere en duel. Cette petite brune a mange huit cent mille francs en deux ans a ce pauvre Sariges, qui est maintenant au bagne. Voici Flora, qui donnait a jouer chez elle, et qui faisait tricher son amant, le petit Ru de Modane, qui doit faire a cette heure des chaussons de lisiere dans quelque maison centrale. Voici encore Mme de Chanclos, dont le vrai nom est Eulalie Trottignon, pour qui deux commis bijoutiers devalisaient leur patron, et la Gipsy qui est en train de ruiner notre ami Courmache, et la Nina, qui ruinera notre ami Doulevent...

Les voitures incessamment se succedaient et a toutes ces dames,--la fine fleur, disait-il, M. Costeclar adressait son plus gracieux sourire.

Et, par moments, prenant la parole a son tour:

--Voici, disait-il, la comtesse de Lagors et Mme de Chandornay,--et il saluait. Voici Mme de Manosque, dont le mari voyage en Allemagne pour insuffisance d'actif,--et il resaluait. Voici miss Gool, la fille de cet Americain si riche qui, donnant un bal, dernierement, au Grand-Hotel, avait ecrit de sa main, au bas des invitations: "Si quelque dame a besoin de fonds pour sa toilette, elle peut, avec la presente, se presenter a la caisse, et il sera fait droit a sa demande..."

M. Saint-Pavin se frottait les mains.

--Et plusieurs dames se sont presentees a la caisse, ricana-t-il, Gool me l'a dit...

--Voici encore, continuait M. Costeclar, Mme Firmin, la femme du banquier, et Mlle Marcolet, la fille du marchand de brevets, et la-bas, dans cette voiture, avec ces deux grands valets de pied, Mme et Mlle de Thaller...

Mais il s'interrompit, se haussa sur ses pieds, et tout a coup:

--Sacrebleu! la belle personne! s'ecria-t-il.

Sans trop d'affectation, Maxence recula d'un pas. Il se sentait rougir jusqu'aux oreilles et tremblait qu'on ne remarquat sa rougeur soudaine et qu'on ne l'interrogeat.

C'est que c'etait Mlle Lucienne qui provoquait ainsi le bruyant enthousiasme de M. Costeclar. Une fois deja elle venait de faire le tour du lac, et elle continuait sa promenade circulaire.

--Positivement, approuva le directeur du _Pilote financier_, elle est un peu mieux que toutes ces dames que nous venons de voir passer...

Pour un peu, M. Costeclar se serait arrache les cheveux.

--Et je ne la connais pas! poursuivait-il. Une femme adorable se promene au bois, et je ne sais pas qui elle est! C'est ridicule et prodigieux! Qui nous renseignera?...

A une petite distance, se tenaient groupes quelques hommes qui, eux aussi, venaient de mettre pied a terre pour se degourdir les jambes.

Ils etaient la aux premieres loges, et le chapeau sur l'oreille, le cigare aux dents et le lorgnon a l'oeil, impertinents, contents de soi, tantot ricanant et tantot saluant jusqu'a terre, ils regardaient ce defile qui semblait ne pas devoir finir et cette exhibition d'equipages et de toilettes.

--Ce sont des amis, dit M. Costeclar a Maxence et a Saint-Pavin, approchons.

Ils approcherent, et tout de suite, avec cette desinvolture qui le distinguait:

--Qui est celle-la? interrogea M. Costeclar, cette brune, la-bas, dont la voiture suit celle de la baronne de Thaller?

Un vieux jeune homme aux cheveux rares, a la barbe teinte et au sourire impudent, lui repondit:

--Voila justement ce que nous sommes en train de nous demander. Personne de nous encore ne l'avait vue.

--Pardon, interrompit un autre, je viens de vous dire que je l'ai apercue avant-hier.

--Et vous savez qui elle est?

--Non.

--Alors, nous n'en sommes pas plus avances, dit un petit jeune homme a tournure pretentieuse. Ce doit etre une etrangere, une Espagnole... Qu'en pensez-vous, vicomte?

Le vicomte etait un grand garcon d'une surprenante maigreur. Ses habits, sur son corps, flottaient comme des hardes qu'on a mises secher le long d'une perche.

--Une Espagnole ne serait pas si blanche, repondit-il. Je n'ai vu ce teint eblouissant qu'aux brunes des pays du Nord, aux Suedoises, par exemple.

--Peut-etre est-ce une Suedoise? Le vieux beau hocha la tete.

--Une etrangere, declara-t-il sentencieusement, ne serait pas seule dans sa voiture. Elle aurait, avec elle, un pere ou un mari, une parente, une amie, quelqu'un enfin...

--Baste! interrompit M. Costeclar, c'est simplement quelque femme de la societe...

--Avec cette toilette? fit M. Saint-Pavin.

--Pardon!... je la trouve delicieuse...

--Naturellement, puisqu'elle tire l'oeil a cent pas. Mais c'est pour cela, precisement, que jamais une femme comme il faut ne l'etalerait dans une voiture de louage...

Maxence tressaillit.

--Quoi! c'est une voiture de louage? s'ecria-t-il.

D'un air de dedaigneuse surprise, les autres le regarderent, le toisant du bout des bottes jusqu'a l'extremite du chapeau.

--Comment! vous n'avez pas reconnu un huit ressorts de chez Brion? lui dit M. Costeclar. Ou diable aviez-vous la tete!

Mais le maigre vicomte etait l'oracle de cette interessante societe.

--Ne vous creusez pas la cervelle, mes tres-chers, reprit-il, c'est une femme qu'on lance, tout simplement. Et si elle est adroite, elle a d'assez jolis yeux pour faire sa fortune et celle des honnetes gens qui speculent sur sa beaute, et qui lui avancent sa voiture et ses toilettes...

--J'en aurai, sacrebleu! le coeur net! interrompu M. Costeclar. J'ai un domestique intelligent...

Deja il s'elancait vers l'endroit ou stationnait son coupe; le vieux beau le retint.

--Ne vous derangez pas, cher ami, fit-il d'un ton goguenard. J'ai aussi un domestique qui n'est pas une bete, et voici un quart d'heure qu'il a mes ordres.

Tous les autres eclaterent de rire.

--Distance, Costeclar! s'ecria M. Saint-Pavin, qui, malgre le debraille de sa mise et le cynisme de ses facons, semblait on ne peut mieux accepte.

Personne plus ne faisait attention a Maxence; il en profita pour s'esquiver sans le moindre souci de ce que penserait M. Costeclar.

Il avait bien eu un moment la pensee de prendre la defense de Mlle Lucienne; il avait ete retenu par la peur du ridicule et aussi par cette conviction que le vicomte n'avait que trop raison.

Est-ce que toutes les apparences n'etaient pas contre elle?

Comment expliquer autrement que par d'inavouables esperances, sa presence au bois, a cette heure, avec cette toilette tapageuse, dans cette voiture de louage?

Ainsi, son existence de privations n'etait qu'un calcul; sa sagesse, qu'une speculation. Elle etait comme toutes les autres, plus prudente seulement, et plus patiente; et froidement, sans l'excuse de la passion ni de l'entrainement, elle attendait, elle epiait l'occasion de faillir fructueusement.

--Ah! la miserable! se disait Maxence, outre de colere, comme si elle l'eut trahi, et suivant du regard sombre de l'envie tous ces jeunes gens qui passaient a cheval, des jeunes gens riches, et parmi lesquels, pensait-il, Mlle Lucienne ne demanderait pas mieux que de choisir...

Mais il arrivait a l'allee ou l'attendait son fiacre:

--Ou allons-nous, bourgeois? lui demanda le cocher, tout en se hatant de retirer a son cheval sa musette d'avoine.

Maxence hesita. Qu'avait-il de mieux a faire que de rentrer? Il avait voulu savoir, il savait, croyait-il. Et cependant:

--Nous allons, repondit-il, attendre la voiture de tantot, et la suivre au retour.

Il n'en apprit pas davantage.

C'est au boulevard du temple, a l'_Hotel des Folies_, directement, que se fit ramener Mlle Lucienne. Et de meme que l'autre fois, elle se hata de reprendre son eternelle robe noire, et Maxence la vit aller chercher son modeste diner chez le petit traiteur de la rue Saintonge.

Mais il vit autre chose encore:

Presque sur les pas de la jeune fille, un domestique s'enfonca dans le corridor de l'hotel, et ne se retira qu'apres etre reste un gros quart d'heure en grande conference avec la Fortin.

--C'est fini, pensa le pauvre garcon, Lucienne ne sera pas longtemps ma voisine.

Il se trompait. Un mois s'ecoula sans amener aucun changement. Comme par le passe, la jeune fille partait tot, rentrait tard, et tous les dimanches restait seule enfermee dans sa chambre. Une ou deux fois la semaine, quand le temps etait beau, la voiture de chez Brion venait la prendre sur les trois heures et la ramenait a la nuit.

Si bien que ne sachant plus qu'imaginer, Maxence, desesperement se raccrochait aux plus folles conjectures, lorsqu'un soir, c'etait le 31 octobre, comme il rentrait se coucher, il entendit de grands eclats de voix dans le bureau de l'hotel.

Pousse par une instinctive curiosite, il s'avanca sur la pointe du pied, de facon a bien voir et a bien entendre.

Les epoux Fortin et Mlle Lucienne etaient en grande discussion.

--C'est se moquer, clamait l'honorable gerante, et je pretends etre payee...

Mlle Lucienne etait fort calme.

--Eh bien! repondait-elle, est-ce que je ne vous paie pas? Est-ce que ne voici pas 40 francs, 30 francs d'avance pour ma chambre et 10 a valoir sur l'arriere?

--Je ne veux pas de vos dix francs.

--Que voulez-vous donc?

--Tout: les cent cinquante francs que vous me devez encore.

La jeune fille haussa les epaules.

--Vous oubliez nos conventions, prononca-t-elle.

--Nos conventions?...

--Oui. Lorsque le calme a ete retabli dans Paris, il a ete entendu que chaque mois je vous donnerais dix francs sur l'arriere. Tant que je vous les donne, vous n'avez rien a me reclamer.

Cramoisie de colere, la Fortin s'etait dressee sur ses jambes.

--Autrefois, interrompit-elle, je croyais avoir affaire a une pauvre ouvriere, a une honnete fille...

Mlle Lucienne ne daigna pas relever l'insulte.

--Je n'ai pas la somme que vous me demandez, fit-elle froidement.

--Eh bien! vocifera l'autre, tu iras les demander a ceux qui te paient des voitures, coquine! A ceux qui te donnent des toilettes qui affichent ma maison, coureuse!...

Toujours aussi impassible, la jeune fille au lieu de repondre, allongea la main vers le tableau ou etait accrochee sa clef.

Mais le sieur Fortin lui arreta le bras, et ricanant:

--Ah! mais non! fit-il! Pas d'argent, pas de clef! Quand on ne paie pas son hotel, on couche dehors, ma biche!

Maxence, le matin meme, avait touche son mois, et il sentait, en quelque sorte, tressaillir dans sa poche deux cents francs en beaux billets de cinq francs.

Obeissant a une inspiration soudaine, il ouvrit brusquement la porte du bureau:

--Voila votre argent, miserables! cria-t-il.

Et, jetant cent cinquante francs sur la table, il se retira.

XXVII

Il y avait, a ce moment, pres d'un mois que Maxence n'avait adresse la parole a Mlle Lucienne. Il n'osait plus. Et pour s'excuser, a ses yeux, d'une timidite dont il enrageait, ne pouvant la surmonter, il se disait: "A quoi bon!"

Entre elle et lui, l'apres-midi du bois de Boulogne avait creuse un abime.

Tourmente de la honte imbecile d'etre pauvre, il se persuadait qu'elle le meprisait de sa pauvrete.

Il s'obstinait a l'epier, c'etait plus fort que lui, mais autant qu'il le pouvait, il l'evitait. Il se defendait meme de prononcer son nom devant la Fortin, depuis le jour ou l'estimable gerante de l'_Hotel des Folies_ qui penetrait bien son secret, lui avait dit en ricanant:

--Eh bien! vous etes encore naif, vous!

Quand la raison reprenait le dessus:

--Je serai desespere, pensait-il, le soir ou elle ne rentrera pas, et cependant ce sera un grand bonheur pour moi, le plus grand que je puisse souhaiter!

Seulement, il etait rare que la raison reprit le dessus, et son temps se passait a chercher des explications a la conduite de cette fille etrange, qui, sous sa robe de laine, avait les hauteurs d'une grande dame, explications bizarres et compliquees de ces circonstances mysterieuses comme on en voit dans les drames.

Puis, il se delectait a imaginer entre elle et lui des sujets de confidence et de rapprochement, de ces facilites comme jamais le hasard ne manque d'en fournir a la passion attentive, et de ces evenements qui lui permettraient de sortir de l'ombre et de se creer des droits par quelque grand service rendu.

Mais jamais il n'avait ose souhaiter une occasion plus propice que celle qu'il venait de saisir.

Et cependant, une fois remonte a sa chambre, c'est a peine s'il osait s'applaudir de la promptitude de sa decision.

Si peu clairvoyant qu'il fut, il l'etait encore assez pour avoir discerne l'excessive fierte de Mlle Lucienne et combien son caractere etait ombrageux.

--Elle est capable de m'en vouloir de mon intervention, songeait-il.

La soiree etant tres-froide, il avait allume une flambee, et assis au coin du feu, agite de vagues esperances, il attendait.

Il lui semblait que sa voisine ne pouvait se dispenser de venir le remercier, et il tendait l'oreille a tous les bruits de l'hotel, tressaillant au craquement des pas dans l'escalier et au claquement des portes.

Dix fois au moins, il alla, sur la pointe du pied, se pencher a la fenetre du palier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de lumiere chez Mlle Lucienne.

A onze heures, elle n'etait pas encore rentree, et il deliberait s'il ne descendrait pas aux informations quand on frappa a sa porte.

--Entrez! cria-t-il, d'une voix etranglee par l'emotion.

Mlle Lucienne entra.

Elle etait quelque peu plus pale que de coutume, mais calme et imperturbablement maitresse de soi.

Ayant salue, sans la plus legere nuance d'embarras, elle deposa sur la cheminee les trente billets de cinq francs que Maxence avait jetes aux epoux Fortin, et de l'accent le plus naturel:

--Voici vos cent cinquante francs, monsieur, prononca-t-elle. Je vous suis plus reconnaissante que je ne saurais l'exprimer de l'empressement que vous avez mis a me les preter, mais je n'en avais pas besoin.

Il s'etait leve et faisait a son sang-froid le plus energique appel.

--Cependant, commenca-t-il, d'apres ce que j'ai entendu...

--Oui, interrompit-elle, la Fortin et son mari essayaient de m'effrayer, mais ils perdaient leur temps. Lorsque apres la Commune, j'ai arrete avec eux la facon dont je m'acquitterais, les estimant a leur juste valeur, je leur ai fait ecrire et signer nos conventions. Etant en regle, j'aurais su leur resister, et je leur resistais, quand vous leur avez jete ces cent cinquante francs. Ayant mis la main dessus, ils pretendaient les garder. C'est ce que je ne devais pas souffrir. Ne pouvant les leur reprendre de vive force, je me suis immediatement rendue chez le commissaire de police. Il etait a son bureau, par bonheur. C'est un honnete homme, qui une fois deja, m'a tiree d'un mauvais pas. Il a bien voulu m'ecouter et mes explications l'ont touche. Si insolite que fut l'heure, il a endosse son pardessus et il est venu avec moi trouver nos hoteliers. Et apres les avoir contraints de me restituer votre argent, il leur a signifie, sous peine de s'exposer a toute sa severite, d'avoir a respecter nos conventions.

Maxence etait emerveille.

--Comment! fit-il, vous avez ose?...

--N'etais-je pas dans mon droit?

--Oh! mille fois! seulement...

--Quoi? Mon droit serait-il moins respectable parce que je ne suis qu'une femme, et parce que je n'ai personne qui me protege, serais-je hors la loi et d'avance condamnee a subir les iniques fantaisies du premier miserable venu? Non, Dieu merci! Et me voila tranquille, desormais. Des gens comme les Fortin, qui vivent on ne sait de quels trafics honteux, ont trop a craindre de la police pour oser me molester encore.

Le ressentiment de l'injure se lisait dans ses grands yeux noirs et un amer degout contractait ses levres.

--Du reste, ajouta-t-elle, le commissaire n'a pas eu besoin de mes explications pour comprendre a quelles abjectes inspirations obeissaient les Fortin. Les miserables avaient en poche l'argent de leur infamie. En me refusant ma clef, en me jetant sur le pave a dix heures du soir, ils esperaient me reduire a implorer l'assistance du lache qui payait leur odieuse trahison. Et on sait le prix que les hommes exigent du plus leger service qu'ils rendent a une femme!...

Maxence palit. L'idee lui traversa l'esprit que c'etait a lui, peut-etre, que cette derniere phrase s'adressait.

--Ah! je vous le jure, s'ecria-t-il, c'est sans arriere-pensee que j'ai essaye de vous venir en aide. Vous ne me devez pas meme un remerciement...

--Je ne vous en remercie pas moins, dit-elle doucement, et du plus profond de mon coeur...

--C'etait si peu chose!

--L'intention seule fait la valeur du service, mon voisin. Et d'ailleurs, ne dites pas que cent cinquante francs ne sont rien pour vous... peut-etre ne gagnez-vous pas beaucoup plus chaque mois.

--Je l'avoue, fit-il, en rougissant un peu.