L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 17

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Lorsque Maxence entra dans le bureau de l'hotel, une petite piece obscure et malpropre, les gerants, M. et Mme Fortin, terminaient leur dejeuner par une immense jatte de cafe au lait de couleur louche, que partageait avec eux un enorme chat roux.

--Ah! voila M. Favoral! s'ecrierent-ils.

A leur accent on ne pouvait se meprendre. Ils savaient la catastrophe. Et le journal deplie sur la table disait comment ils l'avaient apprise.

--On est venu vous demander hier soir, reprit la Fortin, une grosse femme aux traits empates par la graisse et au nez toujours barbouille de tabac, dont la voix mielleuse faisait paraitre plus terrible le regard d'oiseau de proie.

--Qui?

--Un monsieur d'une cinquantaine d'annees, un grand sec avec une longue redingote qui lui tombait sur les talons.

Maxence tressaillit.

A ce portrait il s'imaginait reconnaitre son pere. Et, cependant, etait-il admissible qu'apres ce qui etait arrive, se sachant traque par la police, il osat se montrer sur le boulevard du Temple, ou tout le monde le connaissait, a deux pas du cafe Turc, dont il etait un des plus anciens habitues?

--A quelle heure s'est-il presente? demanda-t-il.

--Ma foi! ni moi non plus, repondit la gerante; j'etais a moitie endormie, mais Fortin va nous dire ca, lui...

M. Fortin, qui devait bien avoir une vingtaine d'annees de moins que sa femme, etait un de ces petits hommes blonds, a barbe rare, blemes comme la fievre, au regard faux et au sourire inquietant, comme les Madame Fortin savent en trouver, on se demande ou.

--Le confiseur venait de mettre ses volets, repondit-il, par consequent il pouvait etre onze heures un quart.

--Et il n'a rien dit, ce monsieur? reprit Maxence.

--Rien, sinon, qu'il etait bien contrarie de ne pas vous trouver. Et dans le fait, oui, il avait l'air vraiment vexe. Nous lui avons demande son nom pour vous le dire, mais il nous a repondu que ce n'etait pas la peine, qu'il repasserait...

Au coup d'oeil que de l'angle des paupieres lui lancait la Fortin, Maxence comprit qu'elle avait, au sujet de ce visiteur attarde, le meme soupcon que lui.

Et, du reste, comme si elle eut tenu a le bien indiquer, de l'air le plus innocent qu'elle put prendre:

--J'aurais peut-etre bien fait, insista-t-elle, de lui donner votre clef...

--Et a quel propos, s'il vous plait?

--Dame! on ne sait pas, une idee!... Du reste, Mlle Lucienne pourra vous en dire plus long, car elle etait la quand le monsieur est venu, et je crois meme qu'ils ont cause un moment dans la cour...

Maxence voyait bien que les gerants ne cherchaient qu'un pretexte pour l'interroger; aussi, prenant sa clef:

--Mademoiselle Lucienne est chez elle? fit-il.

--Pourrais pas vous dire. Je l'ai vue aller et venir toute la matinee, et je ne sais pas si elle est rentree ou restee dehors. Ce qui est sur, c'est qu'elle vous a attendu hier soir jusqu'a plus de minuit, et, dame! elle n'etait pas contente.

Deja Maxence avait gagne l'escalier, et a mesure qu'il enjambait les marches roides, une voix de femme fraiche et admirablement timbree arrivait plus distincte a son oreille.

Elle chantait une de ces chansons comme tous les mois les cafes-concerts en lancent dans la circulation sur un air d'orgue de barbarie:

Esperer, verbe charmant, Que toute la vie Conjuguent, l'ame ravie, L'homme, la femme et l'enfant. Du bonheur quand l'echeance Fuit notre fievreuse main, C'est la voix de l'esperance Qui nous dit tout bas: Demain!... C'est joli de courir, Mais mieux vaut encor tenir!

--Elle y est! murmura Maxence, respirant plus librement.

Il arrivait au quatrieme etage; il s'arreta devant la porte qui faisait face a l'escalier, et d'un doigt leger frappa.

Aussitot la voix qui venait d'entamer un second couplet s'interrompit et dit:

--Qui est la?

--Moi, Maxence!

--A cette heure! repondit la voix avec un rire ironique, ce n'est pas malheureux. Vous aviez oublie, sans doute, que nous devions aller au theatre hier soir, et partir ce matin a sept heures pour Saint-Germain...

--Vous ne savez donc pas... commenca Maxence, des qu'il put placer un mot.

--Je sais que vous n'etes pas rentre cette nuit.

--C'est vrai, mais quand je vous aurai dit...

--Quoi? le mensonge que vous avez imagine; je vous en dispense...

--Lucienne, je vous en prie, ouvrez-moi...

--Impossible, je suis en train de m'habiller!

--Lucienne...

--Rentrez chez vous; sitot prete, je vous y rejoins...

Et pour couper court a ces explications a travers la porte, elle reprit sa chanson:

Espoir, jadis, j'attendais Ta manne divine, Trop longtemps a ta cuisine J'ai mange, je te connais. Pour l'avenir chimerique J'ai donne mes jours meilleurs!... Prends ta lanterne magique Et va la montrer ailleurs!... C'est joli de courir, Mais mieux vaut encor tenir!...

XXVI

C'est de l'autre cote du palier, a droite, que s'ouvrait le logis,--Mme Fortin, pompeusement, disait: l'appartement de Maxence.

Il avait la une sorte d'antichambre presque aussi grande qu'un mouchoir de poche, decoree par les epoux Fortin du nom de salle a manger, une chambre a coucher et un placard, qualifie cabinet de toilette sur le papier de location.

Rien de plus triste que ce logement, dont les papiers erailles et les peintures malpropres gardaient l'empreinte de tous les nomades qui s'y etaient succede, depuis l'inauguration de l'_Hotel des Folies_. Le plafond disloque s'ecaillait par larges places, le parquet s'emiettait, il fallait un effort pour ouvrir et fermer les portes et les fenetres affreusement gauchies.

Le mobilier etait a l'avenant.

--Comme tout s'use! gemissait la Fortin. Il n'y a pas dix ans que j'ai achete mes meubles!

Il y en avait plus de quinze, et encore les avait-elle achetes d'occasion et deja presque hors de service.

Aussi les rideaux ne conservaient-ils qu'une nuance vague de leur primitive couleur. Le lit etait presque entierement deplaque. Pas une serrure ne jouait, du secretaire, ni de la commode. La descente de lit n'etait plus qu'une loque infame, et il fallait se defier du divan dont les elastiques brises percaient l'etoffe eraillee, et se dressaient comme des lames de poignard.

L'objet le plus somptueux etait un enorme poele de faience, qui tenait presque la moitie de l'antichambre-salle-a-manger. On ne pouvait songer a y faire du feu, puisqu'il n'y avait pas de tuyau. La Fortin n'en refusait pas moins obstinement de le retirer, sous ce pretexte qu'il donnait a l'appartement quelque chose de bourgeois et de cossu.

Tout ce confort coutait a Maxence quarante-cinq francs par mois, plus cinq francs pour le service, payables d'avance, du 1er au 3. C'etait la regle invariable de l'hotel. Si le 4 un locataire se presentait sans argent, carrement la Fortin lui refusait sa clef, et l'engageait a chercher un gite ailleurs.

--J'y ai ete trop prise, repondait-elle a ceux qui essayaient d'obtenir vingt-quatre heures de repit. Et a mon propre pere, qui etait l'honneur meme, et officier superieur des armees de Napoleon, je ne ferais pas credit jusqu'au 5!

C'est le hasard seul qui, apres la Commune, avait amene Maxence a l'_Hotel des Folies_.

Et il n'y etait pas depuis une semaine, qu'il se jurait bien de ne pas deteriorer longtemps le mobilier bourgeois des epoux Fortin.

Deja meme, il avait cherche et trouve un logement plus convenable et moins cher, quand une rencontre qu'il fit sur l'escalier vint soudainement modifier toutes ses idees, et donner a son appartement un charme qu'il ne lui soupconnait pas.

Il y avait bientot un an, de cela.

Comme il sortait, un matin, se rendant a son bureau, il se croisa sur le palier meme, avec une jeune fille assez grande et tres-brune, qui montait en courant.

Elle passa devant lui comme un trait, ouvrit la porte en face et disparut.

Mais si rapide qu'eut ete l'apparition, elle laissait dans l'esprit de Maxence une de ces empreintes qui ne s'effacent plus.

De toute la journee, il lui fut impossible de penser a autre chose.

Et des qu'il fut libre, au lieu de se rendre, comme d'ordinaire, diner rue Saint-Gilles, il envoya une depeche a sa mere pour lui dire de ne le pas attendre, et bravement il rentra chez lui.

Mais c'est en vain que toute la soiree il fit faction derriere sa porte sournoisement entrebaillee, la voisine ne se montra pas.

Elle ne parut pas davantage le lendemain, ni les trois jours qui suivirent, et Maxence commencait a desesperer, quand enfin, le dimanche, comme il descendait, ils se trouverent de nouveau face a face.

Elle lui avait paru bien jolie, au premier abord. Cette fois, elle l'eblouit a ce point qu'il demeura plus d'une minute comme une statue, efface contre le mur.

Et certes, ce n'etait pas sa toilette qui rehaussait sa beaute. Elle portait une pauvre robe de laine noire, un col etroit, des manchettes plates et un chapeau de la plus entiere simplicite. Elle n'en avait pas moins un air d'incomparable dignite, une grace qui charmait, et cependant inspirait le respect, et une demarche de reine...

C'etait le 30 juillet.

En accrochant sa clef avant de sortir:

--Decidement, dit Maxence a Mme Fortin, mon appartement me plait, je le garde, et voici cinquante francs pour le mois d'aout.

Et pendant que la gerante de l'_Hotel des Folies_ lui ecrivait un recu:

--Vous ne me disiez pas, commenca-t-il, de son air le plus indifferent, que j'ai une voisine...

Comme un vieux cheval d'escadron qui entend la trompette, la Fortin dressa la tete.

--Ah! oui! fit-elle, mademoiselle Lucienne...

--Lucienne! repeta Maxence, c'est un joli nom.

--Vous l'avez vue?

--Je viens de la rencontrer. Elle n'est pas mal...

L'estimable gerante tressauta sur son fauteuil.

--Pas mal! interrompit-elle. Pas mal!... Vous etes difficile, mon cher monsieur, car moi, qui m'y connais, je pretends qu'on chercherait plus de quatre jours dans Paris, avant de trouver une aussi belle fille. Pas mal! Une gaillarde qui vous a des cheveux qui lui tombent sur les jarrets, un teint qui eblouit, des yeux grands comme ca, et des dents a faire honte, pour la blancheur, aux dents du chat que voila!... Allez, vous userez plus d'une paire de bottes a courir apres les femmes, avant d'en joindre une qui la vaille...

C'etait absolument l'avis de Maxence.

Et cependant, de l'air le plus froid:

--Y a-t-il longtemps, chere madame Fortin, demanda-t-il, qu'elle est votre locataire?...

--Un peu plus d'un an. C'est ici qu'elle a passe le siege, et meme, a ce moment, elle s'est trouvee dans l'impossibilite de me payer. Je voulais, comme de juste, l'envoyer giter ailleurs, mais elle n'a fait ni une ni deux, elle est allee tout droit chez le commissaire de police, qui est venu me faire defense de mettre dehors ni elle, ni personne. C'est-a-dire qu'on n'est plus maitre chez soi!...

--C'etait bien ridicule! objecta Maxence, decide a conquerir les bonnes graces de la gerante.

--Jamais on n'avait entendu parler d'une chose pareille, poursuivit-elle. Vous forcer a loger les gens pour rien! Pourquoi pas a les nourrir aussi, pendant qu'on y etait? Bref, pour vous en finir, elle est restee tant et si bien, qu'apres la Commune, elle me devait cent quatre-vingts francs. Pour lors, elle me dit que si je voulais la garder, chaque mois, en me payant d'avance, elle me donnerait dix francs de l'arriere. Ce fut convenu, et elle s'est deja acquittee de vingt francs...

--Pauvre fille! fit Maxence.

Mais la Fortin haussa les epaules.

--Vrai, je ne la plains guere, repondit-elle, car si elle voulait, avant quarante-huit heures je serais payee, et elle aurait a se mettre sur le dos autre chose que sa mechante guenille noire. Croyez-vous donc que les occasions lui manquent de se faire une position? Mais mademoiselle a ses idees. Ca n'a pas le sou et ca fait sa tete. Quelle pitie! Moi, je me tue a le lui dire: Voyez-vous, ma fille, au jour d'aujourd'hui, il n'y a qu'un ami sur qui on puisse compter, qui vaut mieux que tous les autres, et qu'il faut prendre quand il vient, et comme il vient, et sans faire la grimace, s'il n'est pas propre: c'est l'argent. On est toujours bien vu quand on a de l'argent, et personne ne demande ou vous l'avez pris. C'est pourquoi une femme qui a des avantages et qui ne s'en sert pas, est une bete. Les avantages, ca passe. Regardez-moi, plutot... Mais bast! j'ai beau precher, c'est comme si je chantais...

C'est avec un ravissement que trahissait son sourire, que Maxence ecoutait ces renseignements.

--En somme, que fait-elle? interrogea-t-il.

--Ni vu, ni connu, repondit la Fortin. Ah! ce n'est pas une demoiselle qui s'use la langue a conter ses affaires! Croyez-vous que je ne sais seulement pas son nom de famille? Tout ce que je peux dire, c'est qu'elle file le matin, des le patron-minet, et que souvent il est onze heures qu'elle n'est pas encore rentree. Le dimanche, elle reste dans sa chambre a lire, et le soir elle s'en va se promener toute seule, au bal ou au spectacle... Si elle en connaissait une plus originale qu'elle, bien sur, elle irait lui chercher dispute...

Un locataire qui rentrait interrompit la Fortin.

Et Maxence s'eloigna, revant aux moyens d'entrer en relations avec cette voisine, si jolie et si singuliere.

Parce qu'il avait autrefois depense quelques cent louis avec des demoiselles a chignon jaune, Maxence s'estimait un gaillard plein d'experience, et quoi que lui eut dit la Fortin, il croyait peu a la vertu d'une fille de vingt ans qui demeurait seule, dans son hotel garni, maitresse sans controle de toutes ses fantaisies.

Il se mit donc a epier toutes les occasions de la rencontrer, et vers la fin du mois il en etait venu a la saluer familierement et a lui demander des nouvelles de sa sante...

Mais au premier mot de galanterie qu'il voulut risquer, elle le toisa d'un regard si froid, et lui tourna le dos avec un tel mepris, qu'il en demeura bouche beante, ecrase!...

--Ah! je perds mon temps, comme un sot! se dit-il.

Grande fut donc sa stupeur, lorsque la semaine suivante, par une belle apres-midi, il vit Mlle Lucienne sortir de chez elle, non plus vetue de son eternelle robe noire, mais portant une toilette eclatante et d'une richesse extreme...

Le coeur battant, il la suivit.

Devant l'_Hotel des Folies_, un huit-ressorts stationnait, attele de deux betes de prix.

Des que Mlle Lucienne parut, un valet de chambre lui ouvrit respectueusement la portiere... Elle monta... Et le cocher rendit la main a ses chevaux, qui partirent au grand trot.

Plante sur ses jambes au bord du trottoir, beaucoup plus eleve, en cet endroit, que la chaussee, Maxence regardait la voiture qui emportait Mlle Lucienne s'eloigner rapidement, puis se confondre et se perdre parmi les mille voitures qui se croisent et se melent sur la place du Chateau-d'Eau.

L'enfant qui voit soudain s'envoler l'oiseau sur lequel il esperait mettre la main a de ces ebahissements desoles.

--Partie! murmurait-il.

Mais, lorsqu'il se retourna, il se trouva en face des epoux Fortin, attires comme lui dehors par une irresistible curiosite.

Ils riaient d'un rire qui lui sembla sinistre.

--Quand je vous le disais! s'ecria la Fortin. La voila lancee. Fouette, cocher! Elle ira loin, l'enfant!...

Deja la magnificence du huit-ressorts, la beaute des chevaux, la richesse de la livree et les splendeurs de la toilette de Mlle Lucienne faisaient leur effet aux environs.

Les consommateurs attables a la terrasse du cafe, ricanaient entre eux.

Le confiseur et sa femme, debout sur le seuil de leur boutique, semblaient discuter chaudement, non sans adresser aux gerants de l'_Hotel des Folies_ des regards indignes.

--Voyez-vous, monsieur Favoral, reprit la Fortin, une si belle fille n'etait pas faite pour notre quartier. Il faut en faire votre deuil, elle ne fera plus guere de poussiere sur le boulevard du Temple.

Sans un mot de reponse, Maxence lui tourna le dos, et precipitamment regagna sa chambre. Il sentait des larmes chaudes lui jaillir des yeux et il avait honte de sa faiblesse.

Et dans le fait, que lui importait la conduite de cette jeune fille! Qu'etait-elle dans sa vie? Est-ce que la veille encore il n'eut pas hausse les epaules si on lui eut dit qu'il l'aimait!

--Elle est partie, se repetait-il. Eh bien! bon voyage!

Mais il avait beau se dire cela, d'un accent delibere, et meme chercher dans son esprit des plaisanteries pour se remonter, il sentait son coeur se serrer et une tristesse noire l'envahir. Des regrets mal definis le poignaient en meme temps qu'il avait des tressaillements de colere. Il songeait qu'il avait ete bien naif de s'en laisser imposer par les grands airs de cette demoiselle, qui en definitive ne valait pas mieux que les autres. Il se disait qu'elle ne l'eut pas accueilli si durement, s'il eut ete riche, s'il eut eu des toilettes et des chevaux a lui offrir.

Enfin, il avait pris la resolution de n'y plus penser--une de ces belles resolutions qu'on prend toujours et qu'on ne tient jamais, quand, la nuit venant, il descendit pour se rendre rue Saint-Gilles, diner.

Mais, ainsi qu'il lui arrivait souvent, il s'arreta au cafe qui touche a l'_Hotel des Folies_, et, s'attablant sur la terrasse, il se fit servir une consommation.

Il "battait" son absinthe, selon l'expression consacree, c'est-a-dire qu'il versait l'eau dans le verre d'assez haut et par a-coups, de facon a bien brouiller la liqueur et a lui donner cette apparence nauseabonde qui est la joie des amateurs, lorsque, tout a coup, il vit arriver au grand trot, et s'arreter court, la voiture du matin.

Mlle Lucienne en descendit lentement, traversa le trottoir et s'enfonca dans l'etroit corridor de l'hotel.

Presque aussitot, la voiture, tournant bride, repartit.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait Maxence, qui en oubliait d'avaler son absinthe.

Il se perdait en conjectures absurdes, quand au bout d'un quart d'heure environ, il vit reparaitre la jeune fille.

Deja elle avait depouille sa belle toilette et repris sa petite robe de laine noire. Elle avait un panier au bras et se dirigeait vers la rue Charlot.

Sans plus de reflexions, Maxence se leva brusquement et se mit a la suivre en prenant bien ses precautions pour qu'elle ne l'apercut pas.

Elle tourna rue Charlot, traversa la rue Turenne, et enfin, au coin de la rue de Saintonge, elle entra dans la boutique d'une espece de marchand de vins-traiteur, ou se lisait sur une grande pancarte: _Ordinaire a toute heure a 40 centimes.--Oeufs durs et salade de saison_.

S'etant avance sournoisement, Maxence vit Mlle Lucienne tirer de son panier une boite de fer-blanc, et y faire verser ce qu'on appelle un _ordinaire_: un quart de litre de bouillon, un morceau de boeuf de la grosseur du poing et quelques legumes. Elle fit ensuite emplir a demi, de vin, une petite bouteille, paya, et sortit, de cet air de dignite grave qui lui etait habituel.

--Singulier diner! murmurait Maxence, pour une femme qui tout a l'heure s'etalait dans un equipage de cinq cents louis...

De ce moment elle devint sa preoccupation unique, l'obsession de sa pensee. Une passion qu'il ne discutait plus s'infiltrait comme un poison subtil jusqu'aux dernieres fibres de son etre. Ou cela le conduirait-il? Deja il ne se le demandait plus. Il se tenait pour heureux les jours ou, apres une longue faction, il avait reussi a entrevoir cette singuliere jeune fille.

C'est qu'apres cette expedition si extraordinaire, elle semblait avoir repris son train de vie habituel. Des le matin elle partait, pour ne plus revenir que le soir tres-tard.

La Fortin en etait confondue.

--Elle se sera montree trop exigeante, disait-elle a Maxence, et l'affaire aura manque.

Lui ne repondait pas. Les insinuations de l'honorable gerante lui faisaient horreur, et cependant il ne cessait de se repeter qu'il fallait etre naif jusqu'a la stupidite pour croire un instant a la sagesse de cette demoiselle. Que n'eut-il pas donne pour la questionner! Mais il n'osait. Souvent, il s'armait de courage, et la guettait sur l'escalier; mais des qu'elle arretait sur lui son grand oeil noir tranquille, toutes les phrases qu'il avait preparees s'envolaient de son cerveau, sa langue se collait contre son palais, et c'est bien juste s'il arrivait a balbutier un timide:

--Bonjour, mademoiselle!...

Il en pleurait de depit, de decouragement et de desirs, se disant que puisqu'il etait a ce point ridicule et pusillanime, le plus court etait de quitter l'_Hotel des Folies_.

Mais un soir:

--Eh bien! lui dit la Fortin, tout est raccommode, a ce qu'il parait. La belle voiture est encore venue chercher notre jeune fille...

Maxence l'eut battue.

--Serez-vous donc bien avancee, repondit-il, quand Lucienne aura mal tourne?

L'oeil jaune de l'honorable gerante s'illumina, et avec un mauvais sourire:

--Ca fait toujours plaisir, grommela-t-elle, d'en avoir une de plus a faire damner les hommes. C'est ces filles-la qui nous vengent, nous autres, pauvres betes d'honnetes femmes.

La suite sembla d'abord justifier les plus facheuses previsions. Trois fois, cette semaine, Mlle Lucienne, selon l'expression de la Fortin, sortit en grand tralala.

Mais comme toujours elle rentrait, et que sitot rentree elle reprenait son eternelle robe de laine:

--C'est a n'y rien comprendre, se disait Maxence. N'importe! j'en aurai le coeur net.

Il demanda en effet et obtint un conge, et des le lendemain il s'etablissait en embuscade derriere la vitre du cafe voisin. Le premier jour, il perdit ses peines. Mais le second, sur les trois heures, le fameux huit-ressorts parut.

Et quelques instants plus tard Mlle Lucienne y prenait place...

Sa toilette etait plus riche encore que la premiere fois, et si eclatante, qu'elle fit presque scandale, pendant le temps qu'elle mit a traverser le trottoir et a s'installer sur les coussins.

Deja Maxence s'etait elance sur le boulevard.

Avisant un fiacre vide, il y monta.

--Vous voyez cet equipage? dit-il au cocher. Ou qu'il aille, il faut le suivre. Il y a dix francs de pourboire.

--Connu! repondit le cocher, en fouettant son cheval.

Et il avait raison de fouetter. C'est au grand trot que les chevaux qui emportaient la jeune fille descendirent le boulevard jusqu'a la Madeleine, suivirent la rue Royale et traverserent la place de la Concorde. Mais en s'engageant dans l'avenue des Champs-Elysees, ils prirent le pas.

On etait a la fin de septembre, et il faisait une de ces radieuses journees d'automne, qui sont un dernier sourire du ciel bleu et la derniere caresse du soleil.

Il y avait des courses au bois de Boulogne.

C'est par cinq ou six de front que les equipages remontaient la chaussee. Les contre-allees etaient envahies par les promeneurs. Et sur le bord du trottoir, dans des chaises, les flaneurs alignes respiraient la brise tiede en regardant passer le monde.

Jamais a voir tout ce mouvement, ce luxe, ce bruit, cet entrain de plaisir, on ne se fut doute qu'on venait de traverser les terribles annees de 1870 et de 1871. On eut ete tente de croire a un cauchemar sinistre, si on n'eut apercu, n'attestant que trop la realite des desastres, d'un cote, la silhouette des Tuileries incendiees, de l'autre les echafaudages des ouvriers occupes a reparer l'Arc-de-Triomphe...

Du fond de son fiacre, Maxence ne perdait pas de vue Mlle Lucienne.

Elle faisait sensation, evidemment.

Les hommes s'arretaient pour la regarder, d'un air d'admiration ebahie, les femmes se penchaient hors de leur voiture pour la mieux voir.

--Ou va-t-elle ainsi? se demandait Maxence.

Elle se rendait au bois, et bientot sa voiture s'engagea dans l'interminable file des voitures qui tournaient au pas dans la grande allee.

Suivre a pied devenait plus simple. Maxence envoya son fiacre l'attendre a quelque distance, et s'engagea dans l'allee des pietons qui serpente autour des lacs.

Il n'y avait pas fait cinquante pas qu'il s'entendit appeler.

Il se retourna, et a deux longueurs de canne, apercut M. Saint-Pavin et M. Costeclar.